5o Le marchand de Kong ne suit que des routes sur lesquelles il peut

régler les étapes à 12 ou 16 kilomètres environ, car il porte

sur la tête ;

6o Il ne suit que les routes qui appartiennent aux gens de Kong ou

à leurs alliés, de préférence celles qui sont jalonnées par des

colonies musulmanes ;

7o Autant que j’ai pu m’en assurer, on vend à Salaga aux mêmes

prix qu’à Médine, si ce n’est à meilleur marché ;

8o Salaga est distant de Kong de vingt-six jours de marche pour un

homme non chargé et de trente-huit jours pour un homme chargé à

25 ou 30 kilos ;

9o La route appartient aux gens de Kong presque jusqu’à Bondoukou,

et partout on peut circuler sans armes ; il n’est pas rare de voir

une femme seule faire le trajet sans incident.

Si nous portons aux gens de Kong des produits dans le Bondoukou ou

à Groumania, dans l’Anno, ils créeront immédiatement une route

sûre en envoyant de leurs gens s’établir dans tous les gîtes

d’étapes, et abandonneront Salaga, beaucoup plus éloigné que

Bondoukou. Nos marchandises sont plus prisées que celles des Anglais

et des Allemands : la qualité inférieure de ces dernières ne les

fait accepter qu’à défaut d’autres. Toutes mes marchandises sans

exception sont de fabrication française et ont été proclamées

par tout le monde de première qualité. J’aurais pu vendre, par

exemple, tout mon calicot (acheté à Paris, 4 fr. 30, la pièce de 15

mètres) à raison de deux mitkhal d’or (24 francs). Nos comptoirs

d’Assinie et de Grand-Bassam sont absolument inconnus. Je n’ai vu

qu’un seul homme qui m’a dit qu’à huit jours de marche dans

l’est de Mango (Gouénedakha ou Groumania) se trouvait Bondoukou,

d’où partaient deux chemins, l’un sur Coumassie, l’autre sur

Krinjabo. « Derrière Krinjabo, me dit-il, il y a des Nasara à

côté de la mer, mais je ne connais personne qui y soit allé. »

Si nos maisons françaises ont un peu d’énergie, elles créeront

des comptoirs à Bondoukou, à Groumania ou dans les environs, et

enlèveront ainsi une bonne partie du commerce à Salaga.

Pendant mon séjour ici, j’ai reçu à plusieurs reprises la

visite de fils de chefs ou de gens influents établis sur la route

de Bondoukou ; ils venaient m’assurer que je serais bien reçu en

passant chez eux et que l’on me faciliterait mon départ vers la

côte quand je voudrais.

★

★ ★

J’espérais beaucoup trouver à Kong un document historique

quelconque ou quelque légende sur l’établissement des Mandé-Dioula

dans la région, et les péripéties qu’ont traversées jadis la

région et les États voisins. Il n’existe malheureusement rien de

semblable ici[68]. Une lettre de recommandation d’El-Hadj Mahmadou

Lamini ez-Znéin, de Ténetou, pour l’almamy Saouty me donnait

quelque espoir ; l’almamy malheureusement est mort et je n’ai

pas trouvé auprès de ses fils quelque chose qui pût me renseigner.

Voici ce que j’ai appris : Kong aurait été fondée à la même

époque que Djenné (1043-44). Ce n’est pas impossible, mais

j’en doute fort, car dans aucune histoire arabe il n’est fait

mention de l’existence de cette ville, et les premiers voyageurs

qui révèlent l’existence de montagnes à Kong et d’un pays

portant ce nom sont : Mungo-Park et Bowdich. Barth, lui, parle de

l’existence d’une ville de Kong.

D’après mes informations, le pays était anciennement habité par :

Les Falafalla, se rattachant ethnographiquement aux Tagouano, rive

droite du Comoé ;

Les Nabé, }

} se rattachant aux Pakhalla de la rive gauche du Comoé ;

Les Zazéré, }

Les Miorou, se rattachant aux Komono, à cheval sur le haut Comoë.

