2. Habitation de Mokhosia Ouattara, chef des captifs de Karamokho-Oulé
Ouattara. — No 3. Habitation de Karamokho-Oulé, mon protecteur,
souverain du pays. — No 4. Habitation de l’almamy Sitafa, chef
religieux de Kong. — No 5. Habitation de Fotigué Daou, chez lequel
je logeais. — No 6. Seul groupe de cases où l’on fabrique du dolo
(_Dolosou_ veut dire « village du dolo »).
Les sept qbaïla ont chacune un chef ; j’en donne les noms
ci-dessous :
=Kourila.= Chef : almamy Sitafa Sakhanokho.
=Soumakhana.= Chef : Karamokho-Oulé Ouattara, souverain des
États de Kong.
=Daoura.= Chef : Karamokho Moukhtar Traouré.
=Sakhanokhora.= Chef : Mfa Sabana Barou.
=Kérou.= Chef : Diarawary Ouattara, chef de Kong.
=Sakhara.= Chef : Yaya Konaté.
=Sisséra.= Chef : Séri Dandé.
A Marabassou, l’individu le plus influent se nomme Sory
Traouré.]
[Illustration : Une vue de Kong.]
Kong est une ville ouverte, ayant la forme d’un grand rectangle et
s’étendant de l’est à l’ouest, ayant toutes ses habitations
construites en terre, à toit plat. Au centre de la ville se trouve
la place du Marché, qui a environ 500 mètres de longueur sur 200
mètres de largeur ; comme les cinq ou six arbres qui s’y trouvent
ne donnent pas suffisamment d’ombre, beaucoup de marchands se sont
construit des échoppes en paillote assez confortables, dans lesquelles
ils se tiennent les jours de grand marché.
La ville est divisée en sept quartiers ou _qbaïla_, ڧبيل, qui
portent le diamou des habitants qui y logent en majorité, exemple :
la qbaïla Daoura ou quartier Daoura, veut dire le « quartier des
Daou », _ra_ étant un affixe qui signifie « des ».
Outre les sept quartiers, il y a encore de petits groupes
d’habitations, séparés du gros de la ville par des jardins ; ce
sont, en quelque sorte, des faubourgs. Au nord Kokosou[51] (groupe de
villages) fait partie du quartier Sakhara ; à l’est Marrabasou[52]
(groupe de trois villages) fait partie de la qbaïla Soumakhana.
La ville n’est pas bâtie régulièrement. Les ruelles sont
tortueuses et étroites. Sur quelques petites places il y a un ficus,
un dattier ou un bombax couronné de nids de cigognes ; çà et là on
trouve aussi des terrains vagues desquels on a extrait de la terre à
bâtir. Les moutons, les chèvres et la volaille errent dans les rues,
et partout où il y a un petit espace libre on s’en est emparé pour
y construire des cages de tisserands. Dans le quartier de Daoura et
à Marrabasou, sur les petites places et dans les carrefours, il y a
150 fosses à indigo qui répandent une très forte odeur. Ces fosses
sont des puits ronds de 1 m. 80 à 2 mètres de profondeur sur 1 m. 20
de diamètre. Les parois sont rendues imperméables par un enduit de
ciment ou de pouzzolane fabriqué à l’aide de terre calcinée. Entre
la ville et les faubourgs il y a des jardins où l’on cultive du mil,
du maïs ou du tabac. Ces jardins sont tous clôturés par une haie en
pourguère. Aucune habitation ne mérite une description particulière.
Il y a cinq mosquées à Kong. L’une est commune à toute la ville
et se trouve sur la place du Marché ; on la désigne sous le nom
de Misiriba[53].
Ces mosquées ont deux minarets et sont en tout semblables à celle que
j’ai décrite à Lokhognilé. La principale seule a des dimensions
beaucoup plus grandes : elle mesure 20 à 25 mètres de côté. Devant
sa face sud s’élève une pyramide en terre de 2 mètres de hauteur ;
j’ai supposé d’abord que c’était la tombe d’un marabout
vénéré, mais tout le monde m’a affirmé que non, que cela ne
signifiait rien.
