Kimini, a envoyé son hôte, le chrétien, vers notre prince nommé
Soukouloumory. Soukouloumory l’a envoyé vers Karamoko le Rouge,
dans notre pays, pour que Karamokho le présentât à l’émir
de notre pays Diarawary Ouattara. Lorsqu’on nous a parlé de ce
chrétien, nous avons entendu de très mauvaises paroles sur son
compte. C’était avant son introduction auprès de nous. Dès qu’il
s’est présenté devant nous, nous l’avons interrogé sur ce qui
le concernait, puis nous l’avons mis à l’épreuve au sujet de
son affaire.
« Mais nous n’avons rien trouvé en lui, si ce n’est des idées
de bien et de trafic. Nous en sommes restés là jusqu’au jour où
ce chrétien a manifesté le désir d’aller de chez nous au pays de
Mossi ; et il a laissé chez nous une des femmes de son convoi, qui
est en état de grossesse, car son intention est de revenir vers nous.
« Et la raison pour laquelle j’envoie ce chrétien, avec cette
lettre, vers toi, ô Othman Kouroubari, qui résides dans le pays
de Nassian, c’est pour que tu le conduises auprès de l’émir
des Komono, nommé Bakari, qui le conduira vers le maître, fils de
maître, le chef, fils de chef, nommé Abd el-Kader et surnommé
Karamokho Koutoubou, dans le pays de Sidardougou, qui le conduira
auprès de Mohammed, fils de Kankan, dans le pays de Kotédougou,
qui le conduira enfin auprès de notre maître, l’objet de nos
espérances après Dieu, Kongondinn, et auprès de son frère Pinetié.
« O notre maître, par Allah, par son prophète, par les liens de
parenté qui nous unissent, je t’adjure de conduire ce chrétien-là
où il désire aller.
« Salut soit sur celui qui suit la voie droite ! »
En somme, c’est une série de recommandations qui assure ma route
jusqu’à la limite nord des États de Kong ; et le dernier chef
qui devra me protéger vers le Mossi est _Kongondinn_, « enfant de
la brousse », un des petits-fils de feu Sékou Ouattara. Un de ses
hommes qui est à Kong en ce moment doit me rallier en route et me
servir de guide.
11 _mars._ — Quelle journée fatigante ! j’ai fait encore quarante
visites, par une chaleur atroce ; tout le monde me souhaite un prompt
retour ; les vœux de réussite d’une bonne partie de la population
m’accompagnent.
12 _mars._ — Départ à cinq heures du matin. Karamokho-Oulé, son
frère, son fils, Mokhosia, les habitants influents de mon quartier,
de celui de Daoura et de Marrabasou, m’accompagnent jusqu’à
environ un kilomètre de la ville et me font leurs adieux sous un
gros arbre vert, comme il est de coutume par ici.
Karamokho-Oulé me fait accompagner par mon hôte Bafotigué et un
jeune homme ; ils ne doivent me quitter qu’après m’avoir remis
entre les mains de Bakary, roi des Komono.
Voici la composition de mon convoi au départ :
1 cheval.
10 ânes.
{ 5 âniers.
8 hommes : { 1 palefrenier.
{ 2 serviteurs de confiance (Diawé et Moussa).
Les 10 ânes sont porteurs :
{ 1 caisse livres, papiers, cartes, etc.
{
{ 2 caisses effets personnels, pharmacie, argent,
{ instruments.
{
{ 1 caisse munitions.
De 10 caisses : {
{ 2 caisses pistolets à silex pour cadeaux.
{
{ 4 malles marchandises diverses (corail, perles,
{ quincaillerie, articles de Paris.)
{ Calicots et étoffes imprimées.
{
{ Tissus de prix.
De 10 ballots : {
{ Gazes, voiles, lainages.
{
{ Effets algériens, burnous, haïks, chéchias, etc.
Je n’avais conservé que les marchandises qui, sous un faible poids
et volume, représentaient une grande valeur. Je me sentais aussi
riche qu’au départ de Bammako.
C’est donc plein de confiance et bien approvisionné que je quittais
Kong, comme une nouvelle base d’opérations.
En dehors de mes huit indigènes, j’en emmène deux autres qui me
suivront jusque chez les Komono et qui me quitteront, porteurs de mon
courrier, dès que nous aurons touché Niambouambo. Dès mon départ de
Kong j’organise leur départ, de façon à pouvoir les renvoyer sans
jeter une perturbation dans l’organisation de mon petit personnel,
dont chaque individu a un rôle bien défini.
