entouré de gens de Kong, qui lui demandent des renseignements sur
moi ; il me fait faire connaissance avec quatre d’entre eux, ce
qui me permet de leur expliquer que je me rends à Kong et au delà
dans le seul but de créer aux Français des relations commerciales
avec les peuples marchands de l’intérieur. Mes nouveaux amis me
conseillent de ne pas quitter Léra sans avoir un bon guide et surtout
sans me faire accompagner jusque chez Iamory par des hommes du chef
de Léra. Le grand chemin Léra-Sandergou-Kapi est en ce moment soumis
au pillage des Pallaga : on ne peut songer à le suivre.
Je me vois donc forcé de rester à Léra demain, de m’occuper
de trouver un guide complaisant, et surtout de lier plus amplement
connaissance avec les Mandé influents du village, afin d’assurer
ma ligne de retraite pour le cas où Iamory refuserait de me laisser
passer.
A cet effet, je rends de nombreuses visites, distribuant partout
quelque petite chose pour me faire des amis.
Léra ou Déra n’a pas plus d’un millier d’habitants, dont une
cinquantaine de Mandé musulmans venus de Kawara après la destruction
de leur village par Tiéba. Le reste de la population est composé
exclusivement de Gouin(g).
[Illustration : Plan de Léra ou Déra.]
Les Gouin(g) ou Mbouin(g) ne font pas partie de la famille mandé ;
ils n’en ont ni le type ni les mœurs, et parlent une langue qui
n’est pas comprise par les Mandé de Kawara qui habitent ici,
mais qui, d’après eux, offre de l’analogie avec celle des gens
du Lobi. Ce peuple m’a paru vivre encore dans un état voisin de
celui de la brute : c’est le sauvage dans toute l’acception du mot.
J’ai cherché à leur découvrir un type, mais je n’ai pas
trouvé deux figures offrant un trait de ressemblance entre elles ;
hommes et femmes sont d’un noir terreux et ont la tête rasée ;
l’homme porte pour tout vêtement le _bila_, un collier de cauries
autour du cou et deux jarretières en cauries ; il est coiffé d’un
chapeau de paille qui a la forme de ceux de nos clowns.
Tous les Gouin(g) sont armés d’arcs en bois dur, analogues à ceux
du Mossi, mais moins bien faits, et de flèches légères semblables
à celles du Ganadougou, des Bambara et des Siène-ré du Follona. Le
poignet de la main gauche est muni d’un bracelet en peau, sorte
de bourrelet contre lequel vient buter la corde de l’arc quand
elle se détend, ce qui évite les blessures. Le tatouage consiste
en une, deux ou trois très petites entailles au coin de la bouche ;
les hommes seulement ont la lèvre inférieure percée et traversée
par une pointe en bois, en fer ou en plume, etc., absolument comme
les femmes des environs de Tengréla. Le chef de Léra, qui est un
Gouin(g), est aussi nu que ses concitoyens.
Le costume des femmes n’est pas plus compliqué que celui des
hommes. Le bila est remplacé par une ceinture en cuir à laquelle
sont accrochés par devant et par derrière, en forme de bouquet, des
rameaux pourvus de feuilles. Afin que ce fragile costume se maintienne
en place et ne vole pas au vent, une double cordelette en peau fait le
tour des fesses par-dessus les feuilles. Comme ces malheureuses n’ont
pas un morceau de linge, elles maintiennent leur enfant dans le dos à
l’aide d’une petite natte munie de deux cordelettes en peau, dont
l’une se noue à la ceinture et l’autre par-dessus les seins. Un
chapeau en paille semblable aux chapeaux en papier qu’on fait pour
amuser les gamins sert alternativement à la femme ou à l’enfant.
Leurs diamou (noms de famille ou de tribu) ne sont pas semblables à
ceux de la famille mandé. Les Mandé de Léra m’ont dit que les
Gouin(g) ne possèdent pas de bosquets sacrés. Ils vivent beaucoup de
pillages et d’assassinat. Il paraît que si quelqu’un venait à
s’aventurer par ici sans être accompagné par un homme connu dans
le pays, il serait infailliblement assassiné pour être volé ; les
Gouin(g) ne sont pas anthropophages, comme on me l’avait dit. Les
morts sont immédiatement lavés, graissés et ensevelis dans la
brousse sans cérémonie.