Les trois qbaïla qui n’ont pas de mosquées ou minarets ont
chacune une grande case où se font les prières et dans laquelle
ont lieu les réunions des musulmans lettrés ; on les nomme ici
_bourou_. Marrabasou et Kokosou ont chacun un bourou seulement.
J’évalue la population de Kong à 15000 habitants[54] Dioula-Mandé
et leurs captifs. On n’y parle que le mandé, qui est, à peu de
chose près, analogue au dialecte de ma grammaire bambara ; comme
différence sensible, le _a-kha_ auxiliaire qui régit beaucoup de
verbes se dit _a-ka_ à Kong.
Presque toute la population est musulmane et se divise en trois
classes : 1o les musulmans lettrés, qui constituent la classe
éclairée et dirigeante ; 2o les musulmans non lettrés, mais stricts
observateurs des préceptes du Coran ; 3o les musulmans qui boivent
du dolo.
Tous les musulmans sont très tolérants ; aucun d’eux n’est
assez sot pour ne pas prêter une marmite ou une calebasse à un
infidèle, comme cela a lieu dans quelques contrées habitées par des
Foulbé musulmans. Ils savent également qu’il y a trois religions
principales, qu’ils nomment Mouça Sila, Insa Sila, Mohammadou
Sila[55]. Ils m’ont souvent interrogé sur les différences
qu’offrent ces trois religions entre elles, mais aucun d’eux
n’a été assez sot pour me dire que la religion musulmane est la
meilleure, je dois le dire à leur louange. Plusieurs d’entre eux
m’ont affirmé qu’ils considéraient ces trois religions comme
identiques, parce qu’elles mènent à un même Dieu ; toutes les
trois renfermant des gens de valeur, il n’existerait d’après
eux aucune raison de proclamer l’une meilleure que l’autre.
[Illustration : Une mosquée de Kong.]
Beaucoup de ces Dioula vivent dans l’aisance. Leurs captifs peuplent
quelques konkosou d’où ils reçoivent leurs approvisionnements. A
côté de ces ressources, leurs enfants, accompagnés de deux ou
trois captifs, font un ou deux voyages par an, soit du Gottogo
à Bobodioulasou et Djenné, soit dans d’autres régions dont je
parlerai plus loin. Le Dioula, qui ne voyage plus, s’occupe lui-même
un peu, soit en achetant tous les ans aux gens du Dafina qui viennent
ici un ou deux poulains ou pouliches qu’il élève et met en vente
à l’âge de deux ou trois ans, dans les régions où l’on fait
la guerre : chez Pégué, Samory et Tiéba. Il gagne ainsi deux ou
trois captifs par an. D’autres Dioula emploient une partie de leurs
captifs, à Kong même, au tissage ou à la teinture. Les filles de
l’âge de six, sept ans, vendent et colportent dans la ville des
kola, du miel, des ntokho, des sucreries faites avec le miel, des
_bakhadara_[56], des bananes, des papayes, etc., et, à l’instar
de nos marchands ambulants de Paris, elles crient tout en marchant :
Li donna, donna é : mil doux, doux, voilà ;
Niomi baba é : niomies très grandes, voilà ;
Ntokho, siaman, siaman é : ntokho, beaucoup, beaucoup, voilà ;
Ourou baba é : kola très grands, voilà.
Il y a aussi des bouchers. Leurs troupeaux ne sont pas dans la ville
même, mais à Marrabasou, Kokosou ou dans les faubourgs. Presque
tous les jours on peut se procurer de la viande fraîche à des
prix raisonnables.
Les femmes des petits marchands, qui sont forcés de passer une partie
de l’année au loin, vivent, pendant l’absence de leur mari,
en vendant des niomies, des kola, etc. Les malheureux vont chercher
du bois au loin et viennent le vendre au marché.
