des environs le placèrent bientôt à la tête de plus nombreux
contingents, avec lesquels il razzia successivement le Menguéra,
le Follona et tout le Kénédougou.
Il mourut en 1877, laissant cinq fils et une fille, nommée
Mômo. Tiéba était le plus jeune de ses frères, mais il était
aussi le plus remuant : il trouva bientôt l’occasion de se faire
acclamer comme successeur de son père, à la suite d’une campagne
dans le Mienka, où il battit l’ennemi une première fois entre
Ouattara et Djitamana, et une seconde fois près de Tiéré.
En 1882, Tiéba, de concert avec Niamana, père de Niakhalemba,
chef actuel de Mbeng-é, ravagea une partie du Follona, battit Fan,
père de Pégué, et fit détruire sa capitale Niélé (ou Nouélé).
En 1883, Tiéba fit la conquête de la partie du Ganadougou située
à l’est de Bagoé et tua Dansénou, chef de ce pays, résidant
alors à Kounian (rive droite du Bagoé).
De retour du Ganadougou, Tiéba s’empara du Pomporo et poussa
ses conquêtes jusque dans le Niéné et le Kantli, en s’emparant
de Papara.
Enfin, en 1884, 1885 et 1886, les incursions que firent ses troupes
sur la rive gauche du Bagoé donnèrent naissance à la guerre de
Samory, dont l’épilogue est le siège de Sikasso.
Tiéba est un homme de trente-cinq ans ; il a la réputation
d’être très intelligent. Un homme du Dafina qui le connaît
particulièrement m’a donné sur lui les détails suivants : Il est
vêtu généralement de blanc. Dans les audiences qu’il donne et
dans les palabres, il est toujours accompagné de sa première femme,
qui s’assied à côté de lui. Tiéba inspire une grande terreur
à tous ceux qui l’approchent, et ses décisions sont, paraît-il,
irrévocables. Il est d’une générosité proverbiale et il n’y
a pas de jour où il ne fasse une largesse.
Dans les réunions, quand Tiéba fait mine de cracher, tout le monde
se précipite vers lui en étendant son doroké pour y recevoir le
crachat royal. Quand le palabre est terminé, Tiéba rentre chez lui,
change de vêtement et donne le costume qu’il vient de quitter au
courtisan dont il a souillé le boubou. Il y a des jours où le roi
crache beaucoup : c’est alors tout bénéfice pour l’auditoire ;
mon informateur m’a affirmé que dans une seule matinée il avait
vu le fait se renouveler sept fois.
Les limites du pays de Tiéba sont :
Au nord, le Diomadougou et le Bendougou, qui ont accepté le
protectorat de Tiéba ;
A l’est, les États de Kong ;
Au sud, le Follona ;
A l’ouest, les États de Samory.
Les États de Tiéba se divisent en pays soumis et administrés
directement par Tiéba et en pays de protectorats.
Les provinces soumises directement sont :
_Au nord_, le Mienka, appelé aussi Menguéra, dont les centres
principaux sont Djitamana, Tiéré, Ouattara, Douaso ou Ndougasoni
et Kouoro, sur le Kouoro-ba.
_Au centre_, le Kénédougou ou Kompolondougou, dont la capitale est
Sikasso ou Sikokâna, résidence habituelle de Tiéba. Daoulabougou,
ancienne résidence du père de Tiéba, habitée actuellement par
Mômo, sœur de Tiéba, qui gouverne cette province et qui jouit
d’une très grande considération, quoiqu’elle ait fait une
mésalliance en épousant un de ses esclaves, nommé Bilali ; les
autres villages importants sont Natinian, Kourala, Kofana, Fô, Ngana,
Sindou et Soubakhalé.
_Au sud_, le Samokhodougou, dont nous avons déjà parlé, et le
Pomporo, province annexée depuis peu d’années, dont les centres
principaux sont : Katon, Dioumanténé et Loufiné.
A l’est de ces provinces se trouvent les territoires des Tourouga,
des Tousia, des Mboin(g) et des Kéréboro ou Karaboro.
Le Mienka, le Kénédougou et le Pomporo sont peuplés exclusivement
de Siène-ré ou de Sénoufo, et l’on n’y trouve que quelques
colonies de Mandé-dioula. Caillié, en traversant le Kénédougou,
n’a pas signalé les Siène-ré ; il a commis le même oubli pour les
Bobo, dont il a traversé le territoire pour se rendre de Néneinsou
à Djenné. Cet oubli peut s’expliquer. Dans toute cette région,
le Mandé-dioula désigne tous les peuples non musulmans par le titre
de Bambara, qui prend ainsi la valeur de _kafir_ (infidèle) : c’est
pourquoi Caillié a désigné tous ces peuples sous le nom de Bambara.
