et cela dès que les hostilités avec Samory seront terminées. Nos
prévisions se sont depuis confirmées : Tiéba a annexé le Follona,
de sorte que ce pays est placé par contre-coup sous notre domination.
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★ ★
La région qui obéit aux ordres de Pégué commence à quelques
kilomètres dans l’est de Dioumanténé, à la rivière Bandamma,
et se termine à l’ouest à la branche occidentale du Comoé,
désignée sous le nom de rivière de Léra. Au sud elle se confine
aux confédérations de Mbeng-é et de Ngokho ; au nord, aux États
de Tiéba.
Dans la zone que j’ai traversée, les territoires habités n’ont
que 30 kilomètres de largeur depuis 1883. Vers cette époque, Tiéba
et Niamana, chefs de Mbeng-é, détruisirent Niélé et battirent
Fan, père de Pégué. Comme pour jeter un défi à ses adversaires,
Fan[41] fit immédiatement reconstruire sa capitale à une journée
de marche dans l’est.
Puis il entreprit une campagne contre Fourou ; c’est sous les
murs de cette ville qu’il trouva la mort. Son successeur, Pégué,
n’ayant pas voulu reconnaître la suzeraineté de Tiéba, ce dernier
lui fit la guerre.
Makhandougou et Kawara, surpris de nuit, furent détruits et tous
les habitants faits prisonniers. Niélé n’échappa que par hasard
au carnage, les habitants ayant eu le temps d’évacuer le village
avant l’arrivée des guerriers de Tiéba.
A la suite de ce coup de main, Tiéba se serait fait payer 1000 captifs
et 120 chevaux par Pégué. Ce chiffre est évidemment exagéré ;
je crois qu’en le réduisant au tiers on ne doit pas être loin de
la vérité.
Toute la force de Pégué consiste dans ses captifs, qui me paraissent
nombreux ; tous les togoda que j’ai vus lui appartiennent ; mais je
ne crois pas que ce chef puisse mettre sur pied plus de 2000 guerriers
armés de fusils et 50 à 60 chevaux.
Le refus de Pégué de me laisser pénétrer dans sa capitale me
cause beaucoup de chagrin. Niélé par elle-même n’offre rien de
particulier, mais je crains que d’autres chefs ne me fassent le
même accueil. Quant à obtenir de bons itinéraires avec des gens si
méfiants et si superstitieux, je ne puis y songer sans compromettre
la suite de mon voyage.
Le croquis de la ville est la fidèle reproduction du dessin que Diawé
m’a fait dans le sable à son retour au togoda. Le village principal
est à peu près au centre de l’enceinte extérieure et est séparé
d’un autre groupe d’habitations, où la population est moins dense,
par une rivière bordée d’une très belle végétation. Ce cours
d’eau, quoique non éloigné de sa source, est déjà profond et on
le traverse sur deux petits ponts en bois ; le petit affluent qu’il
reçoit à droite n’est composé que d’amas d’eau stagnante,
non potable, et traverse une bananeraie contenant environ deux fois
autant de bananiers que celle de Dioumanténé (environ 2000 pieds),
mais tous sont très jeunes et n’ont pas encore de régimes.
[Illustration : Niélé.]
C’est dans les terrains vagues qu’on a pris les terres nécessaires
à la construction d’un mur d’enceinte et des habitations, qui
sont ou rondes ou carrées. L’enceinte, en pisé, haute de 3 m. 50
environ, est tracée un peu en crémaillère ; comme à Dioumanténé,
une banquette en terre permet aux tireurs de faire feu par-dessus la
crête. Dans quelques endroits, le mur est percé de petits créneaux
de forme triangulaire.
Le logement particulier de Pégué se trouve au centre du village
principal et comprend, outre des cases rondes ou carrées, une dizaine
de cases à un étage, comme il y en a quelques-unes à Bammako.
Le grand village seul est bien peuplé ; les groupes de cases en
deçà de la rivière sont peu habités et la population y est très
clairsemée.
En dehors du fond de la population, qui est Siène-ré, il y a quelques
Mandé-Dioula qui sont musulmans et s’occupent de commerce ; je ne
crois pas qu’au total le chiffre de la population dépasse 3000 à
3500 habitants.
Niélé est cependant le plus grand centre de toute cette région ;
viennent ensuite Mben ou Mbeng-é (environ 2000 habitants) et Ngokho
(1000 à 1500). Quand les indigènes parlent de Niélé, ils disent :
« Niélé est à peu près aussi grand que Sikasso ».