CHAPITRE VII
Départ de Kong. — Flore des Komono. — Troisième traversée du
Comoé. — Séjour dans la capitale des Komono. — Départ d’un
courrier pour la France. — Comment les noirs de Kong connaissent
le général Faidherbe. — En route pour le pays des Dokhosié. —
Coutumes des Komono. — Arrivée chez les Dokhosié. — Hostilité
de Sidardougou. — Accueil d’El-Hadj Moussa. — Arrivée à
Dissiné. — Quelques mots sur les Dokhosié. — Arrivée chez
les Tiéfo. — Vie accidentée des marchands. — Ascension de
la montagne de Dioulasou. — Superstition des habitants. —
Le vin de palme et les cultures. — Arrivée à Dasoulami. —
Entrée à Bobo-Dioulasou. — Description de la ville. — Le
marché. — Commerce sur la route. — Importance commerciale de
Dioulasou. — Statistique. — Difficulté de voyager. — Arrivée
à Kotédougou. — Désordre géologique. — Les dou. — Apparition
des Foulbé. — Choix d’une route vers le Mossi. — Renseignements
sur Djenné. — Peuplades de cette région. — Les Dafing. —
Prospérité des Mandé ; décadence de l’élément peul. —
Quelques mots sur les Foulbé ; leur origine.
La route du Djenné jusqu’au fleuve de Diongara, branche principale
du Comoé, est parallèle à celle que j’ai suivie pour venir ;
elle se trouve à quelques kilomètres seulement plus dans l’est.
La région que l’on traverse est en général plus boisée que
toute la rive gauche du Bagoé. A partir de Fourou dans le Pomporo
et le Follona on trouve bien quelques endroits boisés, mais ils
sont beaucoup plus rares qu’ici où, quoique les arbres aient
perdu leur verdure, le pays est plus riant que ne l’est le Soudan
en général. Il y a beaucoup de gibier, surtout des biches et de
petites antilopes.
Les cultures ne comportent qu’une variété de mil : le _sanio_,
petit mil en épis qui se récolte en décembre et janvier, et une
variété de sorgho : le _bimbiri_, gros sorgho rouge et blanc, qui
se récolte en novembre. La base de l’alimentation est le _kou_
(igname) dans ses diverses variétés. On ne cultive presque pas
d’arachides, juste ce qu’il faut pour préparer quelques sauces
de temps en temps. Les fruits dont j’ai déjà parlé sont plus
rares sur cette route, on ne voit guère que des papayes, et les
bananiers sont chétifs ; du reste, toutes les bananes du marché
de Kong viennent sans exception des villages situés à deux, trois,
cinq et même huit journées de marche plus au sud.
On rencontre les mêmes essences d’arbres que dans le Soudan
français. J’ai cependant constaté que le gommier est très abondant
et de plusieurs variétés. J’en ai fait cueillir au hasard quelques
larmes, qui ne sont pas uniformément nuancées ; elles ressemblent
aux gommes de la forêt d’El-Fatak, près du lac Cayar, ou à
celles d’El-Ebiar (gomme rouge), près du marigot des Maringouins
(Bas Sénégal). Quant à la gomme blanche, semblable à celle de
la forêt de Sahel, chez les Trarza, et que l’on traite à Dagana,
elle m’a paru fort rare.
Les deux indigènes de Kong qui m’accompagnent m’ont de suite
demandé si nous achetions cela, se promettant, quand il y aura un
chemin sûr vers la côte, d’en faire transporter des charges par
leurs captifs.
En quittant Kong, le terrain se relève sensiblement vers l’est,
et l’horizon est borné par plusieurs rangées de collines boisées
derrière lesquelles on voit, après quatre jours de marche, émerger
le sommet et les flancs d’une montagne dénudée dont j’évalue
l’altitude à 1800 mètres. Cette montagne n’a pas de nom
particulier, on l’appelle Komono konkili (montagne des Komono). Je
suppose que c’est en atteignant la base de ce soulèvement que
le Comoé change brusquement de direction et abandonne la direction
est-sud-est pour prendre celle du sud-sud-est.
Le granit est toujours abondant ici, mais on trouve aussi, parsemées
dans toutes les terres végétales, des paillettes de mica de 25 à
30 centimètres carrés de surface qui brillent d’un vif éclat au
soleil ; j’en ai rapporté quelques échantillons ; on en trouve
incrustées dans les cailloux, dans les murs des cases, mélangées
au quartz, etc.