Les provinces qui ont reconnu la suzeraineté de Tiéba sont les
suivantes :
1o Au nord, le Diomadougou et le Bendougou ;
2o Au sud, le Kantli, le Moro et le Niéné (provinces de Tengréla) ;
3o Les confédérations Follona de Ngokho et de Mbeng-é.
1o Le Diomadougou était, il y a une dizaine d’années, gouverné par
un chef bambara : nommé Faffa, et son pays se nommait Faffadougou ;
actuellement, son frère Dioma lui ayant succédé, le pays s’est
appelé Diomadougou. Mais on le désigne encore quelquefois par son
ancien nom et très souvent sous le nom de Dolondougou.
La résidence de Dioma est Kinian, gros village situé entre le
Bagoé et le Kouoro-ba. Pendant le siège de Sikasso, Dioma a
été un précieux auxiliaire pour Tiéba, en coupant à peu près
régulièrement la ligne de ravitaillement de Samory et en lui enlevant
ses convois.
Nous avons raconté comment les guerriers bambara de Dioma venaient
faire des incursions jusqu’à Saniéna (aux environs de Komina).
Le Bendougou semble être bien peuplé ; on y rencontre de très grands
centres, connus de presque tous les marchands de la boucle du Niger ;
tels sont Kônina, Ména, Ntia, Karagouana et surtout Bla, qui semble
être le centre commercial le plus important de la région. Il s’y
fait surtout un grand commerce de sel.
Par sa position, cette ville peut recevoir le sel de Tichit _viâ_
Ségou, et celui de Taodéni _viâ_ Mopti et Djenné. Les marchands
ne manquent jamais de parler de Bla comme d’un centre offrant pour
eux de réelles ressources.
Au nord-est de Bla et vers les chemins qui mènent aux points de
passage du Bagoé vers Djenné, se trouve un autre centre, ayant, lui,
une importance militaire. C’est Sofalaso, sorte de place avancée
créée par Ahmadou et dans laquelle son fils Madané a conservé
une garnison. San est également un centre très fréquenté.
Les autres agglomérations importantes du Bendougou sont Yankhaso,
Diakourouna, Mpésoba, Kourouma et Diaramana. Chacun de ces villages
serait formé d’un groupement de 80 à 100 petits villages de 150
à 200 habitants chacun, ce qui porterait le chiffre de la population
d’un de ces centres à 15 ou 20000 âmes, chiffre qui me paraît
évidemment exagéré. En faisant part de l’exagération dans
laquelle tombent les noirs quand ils citent des chiffres, on peut
ramener la population du plus grand centre du Mienka à 5 ou 6000
habitants ; c’est déjà très raisonnable pour des régions
soumises à tant de vicissitudes. Ces gros villages sont en quelque
sorte des confédérations, des agglomérations dans le genre de
celles que l’on trouve chez les Egba, comme Abéokouta, mais moins
populeuses. Chacune d’elles comprend un ou plusieurs chefs, dont
la décision, sans qu’elle soit souveraine, est cependant d’un
grand poids dans les résolutions de l’assemblée des anciens.
Mpésoba comprend 50 villages. Les chefs les plus influents se nomment
Bala et Naniankoro. Kourouma a 60 villages, Diakourouna 50, Diaramana
150 et Yankhaso 100. Nsangué et Fâkoro sont les chefs qui jouissent
de la plus grande influence à Yankhaso.
2o Le Kantli, le Moro et le Niéné constituent ce que nous pouvons
appeler le pays de Tengréla. Nous avons vu au chapitre III (Samory)
comment ces provinces avaient, à un moment donné, fait un semblant de
soumission à Amara Diali, griot et lieutenant de Samory, et comment
le pays avait secoué rapidement ce joug en chassant les sofa de
Samory. Elles ont reconnu ensuite le protectorat de Tiéba. Pendant
la guerre contre Samory, Tengréla a entretenu un fort contingent
à Sikasso et n’a cessé de fournir un ravitaillement en vivres
aux assiégés.
Le Kantli a comme centre principal Tengréla.