Dans les villes non commerçantes il me paraît du reste difficile
que la population dépasse le chiffre d’habitants que j’assigne
à Niélé : pour que 3000 indigènes vivent sans presque recevoir
de denrées de l’extérieur, il faut qu’il y ait de nombreux
champs. Si la population dépasse un tant soit peu ce chiffre de 3000,
que je considère comme un maximum, les cultures les plus éloignées
s’étendraient à environ 10 à 12 kilomètres de la ville, ce qui
est déjà loin pour y aller travailler et récolter le grain.
[Illustration : Plan de Ngélé ou Niélé.]
Aux abords de Fourou, par exemple, où il y a relativement peu
de terrains en friche, à cause de la nature ferrugineuse ou
marécageuse du sol, les cultures s’étendent à 8 ou 9 kilomètres
du village. Les indigènes ne s’y rendent pas volontiers, de
crainte d’être enlevés : les cultures en souffrent et les champs
sont cultivés avec beaucoup moins de soin que ceux situés dans un
rayon moindre.
Il se tient quotidiennement à Niélé trois petits marchés, où
l’on trouve à acheter, comme partout, du tabac à priser, de la
graisse de cé et des condiments. Les marchés, que j’ai décrits
déjà plusieurs fois, sont sans importance, les marchandises de
cinquante vendeurs pouvant être toutes achetées pour quelques
milliers de cauries. Mais le lundi il y a grand marché ; il se
tient au sud de la ville et à l’extérieur sur une place où il
y a quelques bombax ; deux de mes hommes que j’y ai envoyés pour
acheter du sel m’ont dit n’avoir vu aucune marchandise d’Europe ;
il y avait beaucoup de monde, paraît-il, mais pas plus de denrées à
vendre qu’à Fourou. L’affluence considérable des visiteurs sur
les marchés, à partir de Dioumanténé, tient à ce qu’il s’y
débite beaucoup de dolo ; les hommes des environs ne se rendent pas
au marché pour vendre ou pour acheter, mais la plupart pour y voir
des amis, causer et surtout y boire du dolo ; c’est en quelque sorte
la foire de nos campagnes, où l’on voit à côté de vendeurs et
d’acheteurs quantité de gens qui viennent pour se distraire.
Le sel (valeur 8 fr. 50 le kilo), la poudre et les chevaux viennent
de Kong. Les tissus et marchandises européennes y sont apportés
également de temps à autre par les marchands de cette ville, qui
les achètent à Salaga ou à Bondoukou.
Bammako est évidemment plus près de Niélé (25 à 30 jours), mais
on n’y trouve encore rien à acheter, et si les marchands désirent
se procurer perles, articles de Paris, armes, poudre, tissus assortis,
ils sont forcés de se rendre à Médine, ce qui porte leur voyage
à 60 jours. Avec cela, le passage chez Tiéba et Samory, ces deux
souverains si remuants, ne s’effectue jamais sans danger ; de
sorte que nous ne sommes pas en mesure d’alimenter avantageusement
cette région de nos produits manufacturés ; elle sort de la zone
commerciale tributaire du Sénégal et ne peut être alimentée que
par les marchés de Salaga et de Bondoukou, distants de 40 jours de
marche de Niélé.
Pendant mon séjour à Tiong-i et à Fourou et en vue d’un prochain
passage dans le Follona ou les régions avoisinantes, j’avais obtenu
sur ce pays et ses habitants quelques renseignements que je n’avais
pas consignés sur mon journal, ayant toujours l’espoir de visiter
en tout ou en partie cet intéressant pays.
Un de mes informateurs était un Tagoua[42] de Ngokho. C’est de
lui que je tiens à peu près tous les renseignements que je vais
consigner ici.