Avant l’arrivée des Mandé-Dioula dans la région, Kong existait

déjà, mais était une localité sans importance. Les Mandé-Dioula

n’obtinrent pas des autochtones l’autorisation de s’y fixer,

mais habitèrent Ténenguéra et un petit village disparu aujourd’hui

(à deux ou trois kilomètres de la ville) que l’on nommait Limbala.

Les Mandé sont venus de deux directions différentes.

Les familles Ouattara, Daou, Barou, Kérou et Touré seraient venues

du nord, de la région Ségou-Djenné. Les Sissé, Sakha, Kamata,

Daniokho, Kouroubari, Timité, Traouré et une branche des Ouattara,

eux, seraient originaires de la région Tengréla-Ngokho et surtout

des villages situés sur la route du Ouorodougou à Tengréla (de

Tengréla à Tombougou).

Leur apparition par ici ne se fit pas en masse et ne peut être

comparée à une migration générale ; c’est au contraire par

petits lots qu’ils sont venus, comme le font les Foulbé.

Plus intelligents que les autochtones, très actifs et généralement

musulmans, ils ne tardèrent pas à se créer de belles situations

dans le pays et à acquérir de l’influence.

Les Kouroubari fondèrent et occupèrent Limbala. Tandis que les

Ouattara du nord s’établissaient solidement à Ténenguéra,

Kawaré, Bogomadougou, une autre branche de Ouattara, venue du

Ouorodougou, traversa le Kouroudougou[69], s’établit dans le

Diammara et bientôt vint dans le Djimini.

Le premier Mandé-Dioula qui jouissait d’une influence réelle fut

Fatiéba Ouattara, auquel succéda Bagui Ouattara, qui eut lui-même

pour successeur Sékou Ouattara, grand-père de Karamokho-Oulé,

chef actuel.

Sous le règne de Sékou, les Kouroubari avaient réussi à fixer

leur résidence dans Kong même, mais ils n’y étaient pas les

maîtres. Profitant d’un jour de grand marché, et de connivence

avec les Kouroubari, les Ouattara de Ténenguéra, ayant à leur tête

Sékou, et comme alliés les Barou et les Daou, s’emparèrent de la

ville par un hardi coup de main, massacrèrent les chefs des Falafalla

et substituèrent leur pouvoir à celui des autochtones.

L’avènement de Sékou Ouattara date environ de la fin du siècle

dernier.

A sa mort, ses douze fils se partagèrent le pouvoir et s’établirent

un peu partout, mais surtout sur les grandes routes rayonnant vers

Kong. L’un d’eux, généralement le plus âgé, exerçait le

pouvoir suprême.

Depuis une quarantaine d’années, le pouvoir est entre les mains

de Karamokho-Oulé Ouattara, et sa résidence est Kong.

Diarawary, chef de village, est un Ouattara également, mais pas de la

famille des souverains de Kong ; il ne descend ni de Fatiéba, ni de

Sékou. C’est un Mandé d’origine Veï ou Kalo-Dioula, comme on

les nomme ici, et il appartient à une famille influente du Diammara

(pays situé entre le Djimini, le Tagouano et le Kouroudougou).

Il exerce les fonctions de maire, et est secondé par les sept chefs de

qbaïla, qui sont en quelque sorte des maires d’arrondissement. Ils

tranchent les différends que ceux-ci n’arrivent pas à régler et

en réfèrent à Karamokho-Oulé pour les questions graves, peines

capitales, expulsions, etc.

Karamokho-Oulé est un petit-fils de Sékou Ouattara. Son père,

Gouroungo Dongotigui, appelé aussi Bagui, habitait Kimini, près

Léra. Par ordre d’âge, il est le plus vieux des petits-fils de

Sékou après Soukouloumory, qui n’a pas le pouvoir, pour des causes

dont nous parlerons plus loin.