Je fis étape successivement à Fasélémou, Nasian, Botto,
Kémokhodianirikoro, Farakorosou et Niambouanbo, résidence
du chef des Komono. Aucun de ces villages ne mérite une
description particulière ; ce sont presque tous des _konkosou_
(villages de culture) de 25 à 100 habitants ; il n’y a que
Nasian et Farakorosou qui soient des villages un peu peuplés
(environ 500 habitants). Jusqu’au fleuve ils sont habités par des
Mandé-Dioula. Passé le fleuve, on entre dans le pays des Komono[73] ;
les cases rondes des Mandé font place aux grandes cases rectangulaires
des Komono, pareilles à celles des Dokhosié. Les vêtements décents
des Mandé sont remplacés par le _bila_, et bien souvent par rien du
tout chez les personnes de tout âge et des deux sexes, ce qui donne
à l’œil l’occasion de sonder des régions qu’il ne lui est
pas permis d’explorer en France.
Dans tous les villages où j’ai fait étape, j’ai été bien
accueilli et partout il m’a fallu refuser de prolonger mon séjour,
tous mes hôtes ayant insisté pour me faire rester un jour chez eux.
[Illustration : Grandes cases des Komono.]
Les rives du fleuve, que j’ai traversé pour la troisième fois,
entre Yakasi et Kémokhodianirikoro, ne m’ont pas séduit, et
j’ai dû renoncer d’y camper, comme c’était d’abord mon
intention. Les abords ne sont pas jolis, les rives sont peu boisées ;
j’aurais eu de la peine à y trouver un campement convenable.
Le gué est très mauvais ; il est oblique : après avoir traversé un
chenal de 1 mètre de profondeur, on fait un grand détour pour gagner
un banc d’alluvions à quelques centaines de mètres en aval. Les
berges sont profondément érodées, surtout celle de la rive gauche,
qui est à pic et a plus de 20 mètres au-dessus du niveau du fleuve
actuellement. En aval du gué il existe un bief très long et très
profond, dans lequel je me suis amusé à tirer sur des caïmans,
afin de donner une idée de la portée de nos armes aux gens qui
nous accompagnent.
En hivernage, le passage des pirogues a lieu en amont, à quelques
centaines de mètres du gué.
Le Comoé me paraît navigable pour les pirogues pendant toute
l’année, mais les indigènes ne l’utilisent nulle part : les
villages riverains ne possèdent chacun qu’une ou deux pirogues,
destinées à faire les passages, mais trop mal construites pour
effectuer de longs trajets.
_Samedi_ 17 _mars._ — A mon arrivée à Niambouanbo, Bakary,
chef des Komono, me fit installer une case relativement propre et
m’envoya deux paniers de mil et une chèvre ; de mon côté, je lui
fis cadeau d’une pièce d’étoffe et d’un pistolet, ce qui le
combla de joie ; mais là se bornent nos relations. Ce souverain, comme
Pégué, a peur que la vue d’un Européen ne lui cause malheur ;
je ne communique avec lui que par son griot. Je n’insiste du reste
pas pour aller rendre visite à Sa Majesté. Son autorité est à
peu près nulle, et elle n’agit que sur les ordres venus de Kong.
Niambouanbo est situé un peu à l’ouest de la route de
Djenné. C’est ici que je dois attendre le captif de Kongondinn pour
continuer ma route. Ce village, qui comprend la _famille royale et
ses captifs_, n’est pas dans une situation bien prospère et offre
peu de ressources ; j’ai cependant trouvé à y acheter un bœuf,
que j’ai payé 80 sira, ou 16000 cauries (32 francs). J’ai vendu,
pour me procurer les cauries, pour 4 fr. 40 de perles.
La plus grande préoccupation des habitants du village est de
s’enivrer de dolo ; dans la matinée ils sont encore abrutis par les
libations de la veille, et à partir de midi tout le monde est ivre ;
cette race, qui ne comprend plus qu’une quarantaine de villages,
est appelée à disparaître sous peu. Les enfants s’enivrent à la
mamelle, et les vieux vivent dans un état d’abrutissement complet ;
je n’ai pas vu une seule face, un seul regard ayant une expression
intelligente.
Les hommes ne sont pas circoncis, ils sont d’une malpropreté
révoltante. Dans ces conditions, la syphilis, qui a fait son
apparition, ne peut que se développer. J’ai vu des plaies affreuses.
