Depuis environ trois mois je suis tout à fait acclimaté et habitué

à la nourriture indigène, que je bonifie en me procurant le plus

souvent possible des viandes, du gibier, des volailles, etc. Comme

les indigènes, je mange, le matin avant de me mettre en route, les

restes froids de la veille, ce qui me permet de supporter vaillamment

mon étape et d’attendre sans crampes d’estomac l’heure

du déjeuner. Dans cette région, nous sommes particulièrement

favorisés, car nous y trouvons l’igname, qui est une grande

ressource, puisqu’elle remplace la pomme de terre, et qu’elle peut

être mangée bouillie à l’eau ou grillée au feu, et froide ou

chaude. L’igname n’a qu’un seul défaut, c’est celui d’être

d’un poids trop lourd pour en emporter de gros approvisionnements.

Il faut au moins 3 kilos d’ignames par indigène et par jour,

tandis que 500 grammes de riz font le même office.

_Dimanche_ 15 _janvier_ 1888. — Notre petite caravane se met en route

au petit jour. Le terrain est toujours le même, les ruines sont encore

très nombreuses. Vers dix heures nous atteignons une jolie petite

rivière à eau ferrugineuse ; elle se nomme Bani, « petit fleuve » ;

c’est le second cours d’eau que nous rencontrons dont les eaux ne

sont pas tributaires du Niger. Les indigènes me disent que c’est

un des bras de la rivière de Léra. Les rives sont bien boisées,

les abords marécageux, difficiles à traverser. Il y a des traces

de jeunes hippopotames, ce qui semblerait indiquer qu’un peu plus

en aval se trouve un bief plus profond, car ici l’eau n’a que 30

centimètres de profondeur.

[Illustration : Ruines de l’ancien Niélé.]

Derrière le Oumalokho konkili, qui est sur la rive gauche du Bani,

on voit les ruines d’Oumalokho, dont les habitants sont établis

maintenant aux environs de Niélé.

Sur les bords d’une des cuvettes marécageuses que nous traversons,

le vieux Ouattara me signale un groupe de ruines qu’on nomme

Dougou-ouolo. A midi nous campons sur les bords d’un petit marécage

dont l’eau est détestable, tellement elle est chargée de fer et

de matières organiques.

Après nous être réconfortés d’un peu de riz cuit dans cette

eau sale, nous repartons de bonne heure afin d’atteindre avant la

nuit les ruines de l’ancien Niélé. Les ruines, moins nombreuses,

sont plus grandes, et partout on voit de jolis bosquets sacrés dans

lesquels la végétation est luxuriante. Les feuilles ont des nuances

indéfinissables, des tons délicieusement variés, depuis le vert

tendre jusqu’à la teinte la plus sombre. On est tenté de camper

à chaque pas.

La marche de cet après-midi est très pénible : à l’ardeur du

soleil vient s’ajouter la réverbération excessive et la chaleur de

l’air chauffé par l’incendie de la plaine ; partout les hautes

herbes sont en feu, et à plusieurs reprises la caravane se voit

obligée de s’arrêter pour couper des branches vertes et éteindre

le feu qui nous environne. Le passage des endroits marécageux est

rendu très pénible par des trous profonds de trente à quarante

centimètres qu’ont laissés des troupes d’éléphants.

Le sol est partout légèrement ferrugineux à la surface, le sous-sol

est constitué de terres argilo-sablonneuses ; j’ai cependant vu

émerger, par-ci par-là, un peu de granit à très gros grains.

Un peu avant d’arriver aux ruines de Niélé, mes hommes aperçoivent

trois éléphants de l’autre côté d’un petit marais. Diawé

et quelques hommes s’élancent à leur poursuite avec les fusils,

mais ne peuvent les rejoindre, car ils ont trois à quatre cents

mètres d’avance sur nous, et nous devons nous contenter de suivre

des yeux leurs évolutions dans les hautes herbes.

A quatre heures nous atteignons les ruines de l’ancien Niélé,

qui s’élevait sur un petit dos d’âne entre un marécage et un

ruisseau ; pendant près d’une demi-heure on chemine dans des débris

de construction, de poterie, etc. Une cinquantaine de baobabs et de

bombax gigantesques indiquent l’emplacement des places du village. Le

vieux Ouattara m’indique son ancienne case et me raconte que c’est

en 1882 que Tiéba et Niamana, chef de Mbeng-é, ont détruit sa ville,

après avoir vaincu Fan, père de Pégué. C’est également de cette

époque que date la ruine des nombreux villages que nous venons de

traverser. Sur la rive gauche du Badié, c’était l’œuvre de

Samory ; ici nous sommes en présence de l’œuvre de destruction

de Tiéba. Ils ne sont pas meilleurs l’un que l’autre.

