et _Sterculia macrocarpa_ (kola blanc) ; les indigènes le nomment
_gourou_, _ourou_. Ces deux variétés se subdivisent en plusieurs
autres.
Le kola existe à l’état spontané sur toute la côte occidentale
d’Afrique, on le trouve jusque par 10° de latitude nord, mais il
reste stérile par cette latitude. Son véritable habitat est compris
entre 6° et 7° 30′ de latitude pour les régions qui nous occupent.
Vers Sierra Leone et le Ouorocoro, le kola stérile est signalé
par 10°, tandis que dans les régions que j’ai visitées, j’ai
rencontré le premier arbre à kola (stérile) dans le Coranza, près
de Kintampo, par 8° 5′, et près de Groumania dans l’Anno (8°).
Les premiers arbres en rapport se trouvent à Kamélinso (près
Groumania, par 7° 50′) et les derniers près d’Attakrou, par
7° ; la zone où l’arbre est en plein rapport semble donc être
très limitée et comprise entre le 7° et le 8° pour l’Anno et
le Ouorodougou.
Bien que je n’aie pas visité ce dernier pays, il m’a été
donné de calculer assez facilement par quelle latitude se trouvait le
kola. De Tengréla partent des itinéraires, bien connus des marchands,
sur Touté, Siana, Kani et Sakhala.
Les deux premières localités se trouvent, d’après les indigènes
voyageant avec des ânes chargés (faisant 16 kilomètres en moyenne
par jour), à environ 25 jours de marche, à peu près 350 kilomètres
dans une direction sud-sud-ouest, ce qui place ces marchés par
7° 40′ de latitude nord. Sakhala, d’après les mêmes calculs,
se trouverait par 7° 20′.
Mais nous avons vu au chapitre Samory (III) que ces marchés
étaient situés à une trentaine de kilomètres au nord des lieux de
production ; nous pouvons donc en inférer que les kola se trouvent
environ par 7° 15′.
Dans l’Achanti, l’habitat du kola est sensiblement le même ;
les missionnaires de Bâle et le docteur Mähly, qui ont exploré la
basse Volta, signalent le kola dans l’Akam et l’Okouawou ; or ces
deux régions se trouvent précisément entre 6° 30′ et 7° 30′ :
on peut donc en déduire que le kola se trouve en plein rapport dans
une zone comprise entre 6° 30′ et 7° 30′ et, par extension,
dans certaines régions du 6° au 8° ; qu’à l’état isolé et
stérile il est rencontré jusque par 10° de latitude nord.
Nous avons dit à propos du kola du Ouorodougou, dans le chapitre
Samory, quelles sont les diverses variétés que l’on récolte dans
cette région.
Sur le marché de Kong on en voit deux espèces : le kola blanc de
l’Anno (_Sterculia macrocarpa_) et le kola rouge de l’Achanti
(_Sterculia acuminata_).
Le kola blanc de l’Anno est de deux variétés : l’une d’un blanc
jaune pâle, analogue à la couleur du kola de Sakhala du Ouorodougou,
mais plus petite que ce dernier ; l’autre, de même grosseur, ne
diffère que par sa teinte d’un rose si pâle qu’il n’est pas
classé dans le kola rouge par les indigènes ; on le vend mélangé
aux blancs sans différence de prix, ce qui n’aurait pas lieu s’il
était plus foncé, car le kola rouge est toujours plus cher que le
kola blanc de même grosseur.
Le goût du kola de l’Anno est bien moins fort que celui du kola
rouge, mais il renferme une teinture rouge, qui est usitée par
l’indigène en concurrence avec celle du kola rouge. Comme teinture,
le kola blanc de l’Anno a donc les mêmes qualités que le kola
rouge de l’Achanti.
Ce kola est récolté en février, en juin et en octobre ; les fruits
de février se gâtent assez rapidement, tandis que les récoltes de
juin et octobre se conservent plus facilement ; ce kola, cependant,
ne peut supporter de bien longs trajets, il se conserve au maximum
et avec des soins pendant cinquante à soixante jours.
