J’arrive de bonne heure au village nord de Dandougou et suis très

étonné d’y trouver deux Mandé qui me disent de me dépêcher

de choisir une case et de m’y installer. « Ce village appartient

aux _lamokho_ (voyageurs, marchands), me disent-ils, ce sont eux

qui l’ont construit. Si tu trouves une bonne case et qu’il y ait

d’autres gens que des lamokho installés dedans, fais-les sortir ;

ils ne feront, du reste, aucune difficulté. » Sans avoir besoin de

me livrer à cette extrémité, je pris possession d’une jolie et

riante habitation rectangulaire à véranda, proprement blanchie à la

cendre, et ne laissant pas passer le moindre rayon de soleil. Comme

je finissais de m’y installer, survint une vieille femme qui, par

ses démonstrations, me fit comprendre qu’elle était très heureuse

de m’offrir l’hospitalité. Sa propre case était contiguë à la

mienne : elle se mit de suite en mesure de préparer deux volumineuses

calebasses de _to_ pour mes hommes et un peu de riz pour moi.

La femme, surtout la vieille femme, a réellement bon cœur chez les

noirs ; partout j’ai vu de bonnes vieilles m’offrir quelque chose,

faire la cuisine à mes hommes, ou leur rendre de petits services de

ménagères que d’autres femmes plus jeunes avaient refusés.

_Lundi_ 2 _avril._ — Un petit village de culture sépare Dandougou

de Gandoudougou. Ce dernier village est composé de deux groupes,

l’un de formation récente, l’autre plus ancien : c’est dans

ce dernier que je fus installé. Les constructions sont enfouies dans

le sol, et l’on descend toujours deux ou trois marches pour entrer

dans la chambre principale, qui est basse et sombre et ressemble

à un souterrain. Là dedans grouillent enfants, poules, chèvres,

vieilles femmes préparant les aliments, le tout d’une malpropreté

révoltante. Cette chambre basse est elle-même surmontée d’une case

constituant le premier étage ou plutôt un rez-de-chaussée élevé. A

cause de sa malpropreté et de la vermine, cette habitation n’est

pour ainsi dire pas habitable pour un Européen. Les indigènes

chassent bien de temps à autre les punaises en allumant dans

l’intérieur des cases à toit en terre plusieurs bottes de paille,

mais la vermine subsiste toujours. La flamme surchauffe les parois et

fait mourir la plupart des punaises, mais celles qui sont nichées un

peu profondément dans les murs se trouvent hors d’atteinte et ne

meurent pas. Ce procédé est employé à Kong, où, tous les soirs,

sur le marché, il y a en vente une cinquantaine de grosses bottes de

cette paille, qui est appelée _samakourou bing_ (paille à punaises).

Dans les villages de formation récente, les Dokhosié construisent

des cases carrées en terre, recouvertes d’un toit en chaume. La

porte, protégée par une véranda, est fermée par une petite natte

en bambou. Cette construction est assez confortable, c’est un des

types d’habitation des Mandé-Dioula, qui y disposent en outre à

l’intérieur quelques rayons en terre pouvant supporter des menus

objets, et un petit mur en paravent destiné à cacher le lit.

Dans ce village il y a plusieurs grands cônes en terre ornés de

plumes. Ces cônes sont destinés à protéger les habitants contre

les esprits malfaisants. A une cinquantaine de mètres du village se

trouve en outre une grande case en terre élevée probablement dans

le même but, mais dans laquelle je n’ai pu pénétrer.

Les magasins à mil sont recouverts d’un toit sphérique en terre

surmonté d’une grosse pierre plate, afin d’empêcher le vent de

les décoiffer.

Sur ma prière, un des deux vieux marchands de Kong qui faisaient route

avec moi envoya prévenir Karamokho Koutoubou, auquel j’étais

adressé, de ma prochaine arrivée à Sidardougou. Le courrier

revint bientôt dire que ce notable était absent pour le moment et

qu’il me priait d’attendre un jour à Dandougou ou Gandoudougou,

qu’il fût de retour à Sidardougou. Je me décidai d’autant plus

volontiers à rester un jour ici, qu’un jeune homme se disant le

fils de Karamokho Koutoubou vint dans la journée m’annoncer que

son père allait arriver le lendemain à Gandoudougou.