Des barbiers ambulants rasent dans les rues, les carrefours, et
font des tournées dans les habitations. Comme en France, ils s’en
rapportent souvent à la générosité du client, qui leur paye 10 ou
20 cauries pour s’être fait martyriser la figure pendant un quart
d’heure ; l’opération terminée, il y a même la friction : dans
une bouteille ayant renfermé du gin se trouve un mélange d’eau
et d’huile de palme, dont le client a la faculté de s’enduire
le crâne et les joues.
Quelques vieux musulmans lettrés pratiquent la médecine, cautérisent
et soignent les plaies occasionnées par la filaire de Médine.
Le lavement me paraît être en vogue ici et j’ai vu quantité
de gens circuler munis de la seringue. C’est une petite poche
confectionnée à l’aide d’une peau de bouc, à l’extrémité
de laquelle se trouve un morceau de bambou d’un centimètre de
diamètre, faisant office de canule. Comme dans l’Achanti, il entre
beaucoup de piment dans la préparation du lavement.
Le thé aussi est connu de nom à Kong ; on le nomme _kankani_ ;
les Mandé ont appris cela par les livres saints. Il n’y a pas de
thé à Kong, mais le sucre n’y est pas inconnu ; il est acheté
en petite quantité à Salaga et conservé soigneusement dans chaque
bonne famille pour être donné à sucer aux nouveau-nés.
Les amusements du soir, les divertissements de la jeunesse ne
consistent pas en danses, comme dans les autres régions que j’ai
visitées. Jeunes gens d’un côté, jeunes filles de l’autre
chantent des chœurs qui ne manquent pas d’harmonie ; tantôt ils se
forment en procession et font lentement le tour de la place principale
de la qbaïla, tantôt ils se rendent dans d’autres qbaïla tout
en chantant. J’ai écouté quelques-uns de ces airs avec plaisir,
malheureusement l’accompagnement au tam-tam et à la clochette
double laisse à désirer.
Le lendemain d’un enterrement de quelque personne de marque, les
écoliers (_karamokhodinn_) parcourent la ville en chantant. Ceux-ci
s’accompagnent eux-mêmes à l’aide de clochettes doubles et de
calebasses en forme de gourde, recouvertes de drap rouge, renfermant
des graines[57]. Ces calebasses sont agitées avec rythme pendant le
chant, et ce bruit ne choque pas trop l’oreille.
Le soir des jours de grand marché, les écoliers, deux par deux, vont
dans leurs quartiers respectifs chanter une prière dans les cours
des maisons. Dès qu’ils se présentent, on entend partout crier :
_Karamokhodinn, na_ (Écolier, viens), et de leur donner deux cauries,
afin de s’en débarrasser. C’est en quelque sorte un impôt pour
l’instruction publique. En rentrant, ils remettent toute la quête
à l’instituteur, qui se fait payer ainsi l’encre, le papier et
sa peine.
[Illustration : Écoliers chantant une prière dans la cour d’une
maison.]
La police est faite par les _dou_ ; ce sont les dou qui, à l’aide
de leurs fouets, m’ont ouvert un passage à travers la foule le jour
de mon entrée. A partir de dix heures du soir, ils circulent dans
les rues, font taire les conversations bruyantes à l’intérieur
des habitations et s’emparent de tous ceux qui circulent dans les
rues sans motif plausible. Les capturés sont conduits sur la place du
Marché, et le lendemain ils n’obtiennent la liberté qu’après
avoir payé une amende s’élevant à 400 cauries. Ces policemen
portent le nom de _dou_ parce que ce mot signifie « rentre » et que
leur fonction est de faire rentrer chacun chez soi. Pour épouvanter
le peuple, le soir ils se déguisent et poussent des cris de fauve ;
d’autres fois ils se servent de cornes, desquelles ils tirent des
sons étranges.