Son teint clair, presque celui d’un Peul pur sang, lui a valu le

surnom de _Oulé_ (rouge). Il est de taille moyenne, porte un beau

collier de barbe blanche et a une figure tout à fait sympathique ; ses

traits ne sont pas ceux d’un nègre, ni son intelligence non plus.

Dans le tableau généalogique de la famille des Ouattara que je

donne ci-contre, on remarque que Sékou a laissé de nombreux

descendants répartis sur tout le territoire, et qui ont tous

un petit commandement, ce qui ne les empêche pas de reconnaître

l’autorité absolue de Karamokho-Oulé et de la _djemmâa_ de Kong,

sorte de conseil des anciens dont Karamokho-Oulé est le président

et le pouvoir exécutif.

Il veille à ce que ses parents ne se livrent pas au pillage et

n’engagent aucune guerre ; aussi peut-on dire que, grâce à cet

homme intègre et juste, estimé et aimé de tous, les États de Kong

vivent dans la plus parfaite quiétude. On ne connaît pas d’ennemis

à ce brave chef.

Il exerce le droit de haute justice ; mais avant de prendre une

décision il en réfère toujours au conseil des anciens.

Les Mandé-Dioula de Kong ont une horreur instinctive de la guerre,

qu’ils considèrent comme déshonorante quand il ne s’agit pas de

défendre l’intégrité du territoire. Leur force armée réside

surtout dans l’emploi des guerriers de leurs vassaux, les Komono,

Dokhosié, Lobi, etc. Karamokho-Oulé n’a qu’une cinquantaine de

guerriers à Kong, ils lui servent de courriers et vont porter ses

ordres. Par sa simple volonté, tout le pays se lèverait, tellement

cet homme a su conquérir les sympathies et l’estime de tous.

=Tableau généalogique de la famille des Ouattara, qui occupe le

pouvoir dans les États de Kong depuis deux siècles environ.=

FATIÉBA, ancêtre des Ouattara.

BAGUI lui succède.

SÉKOU, chef de Ténenguéra (route de Djimini), s’empare de Kong

par un hardi coup de main, succède aux Kouroubari, qui y commandaient,

et disperse les _Falafalla_ et les _Nabé_, autochtones de la région.

Sékou laissa douze fils (tous morts actuellement), dont voici la

liste par rang d’âge :

RÉSIDENCE

SAMANDOUGOU Bono, près Fasélémou (route de

Bobo-Dioulasou).

KOMBI Kawaré (route de Bondoukou).

MORIMAKHARY Bogomadougou (route du Djimini).

SOUMA-FING Limono (route de Léra).

SOUMA-OULÉ Niafounambo (route de Léra).

SAMBA-KARI Saouta, près Dialacoro (territoire des

Dokhosié).

KÉRÉMORY Tosiansou, près Sikolo (route de Léra).

KARAKARA Kéméné, près Niassan (route de

Bobo-Dioulasou).

FAMAKHA Noumandakha (territoire des Tiéfo).

GOUROUNGO-DONGOTIGUI, Kimini, près Léra.

appelé aussi Bagui

SALIASAHANOU Kondou, près Nafana.

SOURY Kapi (route de Léra).

PETITS-FILS DE SÉKOU ENCORE EN VIE RÉSIDENCE ACTUELLE

(4) KONGONDINN, fils de Territoire des Tagouara.

Morimakhary.

(7) PINETIÉ, — id. — — id. —

(8) BADIOULA, — id. — — id. —

(3) DAKHABA, fils de Limono (route de Léra).

Souma-Fing.

(6) IAMORY, — id. — Kimini (route de Léra).

(2) KARAMOKHO-OULÉ, fils de Kong.

Gouroungo-Dongotigui

(appelé aussi Bagui).

(5) KÉRÉTIGUI, — id. — Kong.

(1) SOUKOULOUMORY, Birindarasou (route de Léra).

fils de Saliasahanou.