_Mardi_ 3 _avril._ — Ce matin, après le départ de tous les lamokho,

le chef du village est venu me voir et me prévenir que Karamokho

Koutoubou lui avait envoyé quelqu’un dans la nuit pour le prévenir

qu’il se rendrait directement à Sidardougou sans passer par ici,

et qu’il était inutile de l’attendre : je n’avais donc qu’à

me mettre en route. Comme il était encore relativement de bonne heure,

je fis partir mon monde de suite.

En prenant congé de ma vieille _diatigué mousso_ (hôtesse), je

remarquai que chaque fois qu’elle voulait me parler, quelqu’un lui

coupait brusquement la parole. Cet incident, l’étrange hésitation

que mettait Karamokho Koutoubou à me recevoir et la rencontre de

deux indigènes qui se détournèrent du chemin pour ne pas avoir à

me saluer, éveillèrent ma défiance ; il me sembla que je courais

quelque danger et je pris, séance tenante, des précautions pour

éviter toute surprise.

[Illustration : Intérieur d’un village de Dokhosié.]

Un de mes domestiques et mon palefrenier, envoyés en éclaireurs

tandis que je continuais à avancer avec le convoi, se trouvèrent

bientôt sur les derrières d’un groupe d’une centaine

d’hommes qui délibéraient à une certaine distance sur la droite

du chemin. Pendant qu’un de mes hommes les observait, l’autre

revenait me rendre compte.

Je fis immédiatement arrêter le convoi dans une petite clairière

et entraver mes animaux ; je retirai les cartouches à mes trois

hommes armés de fusils, afin de les empêcher de commettre quelque

imprudence, me réservant de leur distribuer des munitions si la

nécessité s’en faisait sentir.

Une demi-heure après, un de mes hommes revint me prévenir que les

gens armés venaient de rebrousser chemin et qu’ils s’étaient

dirigés vers Sidardougou, suivis par un autre de mes hommes qui ne

les perdait pas de vue.

Comme tout danger était momentanément écarté, je ne crus pas

utile de suspendre davantage ma marche et continuai de me diriger

sur Sidardougou, où j’arrivai une heure après sans incidents.

Le village, qui est très grand, semblait désert ; pas un habitant

ne circulait aux environs et je ne trouvai personne à qui demander

seulement de l’eau ou à acheter des vivres.

Il est difficile de s’imaginer ce que le voyageur éprouve

lorsqu’il arrive près d’un village et qu’il ne trouve personne

à qui parler. Cette hostilité sourde, cette réserve sont plus

vexantes qu’une attaque à main armée ; au moins là on peut se

défendre, tandis que dans les conditions où je me trouvais devant

Sidardougou, on m’opposait une franche inertie.

Les deux vieux Dioula dont j’ai fait la connaissance à Baguisou

vinrent me saluer ; ils me racontèrent qu’en route ils avaient

rencontré un parti armé qui devait m’attaquer et auquel ils

avaient fait rebrousser chemin. Les deux Dioula me prévinrent que

tout danger était écarté, que je n’avais qu’à camper et

attendre l’arrivée du fils de Karamokho Koutoubou, qui devait

arriver ici aujourd’hui.

Dans la journée une pauvre vieille femme m’apporta deux grandes

calebasses d’eau. Je ne vis pas d’autres habitants jusqu’à

trois heures et demie, heure à laquelle apparut El-Hadj Moussa,

fils de Karamokho Koutoubou. Il s’avançait vers le village,

précédé de deux jeunes gens carillonnant sur des clochettes,

et d’une vingtaine d’écoliers suivant à la file indienne en

chantant un air religieux dans lequel se répétaient fréquemment

les mots _Mohammadou_, _Mohammady_, etc.

El-Hadj Moussa, qui a accompagné son père à La Mecque, pouvait

avoir vingt-cinq à trente ans ; il était vêtu très simplement,

comme les Mandé-Dioula jouissant d’un peu d’aisance, et cherchait

à se donner une contenance à l’aide d’une ombrelle à franges

d’une dimension ridiculement petite, rapportée d’Égypte (comme

celles qu’ont les fillettes de six à sept ans).

Une heure après, par une pluie battante, on me fit prier de me rendre

au _bourou_ (petite mosquée), où les hommes du village étaient

rassemblés. Je m’y rendis de suite, et, après m’avoir fait

asseoir, le fils du pèlerin commença un petit discours, qu’il

débita ou plutôt qu’il récita comme un écolier de huit ans qui

répète sa leçon. En voici le résumé :

[Illustration : Arrivée d’El-Hadj Moussa et types de Dokhosié.]