Nous campons et passons la nuit sur la rive droite d’un joli petit

ruisseau qui coule également vers le nord ; ce qui m’a frappé,

c’est que parmi toute la verdure dont les cours d’eau sont

agrémentés par ici, il n’y ait ni bambous, ni palmiers d’aucune

espèce. Nous sommes pourtant plus au sud qu’à Tengréla dont

les environs sont parsemés de palmiers à huile et les ruisseaux

bordés de bambous. La cause en est peut-être à rechercher dans

la différence d’altitude, cependant le bambou pousse au sommet de

toutes nos montagnes du Soudan français.

Pendant la soirée, à la suite des incidents qui ont marqué notre

route aujourd’hui, on parle naturellement de gibier.

Vers dix heures et demie il s’élève une altercation entre

mes hommes à propos d’empreintes relevées sur le sol pendant

l’étape. Ces empreintes étaient attribuées par les uns au bœuf

sauvage (sorte de buffle nommé _sigui_ en mandé) et par les autres

à un animal que je n’ai jamais vu parce qu’il est très rare,

mais dont pas mal de noirs m’avaient déjà parlé.

Cet animal est appelé en mandé _konsonkansan_. C’est une

bête affreuse, plus hideuse que le caïman, dont elle a presque

l’aspect. Elle n’a toutefois que 2 mètres à 2 m. 50 de

longueur. Sa largeur à hauteur des pattes de devant est de 60 à

70 centimètres, et ses épaules, comme tout son corps du reste,

sont recouvertes d’écailles excessivement dures. Sa formidable

carrure lui permet de briser les jambes des plus grands animaux,

en se ruant sur eux. C’est sa seule défense.

[Illustration : Obligés d’éteindre le feu des herbes.]

Sa tête diffère de celle du caïman ; elle est plus courte et sa

mâchoire est disposée en fer à cheval. Ses dents sont également

beaucoup plus petites que celles du caïman.

Les empreintes qu’il laisse sont très larges. Ses pattes de devant

sont excessivement puissantes, et presque de la grosseur d’un sabot

de cheval. Il n’a pas de griffes et son sabot est fendu.

Cet animal a été signalé par El-Békri, et Barth prétend qu’il ne

vit que dans l’eau. Les indigènes m’ont affirmé, au contraire,

qu’il vivait presque exclusivement sur la terre. On le rencontre

surtout dans les grottes et les anfractuosités de rochers.

Les konsonkansan vivent par paire. Quand l’un des deux meurt, le

survivant vient tous les jours une ou deux fois à l’endroit où

son compagnon est mort.

Diawé en a vu un mort et un vivant à Séfé dans le Kaarta, et

un de mes hommes possédait deux écailles de konsonkansan qu’un

forgeron avait défaites en sa présence du dos d’un de ces animaux ;

il y attachait un grand prix et n’a jamais voulu me les céder,

tant il avait foi dans _leur vertu_.

_Lundi_ 16 _janvier._ — Le terrain change d’aspect. A la monotonie

de la plaine succèdent de petites croupes boisées, séparées les

unes des autres par des vallons pleins de verdure. Dans quelques-uns

de ces vallons il y a de l’eau, ce qui attire beaucoup de gibier ;

pendant toute la matinée on entend crier en mandé et en siène-ré :

« _Sokho ! sokho ! kari ! kari !_ de la viande ! de la viande ! »

Mes hommes poursuivent des _tankho_ (antilopes à bosse), des _dagué_

(textuellement : bouche blanche), autre grande antilope connue

vulgairement sous le nom de _koba_. Diawé tire deux coups de fusil

sur un énorme éléphant, mais ce dernier continue paisiblement sa

route, se contentant de se jeter avec sa trompe une grosse motte de

terre sur le dos.

Sur la plupart des croupes il y a des ruines entourées de baobabs. Cet

arbre me paraît être particulièrement affectionné par les

Siène-ré ; ils le nomment du reste _siène tchigué_ (l’arbre de

l’homme). Ce végétal rend de très grands services aux indigènes.