A Groumania, un _ourou-fié_ (calebasse de kola, 200 fruits) coûte
200 cauries ; à Kong, un fruit se vend 2, 3, 4 et jusqu’à 12
cauries, suivant la grosseur. A Djenné, cette variété n’est pas
beaucoup goûtée par les indigènes, de sorte que son prix n’en est
jamais assez élevé pour qu’il y ait avantage à le transporter
au loin. Aussi ce fruit ne dépasse-t-il guère Bobodioulasou,
Léra, Niélé, Oua et Bouna. Il est vendu contre des cauries, avec
lesquelles les marchands de Kong se procurent surtout du coton en vrac,
de l’indigo, des piments rouges ; c’est le kola de la vente au
détail, celui dont le prix est abordable pour la classe moyenne de
la population.
Ce kola de l’Anno va aussi beaucoup à Salaga. Ce marché n’est
pas du tout bien alimenté de kola de l’Achanti, et les gens de
Kong trouvent toujours à y écouler les kola de Mango.
Les missionnaires de Bâle et le docteur Mähly prétendent qu’une
charge de kola de l’Okouawou vaut à Salaga de 37 à 38 francs ;
c’est une grosse erreur.
Une charge de kola (2500) vaut bien davantage ; à Salaga, le kola
le meilleur marché coûte 40 cauries, et une charge coûte 100000
cauries, qui représentent 120 francs.
A Sakhala, sur la limite des pays de production, la même charge de
kola coûte 8 _kokotla_ de sel, dont le prix de revient est de 8/12e
d’une barre de 55 francs = 36 fr. 64 ; à Tengréla, la charge vaut
déjà de 80 à 100 francs.
On peut dire que Kong, Kintampo et Groumania sont les marchés où
le kola se paye le plus bas prix.
Partout le kola rouge de l’Achanti atteint le prix le plus élevé :
2400 kola coûtent à Kintampo 12000 cauries, c’est-à-dire 5
cauries pièce. Il est, à ce propos, intéressant de se rendre compte
des bénéfices que peut réaliser un couple, homme et femme, se
livrant à ce commerce. Le ménage quittant Kong avec une pacotille,
ferronnerie ou étoffe, d’une valeur locale de 20 francs, se
procurera à Kintampo ou Bondoukou environ 5000 kola, qu’il revendra
à Bobo-Dioulasou. Avec le produit de la vente de ses kola, il achète
deux barres de sel. Il emportera une barre et demie seulement à Kong,
l’autre demi-barre servant à acheter quelques cadeaux à rapporter
au pays et à subvenir à ses besoins en vivres pendant sa route.
Le trajet de Kong à Kintampo et de Kintampo à Bobo-Dioulasou et
retour à Kong aura duré cent jours environ. La barre et demie de
sel rendue à Kong représentant une valeur de 240 francs, le couple
aura gagné 220 francs, c’est-à-dire 2 fr. 20 par jour ou 1 fr. 10
par jour et par personne, tous frais payés.
Il faut envisager l’existence que mènent ces gens-là. Ils marchent
chargés chacun avec 30 ou 40 kilogrammes, et cela pendant la plus
grande partie de la journée.
Arrivés à l’étape, il faut piler et préparer les aliments,
couper du bois, chercher de l’eau, souvent à plusieurs kilomètres
de distance. S’il y a un enfant dans le ménage, la femme le porte
sur le dos. Ils vivent sans feu ni lieu.
Surpris par les pluies, ils voyagent quand même, supportant toutes
les intempéries sans se plaindre.
Quand le noir a travaillé avec sa femme pendant un an, il achète
un esclave ; c’est la meilleure acquisition qu’il puisse faire,
c’est un auxiliaire de plus pour travailler ; il vivra de la même
façon que ses maîtres ; le bien-être des uns rejaillit sur les
autres dans cette vie en commun.
