famille des Siène-ré, me dit-on, mais construisent des habitations
semblables à celles du Gourounsi. Les gens de Bobo Dioulasou sont en
rapport constant d’affaires avec les Tourounga, qui leur vendent,
avec les Dokhosié et les Tiéfo, la ferronnerie qui s’exporte de
ce marché vers le sud. Ce sont les Tourounga qui ont la réputation
d’être les meilleurs forgerons de cette partie du Soudan, ils
peuvent rivaliser comme travail avec les Siène-ré du Kénédougou
et ceux du Follona de Pégué.
Dans toute cette région on ne désigne plus l’Européen par cette
sotte appellation de _toubab_[47], on nous appelle : _lamokho_,
_lounatié_, _karamokho_ et surtout _nasara_. _Lamokho_ signifie
textuellement en mandé « homme d’étape, voyageur » ; _lounatié_
veut dire « étranger, homme d’un pays lointain » ; _karamokho_,
« homme instruit » ; et _nasara_ est le mot arabe qui correspond
à chrétien. Dans le Ouassoulou on nous appelle aussi _foronto_
(piment) ? Est-ce à cause de nos joues rouges ou de notre violent
caractère ?
[Illustration : Une vue à Lokhognilé.]
_Mardi_ 14. — En quittant Lokhognilé on se dirige sur une autre
montagne granitique moins élevée que celle de Lokhognilé, mais en
arrivant à Diarakrou (deux petits villages d’aspect misérable,
on change de direction en laissant la montagne au nord, et quelques
kilomètres plus loin on atteint Sakédougou, petit village habité
par des Mandé-Dioula, et des Dokhosié qui portent le nom de
Bambadion-Dokhosié.
Aux cases rondes, en terre ou en paillote, à toit en chaume,
succèdent de grandes constructions rectangulaires à véranda. Le
toit, qui est incliné, est formé d’une série de fortes branches
sur lesquelles on place de la paille disposée perpendiculairement
aux branches. La couche de paille est elle-même recouverte de mottes
de gazon découpées en forme de rectangle et placées sur la paille,
le gazon en dessous.
Ces cases sont spacieuses : elles ont quelquefois 10 mètres de long
sur 3 mètres de large ; elles sont confortables, et l’on y est
absolument à l’abri du soleil.
Ce village de Dokhosié est entouré de quelques plantations de tabac,
de l’espèce dite _taba_, et possède un troupeau d’une vingtaine
de têtes de bétail ; il ne m’a pas été possible de trouver du
lait : les Dokhosié ne savent ou ne veulent pas traire les vaches.
Cette contrée est relativement belle, et partout la couche de terre
végétale est assez épaisse pour donner de belles récoltes ;
malheureusement la densité de la population est faible. La guerre
n’a cependant pas dévasté le pays, car depuis que j’ai quitté
le Follona je n’ai vu aucune ruine, ni même un village fortifié,
mais c’est l’eau qui manque. Partout le sous-sol est constitué de
granit, et l’indigène ne peut le percer, comme il perce la roche
ferrugineuse, par exemple, dans les environs de Niélé, où j’ai
vu des puits de 4 à 5 mètres de profondeur creusés dans la roche.
Certains villages, comme Lokhognilé, s’alimentent en eau à
un marigot situé à 2 kilomètres du village ; d’autres, tels
que Diarakrou, Sakédougou, etc., boivent pendant toute la saison
sèche de l’eau croupie d’un bas-fond, et quelquefois d’une
grande excavation de laquelle les indigènes ont extrait la terre
pour construire leurs cases : aussi tout le monde sans exception est
atteint tous les ans du _séguélé_ (filaire de Médine).
_Jeudi_ 16. — J’ai été hier induit en erreur par mes guides,
qui m’ont fait coucher à Diongara, petit village de Dokhosié dans
lequel il faisait une chaleur étouffante, au lieu de pousser à 4
kilomètres plus loin et de me faire camper sur les bords du fleuve
(branche principale du Comoé) que nous avons atteint ce matin à
six heures et demie.
C’est très curieux ! le noir le plus honnête et le plus dévoué
que vous puissiez trouver cherche toujours à vous induire en erreur
quand il s’agit de camper dans la brousse, même lorsque c’est un
très beau campement. Cette répulsion de coucher à la belle étoile
ne s’explique que parce que dans les villages l’indigène se
fait préparer ses aliments par les femmes du village ; il trouve
aussi l’occasion de causer, ce qu’il ne déteste pas, mais le
plus souvent c’est la femme qui l’attire.