ARRIÈRE-PETITS-FILS DE SÉKOU RÉSIDENCE

AYANT QUELQUE AUTORITÉ

MORY CIRÉ, petit-fils Bono (route de Bobo-Dioulasou).

de Samandougou.

(9) BAKARI, petit-fils de Kombi. Kawaré (route de Bondoukou).

DABÉLA, fils aîné de Pinetié. Mélenda (route du Djimini).

MASSA-GOULI, fils puîné de Ténenguéra (route de Djimini).

Pinetié.

MOROU, autre petit-fils de Kotédougou (près de

Morimakhary et fils de Bobo-Dioulasou).

Kankan, décédé.

SABANA, fils de Iamory. Limono (route de Léra).

WOUINTÉTOU, petit-fils de Niafounambo (route de Léra).

Souma-Oulé.

MASSA-DABÉLA, petit-fils Saouta (territoire des

de Samba-Kari et fils de Dokhosié).

Barakhatou (décédé).

ALI-IERRÉ, frère cadet de Diébougou (territoire des

Massa-Dabéla. Dian-ne).

BABA ALI, petit-fils de Territoire des Tagouara.

Kérémory.

KONGONDINN, frère cadet Tosiansou (route de Léra).

de Baba Ali.

SOMA, plus jeune frère Gouéré (près Dialacoro,

des deux précédents. territoire des Dokhosié).

MORI-FING, petit-fils Kéméné (route de

de Karakara. Bobo-Dioulasou).

KANDINGARA, petit-fils Dandé (territoire des

de Famakha. Tagouara).

LASIRI, fils de Kong.

Karamokho-Oulé.

PINETIÉ, fils de Birindarasou (route de Léra).

Soukouloumory.

ASSOUNOU, Kapi (route de Léra).

petit-fils de Soury.

Les numéros indiquent l’ordre de succession au pouvoir si les

choses se passaient légitimement. Actuellement le pouvoir est

entre les mains de Karamokho-Oulé, quoique, suivant les règles,

ce soit Soukouloumory qui devrait régner. Ce dernier mène une vie

de débauche et d’ivresse qui l’a plongé dans l’abrutissement

le plus complet, de sorte qu’il n’a jamais régné et qu’il

est absolument oublié et méprisé de tous.

Le chef religieux de Kong est l’almamy Sitafa Sakhanokho ; il semble

ne jouer aucun rôle politique et a beaucoup moins d’influence que

n’en avait son prédécesseur l’almamy Saouty. Il est en quelque

sorte le ministre de l’instruction publique de Kong, et a sous son

autorité les écoles arabes (au nombre d’une vingtaine). Lui-même

fait un cours aux adultes et aux hommes âgés. Karamokho-Oulé

et tous les anciens, du reste, vont deux ou trois fois par semaine

assister à des conférences faites par l’almamy Sitafa sur le Coran,

l’Évangile et le Pentateuque.

L’instruction est très développée à Kong ; il y a peu de

personnes illettrées. L’arabe qu’ils écrivent n’est pas

ce qu’il y a de plus pur ; on est cependant étonné de les voir

aussi instruits, car aucun Arabe n’a jamais pénétré jusqu’à

Kong. L’instruction est donnée aux écoliers par des Mandé-Dioula

qui en ont rapporté les éléments et quelques manuscrits provenant

de la Mecque.

Actuellement il n’y a pas à Kong un seul musulman revenant de la

Mecque. C’est à peine si, dans une période de vingt ans, il se

trouve un pèlerin se rendant à la ville sainte.

Tous les Ouattara portent le titre de _fama_, _massa_, _mansa_ (roi)

ou _massadinn_ (fils de roi) ; dans les actes écrits on les désigne

par le titre d’_émir beled_ (chef du pays).