« Mon père a appris qu’un _nasara_ (chrétien) venait le voir. Mon

père n’a pas besoin de voir ni d’avoir de relations avec ce

blanc-là, car on ne sait pas ce qu’il vient faire dans le pays. Il

ne vient pas y chercher du _nafalou_ (des richesses), puisque tous

les nasara sont plus riches que nous et que c’est de chez eux

que viennent les armes, la poudre, les étoffes, les couteaux, les

miroirs, etc. Mon père m’a envoyé pour le remplacer et demander

à ce blanc ce qu’il veut. J’attends qu’il parle. »

Cet insipide discours d’un être fat et borné me mit hors de moi ;

j’eus toutes les peines du monde à conserver mon sang-froid ; je

réussis cependant à me calmer et à lui faire d’un ton modéré

la réponse suivante :

« Quand je suis entré à Kong, j’ai fourni aux chefs toutes

les explications sur les motifs qui m’amenaient dans le pays :

je n’ai donc pas à les renouveler ici, puisque Sidardougou ne

commande pas Kong, et que c’est le contraire qui a lieu. Une lettre

de recommandation émanant de Diarawary Ouattara et contresignée par

Karamokho-Oulé, chef de Kong, donne l’ordre à Karamokho Koutoubou

de me faire conduire à Kotédougou : c’est tout ce que je viens

demander ici. Voici cette lettre, qu’on en prenne connaissance. »

La lecture de ce document et sa traduction prirent un certain

temps, après lequel on me pria de me retirer pour qu’on pût

délibérer. Enfin, une heure après, l’insolent El-Hadj Moussa vint

me dire que demain à la première heure, un homme me conduirait à

Dissiné, comme on le demandait à son père.

J’avais encore à subir cette vexation de me voir contraint de partir

le lendemain sans l’avoir demandé, car il est d’usage chez ces

peuples de n’obtenir son départ qu’après l’avoir officiellement

sollicité. Or ce n’était pas mon cas : je n’avais demandé à

partir ni le lendemain matin, ni le lendemain soir. Je n’étais

pas fâché de la chose par elle-même : mon intention était bien de

partir le lendemain, l’accueil de la population n’étant pas fait

pour m’encourager à rester, mais en d’autres circonstances je

n’aurais jamais toléré qu’un noir quel qu’il fût me parlât

d’une façon aussi autoritaire que l’a fait le fils peu stylé

de Karamokho Koutoubou. Dans ces pays ignorés, ne faut-il pas subir

tour à tour avanies et vexations, sans rien dire. Mon but est de

réussir à tout prix. Peu m’importe, pourvu que je passe et que

je rapporte de nombreux renseignements. Karamokho Koutoubou possède

de nombreux captifs, et il a voulu me faire sentir qu’il fallait

compter avec lui.

Dans la soirée, El-Hadj Moussa eut l’audace de laisser entendre

à l’un de mes domestiques que je pourrais bien faire un cadeau à

son père ; et le lendemain matin, malgré son échec de la veille,

il renouvela sa démarche auprès de Diawé : « Ton blanc, dit-il,

doit avoir dans ses bagages de belles marchandises ; je voudrais lui

acheter quelques coudées de riches étoffes. »

Diawé lui répondit devant moi qu’il y avait, en effet, des

étoffes excessivement belles dans mes ballots, mais que je n’avais

pas pour habitude d’en vendre ; que je les réservais pour offrir

comme cadeaux aux personnes dont l’accueil était bienveillant et

l’hospitalité large.

_Mercredi_ 4 _avril._ — Après une heure de marche j’arrive à

Dissiné, où je me décide à faire étape pour permettre à mes

hommes de faire sécher les bagages et leurs effets, car il a plu

pendant toute la nuit à torrents.

L’accueil de la population est bien différent ici ; on m’installe

de suite dans une case ; le chef du village et l’imam viennent

me voir et me souhaiter la bienvenue. « Dissiné est un village

de _lounatié_ (d’étrangers) ; nous n’avons pas besoin de la

lettre de recommandation ; tu n’es pas tombé du ciel, et si tu as

traversé tant d’autres pays, tu traverseras aussi le nôtre. Si

tu veux nous faire plaisir, tu resteras ici encore demain. »

J’accepte avec plaisir : un jour de séjour ici compensera aux yeux

des villages situés en avant de moi le mauvais accueil de Sidardougou.