J’aurais voulu profiter des quelques jours que je passe ici pour
prendre des notes sur la langue des gens de Niambouanbo, mais il
m’a été impossible d’avoir le moindre rapport intelligent avec
ces êtres dégradés, et j’ai dû y renoncer.
J’ai ressenti à mon arrivée une forte indisposition, suite de
mon séjour extrêmement fatigant à Kong. Le jour, je n’avais
pas un moment à moi, c’étaient visites sur visites, palabres
sur palabres, et la nuit malheureusement il ne fallait pas songer
à dormir : les habitations sont infestées de punaises et tellement
surchauffées par le soleil dans la journée qu’il est impossible à
un Européen d’y fermer l’œil. J’avais dû établir ma tente
au milieu de la cour et j’y passais les nuits tant bien que mal,
tourmenté par la vermine, qui me traquait partout.
[Illustration : La famille royale de Niambouanbo.]
_Lundi_ 19 _mars._ — Avec l’autorisation de Karamokho-Oulé, j’ai
expédié ce matin mes deux hommes en courrier vers Bammako. Je les
ai pourvus de tout ce qui est nécessaire pour une route de cinquante
à soixante jours[74].
Ils sont porteurs d’un pli pour le commandant supérieur du Soudan
français et de lettres destinées à ma famille. Karamokho-Oulé
a voulu de sa main envoyer le salut au général Faidherbe, dont le
nom a pénétré jusqu’ici. A Kong on n’ignore pas que c’est
lui qui a abattu la puissance d’El-Hadj Omar à Médine.
Voici la traduction de cette lettre :
« Louange à Dieu qui a fait de la lettre un envoyé et de la plume
la langue de celui qui parle ! Que la prière et le salut soient sur
son prophète généreux !
« Cette lettre a été inspirée par le lieutenant Binger et est
adressée à son frère, l’objet de ses espérances et son refuge, le
général Faidherbe, par Karamokho-Oulé Ouattara, émir de notre pays.
« O mes frères, lorsque le lieutenant Binger est parti pour se
rendre auprès de Kongondinn (un des chefs de la famille des Ouattara
habitant la région nord des États de Kong), il n’a trouvé chez
nous que bien et félicité.
« C’est à cause de cela que je t’ai envoyé cette lettre,
ô Faidherbe, qui es notre frère.
« Salut à vous, Français. Que la paix soit sur vous. Que Dieu
vous garde. Que Dieu vous enrichisse ! Que Dieu vous conduise, que
Dieu vous honore, que Dieu ne vous délaisse pas. Puisse-t-il ne
pas vous couvrir de confusion, tant que le soleil se lèvera et se
couchera. Qu’il vous protège, car vous êtes nos frères !
« Demandez à Dieu pour moi la sécurité, le salut, ainsi que sa
protection, comme je la demande pour vous.
« Salut sur celui qui suit la voie orthodoxe. »
Karamokho-Oulé m’a raconté, à propos du général Faidherbe,
que El-Hadj Omar à son arrivée dans le Macina envoya l’ordre à
Kong d’avoir à se soumettre. Les chefs de Kong envoyèrent alors
Karamokho-Oulé et quelques notables à Hamdallahi pour prier El-Hadj
Omar d’abandonner ce projet. Karamokho-Oulé revint sans solution,
mais Kong était sauvé, car El-Hadj mourut quelque temps après,
à la grande satisfaction de la population de Kong.
_Dimanche_ 25. — J’ai dû prolonger mon séjour à Niambouanbo
jusqu’au 25, attendant toujours l’arrivée de l’homme de
Kongondinn qui doit m’accompagner jusqu’à Kotédougou et qui
devait me rejoindre deux jours après mon départ de Kong. Bakary,
chef des Komono, n’a du reste fait aucune difficulté pour me laisser
partir et a mis un homme à ma disposition pour continuer ma route.
Après une courte étape j’arrive à Tiébata, village habité
par des Komono et deux ou trois familles mandé-dioula. Je suis bien
accueilli dans ce village ; le soir même on m’envoie un guide pour
me permettre de me mettre en route le lendemain de bonne heure. Dans
les pays habités par les Mandé-Dioula il est d’usage de donner
comme rétribution aux guides ou personnes qui vous accompagnent 200
cauries (_sira kili_). Serait-ce de cet usage que le sira-kili tient
son étymologie ? _Sira kili_ veut dire : 200 cauries ou un chemin.