Les deux villages les plus importants du Moro sont Papara et Kanakono,
tous les deux situés sur la rive gauche du Bagoé. Ce sont des points
de passage connus, où il se tient aussi des marchés.
Le Niéné est la province qui sépare le Kantli et le Moro du
Ouorodougou. Ces centres principaux sont Kotou et Bong.
J’aurais bien voulu visiter cette région : elle doit être féconde
en légendes, si précieuses aux voyageurs pour la reconstitution de
l’histoire des Mandé. C’est dans ce triangle Ngokho-Mbeng-é-Bong
que se sont conservées à peu près sans altération les coutumes
bizarres révélées par les historiens arabes qui ont décrit le
pays des noirs.
Nous y trouvons l’usage du tam-tam dit _daba_ dont nous parle
El-Békri. Ce tam-tam est un long morceau de bois creusé recouvert
d’une peau. Sa forme est spéciale ; il est porté horizontalement,
suspendu au cou, et l’on en joue en le frappant de la main et jamais
avec une baguette.
Chaque fois que l’on fait usage du daba, tout le monde doit se
prosterner devant lui.
A Bong, à Kotou et dans quelques autres villages au sud de Tengréla
sur la route du Ouorodougou, chaque village possède un daba, mais
chez les Siène-ré on le nomme _dioulloua tallan_. Ce tam-tam est
soigneusement conservé dans une case spéciale dans laquelle ne
pénètrent que les anciens du village ; il n’est retiré et mis en
service que pour des cérémonies importantes, pour la mort d’un
chef ou d’un personnage influent. Les indigènes disent qu’à
l’aide de ce tam-tam les anciens peuvent donner des ordres qui ne
sont compris que des initiés. D’après mes informateurs ce langage
ne se réduirait pas à une série de batteries conventionnelles,
mais on pourrait exprimer tout ce que l’on veut à l’aide de
cet instrument.
Ceci me paraît plus que douteux, car dans ce cas il faudrait se
servir d’un alphabet. Si ces gens-là connaissaient l’arabe, ce
serait très facile, puisque chaque lettre a une valeur numérique,
mais cette population est tout à fait illettrée, et je crois que ce
n’est qu’à l’aide de batteries de convention qu’on peut donner
des ordres. Cet instrument, tout en faisant simplement l’office
d’un tam-tam ordinaire, a conservé quelque chose de mystique qui
fait dire aux indigènes : « Le daba est un instrument qui parle ».
3o Le Follona est un vaste pays compris entre le territoire des
Mboin(g), le Tagouano, le Kouroudougou, le Ouorodougou et le pays de
Tengréla ; son organisation politique était à peu près semblable
à celle du Bélédougou.
Les petites confédérations étaient très nombreuses ; les plus
importantes seulement ont subsisté jusqu’aujourd’hui, ce sont
celles de Niélé, de Ngokho et de Mbeng-é.
C’était un pays très prospère, à en juger par les nombreuses
ruines que l’on y rencontre, et sa décadence n’a commencé
qu’il y a une vingtaine d’années, à l’époque où Daoula,
père de Tiéba, a commencé à fonder son empire.
Alternativement alliées ou ennemies de ce dernier chef, ces
confédérations ont fini par se ruiner mutuellement, en guerroyant
entre elles.
En 1883 Niamana, chef de Mbeng-é, s’allia à Tiéba pour marcher
contre Fan, père de Pégué ; ce sont eux qui ont détruit le
premier Niélé.
A Niamana succéda Niakhalemba, sur lequel Pégué se vengea en
mettant à sac Mbeng-é, sa capitale.
A Niakhalemba succéda Zibbo, qui est encore actuellement chef
de Mbeng-é. Pour éviter le retour de pareils revers, il s’est
étroitement lié à la fortune de Tiéba, dont il reconnaît le
protectorat et auquel il fournit des contingents et paye tribut.
Ngokho, qui était resté un peu en dehors de ces luttes, fut
pris et détruit par Tiéba en 1884, et forcé de reconnaître le
protectorat. Tiéba laisse gouverner Ngana, chef de Ngokho, comme il
l’entend, mais, ainsi que Zibbo, chef de Mbeng-é, il fournit des
contingents et paye tribut.
Ngokho ou Ngogo, d’après mon informateur, serait la plus vieille
ville que l’on connaisse par ici. Jadis elle était capitale et
composée de deux villes ; celle où habitait le roi s’appelait
Nsogona, Nansogona ou Nséguéna. Autour de cette ville il y avait
de nombreux bosquets sacrés.