Ces sauvages ne cultivent que du mil, du sorgho et des piments et
changent très souvent l’emplacement de leurs villages. Dès que
la terre est un peu appauvrie, les Gouin(g) l’abandonnent et vont
défricher ailleurs.
Les hommes et les enfants sont, une partie de la journée, occupés
à chercher des termites pour nourrir leurs poulets, ou à placer
des pots pour augmenter le nombre des termitières.
On élève beaucoup de poules, les actes les plus simples de la vie
étant soumis à l’approbation des kéniélala, qui ne manquent
jamais d’ordonner le sacrifice d’un poulet.
Le marché de Léra est fréquenté par les gens habitant les villages
aux environs de Kanniara, quelques marchands de Kong et des gens
de Niélé. Léra sert en même temps de gîte et de lieu de repos
aux Mandé faisant le commerce de la poudre entre Kong et Sikasso ;
la route de ravitaillement passe à Sindou et Soubakhalé.
Les Mandé font cultiver par leurs captifs ; ils ont un peu de
bétail ; quelques-uns d’entre eux achètent le coton, le font
filer par leurs femmes et leurs captifs, et tissent des pagnes
qu’ils vont échanger au loin pour du sel ou tout autre article
(voir à cet effet le chapitre Kong).
_Mardi_ 7. — Hier dans la soirée j’ai trouvé un Mandé qui
veut bien me mener chez Iamory ; il est connu dans les villages aux
environs et il est convenu avec lui que comme prix de son dérangement
je lui donnerai un pistolet à silex. Le chef de Déra m’a envoyé
également hier soir deux hommes qui doivent m’accompagner jusqu’au
village voisin.
Tout ce monde-là ayant couché à mon campement, j’ai pu me mettre
en route de bonne heure.
A la sortie du village, nous laissons le chemin de Sandergou à
droite[43], pour prendre celui de Kanniara, qui est plus long, mais
non soumis au pillage.
Avant le lever du soleil, nous dépassons Kotéré (groupe de trois
petits villages), et, peu de temps après, nous sommes en vue de
Toumbara, gros village exclusivement peuplé de Mbouin(g). Le frère
du chef, qui sait quelques mots de mandé, insiste auprès de moi
pour me faire camper dans son village. Sur mon refus d’accepter
l’hospitalité, il m’accompagne jusqu’en vue de Dindougou,
autre village mbouin(g). Mon guide, pour des raisons que j’ignore,
n’avait pas suivi le chemin direct de Kanniara, et comme il était
déjà onze heures, je pris le parti de camper un peu plus loin,
à Karabarasou.
Ce petit village n’est habité que par des Mandé-Dioula. Je fus
très bien reçu par le chef, et par tous les habitants, du reste. On
m’installa rapidement et l’on me fit cadeau de quantité de
vivres. Je demandai de suite au chef de village si je n’étais pas
trop éloigné de Kanniara pour envoyer saluer Iamory, et comme la
distance n’était guère que de 4 à 5 kilomètres, j’envoyai
le soir même lui demander la permission d’aller le voir. A cinq
heures et demie, le courrier était de retour. Il me salua de la part
de Iamory, qui m’invitait à venir le voir.
Dans la soirée, des gens des environs vinrent me saluer, et les chefs
de Kimini, Kérétiguifésou, Papala et Wangolédougou m’envoyèrent
des hommes pour m’inviter à camper dans leurs villages. Je dus
insister auprès du chef de Karabarasou pour qu’il me laissât
partir le lendemain ; il comptait me conserver jusqu’à jeudi (jour
de marché de Karabarasou), et je n’obtins de partir qu’après
avoir fait comprendre qu’il ne serait pas convenable de ne pas me
rendre de suite auprès de Iamory, étant si peu éloigné de lui.
_Mercredi_ 8. — Tiéba, chef de Karabarasou, me conduit à quelques
kilomètres au sud de son village, chez son frère Ali, chef de
Wangolédougou : « De là, me dit-il, en une demi-heure on gagne
facilement Kanniara. » A mon arrivée, Ali, grand et bel homme, me
reçoit fort bien, mais il refuse absolument de me conduire le jour
même chez Iamory. « Tu es le premier blanc qui vient dans notre
pays : tu ne peux passer chez moi sans accepter l’hospitalité ;
tu ne manqueras de rien : tu n’as qu’à commander, tu verras
que tout le monde est à tes ordres. » Je dus, à mon grand regret,
me résigner à passer la journée ici.