Si les gens de Kong ne font pas la guerre, cela ne les empêche pas de

faire des conquêtes ; ils y procèdent avec un ordre et une méthode

remarquables, en envoyant le trop-plein de la population de la ville

s’établir sur toutes les routes qu’ils ont intérêt à tenir.

Environnés de toutes parts de peuplades fétichistes, qui ne vivaient

que de rapines et de brigandages, les gens de Kong ne pouvaient se

livrer aux transactions commerciales et écouler leurs cotonnades

qu’avec de grosses pertes, provenant de droits exorbitants à payer

aux roitelets fétichistes des environs, sous peine de pillage.

Qu’ont-ils fait ? Ils ont établi, de proche en proche, des familles

de Kong dans tous les villages situés sur le parcours de Kong, à

Bobo-Dioulasou d’abord, à Djenné ensuite. Ils ont mis cinquante ans

pour doter chaque village fétichiste d’une ou deux familles mandé.

Chacun de ces immigrants a organisé une école, demandé à quelques

habitants d’y envoyer leurs enfants ; puis peu à peu, par leurs

relations avec Kong d’une part, les autres centres commerciaux

d’autre part, ils ont pu rendre quelques services au souverain

fétichiste de la contrée, captiver sa confiance et insensiblement

s’immiscer dans ses affaires.

Y a-t-il un différend à régler, c’est toujours au musulman que

l’on s’adresse, d’abord parce qu’il sait lire et écrire,

ensuite parce qu’il a la réputation d’être un homme de bien en

même temps qu’un homme de Dieu.

Arrive-t-il que le musulman ambassadeur échoue dans sa mission,

il ne manque pas de proposer au roi fétichiste d’employer

l’intermédiaire des gens de Kong.

Du coup, voilà le pays placé sous le protectorat des États de Kong.

Les Mandé-Dioula de Kong ont ainsi essaimé sur toutes les routes

qui mènent à un centre où leur commerce et l’écoulement de

leurs produits les appellent.

Même dans les territoires appelés par les Mandé-Dioula :

_Bambaradougou_[70], pays fétichistes limitrophes de leurs États,

le chef ne décidera jamais sans consulter et prendre l’avis du

_karamokho_ ou du _kémokhoba_[71] le plus voisin de son village.

Le prestige dont jouissent les musulmans de Kong est considérable ;

ils travaillent avec une méthode, une patience et une ténacité

remarquables.

Leur influence s’étend partout, sauf dans le sud-ouest. Ils ont en

effet jusqu’à présent presque négligé entièrement la direction

de Tengréla et celle du Ouorodougou. Dans l’ouest, leurs colonies

s’étendent par Nafana vers Djindana et Kouakhara dans le Tagouano ;

mais, vers le sud, elles ne dépassent pas le Djimini et l’Anno.

On voit par tout ce que j’ai eu l’occasion de dire sur Kong et

ses habitants que les Mandé-Dioula constituent une population active,

laborieuse et intelligente. J’ajouterai que le fanatisme religieux

est absolument exclu chez eux et que l’esprit de caste a presque

disparu. Ainsi on ne voit pas un seul griot chez les Dioula, et tout le

monde s’occupe de tissage et de teinture, tandis que chez les autres

peuples que j’ai visités, tout ce qui n’est pas cultivateur et

guerrier fait partie d’une caste inférieure et méprisée.

Dès que l’achat de mon cheval et des pagnes fut terminé, je priai

Karamokho-Oulé de vouloir bien conférer avec moi sur le choix de la

route à prendre pour gagner le Mossi. Les deux routes données par

Barth, dans ses itinéraires, comme reliant directement le Mossi à

Kong, n’existent plus. Peut-être n’ont-elles jamais existé. Aucun

des villages cités par lui n’est connu ici. Quand on veut aller de

Kong dans le Mossi, on se rend soit dans le Gottogo pour y prendre un

des chemins menant par Bouna et Oua à Waghadougou, soit à Salaga,

afin d’y gagner la grande route Salaga, Oual-Oualé, ou bien on

passe par le Dagomba, Yendi, Sansanné-Mangho, Noungou et Koupéla.