J’étais d’autant plus vexé que les bords du fleuve ici sont
splendides, bien ombragés et surtout très giboyeux. Ce fleuve,
qui est le même que celui qu’on traverse avant d’arriver à
Lokhognilé, a ici 100 mètres de largeur ; il a reçu la rivière
de Léra à quelques kilomètres en amont du gué, et coule vers le
sud. Au gué il y a 1 mètre d’eau ; en amont et en aval on voit
émerger à la surface de l’eau quelques gros blocs de grès et
de granit, mais ils n’empêcheraient pas la navigation d’une
embarcation du genre de nos chalands de traite qui remontent le
Sénégal. Sur la rive gauche il y a des arbres très hauts et droits
d’une espèce que je n’ai pas encore rencontrée. J’en ai vu
dont les premières branches ne commençaient qu’à 15 mètres du
sol ; les indigènes m’ont dit qu’on utilisait cet arbre pour la
construction de pirogues et qu’on le nommait _ba-iri_ (l’arbre
des fleuves[48]).
Une heure et demie après avoir quitté les bords du fleuve on atteint
Ouasséto, premier village habité par les _Komono_, autre peuplade
à demi sauvage dont je parlerai plus loin.
Dans tous les villages à partir de Fourou, le pilon et le mortier
en bois pour réduire le mil en farine ne jouent qu’un rôle
secondaire : les pilons sont très légers, et l’on ne pile que
d’une main. Les femmes se servent de deux pierres plates pour
moudre le grain ; dans le Follona, ces pierres sont mobiles et
peuvent se transporter partout. Pour moudre, les femmes sont forcées
de s’agenouiller. A partir de Léra, les pierres à moudre sont
fixées à demeure sur des établis en terre, de hauteur variable,
pour que femmes ou enfants puissent moudre debout et sans fatigue.
La pierre à moudre est connue dans toute l’Afrique, on la trouve
jusqu’au Cap. Dans l’Afrique orientale on la nomme _merhaka_.
Quelques-uns de ces établis sont abrités du soleil et de la pluie
par une toiture en chaume. Dans tous les villages j’ai vu des femmes
occupées à tailler des meules en granit en frappant sur la partie
à rendre unie avec un autre morceau de granit servant de marteau.
Dans l’après-midi je pousse jusqu’à Tanamango, tout petit
village caché dans un fouillis de verdure. J’y ai vu des bananiers,
citronniers et papayers. Des gens de passage ici, conduisant trois
chevaux à vendre à Pégué, m’ont dit qu’il y a fort longtemps
que mon arrivée est connue à Kong, mais ils n’ont pas jugé à
propos de me dire si j’y serais bien ou mal accueilli.
_Vendredi_ 17. — D’après les instructions de Iamory, ses hommes
devaient me conduire jusqu’à Niafounambo, auprès d’un de ses
parents qui se nomme Wouintétou. J’arrivai de bonne heure dans
ce village, où je fus fort bien accueilli. Dans la soirée il
fut décidé que les hommes de Iamory continueraient à me servir
d’escorte jusqu’à Limono, résidence de Dakhaba, frère de Iamory.
Niafounambo est un grand village de 6 à 700 habitants. La population
est moitié mandé, moitié komono. Quelques Mandé ont des chevaux
qui m’ont paru en très bon état.
Autour du village il y a quelques jardinets dans lesquels se trouvent
des plants de tabac, quelques papayers et citronniers.
_Samedi_ 18. — Entre Niafounambo et Limono nous avons traversé huit
petits villages, et il y en a d’autres à droite et à gauche du
chemin. Ces villages appartiennent aux gens de Kong, qui avec leurs
captifs créent des villages de culture comme Pégué ; ici ils ne
portent plus le nom de togoda, on les appelle _konkosou_ (textuellement
village de la brousse, des champs) ; pour les distinguer les uns des
autres, on fait précéder le mot konkosou du nom du propriétaire.
Tous ces villages possèdent quelques gros bombax, on voit aussi
quelques rôniers, dattiers, palmiers doum, des bananiers et surtout
des _finsan_[49].
En revanche le baobab devient très rare. Le cé et le netté ou
néré, sans être très abondants, se trouvent cependant partout.
Dans plusieurs des villages que j’ai traversés, les habitants ont
insisté auprès de moi pour me faire camper chez eux : j’ai dû
refuser, ayant hâte d’être fixé au sujet de mon entrée à Kong.
