Malheureusement les choses n’allèrent pas si rondement qu’on

pourrait le supposer. Toumané, le chef des sofas, ne m’avait

fait venir ici que dans l’espoir de s’approprier de mes armes,

des étoffes et autres articles, espérant me les échanger contre

des captifs. Il n’était pas un jour où ce triste personnage ne

vint me proposer de lui acheter un ou deux captifs. Je le renvoyais

sans le froisser, lui conseillant de convertir sa marchandise humaine

en cauries en promettant de lui vendre tout ce qu’il désirerait

contre cette monnaie.

Comme Toumané n’arrivait pas à se défaire avantageusement de ses

captifs, sous un prétexte quelconque il retardait tous les jours le

départ des gens de Pégué, afin de retarder le mien aussi.

Sur les instances des gens de Pégué, qui, comme moi, étaient

désireux de quitter Fourou, je dus céder à Toumané, pour un prix

dérisoire (quelques milliers de cauries), les marchandises qu’il

convoitait. Il m’imposa en outre un compagnon de route qui devait

me servir de guide et me faciliter mon passage à travers le pays

Pomporo. Il me fallut donner aux femmes du guide des cauries et des

marchandises pour se nourrir pendant l’absence de leur mari. Comme

on le voit, ma sortie des États de Samory fut loin d’être gratuite.

Le départ, qui avait été fixé au 8, fut de jour en jour retardé

jusqu’au 12. Le 11 au soir, je me rendis chez Toumané pour lui dire

que je ne retarderais plus mon départ et que j’étais décidé à

partir le lendemain avec ou sans son assentiment ; le vieux Ouattara

en fit autant de son côté, et Toumané nous affirma que nous nous

mettrions en route le lendemain.

CHAPITRE V

Départ de Fourou. — Les frontières de Samory. — Enterrement

siène-ré. — Dioumanténé. — En route pour Niélé. — Un

incident de route. — Tiéba et son histoire. — Ses États. —

Ngokho. — Un peu d’histoire ancienne. — Itinéraires. — Les

ruines du vieux Niélé. — Le baobab. — Je tombe malade. —

Séjour aux _togoda_. — Vêtements et mœurs des Siène-ré. —

Cadeaux à Pégué. — Pégué et les sorciers. — Histoire du

Follona de Pégué. — Niélé et son marché. — Départ pour le

pays de Kong. — Oumalokho. — Un musulman qui m’attendait. —

Arrivée à Léra. — Les Mbouin(g). — Arrivée chez Iamory. —

Lokhognilé. — Les Karaboro. — Les Dokhosié. — Le Comoé. —

Arrivée chez Dakhaba. — En vue de Kong.

12 _janvier_ 1888. — Nous quittons Fourou un peu avant sept heures ;

comme à Tiong-i, une partie du village vient me faire ses adieux. Je

pris la route de Niélé sans m’inquiéter du guide, qui n’était

pas là. Toumané me disait d’attendre quelques heures : le guide

allait venir, j’allais certainement m’égarer, selon lui.

Décidé à marcher, je n’hésitai pas à poursuivre ma

route, accompagné du vieux Ouattara, qui ne manquait pas à

sa parole. J’atteignis bientôt un tout petit village nommé

Kadiolini. Quelques habitants étaient assis sous un abri à

l’entrée du village et causaient entre eux. J’arrêtai là mon

convoi pour le laisser reposer quelques instants et bientôt le chef

du village vint m’apporter deux grandes calebasses de lait caillé

et un peu de mil.

★

★ ★

Kadiolini est un des rares villages que Toumané épargne dans ses

excursions ; car, tous les deux ou trois jours, ce misérable part

de nuit avec quelques sofa, s’embusque à quelque distance d’un

village des environs, et lorsque, vers sept heures du matin, femmes

et enfants sortent du village pour aller chercher du bois mort ou

rapporter des charges d’ignames, il tire quelques coups de fusil

pour les épouvanter et les enlève. Jamais ces bandits ne reviennent

à Fourou sans ramener quatre ou cinq de ces malheureux, — mères

sans enfants ou enfants sans mère.

Sur toutes les frontières de Samory, c’est ce qui se passe :

ou bien les villages sont annexés, ou bien ils sont traités en

pays ennemis ; il n’y a pas de juste milieu chez ces gens-là. La

neutralité n’existe pas.