Il existe également un chemin qui, du territoire des Komono, se

dirige vers le Lobi, par le pays des Dian-ne, Diébougou, le Bougouri

et Ouahabou.

Il aurait certes été bien intéressant pour moi de visiter les

territoires aurifères du Lobi, mais je ne me sentais pas suffisamment

protégé pour entreprendre ce voyage et il me semblait du plus haut

intérêt, pour assurer le succès de mon entreprise, de voyager le

plus longtemps possible sous la protection des gens de Kong. C’est

pourquoi j’optai pour l’autre communication, la route Kong-Djenné,

qui est très fréquentée et beaucoup plus courte que les autres,

quoique moins directe.

Elle passe à Bobo-Dioulasou, et se dirige ensuite vers le nord-est

à travers le Dafina sur Waghadougou.

Je me réservais, après avoir visité le Mossi et touché à

l’itinéraire de Barth vers le Libtako, de prendre une des autres

routes pour retourner à Kong, d’où je pourrais peut-être, comme

on me l’a fait espérer, gagner facilement la côte par l’Anno,

Groumania et la rivière Comoé.

J’allais quitter Kong dans d’excellentes conditions : mon séjour

ici m’avait été profitable au point de vue des renseignements

géographiques ; j’avais pu faire une ample moisson d’itinéraires.

Quelques informateurs ont poussé l’obligeance jusqu’à m’initier

à la longueur des étapes à l’aide de bouts de paille servant de

mesures de comparaison. Le mandé-dioula est réellement précieux

dans beaucoup de cas. Quand, après-demain, je me mettrai en

route, j’aurai en ma possession deux excellents itinéraires par

renseignements de la route à suivre.

A ce propos, je vais dire en quelques mots comment j’ai dû procéder

en route pour me diriger.

Avant de partir, muni de tous les renseignements contenus dans les

auteurs arabes anciens, El-Békri, Ebn Khaldoun, Ebn Batouta, etc.,

possédant tout ce qui a paru dans les ouvrages des explorateurs

modernes, Barth, Bowdich, Caillié, j’avais déjà pu me constituer

une sorte de carte par renseignements, contenant souvent, il est

vrai, des renseignements tronqués, mais où il se trouvait aussi,

semés au hasard, certains noms de pays exacts, mais mal placés.

Arrivé à Bammako, à l’aide des tirailleurs en garnison dans ce

poste je me constituai une série d’itinéraires par renseignements

à travers les États de Samory et de Tiéba, ainsi que les noms des

pays qui limitaient à peu près le domaine de ces deux souverains.

En route et au fur et à mesure que j’avançais, de nouveaux

renseignements venaient confirmer ou annuler tout ou partie de mon

travail, et voilà comment je procédais à des vérifications et à

des rectifications. Arrivé dans un centre ayant quelque importance,

lieu de marché ou point de passage de marchands, je m’installais

dans le village, liant connaissance avec les habitants. Sachant

parler convenablement le mandé, je ne manquais jamais d’amis,

grâce aussi un peu aux cadeaux que je distribuais judicieusement.

Dans nos conversations, et sans avoir l’air de les interroger,

j’apprenais le nom des divers États que l’on rencontrait

successivement en allant vers les quatre points cardinaux. Une

fois au courant des grosses lignes, je m’informais des centres

principaux, et, de proche en proche, au bout d’une quinzaine de

jours, j’arrivais à ébaucher quelques itinéraires.

Le malheur, c’est que le crayon et le calepin sont absolument

prohibés : le papier excite la défiance chez l’indigène, de

sorte qu’il faut faire de prodigieux efforts de mémoire pour se

rappeler ce que l’on apprend par eux.