Niélé, d’après la légende, aurait été fondé par des chasseurs
presque blancs, venus du nord : des Arabes, dit-on. Ces chasseurs
seraient arrivés il y a plusieurs centaines d’années dans le
Follona, où ils vivaient exclusivement du produit de leur chasse ;
longtemps ils ont vécu à l’état nomade, campant par-ci par-là
avec leurs meutes de chiens ; enfin, un beau jour, ayant trouvé un
emplacement qui leur convenait pour s’y établir définitivement,
ils cueillirent des feuilles aux arbres du marigot du vieux Niélé et
les portèrent aux chefs du pays en leur disant : « Il y a longtemps
que nous voyageons dans votre pays ; nous avons trouvé maintenant
un endroit où il y a beaucoup de gibier ; voici des feuilles que
nous avons coupées aux arbres qui ombragent la rivière près de
laquelle nous voudrions nous établir : si vous y consentez, le pays
ne manquera jamais de viande séchée : vous la trouverez toujours
chez nous. » Les chefs siène-ré ayant accordé la permission
qu’on leur demandait, les chasseurs fondèrent un village, qu’ils
nommèrent Nouélé, ce qui dans leur langue voulait dire : « Qui
nous est donné ». J’ai cherché ce mot dans mon dictionnaire
arabe et j’ai en effet trouvé que Nouélé, نوال, voulait
dire « don, cadeau ». Au bout de nombreuses années, la population
s’étant accrue, et le gibier faisant défaut, ils procédèrent
de la même façon et fondèrent plus dans l’est un autre village,
qu’ils nommèrent Kabara. C’est le Kawara actuel. Si réellement
ces chasseurs étaient d’origine maure ou parlaient leur langue,
l’étymologie de ce second nom serait « grand », كبر D’après
un de mes informateurs, le nom de famille de ces Maures était
Noupé, qu’ils ont conservé pendant fort longtemps ; cependant,
dans la suite, les Siène-ré ne les désignaient plus que sous le
nom de _Nampou_, ce qui veut dire « étrangers ». Les Mandé les
appelaient _Lounatié_, mot qui en mandé a le même sens.
Le vieux Ouattara et les autres gens de Niélé avec lesquels j’ai
eu des relations n’en savaient pas plus long, mais ils m’ont
confirmé cette histoire de la fondation de Niélé et de Kabara par
des _Nampou_ chasseurs. Je comptais éclaircir cette question auprès
de quelque musulman instruit de Niélé, si toutefois j’avais eu
le bonheur d’en trouver un : malheureusement je n’ai pas eu cette
chance pendant mon séjour ici.
Pégué m’ayant, par ses envoyés, renouvelé la promesse de me
donner des guides pour me rendre jusqu’à l’entrée des États de
Kong, je lui fais exprimer tous mes regrets de n’avoir pas pu lier
plus intimement connaissance avec lui et demander de partir le 3 au
matin. Le soir même, il me fait dire que c’est chose convenue et
que le surlendemain on viendra me prendre de bonne heure.
J’ai fixé mon départ au vendredi 3 afin d’arriver le même jour
à Oumalokho, dont c’est le jour de grand marché, et atteindre
Déra ou Léra le dimanche (également jour du grand marché).
_Vendredi_ 3 _février._ — Le guide de Pégué vient me prendre au
togoda à huit heures du matin, et le départ a lieu un quart d’heure
après. Dès le premier kilomètre, ce guide me fait quitter le chemin
qui conduit à Niélé pour contourner la ville par le nord et me
fait traverser et passer en vue de plusieurs togoda. Comme tous sont
reliés à Niélé par un large sentier, j’en ai pris la direction
à la boussole et ai pu ainsi déterminer l’emplacement de Niélé
par recoupement à quelques centaines de mètres près. Ayant suivi
la plupart du temps, en guise de chemin, des sillons de champs de mil,
je ne suis arrivé à Oumalokho que vers midi.
Mon guide Ndo (le vieux Ouattara) et quelques hommes de Pégué
étaient à l’entrée du village principal et m’avaient choisi
un campement et une case à proximité ; pendant que mon domestique
me préparait à déjeuner, je fis le tour du marché, qui se tient
au sud du village. La place du marché n’est ombragée que par de
maigres ficus, qui ne donnent pas d’ombre : aussi quelques marchands
se sont-ils construit des abris en chaume dans le genre de ceux du
marché de Ténetou.
Quoiqu’il n’y ait presque rien à vendre en dehors des condiments
et des denrées du pays, il régnait une grande animation sur ce
marché : les visiteurs étaient nombreux et les marchands de
niomies et de dolo ont dû faire des affaires. J’ai calculé
qu’il y avait à peu près 1500 litres de dolo sur le marché. En
dehors des céréales (mil, maïs, etc.), j’ai vu trois paniers de
boules d’indigo, beaucoup de poteries, quelques outils de fer pour
culture, un peu de coton, une centaine de kilos de piments rouges
et une cinquantaine de poulets ; pas d’articles d’Europe. Des
marchands de Kong vendaient de la poudre, des morceaux de soufre et
quelques pierres à fusil. Partout dans cette région le Mandé est
coiffé du bonnet en drap garance. Ce bonnet, qui est très long, lui
sert en même temps de poche ; il y loge ses cauries, son tabac, ses
kolas. La pointe du devant est toujours relevée en forme de visière.