Quand le cas se présente où l’esclave se sauve, le maître
n’en est pas découragé pour cela. « C’est la volonté du
Tout-Puissant », dit-il avec résignation. « Je vais aller chercher
la fortune _in chi Allaho_, « si Dieu le veut ». Et il recommence.
Ne blâmons pas trop ce malheureux nègre. S’il y en a qui attendent
paisiblement allongés sur leur natte l’occasion d’agrandir leur
famille et d’augmenter leur bien-être par des rapines ou une guerre,
il y en a d’autres qui sont bien méritants, et ce ne sont pas les
moins nombreux.
Voici le même calcul par un marchand de kola allant de Bammako dans
le Ouorodougou avec une barre de sel :
Il achète une barre de sel à Bammako de 55 à 60 francs, et vit sur
son sel pendant six semaines que dure sa marche pour aller. Il dépense
ainsi, y compris l’achat d’un panier de nattes, de feuilles à
emballer et droits de passe, environ 3 ou 4 kokotla. Il lui en reste
8 à échanger, et je suppose qu’il prenne à Kani ou Touté des
kola de grosseur moyenne et qu’on lui en donne 350 par kokotla,
il aura donc échangé sa barre de sel contre 2800 kolas.
Pendant le voyage du retour, il achète sa nourriture et paye son
hôte et ses droits de passe en kola ; il en pourrit également une
certaine quantité en route ; les Dioula m’ont affirmé qu’il
était difficile d’en rapporter à Bammako plus de _bafoula kémé
dourou_ (2000).
Les kola de cette variété se vendent en général au détail deux
pour kémé (25 centimes), ce qui met le cent à 12 fr. 50 et porte
sa charge totale à 250 francs.
Comme pour les vendre ce prix, il lui faut d’un mois à six
semaines, il mange une partie de son bénéfice ; on peut dire que,
l’opération terminée, il lui restera 180 francs, soit 120 francs
de bénéfice pour quatre mois de travail de porteur et de vie de
privations. Quelquefois il perd tout quand ses kola se gâtent ou
qu’il est pillé.
Un des grands facteurs dans la conservation du kola est son mode
d’emballage. Faute de précautions, il se gâte ou se racornit et
dessèche, et par cela même perd toute sa valeur.
La feuille dans laquelle on emballe le kola est à peu près
semblable à celle de l’arum, mais plus ouverte et d’un vert plus
accusé. Elle est supportée par une tige très fine, d’environ 40
à 50 centimètres de hauteur. On la trouve généralement dans les
endroits humides et ombragés.
La vraie feuille, vue à l’envers, porte sur sa partie gauche une
bordure d’un centimètre de largeur, d’un vert plus foncé que le
reste de la feuille. Ce vert est assez accentué pour qu’on puisse
le reconnaître à un simple examen, surtout quand on la tourne vers
le soleil ou un endroit éclairé.
Il existe beaucoup de feuilles analogues comme structure et l’on
s’y trompe à s’y méprendre quand on n’est pas initié à la
façon de les reconnaître.
Les fausses feuilles ne sont pas employées vertes ; pour les utiliser,
il faut les faire bouillir très longtemps et les faire bien sécher
avant de s’en servir : faute de cette précaution, au lieu d’être
propices à la conservation du kola, elles hâtent, au contraire,
la pourriture du fruit et développent la maladie du kola. Elles ne
sont employées qu’à défaut de la vraie feuille, qui ne se trouve
pas sous certaines latitudes.
Jusqu’à présent les expériences faites en France sur l’emploi
du kola ont donné peu de résultats : cela tient à ce que l’on
se sert de kola desséché. Il serait cependant bien facile d’en
faire venir de frais, en se servant de l’emballage en feuilles dont
je viens de parler.