Les jours de marché, quand les indigènes des pays voisins arrivaient,

ils ne manquaient pas de venir satisfaire leur curiosité et me

rendaient visite. Là aussi il fallait lutter de ruse, je prêchais

souvent le faux pour savoir le vrai, afin de me faire indiquer

de quelle région et de quelle direction ils venaient. Après une

conversation laborieuse d’une heure, ils ne manquaient jamais de

me demander si je passerais dans leur pays. Sans rien leur affirmer,

je leur disais que tout dépendrait de la viabilité des chemins, du

passage des cours d’eau, de la longueur des étapes, de l’accueil

que je recevrais des chefs, etc. Dans l’espoir d’obtenir un beau

cadeau à mon prochain passage, ils me renseignaient sur le nombre

d’étapes, la nature des cours d’eau à traverser et le nom des

chefs à visiter.

Ce travail est laborieux, très laborieux ; mais il est utile et je

dirai indispensable. Je n’ai jamais quitté une localité sans avoir

au préalable, dans ma poche, un ou deux itinéraires différents

et latéraux à la route que je me proposais de suivre, de façon

qu’à la moindre difficulté je pusse me rejeter sur l’un d’eux

et continuer ma route même, au pis aller, sans guide.

Je partais donc toujours dans d’excellentes conditions.

A ce propos, je ne manquerai pas de recommander d’avoir à se

passer du secours d’un interprète, de ne pas poser de question

brutalement, d’agir avec beaucoup de circonspection et d’amener

l’indigène à vous parler de son pays sans qu’on ait l’air de

l’interroger. Avec cela, il faut une excellente mémoire, contrôler

souvent et surtout ne pas sortir de calepin.

D’autres fois, c’étaient mes hommes, de connivence avec moi, qui

interrogeaient, et, dissimulé dans ma case, je notais soigneusement

tous les noms propres et les directions.

Voilà pour les renseignements généraux, assez vagues quelquefois,

mais prenant, par la suite, et avec de la patience, une consistance

suffisante pour les considérer comme exacts.

Dans certains villages, quoique bien accueillis dans un but de lucre

ou de trop franche hospitalité, on voulait quelquefois me retenir

et ne pas me fournir de guide le lendemain pour l’étape suivante.

Afin d’éviter ces retards, en arrivant à l’étape mes indigènes

avaient ordre immédiatement de reconnaître tous les chemins et

où ils menaient. J’étais arrivé à les dresser et à en faire

d’habiles limiers.

Voici comment ils s’y prenaient : en allant au fourrage ou au

bois et quand ils rencontraient du monde rentrant au village, ils

s’abouchaient avec les voyageurs, leur souhaitant le bonjour et leur

demandant au hasard des nouvelles d’un village que nous savions à

proximité et sur la route à suivre. Si réellement ils venaient de

cet endroit, la route à suivre était connue ; dans le cas contraire,

le marchand ou le voyageur ne manquait pas de répondre : « Mais je

ne viens pas de tel endroit, la route est à droite ou à gauche de

celle-ci », ou bien ils indiquaient de la main la direction.

Chez les Siène-ré, où j’étais plus versé que mes noirs dans

la langue du pays, c’est moi qui faisais ce métier.

Mon départ est fixé au lundi 12 mars, d’accord en cela avec

Diarawary et Karamokho-Oulé, qui me remettent une lettre de

recommandation, sorte de sauf-conduit qui doit me permettre de

passer partout.

J’en donne ci-dessous le fac-similé[72] et sa traduction :

[Illustration : Fac-similé du sauf-conduit délivré par les gens

de Kong.]

« Louanges à Dieu qui nous a donné le papier comme messager et

le roseau comme langue ! Que les bénédictions et la paix de Dieu

soient sur son prophète Mahomet, seigneur des hommes d’autrefois

et des hommes d’aujourd’hui !

« Certes cette lettre émane de Diarawary Ouattara, émir de notre

pays, lieutenant du Généreux.

« Toute chose a une cause. Voici donc ce qui motive cette lettre :

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 25 / 41 段