Les cauries dans le Follona sont toutes excessivement malpropres,
et la fente du milieu est pleine de terre. Dans les États de Pégué
comme chez Samory, la propriété est un vain mot : les malheureux qui
ont gagné quelques centaines de cauries sont forcés de les enterrer
dans leur case ou dans leur champ pour les soustraire à la rapacité
des chefs qui les gouvernent.
Oumalokho se compose de trois villages assez grands non fortifiés :
l’un est habité par les forgerons de Pégué, l’autre par des
Mandé-Dioula musulmans et leurs captifs, le troisième l’est par
des Siène-ré.
Presque toute la population vient de l’ancien Oumalokho, dont j’ai
signalé les ruines et la montagne dans ma route de Dioumanténé à
Niélé. C’est près du village des Mandé-Dioula que se tient le
marché ; c’est là aussi qu’on trouve les cages à tisserands :
j’en ai compté trente-deux, dont huit seulement fonctionnent
aujourd’hui.
Devant le village des forgerons sont alignés quinze hauts fourneaux,
dont cinq sont en activité ; je suis même assez heureux pour en voir
débourrer un, ce qui, d’après mes noirs, est de très bon augure.
Ces hauts fourneaux sont construits d’une façon pratique ; ils me
paraissent particulièrement bien conçus pour la facilité du bourrage
et surtout du tirage ; chacun d’eux est pourvu de douze bouches de
tirage mobile qui sont toutes en place au début et retirées au fur
et à mesure de la combustion. Les forgerons, très nombreux autour
de chaque fourneau en activité, semblent ne pas perdre de vue un
seul instant leur besogne.
Pour le débourrage, ils attaquent vigoureusement le sable qui
bouche l’ouverture principale. Pour cela ils se servent de pelles
emmanchées très bien conditionnées. Ces pelles sont désignées
en France sous le nom d’_écoupe_ et la douille n’est pas
rapportée. L’ouverture étant débouchée, deux ouvriers, à
l’aide d’un poussoir en bois, sortent le bloc en fusion hors du
cubilot à une dizaine de mètres en avant ; là il est couvert de
poussier fin et battu avec de forts gourdins pour en détacher les
scories ; cette opération terminée, le bloc, qui peut peser 40 à
50 kilogrammes, est retourné et on le laisse refroidir lentement.
Oumalokho ne possède pas de bœufs, mais j’y ai vu une
centaine de moutons. J’y fus très bien accueilli, et les trois
villages m’envoyèrent chacun du riz, du mil, des poules et des
pintades. Après avoir remercié tous ces braves gens et distribué
quelques cadeaux, j’allai me reposer à l’ombre d’un bombax,
car ma case n’était pas tenable. Dans cette région, les cases sont
si petites que c’est à peine si l’on peut s’y étendre. Elles
sont rondes, d’un diamètre de 2 m. 50, et pourvues d’une sorte
de mur intérieur en forme de paravent qui bouche presque la porte
et qui laisse à peine pénétrer le jour ; la porte est en outre
munie d’une véranda en paillote qui se termine à 40 centimètres
de terre, de façon qu’il n’entre pas un brin d’air dans ces
tristes cases.
Dans la soirée, le fils du chef de Makhandougou vient me voir. Ce
jeune homme, qui s’appelle _Ardjouma_, « Vendredi », me souhaite
le bonjour de la part de son père, musulman influent de la région ;
il me raconte que j’étais apparu en rêve à son père il y a plus
de six mois et qu’il avait tout préparé pour bien me recevoir. Il
a fait châtrer et engraisser un bouc à mon intention. Je trouverai
aussi un logement propre tout préparé à Makhandougou.
Après le dîner, ce brave garçon est venu coucher à mon campement
afin d’être prêt en même temps que nous, si nous partions de
bonne heure.