Comme il était plus de midi quand j’atteignis Limono, je me bornai
ce jour-là à faire une visite de politesse à Dakhaba et à Sabana,
frère et fils de Iamory, qui résident tous deux à Limono. Je remis
au lendemain matin l’entrevue dans laquelle je devais leur exposer
le but de mon voyage : cela me permit d’ouvrir quelques ballots
et d’offrir à ces deux personnages quelques cadeaux qui devaient
les bien disposer en ma faveur. Dakhaba fut très heureux que je lui
demandasse l’hospitalité pour le lendemain ; ainsi que Sabana,
il me fit cadeau d’une chèvre et de provisions de bouche.
A Dakhaba, qui est un homme de soixante ans, aveugle et presque
paralytique, je fis cadeau de trois pièces d’étoffe, d’un
pistolet à deux coups et de deux pistolets à silex. A Sabana, jeune
homme d’une trentaine d’années, je donnai un fusil double à silex
et quelques menus objets, glaces, perles, rasoirs, porte-monnaie,
etc. Ils furent tous les deux très satisfaits de mes cadeaux et
m’envoyèrent à plusieurs reprises leurs hommes pour me remercier.
Ma cause était gagnée d’avance, car le lendemain, après les
premières paroles échangées, Dakhaba me rassura en me disant que
c’était par simple curiosité qu’il me priait de lui dire ce
que je venais faire dans son pays, que je pouvais être persuadé
qu’il ferait tout son possible pour m’aider.
J’eus avec lui la même conversation qu’avec son frère Iamory ;
il parut s’y intéresser, et avant de me quitter il me remit entre
les mains de Sabana, qui, dès le lendemain, devait me conduire à
Kong. « Je te ferais bien rester un jour de plus chez moi, me dit-il,
mais mardi c’est jour de grand marché à Kong, il y vient beaucoup
d’étrangers et tu serais obsédé par les curieux ; quand tu auras
fait choix d’un bon chemin vers le Mossi, mes frères qui habitent
la ville te donneront des guides et assureront ta sécurité sur la
route à suivre. »
_Lundi_ 20 _février._ — Comme il était convenu la veille, je
me mis en route en compagnie de Sabana avec tous les souhaits de
réussite de la petite population de Limono. Après avoir traversé
ou laissé sur les flancs plusieurs petits villages de culture,
j’atteignais bientôt une grande plaine découverte. Les approches
d’un grand centre se faisaient sentir : partout le bois était
coupé dans un rayon de 5 ou 6 kilomètres. Avant d’être en vue
de Kong, il n’existe plus le moindre arbuste, les terrains sont
incultes, épuisés par plusieurs siècles de culture. A l’horizon
on n’aperçoit même pas une ride de collines : la chaîne des
montagnes de Kong n’a jamais existé que dans l’imagination de
quelques voyageurs mal renseignés.
Arrivés sur les bords d’un petit ruisseau, Sabana fit arrêter
mon convoi et dans le sud me montra une ligne de grands bombax et
quelques dattiers entre les éclaircies desquels j’aperçus les
minarets de plusieurs mosquées et le sommet de quelques toits plats
— c’était Kong.
[Illustration : Finsan (_Blighia sapida_).
1. Rameau florifère. — 2. Coupe du fruit. — 3. Graine avec
l’arille noire.]
Sabana dépêcha ensuite un de ses hommes vers la ville pour avertir
Karamokho-Oulé de mon arrivée. Une demi-heure après, il était de
retour, disant que tout était prêt pour me recevoir.
CHAPITRE VI
Avantages et inconvénients des déguisements pour l’explorateur. —
Entrée à Kong. — Réception des autorités. — Curiosité de la
population. — Je suis obligé de parler en public pour dissiper les
craintes que mon arrivée avait éveillées. — Bienveillance des
Ouattara. — Discours des chefs. — Description de la ville. —
Division administrative et répartition du pouvoir. — Mosquées. —
Population. — Esprit tolérant des musulmans. — Le commerce à
Kong. — Mœurs, divertissements, costumes masculins et féminins. —
La numération des Mandé de Kong. — Crédit, valeur de l’or, de
l’argent et des cauries. — Le kola me rend de grands services ;
ses propriétés. — Limites de culture du kola. — Bénéfices
que réalisent les marchands. — Du sel. — Des différents objets
de commerce. — Lieux d’importation et d’exportation. — Le
marché. — Achat d’un cheval et articles d’Europe que j’ai
vendus. — Objets d’Europe qu’on m’a demandés. — Desiderata
de Kong. — Superstition. — Avenir commercial de Kong. — Histoire
de Kong. — Tableau généalogique de la famille régnante. — Rôle
de l’imam. — Dispositions pour le départ. — Choix d’une route
et d’un itinéraire vers le Mossi. — Comment je me procurai des
informations géographiques. — Fac-similé et texte du sauf-conduit
délivré par les autorités de Kong. — Départ et composition de
la mission.