A Kong, personne ne circule dans les rues armé d’un fusil ou
d’un sabre. J’ignore si le port d’armes est prohibé : toujours
est-il que les gens qui viennent de très loin n’apportent pas
leurs armes dans la ville. J’ai vu très souvent des personnes
armées de lances et d’une autre arme, sorte de baïonnette de 60
centimètres de longueur, ayant un coude au milieu pour s’emboîter
sur l’épaule. Cette arme se nomme _sanégué_, « fer en forme de
serpent ». Ces deux armes sont plutôt des armes de luxe, car une
simple trique vaut mieux pour attaquer ou se défendre.
Le costume national des habitants de Kong consiste, pour les hommes,
en une culotte très large sans plis, tombant à 10 centimètres
environ au-dessus de la cheville. Le bas des jambes est toujours
orné de quelque broderie en coton rouge ou blanc. La culotte est
rayée bleu blanc rouge, ou bleu et blanc ; elle est toujours faite
en cotonnade indigène. On peut dire que ces trois couleurs sont les
couleurs nationales de Kong. Le doroké, ou surtout, est long. La
poche et le tour du col sont en général ornés d’une broderie dite
_lomas_ ; cette broderie est en coton blanc, ou rouge ou blanc, ou
encore en soie ; on la nomme alors _hanniki-lomas_[58]. Par-dessus le
doroké, ou jeté négligemment sur les épaules, se porte le burnous,
appelé ici _bouroumousso_. Il est confectionné soit en _kassa_
(laine provenant de Djenné) soit en forte cotonnade blanche ou
bleue fabriquée à Kong[59]. La bordure est en franges de couleur
différente, ainsi que les ornements du capuchon. Quelques burnous
en laine sont teints en jaune à l’aide de saouaran (safran).
Comme coiffure, les gens aisés portent la chéchia de tirailleur ou
encore le bonnet en velours ; mais la coiffure que l’on voit le plus
fréquemment est le bonnet napolitain en cotonnade rouge fabriqué
dans le pays ; il remplace le bonnet à deux pointes dit _bammada_
(gueule de caïman) porté dans le Pomporo et le Follona. Les jours
de fête, celle coiffure est complétée par un turban blanc ou
bleu. Tout le monde sans exception est chaussé de bottes jaunes,
de babouches ou de sandales faites ici.
J’ai vu quelques chaises en palmier _ban_, mais le siège favori
est la natte dite _débé_, en fibres de _ban_, et mieux encore le
_kassa_, en laine blanche du Macina, qui est étendu par terre et sur
lequel on place un coussin en cuir rembourré avec la soie du bombax
ou du _bougou_ ou _boumou_.
Quand les anciens circulent dans la ville, ils sont munis de la canne
ferrée du pèlerin ou de la lance ; sur l’épaule droite ils portent
leur trousseau de clefs en bois, un long couteau de boucher, et une
serviette végétale avec laquelle ils s’épongent la figure. Cette
serviette n’est autre chose que l’écorce bien battue d’un
arbre appelé _fou_, qui pousse un peu plus dans le sud, dans l’Anno.
Le Mandé-Dioula de cette région est un grand bel homme du type de
nos Wolof de Saint-Louis, mais le port de la chéchia, de la barbe,
de la moustache ou du fer-à-cheval lui donne un air de vieux soldat
d’Afrique. On croirait voir de nos vétérans.
Le costume de la femme se compose d’une pièce d’étoffe enroulée
autour des reins (le pagne) et tombant jusque sur le cou-de-pied. Sa
hauteur est de douze, treize ou quatorze bandes de 10 centimètres
ou 1 m. 20, 1 m. 30, 1 m. 40 ; sa largeur est invariablement fixée
à 1 m. 75. Les pagnes les plus estimés sont les _ponguisé_ et
_kébéguisé_ à dessins rouge et blanc, avec filets jaune et bleu,
ou encore le pagne uniformément bleu indigo ; ce dernier se termine
toujours par une bande rouge dans le bas. Le prix d’un de ces pagnes
varie de 8000 à 15000 cauries (16 à 30 francs), mais il y en a à
bien meilleur marché : on en trouve de fort coquets à partir de
5 francs.