Le roi avait beaucoup de grands chiens qui portaient des colliers à
sonnettes en or. Des captifs désignés spécialement ne s’occupaient
que d’eux. Maintenant tout cela n’existe plus : les hommes de
Nsogona sont venus il y a longtemps dans Ngokho et l’emplacement
même de Nsogona a presque disparu. Les chiens aussi sont morts
depuis longtemps et il n’y a plus rien de particulier à Ngokho,
si ce n’est que dans certaines fêtes les vieux vont chercher un
grand tam-tam long, devant lequel les femmes se voilent la figure avec
leur pagne et se prosternent comme pour faire le salam. Ce tam-tam
est appelé, à Ngokho, _daba_.
Ce mot daba ne m’était pas inconnu : en cherchant dans mes notes
extraites des auteurs arabes je l’ai retrouvé dans celles qui
concernent Ghana.
Cette description de Ghana (extraite d’El-Békri) ressemble en
beaucoup de points à ce que mes informateurs m’ont raconté
de Ngokho.
Je trouve par exemple que Ghana était composée de deux villes. Celle
qui est habitée par le roi est à six milles de l’autre et porte
le nom d’El-Ghaba, الغاب (le bocage, la forêt). N’est-il
pas curieux de voir que Nsogona veut dire en siène-ré « dans
la brousse » ?
2e coïncidence : « La ville du roi est entourée de huttes,
de _massifs d’arbres et de bocages_ qui servent de demeure aux
magiciens de la nation », etc.
3e coïncidence : « La porte du pavillon est gardée par des _chiens
d’une race excellente_ qui ne quittent presque jamais le lieu où
est le roi ; _ils portent des colliers d’or et d’argent_, garnis
de grelots de même métal. »
4e coïncidence : « L’ouverture de la séance royale est annoncée
par le bruit d’une espèce de tambour qu’ils nomment _déba_. Les
coreligionnaires du roi _se prosternent devant lui_. »
Mes informateurs tiennent ces traditions de leurs ancêtres qui
habitent Ngokho depuis fort longtemps. Toutes ces coïncidences me
font croire que l’auteur arabe précité a dû confondre Ghana
(Birou ou Oualata) dans le Baghéna ou Bakhounou avec Ngokho. C’est
peut-être une simple erreur de copiste.
En tout cas, on peut affirmer que tout ce qu’El-Békri raconte de
Ghana se rapporte à Ngokho.
L’orthographe des noms est si mal écrite que très souvent les
traducteurs ont confondu en une seule et même localité trois lieux
différents : c’est ce qui s’est produit pour Kaukau, Kouka,
Koukoua, que Cooley, dans sa _Nigritie des Arabes_, a identifiées.
Ce qui est certain, c’est que Gago ou Ngokho était déjà connu
du temps de Léon l’Africain.
Voici ce qu’il en dit, livre VII, page 156, traduction de Jean
Temporel : « Gago et le royaume d’icelle.
« Gago est une cité semblable à Kabra, sans muraille et distante
de 400 milles dans le midi de Tombouctou. Maisons laides, quelques
édifices assez beaux et commodes dans lesquels logent le roi et
sa cour.
« Les habitants sont de riches marchands.
« Les autres cités ne peuvent ni ne doivent égaler celle-ci quant
à la civilité. Beaucoup de vivres, mais ni vin, ni fruits ; terroirs
fertiles en melons, citrouilles, concombres et riz.
« Plusieurs puits et une grande place. Sur le marché on vend des
esclaves.
« Le roi tient en un palais écarté une infinité de concubines,
esclaves et eunuques ; il a aussi une garde d’infanterie et de
cavalerie entre la porte secrète et publique de son palais.
« Le sel se vend _plus chèrement_ que toute autre marchandise.
« Le royaume renferme beaucoup de villages et de hameaux. Les gens
sont vêtus de peaux de brebis et ont les parties honteuses couvertes
de linge.