_Samedi_ 4. — Le départ a lieu au clair de lune. Après avoir
dépassé le dernier des villages d’Oumalokho, nous avons eu
quelques difficultés à traverser un ruisseau marécageux. Il a
fallu décharger les animaux ; mais à part cela la route a été
partout bonne ; le sentier, élargi par les habitants de Kéoualésou
(village fondé par la mère de Pégué), a 1 m. 20 de largeur. Cette
région est peu accidentée : on ne franchit que de petits plateaux
séparés les uns des autres par des bas-fonds marécageux, presque
tous à sec actuellement. Les cultures d’ignames sont remarquables
par le soin qu’on a mis à isoler et aligner les pieds. Les cultures
de coton sont belles aussi, mais aucune n’est en plein rapport.
[Illustration : Hauts fourneaux et forgerons.]
Dans les endroits incultes errent des bandes de pintades sauvages et
de petites biches en grande quantité.
Avant d’arriver au petit ruisseau qui précède Makhandougou,
Ardjouma me fit voir un large sillon couvert de végétation : c’est
le chemin d’invasion que Tiéba suivit pour se rendre de Sikasso à
Kawara. Afin de surprendre ce village qui était très florissant,
Tiéba n’a suivi aucun chemin (Ardjouma, du reste, m’a affirmé
qu’il n’en existait pas). Il a coupé à travers la brousse et
en quatre jours s’est rendu de sa capitale à Kawara, dont il fit
presque tout le monde captif.
Une demi-heure avant d’entrer dans le village, on passe en vue de
nombreuses ruines, dont quelques-unes sont très grandes ; elles
datent de la même époque (1883). Les habitants ont à peu près
tous été emmenés en captivité par Tiéba et ses gens, et il ne
reste à Makhandougou que la famille d’Ardjouma et une centaine
d’autres indigènes.
A mon arrivée à Makhandougou, Ardjouma me conduit directement chez
son père, qui habite la partie est des ruines du village principal,
près du chemin de Déra. Après m’avoir souhaité la bienvenue, le
vieillard me mène par la main dans le local qu’il avait installé
à mon intention ; il me fait dire que je dois me considérer comme
chez moi et ne m’inquiéter de rien ; il donne devant moi ses ordres
à ses captifs, qui m’ont paru très soumis et relativement bien
élevés. Quelques instants après, un de ses hommes m’apporte la
bête qu’il avait engraissée pour moi, un chapon, du lait, du riz,
vingt œufs de pintade, du miel et des papayes.
Le local qui m’a été préparé est une construction à un étage ;
elle est carrée et a 5 mètres de hauteur. La distribution intérieure
est très simple : une chambre au rez-de-chaussée et une au premier
étage. La cage de l’escalier, ou plutôt la rampe qui sert à se
rendre au premier étage, est prélevée sur les chambres, de sorte
que chacune a 2 m. 50 de côté sur 2 mètres.
La chambre du bas prend le jour par une porte en forme de T, et
celle du haut par un trou ménagé dans la toiture. Cette lucarne
est préservée des intempéries par une petite case en paillote,
dont la partie qui fait face au nord est ouverte, mais peut au besoin
se fermer à l’aide d’une petite porte en _séko_ (paillasson).
Deux peaux de bœuf constituent l’ameublement de cette
construction. Le vieux Ouattara qui m’accompagne me dit que les
cases de Pégué sont en tout semblables à celle-ci, intérieurement
et extérieurement.
Le vieux musulman, originaire de Kawara, n’est pas un lettré,
il sait tant bien que mal lire son Coran ; cependant, il a réussi
à acquérir dans la contrée un certain renom par sa piété et par
la stricte observation des pratiques religieuses. J’allai le voir
dans la journée et lui envoyai en cadeau : un beau pistolet à deux
coups, de la coutellerie, des étoffes, des glaces, des fournitures
de bureau, etc.
Il parut très satisfait et le soir, après le dîner, se mit
amicalement à ma disposition. Je le questionnai sur Niélé et
Kawara ; malheureusement il ne m’apprit rien de nouveau (il me
confirma simplement ce que j’ai consigné plus haut au sujet
de la fondation de ces deux villes). Puis il me parla longuement
des malheurs qui étaient survenus à son pays, et ne me cacha pas
qu’il en prévoyait encore d’autres après la fin de la guerre
Tiéba-Samory. Les inquiétudes de ce brave musulman sont pleinement
justifiées ; son pays traverse, pour le moment, une mauvaise crise,
la politique suivie par Pégué étant contraire aux intérêts de
son pays, comme je l’ai déjà dit.