Les kola arrivent frais à Tombouctou et à Kano, ce qui leur fait
un voyage minima de trois mois. Nous sommes donc plus près du kola
que nous ne pensons, puisque de l’Anno à Grand-Bassam il y a à
peine un mois de voyage, ce qui le met à six semaines de France et
même à un mois si l’on veut sérieusement s’en occuper.
[Illustration : Plantation de kola.]
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Le sel qui se vend ici est plus fin et plus blanc que celui qui passe
en transit à Bammako venant de Tichit, de la sebkha d’Idjil et
d’autres mines de sel gemme du nord du Bakhounou ; la barre de sel
est aussi plus grande. Il vient des mines de Taodéni par El-Arouan
et Tombouctou.
On vend aussi ici du sel marin de Grand-Bassam, de la Côte-d’Or
anglaise et du sel de Daboya (Gondja).
En dehors du kola, les gens de Kong portent encore quatre autres
articles à Djenné pour y acheter du sel et les burnous en laine ;
ce sont, par ordre d’importance :
1o Le tissu rouge et blanc fabriqué en bandes à Kong et cousu par
les femmes en pagnes de 12, 13, 14 et 15 bandes. Ce pagne, qui est un
vêtement de luxe pour les femmes de Kong, l’est aussi à Djenné et
surtout à Tombouctou où on le nomme _el-harottaf_. A Kong, suivant
les dessins, il porte les noms de _babouroumosi_, _kébéguisé_,
_ponguisé_ et _dadji_[62].
Ces pagnes valent ici, suivant le dessin et surtout la grandeur,
de 8000 à 15000 cauries. A Djenné, un pagne de 10000 cauries vaut
une barre de sel.
Cette étoffe est exclusivement fabriquée à Kong ; le fil de coton
rouge est acheté par eux à Salaga ou à Bondoukou ; quand il fait
défaut, ils achètent des foulards rouges et les font effiler par
les enfants afin d’en utiliser les fils ; partout, dans les rues, on
voit des gamins occupés à cela ; ils gagnent 10 cauries par foulard.
2o Le _piment rouge_ (provenance de Niélé, du Follona, de Léra).
3o Le _niamakou_, espèce de poivre renfermé dans des coques de
la dimension de grosses noix ; il est très estimé à Djenné et
à Tombouctou ; ce condiment entre dans la composition de tous les
plats de viande et des sauces. Il provient du Djimini, de l’Anno
et du Gottogo ou Bondoukou.
4o L’_or_. Il n’est porté que fort peu de poudre d’or à
Djenné, les gens de Kong ne tenant pas à s’en défaire. La majeure
partie de la poudre d’or qui se trouve entre les mains des gens de
Kong provient du Lobi, où on se la procure en échange de cuivre en
barre ou d’esclaves, à bien meilleur compte que dans le Gottogo.
Sur Bobo-Dioulasou s’exportent en plus des mêmes articles que
sur Djenné :
1o Un pagne pour femme, confectionné en mauvais calicot écru
(provenant de Salaga). Cette pièce d’étoffe, composée de deux
longueurs de 1 m. 75 cousues ensemble afin d’obtenir une plus
grande largeur, est ourlée avec des fibres de palmier ban de façon
à former des plis que l’indigo n’attaque que faiblement. Quand
ce pagne est teint, il présente ainsi une série de petites raies
d’un bleu azur, tandis que le fond du tissu est bleu indigo sombre.
Ce tissu est acheté à Salaga à très bon marché (60 centimes le
mètre) ; le prix de revient d’un pagne pour les gens de Kong est de
2 fr. 10 ; prix de l’étoffe, confection et teinture, 80 centimes :
total, 2 fr. 90.
A Kong même, le pagne se vend _sira-tan_ = 2000 cauries ou 4 francs.
2o Le voile dont j’ai parlé à propos du costume des femmes à Kong.
Ces deux articles sont surtout échangés à Bobo-Dioulasou contre
la ferronnerie, bêches, haches, lances de luxe, marmites en fer
battu, etc., venant du pays de Tiéba et fabriqués par les Tousia
et les Tourounga, peuples situés à l’ouest des Komono et des
Dokhosié. Dans les environs de Kong il n’y a ni fer ni forgerons.