Les épaules sont couvertes d’une pièce d’étoffe blanche ou
teinte à l’indigo ; ce tissu très léger est fait pour imiter
la gaze ou le voile, mais il ressemble plutôt comme travail à de
la toile d’emballage. Les femmes portent aussi de la cotonnade
européenne et du calicot non écru teint à l’indigo.
Les coiffures sont naturellement très variées. La plus répandue
consiste en un cimier très aplati et une touffe de cheveux en boule
sur le front, qui est toujours ceint d’un _fattara_, bandelette
d’étoffe de couleur pour les jeunes filles et noire pour les femmes
mariées. Le fattara en soie noire ou coton et soie noire est le comble
de l’élégance. Comme boucles d’oreilles, les femmes portent à
chaque oreille deux petits rouleaux de corail long. Les bijoux en or
se portant au cou et aux oreilles ne sont pas rares ici : j’ai vu
une jeune mariée couverte d’or ; elle avait en outre une légère
chaînette en filigrane d’argent enroulée autour de la figure et
des cheveux.
[Illustration : Costumes et types de Kong.]
Comme les hommes, les femmes sont toutes chaussées.
C’est dans la matinée qu’elles font les visites ; elles sont
d’une politesse extrême, saluent toujours en faisant une révérence
et accompagnent leur salut d’un vœu : « Que Dieu te donne une
longue vie » ; « Que Dieu te rende à ton village », etc. Quand on
leur fait un cadeau, elles viennent vous remercier d’abord le jour
même, puis une seconde fois le lendemain avec moins de cérémonial,
en disant simplement : « _Ini kounou_ » (Merci pour hier).
Suivant que la femme est jeune fille, mariée, veuve ou divorcée,
elle porte un costume différent. Ainsi les jeunes filles ne portent
jamais de voile ; elles se promènent généralement le torse nu,
simplement couvertes d’un pagne, ou bien se vêtent d’une
_coussabe_ toute courte descendant un peu au-dessous de la taille.
Les femmes mariées portent toutes le voile, mais sans se couvrir la
figure ; il est simplement placé sur la tête comme une mantille.
Quant aux veuves ou femmes divorcées, elles portent une grande
coussabe d’homme, ce qui les fait reconnaître de suite.
Avant de parler du commerce et de l’industrie à Kong, il est
nécessaire d’entrer dans quelques détails sur la façon de compter
et sur la valeur des cauries, de l’argent et de l’or.
Pour les achats en cauries, on se sert des appellations suivantes :
Une caurie : _kékié_.
Deux cauries : _pigo_.
Trois cauries : _din-saba_.
Quatre cauries : _din-nani_.
Cinq cauries : _din-loulou_.
Six cauries : _din-ouoro_, etc.
Dix cauries se dit : _porokho_.
Vingt cauries : _togo_, ou _moukhan_.
Pour les dizaines au-dessus de 20 jusqu’à 100, on fait
précéder le nombre de dizaines par le mot _daba_ ou _dava_[60]. Ex. :
_dabaouoro_, 60 (dizaines, six), _dava ségui_ (80), etc.
100 se dit indifféremment _davatan_ ou _kémé_ ; employé après
le mot _sira_ (200), 100 se dit _kourou_.
La vraie grande unité pour exprimer de gros nombres n’est
plus le _ba_ des Bambara, qui est inconnu ici, c’est le _sira_ =
200 et le _mokho_[61] (20.)
Pour dire 565 par exemple, on dira : _sira foula ni mokho ségui
ni din-loulou_, 200 × 2 et 20 × 8 et 5.
Pour dire 300 par exemple, on dit : _sira kili ni kourou_ 200
et 100.
Le _sira mokho foula_ vaut 200 × 20 × 2 = 40 _sira_ ou 8000
cauries.