Dans les deux cas, du reste, le sort des villages frontières est

le même. S’ils se font annexer par Samory, les habitants sont :

ou vendus par lui, ou razziés par leur ancien chef. Cet état de

choses si déplorable fait qu’en sortant d’un pays on traverse

toujours une zone, variant entre quarante et cinquante kilomètres,

dans laquelle les habitants ne savent trop de qui ils sont les sujets ;

cette zone est toujours soumise au pillage, soit par des bandits des

environs, soit par les habitants des villages frontières. On peut

comparer cette zone frontière aux _marches_ de l’ancienne Europe.

J’ai souvent essayé de détourner Toumané de ces chasses à

l’homme, lui conseillant, s’il tenait à se battre, de se

rendre utile en surveillant la route de Tiong-i à Fourou, qui est

sans cesse pillée par des gens de Nangalasou ou de Papara, sujets

de Tiéba. Il n’était pas une semaine qu’on n’enlevât une

dizaine de personnes se rendant ou revenant du marché de Fourou ;

mais à cela il me répondait sans hésiter : « Les gens qui pillent

sur cette route sont peut-être en force et ont des fusils : je ne

tiens pas à recevoir des balles par là ; ici, tu vois, je n’ai

rien à craindre et je gagne toujours quelques captifs. »

On ne peut être plus lâche et plus cynique à la fois.

Les lendemains de marché, j’ai souvent assisté aux préparatifs

de départ des gens de Samory qui s’en retournaient avec quelques

provisions.

Religieusement accroupis auprès de leurs charges, ils prenaient

un kola blanc au-dessus duquel ils passaient la main en faisant un

simulacre de bénédiction et en récitant une prière, puis le kola

était partagé entre les assistants et mangé.

Pleins de confiance après cette cérémonie, ils se mettaient

en route à des heures et des jours fastes ou qu’ils croyaient

tels. Hélas ! le lendemain j’étais à peu près sûr d’apprendre

que ces malheureux avaient été faits prisonniers par les gens

de Nangalasou !

Mais revenons à mon départ. Pendant les premières heures de marche

j’étais inquiet, craignant de me voir rappeler en arrière pour une

raison ou une autre. Enfin, à Kadiolini je commençai à respirer ! On

ne s’imagine pas ce qu’il y a de bonheur à se sentir libre après

une captivité de sept mois comme celle que je venais de subir.

Tout en cheminant, je me rappelais les questions de quelques amis

qui, au moment de mon départ de Paris, me demandaient pourquoi je

me mettais en route pendant l’hivernage et n’attendais pas la

saison sèche. Hélas ! mes craintes n’ont pas été vaines :

je savais bien que je perdrais du temps. Si Samory ne m’a pas

fait user mes ressources et ma santé, ce n’est pas de sa faute,

il sait bien qu’à la longue les forces physiques des Européens

les mieux doués s’épuisent, surtout dans un pays comme le sien,

où l’on subit tant de privations.

[Illustration : Toumané enlevant des captifs.]

Dans les explorations, les kilomètres parcourus ne sont rien à

côté du temps que l’on perd par la malveillance ou la mauvaise

volonté des chefs.

★

★ ★

De Kadiolini, trois chemins conduisent à Dioumanténé : nous prîmes

celui du centre, qui passe à Sasiébougou (groupe de cinq villages

environ, 1000 habitants au total) et Safiguébougou (petit village). A

quatre heures du soir nous arrivions à Katon, où il fut décidé

qu’on passerait la nuit.

En approchant du village on entend des coups de fusil qui partent

de tous côtés ; je crains une alerte, mais bientôt je me rassure,

mes hommes ne se sentent pas de joie : c’est un enterrement.

Il paraît que rien de meilleur n’aurait pu nous arriver. « C’est

très bon signe, me dit Diawé d’un air demi-sérieux : tous les

noirs disent que _c’est trop bon_ quand en partant on campe dans

un village où il y a un mort. »

Les enterrements chez les Siène-ré donnent lieu à de véritables

orgies. A Fourou, où il mourait du monde tous les jours, j’ai pu

suivre toutes les phases de ces fêtes, et, puisque j’en trouve

l’occasion ici, je vais décrire de mon mieux l’enterrement

d’un Siène-ré.

Dès qu’une personne meurt, les parents revêtent leurs plus beaux

habits, et les hommes vont par le village annoncer la nouvelle à leurs

amis ; ceux-ci se réunissent en armes près de la demeure du défunt

et tirent des coups de fusil tant qu’il y a de la poudre. De vieilles

femmes se rendent à la case mortuaire, lavent le cadavre à l’eau

chaude et au savon, et le couchent sur une natte propre au milieu de

la plus grande case. Pendant ce temps tous les joueurs de balafon,

de flûte, de tam-tam et d’instruments à cordes se réunissent et

commencent un concert qui dure nuit et jour sans interruption pendant

deux, trois, quatre et même cinq jours. De gigantesques marmites

de _tô_ (plat national) et de _dolo_ sont préparées. Les amis

et parents commencent leur repas quelques heures après et mangent

accroupis autour du cadavre, auquel on a soin d’offrir de tout

avant de rien entamer.