Le bois du baobab ne vaut rien pour le chauffage ; il est trop

spongieux pour être travaillé, mais on utilise sa cendre comme

mordant dans les teintures à l’indigo et comme potasse dans la

fabrication du savon. L’écorce sert à faire de la ficelle, des

cordes, des filets, des hamacs, etc. La feuille est employée comme

condiment dans presque toutes les sauces qui se mangent avec le to.

La coque du fruit est employée dans certaines régions comme

bouteilles ; dans d’autres, on la brûle pour obtenir des cendres

dans lesquelles on passe l’eau qui sert à la préparation du

to ; avant maturité, elle renferme un liquide frais dont quelques

indigènes sont très amateurs.

La farine blanche que renferme le fruit à maturité entre dans la

préparation de quelques plats indigènes et dans quelques boissons,

mélangée avec de la farine de mil ; avec le noyau lui-même,

cuit, séché et pilé, on fait une sauce de conserve que l’on

nomme _kondoro_.

Enfin l’arbre, quand il est vieux, offre beaucoup de creux dans

lesquels les abeilles se logent très volontiers.

Le tronc, qui atteint généralement des dimensions extraordinaires,

est facilement escaladé à l’aide de fortes chevilles en bois

que l’on enfonce dans l’écorce et qui servent d’échelons et

de marchepieds.

★

★ ★

Une heure et demie après avoir dépassé la dernière ruine,

on franchit un petit col à 510 mètres d’altitude ; de l’autre

côté commencent les lougans des villages de culture où nous devons

camper pendant les heures chaudes.

Comme partout dans cette région, l’action des _kéniélala_

(sorciers) se fait fortement sentir. Sur les chemins et aux carrefours,

les indigènes, à l’aide de cendre délayée dans de l’eau, ont

tracé des signes cabalistiques pour conjurer les esprits malfaisants.

A midi nous campons sous un ficus à côté d’un des trois villages

de culture de Pégué. Ces petits villages sont entourés d’enceintes

en terre glaise et séparés les uns des autres par un joli petit

ruisseau ; ils ne portent pas de nom particulier, on les appelle

_Pégué-togoda_ (campement de culture de Pégué).

Nous devons ici être éloignés d’à peu près 6 kilomètres de

Niélé, ce qui porte la distance totale de Dioumanténé à Niélé

à 90 kilomètres environ.

Les indigènes employés comme courriers parcourent ce trajet,

que l’on peut porter à 110 kilomètres avec les circuits, en

trente-quatre heures, dont vingt-quatre de marche ; quand ils sont

chargés, ils mettent cinquante-huit heures, dont trente de marche

environ. Avec des animaux chargés, il faut trois jours et deux nuits

en marchant matin et soir.

_Mercredi_ 1er _février._ — Deux heures après mon arrivée aux

togoda, j’ai été atteint d’un accès bilieux hématurique ;

grâce à de fortes doses de quinine que je m’étais administrées

la veille et le matin même, je n’ai pas perdu connaissance un seul

instant et j’ai pu me soigner. Le café est un excellent diurétique

quand, comme moi, on n’en fait pas sa boisson journalière. Dès

le cinquième jour j’allais déjà mieux, et le neuvième jour je

pouvais faire une promenade d’une centaine de mètres au bras de

Diawé. Ma convalescence fut assez rapide ; l’appétit revenait ;

malgré cela, il m’était impossible de me mettre en route et

de songer trop tôt au départ : les fortes doses de quinine que

j’avais absorbées (12 grammes environ en sept jours) m’avaient

occasionné des douleurs de cœur qui m’empêchaient de marcher.

Le togoda où j’habitais était heureusement bien situé ; nous

étions par 620 mètres d’altitude. Dans la matinée, le plateau

était balayé par des vents frais, et jusque vers sept heures et

demie on aurait pu se croire en France, au mois de juin.

Mais de dix heures à deux heures il fait une chaleur atroce :

les cases étant excessivement basses et petites, la chaleur est

insupportable. Je ne puis malheureusement plus me rendre compte de

l’état de la température : tous mes thermomètres sont dérangés

depuis mon départ de Fourou.

Pendant ma maladie, Pégué a fait prendre tous les jours de mes

nouvelles, et dès que le mieux s’est fait sentir, il m’a envoyé

un bœuf, du lait, des œufs, du miel, des poules, du beurre et des

papayes ; en outre, on a tous les jours délivré à mes hommes du riz,

du maïs ou des ignames et quelquefois du dolo.