Il me raconta que je n’étais pas pour lui un inconnu et qu’il
m’avait vu en rêve. « Le pays dans lequel tu vas entrer est
difficile, me dit-il, mais pour que tu sois venu jusqu’ici il
faut que tu aies beaucoup de force dans la tête (de volonté),
et tu passeras partout avec l’aide de Dieu ; je te le souhaite
de tout cœur. » Sur ces mots il prit congé de moi, me donna sa
bénédiction et ordonna à son fils Ardjouma de m’accompagner
jusqu’à Déra et au besoin jusque chez Iamory.
_Dimanche_ 5 _février._ — Déra étant assez loin et séparé de
Makhandougou par un petit fleuve, je me mets en route à trois heures
du matin, par un beau clair de lune ; il n’existe aucun village ni
sur la route, ni à droite ni à gauche ; le pays est presque plat ;
on traverse cependant plusieurs bas-fonds marécageux, dont l’un
est agrémenté d’un groupe d’une vingtaine de palmiers : ce
sont les premiers que je vois depuis fort longtemps. Le terrain est
un peu boisé. Les arbres rabougris sont rares et font place à de
beaux arbres de haute futaie. Bientôt on aperçoit sur la gauche la
bordure verte d’un gros cours d’eau qui porte les eaux des environs
de Niélé au fleuve de Léra. Le confluent de cette rivière, qui a
10 à 15 mètres de largeur, est à 1 kilomètre environ au nord du
gué de Léra.
A sept heures, après avoir cheminé quelques instants dans un
fouillis de verdure, qui offre aux voyageurs de jolis campements,
on atteint les bords de la rivière de Léra. Cette rivière vient du
Kénédougou et coule vers le sud-est ; elle sert ici de limite entre
les États de Pégué et le pays de Kong. Sa largeur est de 50 mètres
quand son lit est plein ; actuellement il n’y a que 20 mètres de
largeur d’eau, et sa profondeur au gué est de 80 centimètres. Ses
berges sont difficiles. Dans le lit de la rivière on trouve du gros
sable et quelques roches de grès noir qu’on prend de loin pour du
_basalte_. Son courant est assez fort ici, car en amont, près de son
confluent avec l’autre rivière, il y a une chute. En hivernage,
le passage se fait à l’aide d’une pirogue qui appartient aux gens
de Léra. Le point de passage des pirogues est à quelques centaines
de mètres en aval du gué.
La rive gauche est bien moins boisée ; elle se relève rapidement,
et bientôt on atteint des champs ; deux heures après on est à Léra
(ou Déra).
Cette petite ville est composée de quatorze petits villages, dont
onze sont situés sur un même plateau ; les trois autres sont de
l’autre côté d’une vallée marécageuse, dans laquelle les gens
de Léra vont prendre l’eau.
Le marché se tient sur un petit éperon près du marais ; il est
ombragé de nombreux bombax. Aujourd’hui il semblait très animé,
et longtemps avant d’entrer dans le village nous entendions les
clameurs des acheteurs et des vendeurs.
En arrivant, mes guides me conduisent au village du chef de Léra et
lui expliquent ma présence ici. Le chef me donna une case pour passer
les heures chaudes de la journée ; mes hommes durent camper sous un
ficus près de ma case. Le gîte étant assuré, je me dirigeai sur le
marché. C’est à midi qu’on peut le mieux juger de l’importance
des marchés, car avant cette heure tout le monde n’est pas arrivé,
et à partir de deux heures les gens des villages éloignés commencent
à se retirer. J’arrivais donc au bon moment.
Voici, en dehors des menus articles se vendant en petits lots, ce
que j’y ai vu ; environ :
300 poules de toute grosseur (prix variant de 20 à 65 centimes) ;
200 kilos de piment rouge (environ 2 fr. le kilo) ;
600 kilos de coton (31 foufous de 20 kilos) ;
Quantité d’objets de vannerie : des cages à poules dites
_sansara_, des paniers en tous genres, des couvercles de calebasse ;
Des chapeaux de tous les modèles ;
2 charges de beaux oignons ;
Une centaine de carottes de tabac ;
Quelques articles d’Europe vendus par des marchands de Kong ;
Une vingtaine de coudées de calicot anglais (5 fr. le mètre) ;
Du drap rouge ou rayé rouge et blanc, en coupes, ayant juste la
dimension pour en confectionner un bonnet ;
Quelques pierres à fusil ; des aiguilles, et du soufre en très
petite quantité.
Il se vendait aussi beaucoup de dolo et des aliments cuits.
[Illustration : A Léra.]