C’était jour de marché. Dans l’après-midi, le village, qui
est très petit, était rempli de gens des environs, réunis pour
boire du dolo. Ici, tous les Mandé-Dioula sont musulmans et font
religieusement le salam, mais la grande majorité d’entre eux boit
du dolo ; ceux qui n’en boivent pas et qui observent exactement
les pratiques religieuses portent tous le titre de _karamokho_
(« karan-mokho », _karan_, étymologie arabe : instruire ; _mokho_,
« homme », étymologie mandé) ; ils sont bons musulmans, mais
tolérants, et n’ont rien du fanatisme des musulmans foulbé du
Macina ou des Toucouleur.
Dans la soirée je reçois la visite de gens de Kong de passage
ici. Ils viennent de Sikasso par Soubakhalé, Sindou et Léra, et
conduisent vingt-deux sofa de Samory qu’ils ont achetés à Tiéba
pour de la poudre. Ils vont, disent-ils, en revendre une partie contre
de la poudre, des armes et de l’or dans le Djimni et le Gottogo
(Bondoukou).
D’après ces hommes, la situation à Sikasso serait toujours
la même. Baffa, dont le diassa a été pris par Tiéba,
ainsi que Liganfali ont reporté leurs diassa vers la route de
Daoulabougou. Tiéba, de son côté, leur a opposé de nouveaux
diassa. Sikasso n’est pas coupé de son pays, et même, si Samory
l’investit complètement, il sera longtemps à s’en emparer : les
approvisionnements en vivres sont considérables dans le village. Ils
m’ont appris que le bruit courait qu’Ahmadou, sultan de Ségou,
venait de mourir[44], ainsi que la mort de l’almamy Saouty, chef
religieux de Kong, pour lequel j’étais porteur d’une lettre
de recommandation de la part d’El-Hadj Mahmadou Lamini ez-Znéin,
de Ténetou.
_Jeudi_ 9 _février._ — Ce n’est pas sans anxiété que je me mets
en route ce matin. Jusqu’à présent j’ai eu tellement peu à me
louer de mes relations avec les chefs des pays que j’ai traversés,
que je conserve toujours des craintes pour le sort de mon expédition.
Dans le Soudan, les chefs sont tout-puissants sur leurs sujets,
mais ils se sentent bien inférieurs à l’Européen. Aussi, comme
tout voyageur blanc leur inspire une certaine méfiance, quand ils ne
sont pas d’avance décidés à le laisser passer, ils n’abordent
jamais la discussion avec lui et prennent trop souvent le parti du
chef de Tengréla, de Pégué, etc., en refusant catégoriquement
une entrevue. Ici ce n’était certes pas le cas, puisque Iamory
m’autorisait à aller le voir ; mais obtiendrais-je de lui la
permission de continuer ma route ?
[Illustration : Indigènes buvant le dolo au marché de
Wangolédougou.]
A Déra on m’avait fait un portrait peu séduisant de Iamory ; on me
l’avait présenté comme un chef despote rançonnant les marchands
et leur faisant subir toutes les vexations imaginables. Je ne tarderai
pas à être fixé : Kanniara n’est éloigné de Wangolédougou
que de 2 kilomètres.
En arrivant, on me met en possession d’une case préparée pour
moi à côté de celles de Iamory et l’on m’y installe. Ali me
présente ensuite à Iamory. C’est un grand bel homme, ayant quelque
ressemblance avec nos traitants wolof ; il est malheureusement un peu
défiguré par le tatouage des Mandé-Dioula, qui consiste en trois
grandes entailles partant des tempes et de l’oreille et venant
rayonner aux coins de la bouche.