On danse dans la cour, et si cet emplacement est trop exigu, c’est

sur une place du village. Les visiteurs affluent de tous les villages

environnants. La table est ouverte en permanence et le dolo coule

à flots. Le chef de famille distribue en outre des denrées non

préparées et des cauries à tous les visiteurs. Cette fête se

prolonge d’autant plus, que le défunt était plus estimé par

ses concitoyens.

C’est vers onze heures ou minuit qu’il faut aller voir une de

ces saturnales. Les jeunes gens d’un côté exécutent des pas,

des sauts, des pirouettes avec armes, la tête ornée de plumes de

vautour et de poulet. Les jeunes filles sautent en l’air à pieds

joints, aussi haut que possible, en se frappant les fesses d’un

coup de talon. Tout ce monde ne se repose que pour boire ou pour

faire place à quelque personne âgée : pendant qu’elle danse, et

en signe de respect, les habitants viennent successivement soulever

son bras droit en l’air. Toute cette scène est éclairée par un

ou deux feux de bois près desquels se tiennent généralement les

musiciens, le torse ruisselant de sueur et rythmant avec acharnement

sur leur tam-tam ou balafon un air, toujours le même.

Enfin, la veille de l’enterrement, le chef de famille va annoncer

partout l’heure de la cérémonie. Quelques heures auparavant, les

coups de fusil annoncent l’enterrement, les balafon se rendent à la

porte du village, tout le monde se rassemble vêtu de linge propre,

les guerriers en costume de guerre, le chapeau orné de plumes. Au

moment où le corps passe, ficelé dans une natte et porté sur la

tête par deux hommes vigoureux, tout bruit cesse et tout le monde

se range sur son passage. Le corps est toujours précédé de femmes

qui chantent les vertus du défunt et portent dans la main droite

une queue de vache qu’elles agitent un peu en l’air.

[Illustration : Un enterrement chez les Siène-ré.]

Peu de personnes suivent, les parents et les fossoyeurs seulement.

Dès que le corps est sorti du village, la fête recommence jusqu’au

lendemain matin. Alors a lieu une seconde visite du chef de famille

qui vient dire que tout est terminé.

Les malheureux ou étrangers sont enterrés sans cérémonie.

[Illustration : Le casque de Katon.]

Il en est de même des jeunes filles ou femmes mortes sans avoir eu

d’enfants : leur enterrement a lieu de suite et sans cérémonie. Il

est même difficile de trouver des femmes qui veuillent bien procéder

aux ablutions, car cette mort doit engendrer toutes sortes de maux

sur les personnes qui se mêlent d’une façon quelconque à la

cérémonie.

Parmi les hommes assistant à l’enterrement des gens de Katon,

j’ai vu un jeune homme porter un casque bien original. Il était

en bois noirci au feu et fait d’une seule pièce ; sur le devant

il y avait une sorte de niche dans laquelle se trouvait sculptée en

relief une image représentant un homme, bras et jambes écartés ;

de chaque côté de cette niche partait une grande aile ou corne de 40

centimètres environ sur laquelle étaient peints des carrés blancs

formant damier avec le bois noir, enfin le cimier était surmonté

d’une sculpture représentant un cavalier et sa monture. Le tout

était très grossièrement travaillé et assez symétrique.

Katon est composé de deux villages, séparés par un joli ruisseau,

affluent du Banifing de Loufiné. La population totale, composée de

Dioula et de Siène-ré, s’élève à environ 800 ou 900 habitants.

Je restai campé contre le tata du village, bien que quelques habitants

soient déjà venus me prier de m’installer à l’intérieur ;

je m’excusai en donnant comme prétexte la crainte de les déranger

dans leur fête, puis j’allai, comme la politesse locale l’exige,

rendre visite aux parents du défunt. On m’apporta dans la soirée

un agneau, des ignames et une vingtaine de litres de dolo de maïs.

_Vendredi_ 13 _janvier._ — De Katon à Dioumanténé, où nous

devions nous arrêter, il n’y a que deux heures de marche. On ne

traverse qu’un très petit village, entouré de rizières, qui se

nomme Tiémédougou. Je ne suis pas fier sur mon bœuf porteur :

jusqu’à présent je tombe régulièrement quatre ou cinq fois

de suite au moment de me mettre en route. C’est que la peau de

l’animal est excessivement mobile, et au moindre faux pas les deux

ballots qui me servent de selle tournent et je tombe sous le bœuf,

malgré les efforts que je fais pour me cramponner à sa bosse.