« Ce sont des gens fort ignorants, tellement qu’on pourrait
cheminer par l’espace de cent milles sans trouver aucun qui sait
lire ni écrire, au moyen de quoi le roi leur use un tel traitement
que leur lourdise et grosse ignorance le mérite, leur laissant si
peu, qu’à grande difficulté peuvent-ils gagner leur vie pour les
grands tributs qu’il impose. »
D’après le dire de Léon, nous pouvons inférer que le Gago dont
il parle est bien le même que le nôtre. Ce qui tendrait à le
démontrer, c’est que la distance de 400 milles dans le midi de
Tombouctou concorde assez exactement avec la distance qui sépare ces
deux villes. Tombouctou est par 16° 50′ de latitude nord, et Ngokho
par 10° 19′ ; la distance à vol d’oiseau entre Tombouctou et
Ngokho est d’environ 750 kilomètres, et Léon l’estime à 400
milles italiens (dont, dit-il, 2 et demi font une lieue commune en
France). La distance concorderait donc à 100 kilomètres près.
Un autre point très important, c’est que Léon dit que le sel se
vend à Gago plus chèrement que toute autre marchandise. C’est
tout ce qu’il y a de plus vrai : Gago est, par son emplacement,
situé dans la région où le sel atteint le prix le plus élevé du
Soudan. Notre Ngokho est bien le Gago de Léon.
C’est dans les États de Tiéba et la région que nous venons de
décrire que se trouve le nœud orographique le plus important de la
boucle du Niger. Nous le nommerons : massif Natinian-Sikasso.
Il est constitué par une série de plateaux et de mamelons ayant
un relief maximum de 400 mètres sur le terrain environnant. La plus
forte cote est celle du pic de Faramisiri, qui atteint 780 mètres,
tandis que la plaine n’est qu’à 340 mètres au-dessus du niveau
de la mer. Les sommets des mamelons sont ou arrondis ou en forme de
bonnet de police. Leur structure géologique est formée de grès
gris et d’argile sablonneuse fortement mélangée de granules de
fer. L’action des pluies a désagrégé les flancs de quelques-unes
de ces hauteurs et produit des éboulis de grès qui enserrent leur
base. Les flancs et le sommet sont couverts de végétation ; seul
le pic de Faramisiri est complètement dénudé. Vers le sommet,
de loin, il a l’aspect d’une antique forteresse.
De son versant nord sortent les eaux qui vont former la rivière
de Kouoro ou Koba-Diéla, dernier affluent important du Niger :
le même que Caillié a traversé entre Kouoro et Dougasoni dans sa
marche sur Djenné en 1827.
A l’est, les eaux du massif Natinian-Sikasso forment la branche
occidentale de la Volta ; enfin, du versant sud sortent les deux
rivières qui forment le Comoé ou rivière de Grand-Bassam.
Une région aussi bien arrosée ne peut être que fertile et bien
peuplée ; malheureusement les guerres qui s’y sont livrées et qui
s’y livrent encore actuellement ont fait disparaître une partie
de la population. Certaines régions, comme celle de Dioumanténé à
Niélé, étaient couvertes de villages, les cultures se touchaient, la
densité de la population devait excéder 40 habitants par kilomètre
carré. Aujourd’hui, dans les États de Tiéba, la moyenne est
d’environ 12 à 15 habitants par kilomètre carré.
Les principales communications à travers le pays ont lieu du nord
au sud, elles relient le Ségou et le Djenné au Ouorodougou, routes
de sel et de kola comme chez Samory.
Elles sont au nombre de quatre :
1o Itinéraire suivi par Caillié, qui va de Timé par Tengréla,
Fala, Tiola, le Menguéra et le pays des Bobo-Oulé, sur Djenné ;
2o La route du Ouorodougou par Tengréla, Fourou, Natinian ou Sikasso
sur le Menguéra, où elle rejoint la route précédente ;
3o La route du Follona par Mbeng-é, Ngokho, Dioumanténé, Sikasso sur
Djitamana, le Bendougou et Ségou, ou Djitamana, Néneinso et Djenné ;
4o Et enfin la route de Léra, Sindou ou Soubakhalé à Sikasso.
De l’est à l’ouest, cette région n’est traversée que par une
seule route importante, celle de Ténetou à Bobodioulasou par Kourala,
Natinian, Sikasso, Ngana et Sambagoin, et une route secondaire,
celle de Tiong-i, Fourou, Dioumanténé, Niélé et Léra.
D’autres chemins moins importants sillonnent cet admirable
pays. Après toutes les vicissitudes qu’il a traversées, c’est
un de ceux qui m’ont paru des plus prospères et des plus dignes
de notre attention.