Mes hommes m’avaient suggéré de me déguiser en musulman pour faire
mon entrée à Kong. Mais comme je ne voyais aucun avantage à cela,
et puisque partout je m’étais présenté comme Français et comme
chrétien, je ne donnai aucune suite à cette idée.
Du reste, les déguisements sont toujours dangereux : quel est celui
de nous qui peut se vanter de parler assez bien l’arabe pour tromper
les indigènes et se faire passer pour Arabe ou Peul (les deux seules
races bistrées qui existent au Soudan) ?
Et quand cela serait, peut-on répondre que dans un accès de colère
ou dans un moment d’emportement on ne lancera pas un énergique juron
qui sûrement sera dans la langue maternelle ? Et pendant les accès
de fièvre, dans les rêves, pensez-vous que l’on va s’exprimer
en arabe ?
Une fois la supercherie découverte, la méfiance s’éveille
chez l’indigène, on est considéré comme suspect : il ne
peut en résulter que des inconvénients pouvant faire échouer
l’explorateur.
Quel avantage sérieux peut-on tirer d’un déguisement ? Il faut
se soumettre aux pratiques musulmanes, s’astreindre à ne jamais
s’informer de rien, puisqu’on est censé tout connaître dans le
pays. Plus d’itinéraires, plus de renseignements, et puis quelle
compensation ? Aucune. Le blanc a partout un prestige que n’a pas
le musulman ; il a la réputation, bien justifiée, d’être plus
instruit que n’importe quel pèlerin de la Mecque. Le musulman
respecte les gens instruits : tout en discutant théologie avec eux
on peut leur parler de notre armée, de notre forme de gouvernement,
de la façon dont se rend la justice, de notre commerce, de notre
industrie, et ils savent bien nous apprécier.
Si Caillié a réussi à traverser l’Afrique, c’est grâce à sa
connaissance du mandé, et surtout à l’intelligente fable qu’il
avait imaginée, en se donnant comme fils de musulmans élevé par
des chrétiens et ne connaissant que médiocrement les pratiques
religieuses.
Il n’est pas si aisé qu’on le pense de se faire passer pour
musulman, et savoir réciter une ou deux prières est à la portée
de tout le monde. C’est surtout dans les détails insignifiants que
l’on reconnaît le profane, et j’étonnerai beaucoup en disant
que ce que je considère le plus difficile est de savoir faire ses
ablutions et se laver des pieds à la tête avec 25 centilitres
d’eau, comme le font les musulmans.
Si Caillié a réussi à se faire passer pour musulman, c’est bien
ce qui l’a empêché de préparer son itinéraire, de rapporter
les noms des pays qu’il a traversés et surtout de conclure aucun
traité ni convention. Il est donc préférable de rester ce que
l’on est. Marcher sans nier sa religion et sa nationalité est une
audace qui ne peut inspirer que le respect aux noirs et leur prouver
notre force.
Un an, jour pour jour, après mon départ de Bordeaux, je fis donc mon
entrée dans Kong, modestement monté sur un bœuf porteur, au milieu
d’une population ni bienveillante, ni hostile, mais avide de voir
un Européen. Les toits des cases, les rues, les carrefours étaient
couverts de gens qui se battaient pour se trouver sur mon passage, et
ce n’est que grâce à une dizaine de vigoureux gaillards, captifs
du chef, armés de fouets, qui rossaient les curieux encombrant les
rues et les carrefours, que je parvins à gagner une petite place
où l’on fit arrêter mon convoi.
Un des fils du chef vint me prendre pour me conduire à son père
sur la place du marché. Sous deux grands arbres et sur des chaises
étaient assis vis-à-vis l’un de l’autre, à droite le roi
Karamokho-Oulé Ouattara, entouré de ses amis et partisans, à gauche
Diarawary Ouattara, chef de la ville de Kong, entouré également de
ses créatures.