Dès les premières paroles je fus rassuré : Iamory m’informa que
depuis fort longtemps on lui avait annoncé, d’abord ma présence
chez Samory, ensuite chez Tiéba et chez Pégué. « De mauvais bruits
couraient sur ton compte, me dit-il. Samory avait dit partout que tu
commandais beaucoup de soldats et que tu venais l’aider. Quoique
nous sachions que les blancs n’ont aucune raison de faire la guerre,
puisqu’ils ne font pas de captifs, nous avons cru devoir contrôler
un peu ces nouvelles et surveiller tes actes. Comme partout où tu as
passé, tu as laissé de bons souvenirs, la route t’est ouverte ;
tu entreras à Kong comme tu le désires, et de là tu iras où bon
te semblera. Je te promets notre appui. »
En arrivant dans un village ou chez un chef auquel on a quelque chose
à demander, il faut bien se garder de lui dire tout de suite ce que
l’on veut de lui. Si pressante que soit la mission que vous avez
à remplir, il ne faut en exposer le sujet qu’au bout de plusieurs
entrevues.
Les premières audiences sont consacrées aux salutations, souhaits
de bienvenue, puis viennent les politesses que l’on se fait
réciproquement, envois de cadeaux, etc.
Dès le deuxième ou le troisième jour, des gens de la maison du chef
viennent habilement vous sonder ; il est bon de ne se déboutonner
que graduellement et de laisser ses intentions dans le vague. Le chef,
peu à peu éclairé sur vos projets, consulte ensuite son entourage,
s’enquiert de l’opinion publique, qu’il est toujours bon de
préparer ou de gagner à sa cause en amadouant quelques tribuns ;
puis, seulement quand il s’est tracé une ligne de conduite, le
chef vous fait demander ; généralement ce n’est que pour la forme
qu’il vous interroge, sa résolution étant prise d’avance.
Cela rappelle un peu le rôle de la presse en pays civilisé, qui
peu à peu fait germer une idée, en prépare et active la maturité,
de façon à la faire accepter par l’opinion publique.
Mais Iamory est un homme très intelligent et le système des
tergiversations est inutile avec lui.
Dans la journée, après lui avoir envoyé un beau cadeau, consistant
en armes, vêtements et menus objets, j’allai le remercier de nouveau
de son accueil sympathique. Je lui expliquai le but de mon voyage et
lui parlai longuement de nos établissements commerciaux, qui tendaient
de jour en jour à se rapprocher de son pays, ainsi que ceux de la
côte, d’Assinie et de Grand-Bassam. Iamory prit grand intérêt
à tout ce que je lui expliquai, me demanda des renseignements
complémentaires sur la France et notre situation politique en Europe
et m’affirma que je serais bien accueilli partout.
Iamory est un Ouattara, cousin de Karamokho-Oulé Ouattara, chef
de Kong ; il réside, en temps ordinaire, à Birindarasou, à une
journée de marche au nord de Kong ; mais, depuis l’ouverture des
hostilités entre Tiéba et Samory, il s’est porté sur la frontière
pour surveiller les événements.
[Illustration : Ali me présente à Iamori.]
Toute cette région est soumise aux chefs de Kong et toutes les
peuplades voisines reconnaissent leur suzeraineté. A l’ouest,
les États de Kong sont limités dans cette région par le fleuve
de Léra, qui les sépare du territoire des Pallaga (dépendance des
États de Pégué).
Ces Pallaga constituent, comme les Mbouin(g), une nation encore
sauvage. Personne n’entre dans leur pays et ils n’ont presque
point de relations avec les marchands. Quelques hommes des villages
frontières viennent au marché de Sandergou et de Kapi. Je n’en
ai vu aucun. Les personnes que j’ai interrogées m’ont dit que
hommes et femmes sont entièrement nus et ne se servent même pas
de feuilles pour cacher ce qu’on ne doit pas voir. Leur tatouage
consiste en de nombreuses petites entailles sur le front et les
joues. Leur langue n’est comprise par personne. Ils sont très
redoutés par les incursions qu’ils font sur les territoires
limitrophes. On est impuissant à les châtier, car leur pays est
très fourré et couvert de bois ; quand on marche contre eux, ils
savent adroitement se dérober et fuir à l’intérieur.
Pour ces raisons, les Dioula ont complètement abandonné le chemin
direct de Kong à Léra dont j’ai déjà parlé, et actuellement
toutes les communications se font par la route que je vais suivre.
Iamory me prie de rester un jour ici ; il veut me donner deux hommes
dévoués que son _siratigui_[45] a envoyé chercher dans un village
voisin.