_Lundi_ 26. — A 2 kilomètres de Tiébata nous traversons un petit
village appelé Zibo, situé dans un endroit charmant, plein de
verdure. Partout de beaux finsan au feuillage touffu m’invitent
à me reposer. Et dire que la veille j’avais eu tant de mal à
trouver un campement convenable et que j’ai été forcé de camper
au milieu de tombes mal fermées et faites à la hâte comme pendant
une épidémie !
Les Komono enterrent leurs morts à l’extérieur du village, tandis
que les Mandé-Dioula, comme tous les Malinké, creusent les tombes
dans le village même et quelquefois dans la case du défunt, comme
je l’ai vu faire chez les Sissé.
Je fais étape à Dialacorosou, petit village exclusivement habité
par des Komono. Dans la soirée, en allant me promener aux environs,
je trouve, à ma grande surprise, un cours d’eau de 7 à 8 mètres de
largeur et très profond. Je suis pendant une demi-heure ses nombreux
méandres et constate bientôt que je me trouve en présence d’un
bief seulement. En amont et en aval de cette cuvette, la rivière
n’a pas d’eau et à peine 1 mètre de largeur. Des Komono y
pêchent des grenouilles et des moules, qu’ils dévorent sur place.
_Mardi_ 27. — Cette route de Djenné, pour être assez fréquentée
et établie depuis fort longtemps, n’en est pas moins tracée d’une
façon peu logique ; c’est la première fois que je vois une route
indigène faire tant de circuits inutiles et rendre ainsi les étapes
longues et fatigantes. Nous n’entrons à Gouété que vers dix
heures, par une chaleur atroce. Gouété est aussi appelé Goté. Il
n’a qu’une vingtaine de cases, habitées par deux familles de
Komono. Quoique accompagné par un homme de Dialacorosou, je suis mal
reçu et mes hommes ont toutes les peines du monde à se procurer un
chaudron ; ils sont obligés de moudre et de préparer leur nourriture
eux-mêmes, aucune femme du village n’ayant consenti (à aucun prix)
à leur faire la cuisine. Le chef me refuse un guide, disant que la
route est sûre et qu’il est impossible de s’y égarer, donnant
comme prétexte que l’étape est trop longue et qu’il n’a pas
l’autorité nécessaire pour ordonner à un homme de m’accompagner.
Si j’insistais pour obtenir un guide, ce n’était que pour
m’assurer un bon accueil au village voisin, car pour quelqu’un
ayant un peu la pratique des voyages au Soudan, il est difficile de
s’égarer. Les chemins de culture se distinguent facilement des
chemins fréquentés par les marchands ; ces derniers sont d’abord
plus battus et creusés ; à droite et à gauche ils sont bordés par
une série de petits trous, empreints du bâton sur lequel s’appuient
les femmes porteuses de charges. De kilomètre en kilomètre environ,
on rencontre sur les bords du chemin des arbres dont l’écorce des
fourches est usée, car jamais un marchand ne pose sa charge à terre :
elle est toujours trop lourde pour être rechargée sans l’aide de
quelqu’un : c’est pourquoi ils la posent dans les fourches des
arbres en l’arc-boutant à l’aide du bâton pour l’empêcher
de tomber. Ils peuvent ainsi reprendre leur charge sans le secours
de personne.
_Mercredi_ 28. — Après quelques heures de sommeil, à minuit et
demi je mets mon convoi en route par un beau clair de lune. Vers
quatre heures du matin nous atteignons les bords d’une rivière
qui conserve de l’eau toute l’année. Elle a de 5 à 8 mètres
de largeur et sert de limite entre le territoire de Komono et des
Dokhosié. Des marchands étaient campés sur les deux rives, où
ils avaient passé la nuit, car pour des porteurs cette étape est
trop longue pour être franchie d’une seule traite.
Rien n’est plus pittoresque que le campement d’une caravane dans
la brousse, vue au petit jour : tandis que les hommes, couchés sur
des nattes et enroulés dans leur couverture, sommeillent encore sous
de grands arbres, autour des feux à moitié morts que ravivent les
enfants plus frileux, les femmes empilent calebasses sur calebasses et
sont occupées au _doni-siri_ (arrimage des charges). Quand tout est
prêt, les hommes font religieusement leur salam et mettent ensuite
tout leur monde en route au son de quelques notes tirées de la
traditionnelle flûte ou de la clochette.