Il régnait un grand silence dans ces deux groupes, que j’évalue
chacun à un millier de personnes. Tous étaient accroupis sur des
nattes et des couvertures, et tout ce monde sans exception était
bien et proprement vêtu.
[Illustration : Arrivée à Kong.]
Cette réception revêtait un caractère grandiose et imposant auquel
se prêtaient si bien le costume oriental et les faces noires à
barbe blanche de cette réunion de patriarches.
Sabana me présenta d’abord à Karamokho-Oulé, qui me souhaita la
bienvenue au nom de tous ceux qui étaient assis près de lui. Je fus
ensuite remis entre les mains de Diarawary Ouattara, chef de la ville
de Kong (sorte de maire), qui me fit également très bon accueil. Ce
dernier me confia de nouveau à Karamokho-Oulé, qui avait demandé
à m’offrir l’hospitalité.
Karamokho-Oulé me fit de suite conduire dans un groupe de cases
voisines de son habitation et mit à ma disposition son chef de
captifs, nommé Mokhosia Ouattara, et un de ses hommes, nommé
Bafotigué Daou, en lui donnant l’ordre de me pourvoir de tout ce
dont je pourrais avoir besoin. Il était près de trois heures de
l’après-midi quand je pus gagner ma case, et, malgré toutes les
protestations des personnes qui étaient à ma disposition, il ne
fut possible de me soustraire à la curiosité de cette nombreuse
population qu’à la nuit tombante. Même plusieurs jours après
mon arrivée, je devais encore subir la curiosité de ces gens-là.
En allant à l’endroit où généralement on a besoin d’être seul,
j’étais quelquefois suivi par mille à quinze cents personnes,
ce qui ne laissait pas d’être très gênant....
Le lendemain matin et dans la soirée, conduit par Bafotigué,
j’allai rendre visite au chef des _qbaïla_ et aux notables de la
ville. J’avais revêtu un uniforme propre et jeté sur mon épaule
un burnous en soie blanche de l’espèce dite _el-hellali_, qui fit
l’admiration de toute la ville.
Dans la journée je reçus la visite de Diarawary Ouattara et de
Karamokho-Oulé accompagnés des chefs de qbaïla et de nombreux
notables, tous musulmans lettrés. Ils venaient me prier d’expliquer
en public les motifs qui m’avaient amené à Kong.
Je me mis à leur disposition et commençai à leur parler de la
France, de l’établissement des Français sur le haut Niger, de la
création de postes fortifiés destinés à protéger les marchands
qui circulent sur le grand chemin reliant le Sénégal au Niger.
« Depuis fort longtemps, leur dis-je, les Français connaissent le
nom de la ville de Kong ; nous savons aussi que le pays est commandé
par une famille de Ouattara, que les habitants sont paisibles et ne
font jamais la guerre, qu’ils sont actifs et commerçants, et que
ce sont eux qui drainent dans toute la boucle du Niger les produits
européens. Ce sont ces qualités qui ont décidé mon gouvernement
à vous envoyer quelqu’un afin de lier des relations plus étroites
avec vous.
« J’ai aussi pour mission de voir quels sont nos produits, tissus,
armes, perles, etc., qui plaisent le mieux aux habitants, afin
d’informer nos fabricants, à mon retour en France, de ce qu’il
convient d’envoyer ici soit par le Niger, soit par la côte. Mais,
avant de faire charger de grands bateaux de nos produits, il me
faut connaître aussi ce que l’on peut obtenir en échange de nos
marchandises, séjourner quelques semaines à Kong, et voir ensuite
les autres grands centres commerciaux de la boucle du Niger. Je me
propose donc de visiter surtout le Mossi : mais, comme je n’ai que
fort peu de renseignements sur cette région, je ne suis pas fixé
sur la route que je vais prendre. Je voudrais pouvoir commencer par
le Yatenga ou Waghadougou, et ensuite faire retour à Kong, pour de
là gagner la mer par Bondoukou et Krinjabo, si c’est possible.