A quelque chose malheur est bon, car ce matin j’ai fait une chute

dans un champ de _ntokho_, ce fruit que j’ai vu vendre sur le

marché de Fourou.

Le _ntokho_ pousse en terre. Ses tiges ont environ 40 à 50

centimètres de hauteur et sont jonciformes. Les feuilles ressemblent

à celles des graminées.

Le fruit est un peu plus gros qu’une arachide ; il est sans coque,

souvent bosselé, et d’une couleur bistre et quelquefois brune. Il

se gonfle dans l’eau en augmentant de volume. Le suc est laiteux. Son

goût est agréable et sucré.

Il est très fréquent en Espagne et en Portugal, j’en ai même vu

depuis ma rentrée en France. C’est le _Cyperus esculentus_. C’est

avec ce produit que l’on fabrique l’orgeat.

★

★ ★

Comme Katon, Dioumanténé se trouve sur le grand chemin

Mbeng-é-Ngokho-Sikasso, ou Tengréla-Ngokho-Sikasso. Dans ce

dernier cas, le passage du Badié (Bagoé) a lieu à Kanakono. Toute

cette région que je viens de traverser se nomme Pomporo ; elle est

limitée au sud par le Badié et au nord par le Samokhodougou. Le

fond de la population est Siène-ré, mais partout il y a de nombreux

Mandé-Dioula fixés dans les villages ; ils semblent même jouir ici

d’une grande influence. Le Pomporo est une conquête récente de

Tiéba ; il y a cinq ans encore, ce petit pays était soumis à un

chef qui résidait à Dioumanténé ; actuellement, par sa position

neutre entre Tiéba et Samory, le Pomporo se tient sur une certaine

réserve : si Samory prend Sikasso, ils se diront ses amis ; dans le

cas contraire, ils resteront sujets de Tiéba quoiqu’ils ne soient

pas absolument ses partisans, ce dernier ayant, lors de la conquête,

ravagé et saccagé tout le Pomporo.

Samory, du reste, leur fait actuellement des avances, un peu par

crainte, car ce pays est encore relativement très peuplé, et aussi

pour se ménager une communication avec Pégué, dont il recherche

l’alliance, comme je l’ai dit plus haut.

Au nord du Pomporo et entre ce pays et le Kénédougou se trouve le

Samokhodougou (ou pays des Samokho).

Ce territoire est arrosé par une assez grosse rivière (d’une

quinzaine de mètres de largeur), qui d’après les indigènes

prendrait ses sources, d’une part vers Tiéni, et d’autre part

vers Loufiné.

A Loufiné elle doit être déjà assez forte, ou bien alors elle

aurait l’étendue d’un marais, car ce village fournit beaucoup

de poissons secs.

Un Haoussa établi à Tiong-i m’avait affirmé que l’on pouvait

communiquer en embarcation de la rivière de Loufiné-Pananzo et par

conséquent du Bagoé (affluent du Niger) avec la rivière de Léra.

Je n’ai jamais pu savoir rien de précis à ce sujet ni obtenir une

confirmation. J’ai donc cru prudent de ne pas figurer sur ma carte

un marais d’où sortiraient les sources communes de deux cours

d’eau aussi importants, dont l’un aurait un cours sensiblement

sud-nord et l’autre nord-sud. Ce serait assez invraisemblable.

Il s’agissait pour moi, à mon arrivée à Katon et à Dioumanténé,

de traverser vivement la zone séparant les États de Samory du

Follona.

De la rapidité de ma marche dépendait tout le succès de mon

entreprise. Il aurait donc été dangereux pour le succès de mon

voyage d’aller me jeter dans la région où les hostilités étaient

ouvertes et de faire une apparition à Loufiné ; c’est la seule

raison qui, à mon grand regret, m’ait empêché de vérifier un

fait qui, s’il existe, ne serait pas d’une médiocre importance

pour l’avenir de ce pays et notre pénétration.

Dans cette enclave ne sont fixés que des Samokho. J’en ai vu

quelques-uns à Fourou ; ils parlent un dialecte particulier dont

je me promets de prendre un vocabulaire à Niélé si j’en ai

l’occasion. Dès maintenant je puis dire que dans les dix premiers

noms de nombre j’en ai trouvé cinq identiques ou offrant de

l’analogie avec les noms sonninké.