Le _sira mokho saba_ vaut 200 × 20 × 3 = 60 _sira_ ou 12000
cauries.
Le _sira kémé_ vaut 200 × 100 = 20000 cauries.
Le _sira kémé loulou_ vaut 200 × 100 × 5 ou 100000 cauries.
Le _sira ourou kili_ vaut 200000 cauries.
Le _sira ourou foula_ vaut 400000 cauries.
Le _sira ourou loulou_ vaut 1 million de cauries.
Le _sira ourou tan_ vaut 2 millions de cauries.
Quand un chiffre atteint presque une centaine ou un multiple de
100, comme par exemple 392, on l’exprime par 400 moins 8.
Le crédit existe à Kong d’un grand marché à un autre (cinq
jours), et le vendeur est tenu de venir compter et chercher les
cauries chez l’acheteur ; ils pensent avec juste raison que le
vendeur ayant le bénéfice doit aussi avoir la peine.
Le Mandé est d’une rare adresse pour compter les cauries. Accroupi
par terre, il étale devant lui le contenu du sac ; puis, avec une
dextérité incroyable, en les prenant par 5, il fait d’abord des
tas de 200 cauries (_sira kili_) ; quand il en a 10, il les réunit
encore par tas, ce qui lui fait des lots de 2000 (_sira tan_).
Ici l’or se compte par mitkhal. Dans chaque qbaïla il y a un
ou deux hommes possédant une petite balance à fléau : ce sont
eux qui pèsent. Quand ils se rendent à domicile, ils reçoivent
quelques cauries comme rétribution. Les poids dont ils se servent
ne sont connus que d’eux ; ils consistent en charnières en cuivre,
vieux cachets à cire, entrées de serrure, dents de bœuf, etc. Toute
cette ferraille remplit une grande boîte. On suppose bien qu’avec
ce système le pesage laisse à désirer. J’ai constaté que les
poids dont se servait le peseur de Soumakhana étaient de 4 gr. 125, 4
gr. 150, 4 gr. 100, suivant qu’il pesait un, deux ou trois mitkhal ;
il aurait été très avantageux d’acheter chez lui mitkhal par
mitkhal ; le poids représentant huit mitkhal pesait exactement 30
grammes, ce qui met le mitkhal à 3 gr. 75 seulement.
Le mitkhal est donc, en général, de 4 _gr. forts_. Il vaut ici _sira
moukhan ni tan_, c’est-à-dire 30 sira ou 6000 cauries. En estimant
le mitkhal d’or à 12 francs (4 gr. à 3 francs), on trouve que
100 cauries valent 20 centimes et le _sira kili_ 40 centimes ; il est
impossible de faire de comparaison avec l’argent, car il n’y en
a pas en circulation. Quand les _lokho_ (orfèvres) en ont besoin,
ils achètent la pièce de 5 francs environ 2500 à 3000 cauries,
ce qui fait 5 à 6 francs.
On peut trouver à échanger un peu d’argent (en pièces de 50
centimes), peut-être 100 francs dans toute la ville, à raison de
quinze à vingt pièces de 50 centimes pour un mitkhal d’or.
La pièce de 5 francs ici est appelée _darahima_ ; c’est
probablement le même mot arabe que _drachme_, en tout cas _darahima_
est le même mot que le _dorom_ ou _doroma_ des Wolof et du Soudan
français.
Depuis ma rentrée on m’a demandé souvent à quel prix j’achetais
l’or. Je répondais : « A des prix variables et, en principe,
toujours le moins cher possible ».
Étant donné que le mitkhal est un poids d’or qui vaut en France
environ 12 francs (4 grammes à 3 francs) et que ce mitkhal a des
subdivisions, demi, tiers, quart, dixième, etc., j’exigeais
en échange de ma marchandise une quantité d’or plus ou moins
considérable, suivant que je voyais mon objet plus ou moins plaire
à l’acheteur.