Tous ces articles en fer, y compris le beurre de cé[63] de provenance
des Dokhosié et du Lobi, sont portés sur le Djimini et l’Anno
(Mango), d’où l’on rapporte beaucoup, en dehors du kola, un
tissu blanc grossier rayé de bleu. Une bande de 1 mètre de long
sur 12 centimètres de largeur vaut 100 cauries ou 20 centimes,
ce qui porte le mètre carré à environ 1 fr. 60.
Les achats de kola ou de marchandises de provenance d’Europe
à Salaga ou à Bondoukou se font avec des pagnes en bande bleu et
blanc de divers dessins, appelés _logué_ ici, et surtout contre une
couverture en coton bleu et blanc imitant le dampé de Ségou, mais
bien moins bonne et moins chère, qu’on appelle _siriféba_. Ces
deux articles sont exclusivement fabriqués à Kong et par les gens
de Kong établis aux environs. Le prix du premier article est très
variable, à cause du dessin et de la largeur de la bande, mais celui
de la couverture est invariablement fixé à 6000 cauries (12 fr.) ;
à Salaga elle vaut 16000 cauries (25 fr. 60).
C’est sur la route Salaga, Bouna, Bondoukou, Kong, Bobo-Dioulasou
et Djenné que se fait le plus de commerce.
L’autre débouché, par ordre d’importance, s’étend vers les
régions belliqueuses de l’ouest : les pays de Pégué et de Tiéba,
sur lesquels les gens de Kong dirigent chevaux, fusils, poudre, silex,
etc., qu’ils se procurent à Groumania et échangent exclusivement
contre des esclaves.
Le fusil en vente ici est d’un modèle unique (le boucanier femelle)
et se vend à Kong même : _sira mokho saba_, ou 12000 cauries
(24 fr.).
Il existe également un petit mouvement commercial entre les Komono,
les Dokhosié et les gens de Kong, qui leur vendent des armes et de la
poudre contre du beurre de cé. Cette graisse, portée dans l’Anno
et le Coranza, est échangée contre des kola ou des tissus.
Les relations avec le Mossi sont difficiles, parce que les routes
directes n’offrent pas de sécurité aux marchands, qui sont forcés
pour gagner le nord d’aller chercher une route soit à Salaga,
soit dans le Bondoukou, ou bien alors il faut qu’ils prennent la
route du Dafina et du Yatenga à Bobo-Dioulasou : aussi le commerce
est moins important ; on envoie cependant dans le Mossi le pagne
rouge et surtout de la vaisselle en cuivre, et du laiton en fil. Ces
objets s’échangent avec de beaux bénéfices contre des chevaux
et des esclaves.
On peut dire que le commerce d’ici est exclusivement entre les mains
des gens de Kong. Je l’ai déploré bien des fois, car cet état
de choses est un obstacle sérieux pour l’Européen qui voyage et
qui cherche à recueillir le plus de renseignements possible sur la
région. Quand on est forcé de s’informer auprès des gens mêmes du
pays, on n’est jamais aussi bien renseigné que par les étrangers,
qui ne mettent aucune défiance dans leurs réponses et ne se perdent
pas en conjectures à la moindre question indiscrète.
Les gens de Kong voyagent beaucoup ; on en trouve un peu dans toute
la boucle du Niger. Ceux qui ont eu des revers de fortune en route
se fixent momentanément dans le pays qu’ils traversent ; aussi
jamais ils ne voyagent sans emporter un métier portatif, car tous,
sans exception, savent tisser.
Il y a relativement peu d’animaux de bât ici, c’est pourquoi les
transports se font en général sur la tête ; si ce mode de transport
est plus pénible, il est bien moins coûteux et presque plus rapide :
là où un noir passe seul, il ne passerait pas avec ses bêtes.