Ce dernier village a, du reste, la réputation de ne pas pratiquer

l’hospitalité ; c’est ainsi que pas un marchand voyageant

avec moi n’y avait campé la veille et que tous avaient poussé

jusqu’à Dissiné.

Dissiné est le dernier village où l’on trouve quelques

Dokhosié. Leur territoire est limité à l’ouest par le territoire

des Mboin(g), des Tourounga et des Tousia, à l’est par le Lobi,

au nord par les Tiéfo, et au sud par les Komono ; au total, il peut

comprendre 80 à 100 villages ; la densité de la population ne doit

pas dépasser 6 à 7 habitants par kilomètre carré. Cette région

ne me paraît pas habitée depuis bien longtemps, la plupart des

villages sont de formation récente et placés en pleine brousse,

que l’on commence seulement à défricher ; comme villages établis

ici de longue date, je n’ai vu que Bougouti, Dablatona, Tavancoro et

Gandoudougou. Cela ne veut pas dire que ce pays n’ait jamais été

habité ; j’ai, au contraire, vu dans maints endroits d’anciennes

traces de culture, des amas de pierres, des sillons à demi effacés,

de vieilles traces de défrichement qui prouveraient qu’il y a

longtemps le pays était habité, mais qu’il a été ensuite en

partie abandonné, puis tout récemment réoccupé.

Les quelques ruines que l’on traverse ne sont pas le résultat

de guerres, c’est par superstition seulement que les Dokhosié

évacuent leurs villages ; il suffit pour cela que, dans un espace

de temps relativement court, il meure deux ou trois personnes dans

un village pour qu’immédiatement on déménage.

Le Dokhosié n’a pas, comme le Komono, les traits rudes ; il a moins

l’air d’une brute que son voisin ; mais, comme lui, il circule

tout nu, n’ayant pour tout vêtement qu’un petit sac en coton dans

lequel il renferme ce qu’il a à cacher[75], par-dessus lequel il

porte un bila. Les hommes de la classe aisée se couvrent le matin ou

le soir d’une méchante couverture en coton dans laquelle ils se

drapent fièrement comme dans un plaid. Ils portent généralement

les cheveux très longs, en grosses tresses, et se coiffent soit du

bonnet dit _bammada_, soit d’un petit chapeau en paille aussi plat

qu’une assiette creuse, dont les bords sont ridiculement petits et

ornés de grandes plumes de poules.

Les femmes et les jeunes filles sont à peu près nues ; comme les

Komono, elles ont toutes la tête rasée.

La pipe fait essentiellement partie de l’équipement du

Dokhosié. Elle est du modèle décrit à Tiong-i, et fabriquée

soit en terre, soit en cuivre fondu ; elle est armée d’un tuyau en

bambou d’environ un mètre de long, autour duquel sont enroulés des

cordonnets. A ces cordonnets sont suspendus des groupes de cauries,

des sonnettes, des verroteries, des bagues en cuivre, etc.

Le tabac est cultivé dans le pays. Il est de même qualité que

celui qu’on rencontre depuis Léra, de l’espèce dite _sira_ et

peut être employé comme tabac à priser. Quand la feuille atteint 7

à 8 centimètres, elle est cueillie et pilée dans un mortier avant

qu’elle soit complètement sèche ; on obtient ainsi une sorte de

pâte, qui est façonnée à la main en pains ovales de grosseurs

diverses et dont le prix varie depuis 5 jusqu’à 40 cauries. Le

prix du kilo est de 2 à 3 francs. Malheureusement, comme tout ce

que cultivent les noirs, il est récolté en quantité insuffisante,

et l’on serait embarrassé d’en trouver une dizaine de kilos dans

chaque village.

On trouve dans les villages dokhosié un peu de petit mil (_sanio_),

rarement du sorgho (_bimbiri_), quelques ignames, des poulets et

même quelques bœufs et des chèvres.

La véritable industrie de ce peuple est l’apiculture. Dans tous les

villages, les vieux sont occupés à confectionner des ruches. Elles

sont de deux espèces : en forme de nasse en paille, ou en écorce

d’arbres ; ils emploient de préférence l’écorce du _sanan_.

La ruche terminée est bien enduite intérieurement d’une épaisse

couche de bouse de vache ; elle est ensuite bouchée et l’on

n’y laisse que deux ou trois petites ouvertures pour le passage

des abeilles. Quand la bouse est bien sèche, on place la ruche

au-dessus d’un petit feu allumé avec des bois odoriférants pour

la parfumer. Les noirs emploient pour cela la racine d’un arbrisseau

à écorce brune et lisse nommé _nama_, ou ses fruits, grosses cosses

plates renfermant un minuscule noyau. Cet arbre et son fruit dégagent

au feu une odeur qui ressemble un peu au sucre brûlé ou au cacao ;

elle attire la mouche à miel.