Trois heures après, on atteint, à quelques centaines de mètres
d’un ruisseau, un groupe de cases habitées par une famille
de Mandé dont le chef se nomme Bagui. C’est pourquoi ce lieu
s’appelle Baguisou (cases de Bagui). Comme il n’y a pas un seul
arbre pouvant donner de l’ombre, j’avise une vieille femme qui,
sans difficulté, me donne sa propre case pour me permettre d’y
passer les heures chaudes de la journée.
Dans ce village règne une activité extraordinaire. Autour des pierres
à moudre le mil, les femmes se disputent ; c’est une vraie lutte,
dont le prix de la victoire est la possession pendant une ou deux
heures de la pierre à moudre ; c’est qu’il s’agit de moudre
pour aujourd’hui et pour demain, car une partie de ce monde fait
route en sens contraire et va camper demain à la rivière que nous
avons traversée cette nuit ; si, en arrivant, les feux de la veille
sont éteints, un des voyageurs se dévoue en mettant un peu de poudre
et un vieux chiffon dans le bassinet de son fusil, le briquet et la
pierre n’étant pas en usage ici.
Je fais connaissance avec les gens de passage qui font route dans le
même sens que moi. Les deux plus anciens, Karamokho Mouktar et un
autre, tous deux de Dasoulami, m’offrent chacun une calebasse de
mil ; de mon côté, je leur fais un petit cadeau, pensant que leur
amitié ne pourra que m’être d’une grande utilité par la suite
puisque je marche dans le même sens qu’eux.
Avant de quitter le territoire des Komono, j’ai voulu savoir quels
étaient les noms de famille de ce peuple. J’en ai interrogé
plusieurs sans apprendre rien de précis à cet égard. Ma conviction
est qu’avant l’arrivée des Mandé-Dioula dans le pays ils ne
se connaissaient pas de diamou ou bien qu’ils ont volontairement
adopté ceux des nouveaux venus. C’est ainsi que le chef Bakary se
dit Ouattara ; d’autres, qui font les marchands, disent s’appeler
_Barou_ ou _Sakhanokho_ (noms de familles mandé-dioula).
J’ai dit lors de mon passage chez Bakary que leur unique
occupation était de s’enivrer. Mon opinion ne s’est pas modifiée
depuis. Dans les autres villages où j’ai passé, je les ai toujours
trouvés ivres. J’ai cependant vu quelques femmes préparer du
beurre de cé. Cet article donne lieu à quelques échanges avec les
gens de Kong, qui leur procurent pour cette graisse de la poudre et
des fusils, car aucun d’eux ne se sert d’arc et de flèches.
Ils élèvent aussi quelques bœufs dans le but de se procurer des
armes, car jamais ils ne boivent de lait ; si par hasard ils font
traire leurs vaches, ils abandonnent le lait à leurs captifs.
_Jeudi_ 29. — En quittant Baguisou, on atteint bientôt un autre
petit village, nommé Dialacoro, d’où part un chemin sur le
Lobi. Au lieu de continuer vers le nord-nord-est, le chemin se
redresse maintenant et l’on fait d’abord du nord, ensuite
du nord-nord-ouest. Nous arrivons de bonne heure à Woungoro,
village dokhosié de création récente, où nous passons la
journée. L’accueil des habitants est bienveillant. On m’apporte
un poulet et une calebasse de mil.
[Illustration : Campement d’une caravane dans la brousse.]
30, 31 _mars et dimanche_ 1er _avril._ — Les jours suivants, je
fais étape successivement à Banatombo, Bougouti et Dandougou. La
plupart de ces villages sont de création récente et l’on n’y
trouve pas d’arbres assez gros pour y camper convenablement.
A Dablatona et à Tavancoro il y a cependant de très beaux _finsan_.
C’est un arbre splendide, très touffu ; les feuilles ont de
l’analogie avec celles d’une variété de ficus. Son nom
scientifique est _Blighia sapida_.
Il doit symboliser la paix, car on serait mal vu dans un village en
appuyant des fusils contre son tronc.
Le fruit, d’abord jaunâtre, ensuite rouge, s’entr’ouvre à
maturité. Il est à trois loges, renfermant chacune une amande
blanche surmontée d’une fève noire comme la pomme acajou.
L’amande blanche a un goût de noisette très accentué ; mais il
faut bien se garder de mordre dans la fève noire qui la surmonte :
elle est d’un goût détestable, et on la dit vénéneuse.