_Samedi_ 11 _février._ — Départ à cinq heures et demie. Le
siratigui et deux hommes m’accompagnent. Nous dépassons bientôt
les cultures, qui ne s’étendent pas bien loin, Kanniara étant un
tout petit village, et nous entrons dans la brousse. Bien que nous
soyons dans la saison sèche, la végétation semble être plus belle
que dans les régions que j’ai traversées jusqu’à présent ;
de temps en temps on est absolument sous bois ; partout il y a des
cé et surtout des netté ; des femmes et des enfants veillent les
arbres dont le fruit est à maturité[46] et lancent des pierres pour
éloigner les perruches et les autres oiseaux. Dans les bas-fonds il
y a quelques maigres palmiers ban et quelques bouquets de palmiers
de marais (sorte de dattiers sauvages).
Nous croisons en route beaucoup de gens porteurs de poudre, qu’ils
vont échanger contre des captifs à Sikasso. Comme dans le Follona,
les transports se font tous par porteurs. Il y a fort longtemps que
je n’ai rencontré des animaux de bât avec les marchands.
Tandis que dans le Follona les charges sont arrimées sur un châssis
en liane tordue en forme de huit, sous lequel est adaptée une torche,
ici les hommes portent les bagages et marchandises dans une claire-voie
de 1 m. 20 de longueur, nommée _bouakha_. Les femmes portent les
piments ou menus articles dans une grande boîte en fibres de palmier
ban ; comme cette boîte est assez fragile, elle est placée sur un
fond en bois léger (_bougou_) auquel elle est fixée par un solide
filet en corde.
Hommes et femmes sont munis d’un long bâton ferré qui leur sert
au passage des rivières, marais, etc., et pour maintenir le colis
en équilibre dans les fourches d’arbres quand ils se reposent.
Dans chaque groupe de dix à douze marchands, il s’en trouve
toujours un qui, tout en marchant, carillonne à l’aide d’une
baguette en fer sur une clochette double et entonne un chant qui est
ensuite répété par toute la compagnie. A l’approche des villages
et avant d’y entrer ils annoncent leur arrivée à l’aide de ces
clochettes, de flûtes ou de flageolets ; au départ du village la
même chose a lieu.
[Illustration : Femmes et enfants veillant sur les arbres néré.]
Quelques-uns d’entre eux sont armés de grands fusils dits
boucaniers. La batterie est toujours recouverte d’une peau de singe,
pour empêcher l’humidité, et la crosse est généralement garnie
de clous dorés. Au pontet sont suspendus une minuscule poire à
poudre en bois pour amorcer le bassinet et un dé en cuir pour le
doigt qui agit sur la détente. Les munitions sont portées dans une
ceinture semblable à nos ceintures de chasse, mais les tubes en cuir,
au lieu de renfermer, comme chez nous, une cartouche confectionnée,
ne contiennent chacun qu’une charge de poudre renfermée dans une
petite fiole en bois. Une cartouchière renferme les balles ainsi
que des bourres confectionnées en fibre d’aloès.
En quittant Kanniara, on m’avait fait voir dans le lointain, sur
une petite éminence, le groupe de bombax de Daamasou où je devais
camper. En arrivant à quelques centaines de mètres du village, qui
disparaît dans un fouillis de verdure, les guides, pour une raison
que j’ignore, me font malgré mes protestations dépasser Daamasou
de 1 kilomètre et camper à Fillinsou, où il n’y a pas un seul
arbre. Fillinsou est le dernier village que j’ai traversé où il
y a des Mbouin(g).
_Dimanche_ 12. — En quittant Fillinsou on passe deux petits villages
de culture, et, bientôt après, une végétation plus puissante
annonce la proximité d’un grand cours d’eau ; de très beaux
arbres font place au gardénia sauvage.
A sept heures et demie nous atteignons le fleuve. Le gué se trouve
dans une boucle et est à quelques centaines de mètres en aval du
point de passage pour pirogues.
Ce cours d’eau est plus important que celui de Léra. Sa largeur
ici est d’environ 80 mètres. D’après mes guides, il vient
des environs de Sikasso et coule vers le sud. On le traverse encore
une fois avant d’arriver à Kong. C’est la branche principale
du Comoé.
Les rives sont bien boisées, surtout la rive droite, dont la
végétation s’étend à quelques centaines de mètres. Quoiqu’il
n’y ait pas plus de 80 centimètres d’eau, il nous faut décharger
les animaux, les berges étant trop escarpées. En aval du gué on
trouve un bief assez profond dans lequel il y a des hippopotames. Le
fond est de sable mélangé de nombreux fragments de quartz. Le
courant est de 3 à 4 milles à l’heure.