Les ruches sont disposées sur des arbres de diverses essences,

solidement amarrées avec des harts, et orientées l’ouverture

face au sud. Quand une ruche est pleine de rayons, les indigènes

ouvrent la porte et enlèvent environ la moitié des rayons, laissant

l’autre aux insectes afin de les conserver. Ce miel est porté dans

les grands villages et vendu sur les marchés ; on le mange le matin

avec les niomies ; on en fait aussi de l’hydromel, qui est bu par

presque tous les musulmans.

Bien qu’ils soient nus et qu’ils aient toutes les allures d’un

peuple encore sauvage, les Dokhosié sont en train de se civiliser. Les

hommes sont tous circoncis et s’enivrent moins que les Komono. Comme

ces derniers, ils oublient peu à peu leur langue pour adopter le

mandé-dioula, qu’ils connaissent déjà tous. Les villages neufs

sont en outre très propres, ce qui est certainement un progrès.

Tous les Dokhosié reconnaissent l’autorité des Ouattara, qui les

emploient actuellement à réprimer quelques désordres et châtier

quelques villages rebelles du Tagouara. Leur chef de colonne se nomme

Sabana Ouattara ; il est Mandé-Dioula, et réside pour le moment avec

les guerriers dokhosié à Dandé (route de Dioulasou à Djenné). Tous

les Dokhosié sont armés de fusils.

Le tatouage des Komono, des Dokhosié et des Tiéfo est analogue à

celui des Mandé-Dioula : trois grandes cicatrices coupant obliquement

les joues de l’oreille au coin de la bouche, où elles viennent

rayonner. Quelques-uns y ajoutent une petite cicatrice semblable à

un accent aigu à hauteur de la narine droite ou gauche ; de plus,

le ventre des hommes et des femmes est agrémenté de douze grandes

cicatrices disposées en rayons autour du nombril, qui est pris

comme centre.

Ce sont les Mandé qui ont, à leur arrivée dans le pays, adopté

le tatouage de ces sauvages, comme les Mandé-Dioula du Ouorodougou

ont adopté celui des Siène-ré parmi lesquels ils vivent. Si je

n’apportais pas plus loin une autre preuve de ce que je viens

d’avancer, il serait plus logique de supposer que ce sont, au

contraire, ces peuplades qui ont adopté le tatouage des Dioula,

puisqu’ils leur ont déjà pris leurs diamou et leur langue,

le _mandé-dioula_.

Ces trois peuples, _Komono_, _Dokhosié_, _Tiéfo_, de leur propre

aveu appartiennent à une seule et même famille ethnographique et

linguistique, à laquelle se rattachent encore deux peuplades moins

importantes et presque disparues : les _Gan-ne_, qui habitent au sud

du Lobi, et les _Dian-ne_, qui habitent au nord de ce même pays,

dans le triangle formé par le territoire des Bobofing, le Dafina,

le territoire des Bougouri et le Lobi.

_Vendredi_ 6. — Le chef du village de Dissiné me fait conduire

à Sambadougou. L’étape est peu fatigante ; on ne traverse que

Siracorodini, appelé aussi Wangorodini. C’est le premier village

tiéfo. J’y suis très bien accueilli, et le lendemain le chef

met sans difficulté un homme à ma disposition pour me conduire à

Koumandakha, où j’arrive de bonne heure.

_Samedi_ 7. — Je vois ici des forgerons pour la première fois

depuis mon départ de Kong.

En jetant un coup d’œil sur le croquis de la route suivie on sera

certainement étonné de voir combien les étapes des marchands sont

réglées avec peu de soin ; mais quand, comme moi, on a vécu de la

même existence et qu’on a même été forcé de faire comme eux,

on se rend facilement compte des exigences qui président au choix

des gîtes d’étape.

Les Dioula cherchent avant tout les villages hospitaliers, car, bien

que la femme du lamokho (marchand, voyageur) porte sur sa tête tout

son ménage, il y a bien des petites choses qu’elle est forcée de

demander aux habitants.