Pégué a installé d’une façon très intelligente ses captifs

dans son pays : ils sont groupés, hommes, femmes et enfants, par

cinquantaine environ, sous les ordres d’un chef qui commande le

togoda. Ces captifs reçoivent comme première mise quelques têtes

de bétail, des animaux de basse-cour et des graines, et mettent en

exploitation les terrains des environs ; chaque togoda constitue ce

qu’on pourrait appeler une ferme, dans laquelle Pégué puise ses

approvisionnements. Malheureusement tout cela n’est pas administré

avec beaucoup de méthode : comme chez tous les noirs du reste,

le gaspillage prime sur l’économie.

[Illustration : Un _togoda_.]

On cultive par ici plusieurs variétés de _kou_ (ignames). En dehors

de celles que j’ai vues à Fourou, il existe ici une espèce qui

est rouge betterave quand elle est cuite, et une autre qui est jaune

melon. Le maïs, de plusieurs variétés, est de qualité inférieure ;

les patates sont d’un rouge foncé et de très bonne qualité. On

ne cultive qu’une variété de mil, le _sanio_ (petit mil blanc en

épi) et une de sorgho, le _bimbiri_ (gros sorgho rouge).

Toutes ces denrées sont emmagasinées en grappes ou en épis, ce qui

nécessite de grandes quantités de magasins. Dans la plupart de ces

villages de culture il y a plus de greniers que d’habitations. Ces

greniers sont de même construction que ceux que j’ai décrits à

Kouroula, mais de dimensions beaucoup plus grandes.

J’ai remarqué beaucoup de _cé_ (arbres à beurre) dans les

environs, mais l’arbre le plus répandu par ici est le _netté_

ou _néré_ : _Parkia biglobosa_. C’est un arbre de ressource

pour l’indigène : la farine jaune que contiennent les cosses sert

d’aliment et ses noyaux servent à confectionner le _soumbala_ ou

_simbala_, qui constitue la base de presque toutes les sauces. (Voir

le chapitre Mossi.)

[Illustration : _Parkia biglobosa_.]

Les bœufs sont très vigoureux et pourraient servir d’animaux

de trait, mais ils sont en moins bon état que ceux de Fourou,

remarquables par leur structure râblée, et qui constituent plutôt,

comme je l’ai dit, le véritable animal de boucherie du Soudan.

Les captifs des togoda des environs sont tous laids sans exception,

et aucun d’eux n’est vêtu. Les femmes s’enroulent autour des

reins une vingtaine de cordelettes en peau composées chacune de trois

lanières de la grosseur d’une forte ficelle ; les extrémités se

terminent d’un côté par une boutonnière, de l’autre par un

nœud. A ces cordelettes sont suspendus de petits objets en cuivre

fondu représentant des tortues, des lézards ou des chevaux[39] ;

ils sont confectionnés par les _lokho_ (caste de forgerons), dont

les femmes sont réputées fort belles ; cette caste d’artisans

n’est pas méprisée comme les autres.

Certaines jeunes filles portent, en outre, par devant et par

derrière, une sorte de petit bouclier en bois en forme de triangle,

dont l’angle aigu un peu courbé se termine entre les jambes. Ils

sont fixés aux cordelettes à l’aide d’un passant en bois dans

lequel on introduit cinq ou six petites ceintures.

Les captifs sont relativement bien stylés, les hommes ne m’ont

jamais parlé sans s’incliner profondément ni enlever leur bonnet ;

pour saluer, les femmes s’agenouillent devant moi face en arrière,

c’est-à-dire en me présentant le dos.

Les hommes actuellement n’ont pas grande occupation : presque toutes

les récoltes sont rentrées. Dans les togoda que j’ai visités, ils

bâtissaient de nouvelles cases et réparaient l’enceinte. Quant aux

femmes, à part la corvée de bois ou la cueillette du coton qu’elles

font tous les matins, elles sont occupées à préparer les aliments,

à piler ou à moudre du grain, ou bien à cuire du dolo, le village

n’étant pour ainsi dire qu’une grande brasserie.

Cette boisson est préparée ici d’une manière un peu différente

que sur la rive gauche du Niger. Quand le maïs ou mil germé est

pilé, on le laisse macérer plusieurs jours dans de l’eau avec des

tiges de gombo pilées et une grande quantité de piment. Préparée

de la sorte, cette boisson est moins goûtée par l’Européen :

l’odeur qu’elle répand est désagréable. La liqueur est forte

et enivrante : je ne pouvais la boire que bien étendue d’eau.