Pour exiger 3 francs d’un objet, j’en demandais un quart de
mitkhal d’or, ou alors le nombre de cauries avec lequel j’aurais
pu me procurer cette quantité d’or.
Les bénéfices peuvent varier de 100 à 500 pour 100 et même
au delà.
Quand, dans le courant de ma relation, je parle d’un objet qui
coûte 3, 4, 5 francs, cela veut dire qu’avec le nombre de cauries
que j’exigeais, j’aurais pu me procurer 3, 4, 5 francs en poudre
d’or au taux de 3 francs le gramme.
★
★ ★
Un des principaux articles d’échange à Kong est la noix de kola.
La noix de kola (_ourou_ en mandé) constitue dans tout le Soudan
un article de luxe, et donne, par cela même, lieu à de très
importantes transactions.
Le Soudanais lui attribue les mêmes qualités que nous accordons
au café. Pour l’indigène, le fruit mâché constitue un
remède à bien des maux. A-t-il besoin de sommeil ? Le kola est un
soporifique ! Doit-il veiller ? C’est le kola qui l’empêche de
dormir ! Il calme la faim et la soif, et a, en outre, chez les noirs
la réputation d’être un aphrodisiaque incontesté.
J’en ai usé le plus souvent possible pendant mon voyage ; chez moi,
son action se traduisait surtout sur les nerfs ; il me semble qu’il
augmentait, dans certaines circonstances, ma force de résistance et
qu’il me permettait plus facilement d’endurer les fatigues.
Je le goûtais surtout quand je n’avais à boire que de l’eau
croupie ou chargée de substances organiques.
Son goût étant excessivement amer, l’eau la plus mauvaise paraît
bonne à boire après, et fait oublier l’odeur fade de la boisson
qu’on vient d’avaler.
Mais là où j’ai surtout apprécié le kola, c’est par les
services qu’il m’a rendus en me permettant d’en distribuer aux
nombreux visiteurs que je recevais. C’est une politesse facile à
faire, et quoique le prix du kola soit très élevé dans certaines
régions, mon approvisionnement en marchandises me permettait de
faire des achats fréquents de kola et de vivre en grand seigneur en
en faisant de nombreuses distributions. C’est avec le kola que je me
faisais des amis et que je déliais la langue des noirs qui daignaient
me rendre visite. Combien d’itinéraires et de renseignements portés
sur ma carte et dans la présente relation ne sont-ils pas dus à
l’à-propos avec lequel je distribuais cette consommation de luxe !
Le kola était donc pour moi un excellent auxiliaire.
Pour bien définir les propriétés du kola, il faudrait en faire de
minutieuses analyses, et surtout pouvoir employer en France le fruit
frais, non séché.
Je le crois appelé à rendre de réels services. Pour l’Européen
qui en use au Sénégal, son bienfait est indéniable. Tous ceux qui
s’habituent à en mâcher s’en sont bien trouvés et ont été
moins éprouvés par les fièvres. Pour moi, je crois que l’usage
de ce fruit supprime l’essoufflement, prolonge le travail musculaire
et calme assurément la faim. C’est un tonique par excellence.
Je l’ai essayé dans une fièvre bilieuse hématurique ; mais ses
effets ne m’ont pas paru d’une action diurétique bien marquée ;
il m’a pourtant semblé, au moment où l’absorption immodérée
de quinine m’avait donné des palpitations de cœur, que le kola
m’a fait un bien réel.
Je l’ai employé avec succès contre une diarrhée rebelle, mais
n’ai observé aucun effet aphrodisiaque. Ce qui est acquis, c’est
qu’il énerve et produit sur quelques personnes l’effet du café
noir très fort.
C’est un médicament d’épargne ; il est probable qu’avant peu on
saura tirer parti de cette précieuse plante et de ses alcaloïdes,
et que bientôt ses principes seront introduits dans certaines
préparations alimentaires destinées au cheval et à l’homme
en campagne.