Je fais étape à Lokhognilé, groupe de trois villages (environ 8
à 900 habitants).
Lokhognilé couronne le sommet d’un grand plateau granitique dont
la base commence non loin du fleuve, les villages suivant une ligne
nord-sud. Le plus grand (celui du nord) est séparé de celui du
centre par des amas de granit et n’a rien de remarquable. Comme
celui du centre, il est habité par des Mandé-Dioula. Le village du
centre offre un très joli coup d’œil ; les toits en chaume tout
neuf sont dominés par quelques dattiers, les deux minarets de la
mosquée et un groupe de ficus ; vers l’est il y a également un
groupe de palmiers-rôniers à deux branches (palmiers _doum_).
Je n’ai pas rencontré le palmier doum depuis mon départ du haut
Sénégal. C’est un arbre qui est peu répandu dans cette région ;
il a dû y être importé par des habitants de Lokhognilé.
Le fruit du palmier doum est de la grosseur du poing ; quand il est
vert, on boit le contenu, et à maturité, lorsqu’il est sec et
d’une couleur rouge foncé, on râpe avec les dents son enveloppe,
qui a le goût de pain d’épice. Le nom scientifique de ce palmier
bifurqué est _Hyphæne thebaïca_.
★
★ ★
Le groupe du sud est habité par des captifs commandés par un
Ouattara nommé Birahima Sory. Ces captifs sont des Kéréboro ou
Karaboro, peuplade à peu près disparue et qui offre comme type de
la ressemblance avec les Mbouin(g).
[Illustration : Mosquée de Lokhognilé.]
Les Mandé me firent présent de deux moutons, de mil, d’œufs,
etc. J’en reçus une telle quantité qu’il m’a fallu prendre
le parti d’en refuser quelques-uns, d’autant plus que je
m’apercevais que l’espoir de recevoir des cadeaux plus importants
était pour beaucoup dans cette générosité. Si j’avais laissé
faire, j’aurais vidé mes colis en échange d’un superflu gênant.
Pour ne froisser personne, Diawé eut en cette circonstance une
heureuse inspiration : il renvoyait poliment tout le monde en leur
disant qu’après deux heures de l’après-midi les blancs avaient
pour coutume de ne plus rien accepter, que jamais il n’oserait
m’en parler, de peur de se voir vertement reprimandé.
Mon hôte Sory Birahima et sa femme furent pleins de prévenances
pour moi et refusèrent absolument de me laisser partir le lendemain.
Je projetai une excursion à la montagne de Lokhognilé, située à
6 kilomètres environ dans le nord et qui domine toute la région
(altitude 1150 mètres), mais, au moment de me mettre en route,
Birahima s’y opposa, me disant qu’il valait mieux m’en abstenir,
afin de ne pas éveiller les soupçons de gens pour qui un étranger
est toujours un être suspect.
Lokhognilé possède une quinzaine de chevaux : comme je désirais
faire l’acquisition d’une monture, je me les fis présenter, car
ils étaient tous à vendre. Je ne fis choix d’aucun d’entre eux,
les uns étant trop jeunes, les autres étant des juments pleines.
Comme j’étais privé de mon excursion sur la montagne, j’allai
visiter la mosquée en compagnie de quelques fidèles, qui ne firent
aucune difficulté pour m’y laisser pénétrer.
Cet édifice est carré et a environ 10 mètres de côté ; sa hauteur
est de 5 mètres, et les minarets dépassent la terrasse de 3 mètres ;
son style est celui des cases bambara. Ses minarets ont la forme de
pyramides, et des pièces de bois sont fichées dans toutes les faces
pour permettre au marabout de se hisser, les jours de grande fête,
jusqu’au sommet et y appeler les fidèles. L’un des minarets est
surmonté d’un œuf d’autruche apporté de Djenné.
La disposition intérieure est très simple : deux petits murs
divisent la nef en trois compartiments, qui ont chacun une destination
spéciale.
Au nord du pic de Lokhognilé habitent les Karaboro, puis les
Tourouga ou Tourounga. On a peu de renseignements sur le premier
de ces peuples : il ressemble comme type aux Komono, mais parle un
idiome qui se rapproche de la langue des Mbouin(g).