Dans la soirée seulement, pendant que les hommes s’enivrent,

les femmes filent le coton, soit à la lueur de feux, soit au clair

de lune.

Le togoda que j’habite renferme une famille de _fono_, sorte

d’orfèvres, dont j’ai déjà parlé à Fourou. Leurs femmes,

dans la journée, sont occupées, dans un gros trou recouvert de

branchages, à faire de la vannerie et à confectionner des chapeaux en

paille. Les fono forment une sorte de caste qui est très redoutée ;

les Siène-ré les disent sorciers et les évitent absolument,

comme dans le Kaarta et le Bélédougou on évite les _koulé_

(raccommodeurs de calebasses).

Dès que j’en eus l’occasion, je fis demander au Ouattara s’il

ne convenait pas de faire parvenir de suite à Pégué les cadeaux

que je lui destinais ; ce dernier me conseilla d’attendre que je

sois rentré à Niélé, ce qui devait se faire dès que je serais

entièrement rétabli. Au bout de quelques jours j’envoyai le

chef du togoda demander à Pégué la permission de rentrer dans son

village. Le soir il revenait, me disant que le _fanfollo_ (roi) allait

faire une expédition de trois ou quatre jours, qu’il n’avait

pas le temps de s’occuper de moi pour le moment, mais que dès son

retour il m’enverrait chercher, et que je pouvais être persuadé

de son amitié sincère, sans laquelle il ne m’aurait pas offert

l’hospitalité dans un de ses villages.

Le délai étant largement écoulé et les visites des gens de Pégué

se faisant rares, je me décidai à envoyer Diawé en reconnaissance

à Niélé ; il revint au bout de quelques heures et me raconta son

entrevue avec les gens de Pégué.

Ce brave souverain refusait absolument de me voir ou de me laisser

entrer dans son village ; il ne désirait même pas recevoir mon

envoyé, en revanche il protestait de son amitié pour les Français

et pour moi en particulier : « J’obtiendrai de lui tout ce que je

demanderai. Quand je fixerai mon départ, il me donnera un homme qui

devra me conduire de sa part jusqu’à l’entrée des États de Kong

et me recommander à Iamory, prince de la famille régnante de Kong. »

Toutes les tentatives que je fis par la suite restèrent sans

résultat : il me fallait renoncer à avoir une entrevue avec Pégué

et à entrer à Niélé.

Je m’empressai, puisque d’autre part il était plein de

dispositions bienveillantes à mon égard, de lui faire parvenir un

cadeau, dont voici le détail :

Une belle paire de pistolets à piston ;

Une paire de pistolets à silex ;

Un tapis de selle en velours bleu bordé d’or ;

Deux caftans, un en velours grenat, l’autre en velours vert ;

Un bonnet en velours frappé or ;

Un turban en tricotine dorée ;

Trois pièces de calicot imprimé, des rasoirs, glaces, couteaux,

perles, etc.

Le tout s’élevant à une valeur de 500 francs environ (prix de

revient en France).

Son envoyé, qui vint me remercier, me raconta que le roi avait

réuni tous les habitants du village pour leur faire voir les

présents qu’il venait de recevoir des Français. Jamais personne

ne lui en avait donné d’aussi riches ; aussi, a-t-il ajouté,

« chaque fois qu’un Français demandera de traverser mon pays,

je lui faciliterai son voyage en lui donnant de mes hommes ». Je

crois qu’il tiendra sa parole, pourvu que le voyageur qui passera

chez lui ne soit pas à cheval, il l’a formellement dit. Quant à

nos marchands, qu’il laissera librement venir commercer chez lui,

dit-il, et pour lesquels il n’a pas voulu prendre d’engagement

par écrit, je ne crois pas qu’ils entreront jamais à Niélé sans

payer un lourd droit de passage, car dans le togoda que j’habitais,

les captifs m’ont dit que, sauf les gens de Kong et de Niélé,

personne ne pouvait apporter de marchandises de quelque valeur ici

sans se les voir confisquées. Du reste, en fait de commerce ici,

il n’est possible de trouver à échanger des marchandises que

contre des cauries ou des esclaves.

Les causes qui m’empêchèrent d’entrer dans Niélé m’ont

été longtemps inconnues ; je crois cependant depuis avoir un peu

élucidé cette question, grâce au guide que Toumané m’avait

imposé. Cet homme, par la suite, m’était entièrement dévoué,

il m’avait pris en affection et me l’a prouvé plus tard, car ce

n’est que grâce à lui que j’ai été accueilli convenablement

à Léra et que j’ai obtenu protection du chef de ce village.