Sikasso, par sa position au centre du massif orographique de cette
région et à la naissance de toutes les vallées qui vont rayonner par
les quatre points cardinaux, nous semble tout indiqué pour devenir
le siège d’un commandement important et l’emplacement désigné
pour recevoir un fort, dès que l’on voudra résolument poursuivre
l’œuvre de pénétration.
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★ ★
Nous quittons la petite rivière (le Bandamma) vers deux heures
et demie ; partout, aussi loin que la vue peut s’étendre, on ne
distingue que des ruines dont la présence se trahit par des groupes
de gigantesques baobabs. Les ruines sont trop nombreuses pour être
toutes relevées. Quoique chacune d’elles ne puisse contenir
qu’une ou deux familles, la densité de la population devait
être très grande. Depuis Dioumanténé ce ne sont que rizières et
cultures de mil abandonnées ; partout les petites levées de terre qui
endiguaient les rizières et les sillons des champs de mil subsistent
encore. Dans la soirée on aperçoit, dans le sud-est, le sommet bleu
d’une petite montagne que les indigènes m’ont nommée Oumalokho
konkili (montagne de Oumalokho). Vers quatre heures nous traversons
un marécage d’une cinquantaine de mètres de largeur où il y a
encore 1 m. 20 d’eau et de vase, enfin deux heures après, à la
nuit tombante, nous campons dans un endroit découvert, non loin
d’un petit bas-fond où il y a un peu d’eau. Le baromètre me
donne au campement 455 mètres d’altitude.
Maintenant que nos hommes y sont bien habitués, l’établissement
du campement se fait sans que j’aie besoin de m’en mêler. En un
clin d’œil les bagages sont rangés en fer à cheval sur de grosses
pierres, pour les préserver des termites. Les animaux, entravés,
sont menés brouter aux abords du camp. Des hommes vont chercher du
bois pour les feux de nuit, tandis que d’autres et les femmes se
mettent en devoir d’allumer des feux de cuisine et de préparer le
riz ou les ignames.
Mon domestique établit ma natte sur une brassée de feuilles et de
rameaux. Un pagne en coton me sert de drap, une couverture en laine
sert à me couvrir au petit jour, quand il fait froid. La peau de
bouc constitue l’oreiller. La moustiquaire est l’objet le plus
utile dans ce pays ; elle préserve non seulement des moustiques,
mais, bordée en dessous de la natte, elle empêche les fourmis,
araignées, scorpions et autres animaux de vous atteindre. Elle
préserve en même temps de la rosée.
Mes hommes ont pris la bonne habitude de débarrasser le camp et ses
abords des herbes et de balayer soigneusement l’emplacement sur
lequel nous couchons, afin d’éviter les serpents. Une autre bonne
précaution consiste à ne pas apporter dans le camp des bois morts
sans les avoir au préalable secoués et jetés par terre pour en faire
sortir les animaux nuisibles qui auraient pu se loger dans les creux.
A neuf heures du soir tout le monde dort généralement, sauf les
deux hommes qui veillent ensemble à notre sécurité. Comme j’ai
le sommeil excessivement léger et que le moindre bruit me réveille
une fois les deux premières heures de sommeil passées, je suis tout
à fait à mon aise et presque reposé : il ne m’en coûte pas de
faire trois ou quatre rondes pendant la nuit.
Pour moi, je préfère le campement au logement chez l’habitant. On
tient son monde mieux dans la main en cas d’attaque, on peut
facilement éviter les surprises. Enfin je trouve qu’il est
beaucoup plus sain de camper en plein air à côté d’un bon feu,
que de dormir dans des cases dont la propreté laisse à désirer,
qui sont infestées de vermine, et où en cas d’incendie toutes
nos ressources seraient brûlées.
La fièvre paludéenne vous atteint surtout dans les villages. J’ai
déjà eu occasion de dire que la terre qui sert à faire les cases
en pisé renferme des quantités de matières végétales et des
détritus de toutes sortes qui, en pourrissant et en fermentant,
dégagent de mauvais germes.
C’est donc toujours avec bonheur que je campe au dehors. Il n’en
est pas de même de mes hommes, qui, pour des motifs d’un ordre plus
intime, préfèrent loger chez l’habitant. Dans maintes circonstances
il a fallu user de toute l’autorité dont je jouissais, grâce à
ma connaissance de la langue mandé, pour leur faire accepter cette
situation pénible à leurs yeux, mais pleine d’avantages pour
la réussite d’une entreprise aussi compliquée que celle que je
tenais à mener à bonne fin.