Beaucoup de lamokho n’ont pas de village à eux, plus de patrie, et

voyagent avec leurs femmes et leurs enfants. Pendant toute l’année

ils vont du Gottogo à Dioulasou ou ailleurs ; quand survient tout

à fait la mauvaise saison, ils se fixent dans un village offrant

quelques ressources en vivres. La femme vend des niomies, le mari

se met tisserand et fait de la cotonnade, les enfants s’élèvent

comme ils peuvent. Quand ils sont trop petits pour marcher, ils

constituent un surcroît de bagages pour la pauvre femme, qui n’est

pas pour cela exempte de porter sa charge. Dès que les enfants peuvent

trottiner, ils portent des menus objets, nattes, couvertures, etc. ;

à sept ou huit ans il leur échoit déjà une charge de 8 à 10

kilos de sel. En marche, quand l’étape a été longue la veille,

ou pénible le jour même, à cause de la nature du sol, et que les

hommes sont arrivés les premiers, ils retournent au-devant de leurs

femmes et prennent leurs charges[76]. En arrivant, les femmes laissent

leur charge dans le village et vont au loin chercher de l’eau ; les

hommes vont couper du bois. On mange quand on peut, le premier repas

n’étant prêt que dans l’après-midi. Les travaux terminés,

le lamokho revêt un boubou propre et goûte un peu de repos tout en

s’informant auprès des gens qui marchent en sens inverse des prix

de vente du kola ou du sel dans les marchés situés en avant. Comme

on le voit, ils mènent une existence pénible, et pour s’épargner

quelque souffrance ou augmenter un peu leur bien-être ils sont forcés

de faire entrer en ligne de compte la nature du sol, l’état de

la route, l’éloignement des villages des endroits où il y a de

l’eau, la facilité de se procurer des vivres, du bois, etc.

L’Européen qui voyage par ici est forcé de les imiter. Comme il

n’a jamais de renseignements précis sur la route à suivre, et

qu’il ne trouve pas d’autre nourriture que du mil pour lui et son

personnel, il ne peut qu’exceptionnellement camper dans la brousse,

encore faut-il que son mil soit moulu la veille. Le riz et les ignames,

qui se préparent si facilement, sont très difficiles à se procurer

ici ; si par hasard on trouve à acheter une calebasse de riz, il

n’est pas décortiqué et il faut le faire piler comme le mil.

Cette région est en outre pénible à traverser. La chaleur est

étouffante. Le sol, en général constitué de granit, est dans

beaucoup d’endroits dépourvu de végétation, il renvoie la

chaleur ; c’est une réverbération pénible à supporter,

et l’Européen est continuellement en danger d’accès

pernicieux. A partir de sept heures du matin, les animaux avancent

déjà péniblement, s’arrêtent sous les arbres qui offrent un peu

d’ombre, espérant y camper ; comme nous, ils souffrent énormément

de la chaleur. Dans l’après-midi on goûte difficilement du repos.

Quoique les _sadioumé_[77] soient arrivés, l’hivernage n’est

pas encore établi ; l’air est saturé d’électricité ; on subit

tous les désagréments de l’orage qui approche, mais on n’en

a pas le bénéfice ; l’eau ne tombe pas encore fréquemment et

l’on ne jouit pas de l’abaissement de la température qui suit

d’ordinaire la tornade.

_Dimanche_ 8 _avril._ — Les Tiéfo de Lanfiala et de Ndodougou

se sont emparés du sel de quelques Dioula, et afin de ne pas être

mêlé à ce conflit je crois prudent de changer mon itinéraire et

de prendre un chemin plus à l’est pour me rendre à Dasoulami.

Le chemin dont je fais choix est en réalité plus court que celui de

Ndodougou, mais l’ascension de la montagne est, paraît-il, très

pénible avec les animaux. Comme l’étape est longue et fatigante,

je me mets en route à quatre heures du matin en compagnie du fils du

chef de Koumandakha. On chemine d’abord sur un plateau ferrugineux

auquel fait suite une large bande de terre végétale cultivée par

les gens de Ningabé, petit village qu’on laisse à gauche sans

l’apercevoir.

Au petit jour nous avons à quelques kilomètres devant nous une

grande ligne bleue : c’est sur ce plateau que se trouvent Dasoulami

et Bobo-Dioulasou. A sept heures et demie nous arrivons au pied de ce

soulèvement qui a beaucoup d’analogie avec celui de Solinta (Soudan

français), mais il est un peu moins élevé que ce dernier et l’on

peut monter assez haut dans les éboulis sans décharger les animaux.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 27 / 41 段