1o Mon passage en plein jour à Nafégué, raconté par les gens de

Niélé, qui avaient, pour se vanter, exagéré mes exploits, fut

considéré comme un fait surprenant qui fit dire à Pégué et à

son entourage que, pour oser tenter quelque chose de si audacieux,

je devais posséder quelque engin qui me permettait de défier la

puissance des plus terribles adversaires.

J’ai raconté ce passage à Nafégué dans toute sa simplicité,

mais les indigènes de ces régions sont tellement sous l’influence

des kéniélala que tout acte est de suite interprété comme une

sorcellerie.

2o A ce grief venait s’ajouter mon passage chez Samory. Pégué me

soupçonnait d’être son ami, et comme il se méfie de lui et de

ses gens, j’ai été considéré comme suspect, non pas qu’on

craigne précisément que je ne m’empare de Pégué, mais on

redoutait qu’à l’aide d’écrits introduits dans les puits ou

semés par les rues je ne jetasse un sort sur la ville. C’est ainsi

que le vieux Ouattara et les gens de Pégué n’ont pas toléré

l’emballage de quelques menus objets dans des fragments de vieux

journaux ; j’ai même été tenu d’enlever à l’eau de belles

étiquettes dorées fixées à la colle sur les pièces d’étoffe

que je destinais à leur chef.

3o Il n’y avait pas longtemps qu’on venait d’apprendre la

mort de Tidiani (roi du Macina). Cette mort coïncidait justement

avec le passage du lieutenant de vaisseau Caron à Bandiagara, et

ces ignorants n’avaient pas manqué d’attribuer la mort de leur

souverain au passage de notre compatriote. Ce souvenir venait encore

de se raviver par la nouvelle de la mort de Yawakha, chef de Fourou,

décédé malheureusement deux ou trois jours après mon départ de

son pays.

4o Peut-être aussi ma maladie a-t-elle été considérée comme

un avertissement du ciel et les marabouts ou les kéniélala

de l’entourage de Pégué se sont-ils emparés de ce fait pour

intimider leur chef et par cela même gagner dans son estime en lui

prouvant qu’ils veulent le préserver d’un grand danger.

Pégué, cependant, d’après ce que l’on m’en a dit, passe

pour un homme très intelligent dans son pays. Il est de la famille

des Ouattara, et âgé de trente-cinq ans environ. _Pégué_ est un

surnom. Étant tout jeune, il montrait déjà beaucoup de finesse et de

subtilité dans ses actions et ses paroles, ce qui le fit surnommer,

par Tiéoualé sa mère et Fan son frère, _Pé_, qui veut dire

« lièvre » en siène-ré ; en siène-ré follona, c’est _Pégué_,

_gué_ étant la terminaison de beaucoup de substantifs follona.

J’ai appris pendant mon séjour ici que l’almamy exigeait la

soumission de Pégué ; il voulait annexer cette partie du Follona. Les

envoyés, en revenant à Niélé, apportaient à Pégué l’ordre

de mettre ses troupes en marche, de s’emparer et de détruire le

Pomporo et le Samokhodougou. Pégué, qui se contentait parfaitement

de ses relations de bon voisinage avec Samory et qui ne rêvait pas

du tout une annexion, a vivement protesté et a renvoyé le fils du

chef de Fourou et ses gens en leur ordonnant de dire à Samory que

« s’il désirait vivre en bon voisin avec leur roi, il entendait

également conserver toute sa liberté d’action ».

Ce pays traverse un mauvais moment, car, quelle que soit l’issue

de la guerre, il sera ravagé. Si Samory s’empare de Sikasso, il

viendra dévaster le Pomporo et poussera certainement jusque dans le

Follona ; dans le cas contraire, ce sera Tiéba qui s’emparera de

Niélé. Pégué n’a actuellement qu’une chance d’échapper à la

ruine, c’est d’être le fidèle allié de Tiéba ; malheureusement

l’opinion publique de son pays est contraire à cela, Tiéba ayant

fait si souvent des incursions dans cette région que tout le monde

lui est hostile.

Le souvenir de la prise du vieux Niélé, de la destruction de Kawara,

et surtout la dernière défaite de Pégué et sa fuite dans le

Tagouano, sont trop récents chez les pauvres Siène-ré pour que

Pégué puisse tenter dès à présent un rapprochement auprès

de Tiéba.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 19 / 41 段