Chaque jour on trouve à acheter matin et soir tout ce qui est
nécessaire à la vie, ainsi que le coton et l’indigo ; le soir,
vers cinq heures, le marché est très animé. A cette heure-là il
y a au moins un millier d’acheteurs et de vendeurs sur la place.
Quant au grand marché, qui a lieu tous les cinq jours, c’est
une vraie foire. Le côté nord et les échoppes sont appelés
_mokholokho_ (marché des hommes) ; c’est là que se vendent les
tissus, couvertures, fusils, bonnets, glaces, perles, aiguilles et
autres objets de provenance européenne, tels que vaisselle en cuivre,
saladiers en faïence, calicot écru, foulards, etc. La partie sud
du marché est appelée _moussolokho_ (marché des femmes) ; c’est
là qu’on trouve les denrées, condiments, coton, indigo, fruits,
bois, les marchandes de niomies, de victuailles, etc.
On abat tous les jours un ou deux bœufs, et les jours de grand
marché, plusieurs. Les rognons appartiennent de droit à Diarawary
(le maire). Certains jours, il m’envoyait jusqu’à douze rognons
en cadeau.
On ne débite pas de dolo sur le marché. Les visiteurs vont boire
dans le quartier de Soumakhana. Là se trouve un groupe de cases où
les femmes n’ont d’autre occupation que la préparation et la
vente du dolo ; les jours de grand marché il s’en débite plusieurs
hectolitres. Les buveurs sont assis dans les cases et se font servir
dans des calebasses plus ou moins grandes ; le litre coûte environ 20
à 25 centimes. Ce qu’il y a de bien curieux, c’est que le monopole
de la brasserie à dolo appartient à un groupe de fervents musulmans.
Je n’ai vu ni légumes ni fruits nouveaux sur le marché ; on trouve
cependant à acheter ici du _tintoulou_[64] et du _tingolotoulou_[65]
(_tinkouloutoulou_) ; on se sert aussi comme graisse du pépin pilé
d’une courge sauvage appelée _sira_. Cette graisse donne très
bon goût aux sauces de viande.
Comme il y a une cinquantaine de chevaux dans la ville, je priai mon
hôte Karamokho-Oulé de vouloir bien me chercher une monture passable
à un prix raisonnable. Il me trouva bientôt un cheval de cinq à six
ans, qui me coûta 400000 cauries. Son propriétaire venait de Dafina
et voulait le vendre contre des captifs à Pégué. Je comptais le
décider à accepter du corail, des étoffes ou des armes en échange,
mais il ne voulait vendre sa bête que contre des captifs ou 400000
cauries (_sira ourou foula_, environ 800 francs). Sur les conseils
de mon _diatigué_ (hôte), je me décidai à vendre au détail les
marchandises nécessaires jusqu’à réalisation de la somme fixée.
Je fis un choix d’articles qui ne sont pas partout de vente
courante, afin de conserver intact mon stock précieux, car, en
dehors des marchandises que je savais recherchées par les noirs,
j’avais emporté de France d’autres articles achetés en solde,
afin de voir s’il est possible de les écouler dans les régions
que j’avais à traverser.
J’ai vendu pour réaliser cette somme :
Des galons en laine de toute nuance }
}
Des galons en dentelle de couleur }
}
Des boutons de livrée démodés }
}
Des chromos } provenant de soldes.
}
Des colliers et chaînes à chiens }
}
Des foulards et fichus soie et coton }
}
De l’étamine défraîchie }
Des hameçons, aiguilles à coudre et d’emballage, des alênes de
sellier, par centaines seulement, des perles blanches pour chapelets,
du papier, etc.
J’ai de plus dû vendre à mes protecteurs et à quelques amis douze
pistolets à silex, six pièces d’étoffe, deux couvertures, quelques
colliers de perles, un peu de corail et quelques coudées de soieries.