« Les Français ne veulent pas s’emparer du pays des noirs. Vous
savez tous que nous n’avons pas besoin d’esclaves, vous savez
aussi qu’il y a plusieurs siècles que nos bateaux viennent porter
nos produits à la côte sans que nous ayons cherché en aucune façon
à nous emparer des pays voisins, ce qui nous serait cependant facile
avec les forces militaires dont nous disposons. »
Réponse de Karamokho-Oulé :
« Nasara (chrétien), ton parler est celui d’un homme qui parle
droit, nous avons tous compris ce que tu viens de dire, je te remercie
au nom de tous ; mais j’ai encore quelque chose dans le cœur qu’il
faut que je te dise, c’est pour cela que nous nous sommes réunis. De
mauvais bruits ont couru sur ton compte, on te soupçonne d’être un
émissaire de Samory ; donne-nous quelques explications à ce sujet. »
Je n’eus pas de peine à prouver que je n’étais pas aux ordres
de Samory et que je n’étais allé à Sikasso que pour lui demander
l’autorisation de traverser son pays. Comme on sait ici que je
ne suis resté que trois jours au camp de Samory et que je n’ai
emmené que deux hommes, laissant mon convoi en arrière sur la
route que je devais suivre pour arriver à Kong, tout le monde se
déclara satisfait, d’autant plus qu’un interrupteur cria : « Si
ce blanc est un mauvais homme, est-ce que Pégué, qui est notre ami,
l’aurait remis entre les mains de Iamory ? »
Karamokho-Oulé déclara ensuite qu’il était très heureux que
j’eusse pu prouver mon innocence ; pour son compte, il était
convaincu qu’un blanc ne faisait pas de métier semblable. C’est
pourquoi, sans m’interroger et m’avoir vu, il m’a pris sous
sa protection.
« Si Dieu t’a laissé traverser tant de pays, dit-il en forme de
conclusion, c’est que c’est sa volonté ; ce n’est pas nous
qui pouvons agir contre la volonté du Tout-Puissant. »
Ensuite ce fut Diarawary Ouattara (le maire) qui parla :
« Kong est une ville qui est ouverte à tout le monde, et ce que tu
as dit de ses habitants est vrai : tu peux considérer la ville comme
la ville de ton père, et tu y resteras tant que tu voudras. Quand
tu auras choisi un chemin, nous te donnerons des guides et des
recommandations : nous sommes connus partout, et quand on vient de
Kong on peut aller partout ; du moment que l’on sait que tu viens
d’ici, on ne te demandera pas autre chose. »
Les explications que les Ouattara venaient de provoquer étaient
absolument nécessaires. Kong, comme nos grands centres, renferme
beaucoup de gens sensés ; malheureusement, les ignorants et les
mécontents ne font pas défaut non plus.
Parmi cette dernière classe de la population, quelques tribuns ont,
quelques jours avant mon entrée dans la ville, cherché à ameuter la
population contre moi et à l’exciter à me faire un mauvais parti en
disant que j’allais tuer le petit commerce, que Samory aussi avait
commencé par être marchand et voyageur, qu’il fallait se méfier
de moi, etc. ; leur avis était de me laisser entrer dans la ville,
de s’emparer de moi pendant la nuit et de me couper le cou. C’est
alors que les Ouattara, tous les musulmans lettrés et gens ayant
quelque influence se réunirent afin d’examiner quel serait le parti
à prendre. Après une séance de plusieurs heures, sur l’avis de
trois braves vieillards, nommés Bala, Bakondé, Karayéguidian,
et des Ouattara, il fut décidé que j’entrerais dans la ville,
et jusqu’au jour de mon arrivée, tout le monde s’emploierait à
calmer les mécontents et à les ranger à leur avis ; les Ouattara
déclarèrent, en outre, qu’ils me prenaient absolument sous leur
protection. « Il sera toujours temps de l’exécuter, dirent-ils,
s’il ne nous donne pas d’explications suffisantes. »
Je reçus pendant les trois premiers jours une quantité de cadeaux,
consistant surtout en mil, sorgho, ignames, poulets, viande, etc. Je
fis le généreux de mon côté, ce qui ne contribua pas pour peu à
m’assurer la sécurité de mon séjour ici.
J’avoue franchement qu’à mon entrée dans Kong je n’ai éprouvé
aucune de ces émotions qu’ont eues Barth et d’autres voyageurs
en apercevant le Niger ou Tombouctou. Cela tient à ce que jamais
aucun indigène ne m’en a parlé avec emphase. Kong ou Pon[50]
est bien ce que je me représentais ; cependant cette ville et ses
soi-disant montagnes ont intrigué maintes fois les géographes,
et sa position a donné lieu à beaucoup d’hypothèses et surtout
à de nombreuses ouvertures de compas.
[Illustration : Croquis à vue de la ville de Kong. — Échelle
au 1/20000.