La vente de mes deux bœufs porteurs et de trois ânes[66] produisit
en outre 128000 cauries. J’obtins ainsi un excédent de recettes
de 200000 cauries, avec lequel j’achetai vingt pagnes rouges, dits
_ponguisé_. Ces pagnes, me dit-on, sont très estimés dans le Mossi,
et il est facile de les convertir avec quelque bénéfice en cauries.
L’aisance des habitants est manifeste ici ; on peut vendre des
étoffes, soieries, florences, algériennes, gazes, jusqu’à 10 et 15
francs le mètre ; il en est de même des haïks, gandouras, turbans,
burnous, etc., qui peuvent se vendre excessivement cher. J’ai dû
nier avec la plus grande énergie que je possédais quelques-uns de
ces articles, sans quoi il aurait fallu m’en défaire ; mes amis
seraient venus insister auprès de moi pour me les faire céder.
On m’a beaucoup demandé aussi le tapis de Stamboul, le Coran, les
autres livres saints, le foulard algérien, soie et or, dit _lagan_,
les ombrelles, lunettes, revolvers, bougies, et même des montres,
des balances et des mètres. Je puis dire qu’il est possible de
vendre presque tout ce qu’on veut ici, à la condition de pouvoir
en démontrer l’utilité et l’emploi.
Les acheteurs ont été assez raisonnables pour ne pas marchander,
mes vendeurs ayant dès le premier jour posé en principe le prix fixe.
Voici une liste des articles demandés le plus souvent :
Soie à broder de toutes nuances en écheveaux ;
Livres saints, Corans, Évangiles, Pentateuques, Traités de
jurisprudence, etc. ;
Drap ordinaire (rouge surtout, dit _mourfi_) ;
Du corail creux en grosses branches ;
De l’antimoine ;
Des bracelets en cuivre et en nickel ;
Des flèches pour les cheveux en métal ou en corne ;
Des médaillons façon or et bijoux or, bagues, chaînettes, etc. ;
Des foulards en soie noire et de couleurs voyantes ;
Des couleurs pour orner les Corans, de l’encens qu’ils nomment
_ousouma_, des aimants pour sortir les paillettes de fer qui se
trouvent mélangées à la poudre d’or du Lobi.
Les gens de Kong ont donné un nom caractéristique à l’aimant :
ils le désignent sous le nom de _négué-massa_, « le roi du fer ».
On trouverait aussi le placement avantageux d’élégants petits
étuis à antimoine, avec lesquels les gens aisés, femmes, hommes
et enfants, se font les yeux.
L’antimoine, réduit en poudre très fine, est mélangé à du
poivre très fort venant du Sud, de l’espèce dite _feffé_, qui,
sans faire pleurer l’œil, l’humecte légèrement, force à ouvrir
les yeux et donne de l’expression au regard.
On m’a également demandé des perles noires en verre, dites _jai_,
rondes ou oblongues ; de petits peignes à barbe en corne, bois,
écaille ou ivoire, à trois ou quatre dents, pour pendre au chapelet.
La population de Kong a six desiderata : elle demande pour être
heureuse :
1o Un remède contre la filaire de Médine ;
2o Un remède pour guérir l’engorgement des ganglions du cou ;
3o Le moyen de percer le granit pour faire des puits et obtenir
de l’eau ;
4o Une teinture rouge ;
5o Un remède qui donne l’_intelligence_[67] ;
6o Une bonne et courte route vers un comptoir européen plus rapproché
que Salaga.
Dans mes conversations avec les anciens, j’ai eu souvent l’occasion
de leur parler de Bammako. Pour plusieurs raisons les marchands de
Kong ne s’y rendront jamais, même s’il s’y trouvait un grand
choix de marchandises. Parce que :
1o De Kong à Bammako il y a cinquante jours de marche ;
2o Les pays de Pégué, de Tiéba et de Samory sont difficiles à
traverser ;
3o La vie est trop chère dans toute la région de Samory ;
4o Il y a de grands espaces inhabités à traverser ;