Leurs noms de tribu sont Kouloubali et Sokhodokho.

S’ils ne sont pas de même origine que les Sonninké, ils ont au

moins vécu longtemps en leur contact ; cependant ils n’ont plus

depuis longtemps aucun rapport avec ces derniers : il est absolument

impossible à un Sonninké et à un Samakho de se comprendre, on

n’arrive à trouver des racines identiques qu’après une étude

scrupuleuse de leur langue. Je croyais ce peuple plus nombreux qu’il

ne l’est réellement : il comprend à peine une quarantaine de

villages. On m’a affirmé qu’ils étaient apparentés avec les

Sommo, ou Songho, ou Samokho, qui habitent le nord du Dafina (depuis

mon passage dans ce dernier pays j’ai reconnu que j’avais été

induit en erreur : le peuple dont il s’agit fait partie du groupe

mossi-kipirsi-gourounga, tandis que les Samokho du pays de Tiéba se

rattachent au groupe mandé).

Pendant mon séjour à Fourou j’ai vu quelques femmes samokho ;

elles ont les traits assez fins, on y trouve une vague ressemblance

avec les Sonninké des environs de Bakel. Quant aux jeunes gens,

ils sont généralement sveltes et élancés. A Fourou ils exercent,

la spécialité de _coiffeur pour dames_ ; ils excellent aussi dans

l’art de tatouer le ventre et les seins des jeunes filles.

Dioumanténé se compose de trois grands villages, dont la population

totale est supérieure à celle de Fourou : elle doit dépasser trois

mille habitants. Les environs sont couverts de ruines, qui étaient

toutes habitées avant la conquête du Pomporo par Tiéba.

Le vieux Ouattara et le guide, qui nous a rejoints la veille en route,

me dirigent sur le village du centre, où ils ont des amis.

Mon arrivée, annoncée la veille, a mis toute la population sur pied,

et tout le pourtour du tata est couronné de têtes ; des gamins

sont perchés sur les banans du village et quantité de femmes sont

juchées sur les argamaces des cases.

La place du marché, sur laquelle je fais camper mes hommes, est très

grande et ombragée de trois grands bombax et de deux banians. Pendant

que j’installe sommairement le campement, deux musulmans de Djenné

et de Sambatiguila me préparent une bonne case donnant sur la place

et de laquelle je puis surveiller mon campement.

Sur la place du marché même se trouve un petit bassin d’une eau

très claire couverte de nénuphars ; il est alimenté par une source

qui sort de blocs de grès ferrugineux. Des canards, de l’espèce

dite canard de Barbarie, prennent leurs ébats dans ce petit bassin,

et des bandes de pigeons domestiques viennent y boire. Si ce n’était

la grande chaleur et toutes ces faces noires, on se croirait dans

quelque village de France.

Des pintades grises au ventre blanc rappellent de tous côtés ;

comme en France, elles sont un peu vagabondes ; on les voit perchées

sur les toits et sur le mur du tata ; de temps en temps, effrayées

par les vautours, elles viennent s’abattre au milieu des cases,

renversant les calebasses et faisant voler la farine de mil de tous

côtés, au grand désespoir des ménagères noires.

A cause de leur humeur demi-sauvage les Siène-ré font couver les

œufs de pintades par les poules, qui s’éloignent moins du village

et les élèvent avec plus de sollicitude.

Le village est bien pourvu en volailles, il possède quelques moutons

et des chèvres, mais il y a peu de vaches, Tiéba ayant tout enlevé.

Le maïs et les différentes variétés de mil coûtent 5 à 6 centimes

le kilo. Pour 80 cauries on achète cinq à six litres de dolo. Les

chiens sont très rares ici ; ceux que j’ai vus, au lieu d’être

roux à poil ras, sont entièrement noirs. Il y en a aussi d’une

race beaucoup plus grande et plus forte, de couleur roux sale zébré

de noir.

Le tata a 3 m. 50 de hauteur ; il est pourvu intérieurement d’une

banquette en terre pouvant recevoir deux rangs de tireurs. En en

faisant le tour je me suis trouvé dans une jolie bananeraie qui

renferme environ un millier de pieds de bananes ; je me promettais

déjà d’en demander à mon hôte, mais après examen j’ai

constaté qu’aucun régime ne serait mûr avant un mois ; c’est la

première fois que je rencontre ce fruit depuis mon départ de Bammako.

[Illustration : Vue de Diounanténé.]

Les Mandé-dioula qui sont fixés ici font tisser par leurs captifs de

la cotonnade blanche rayée de bleu analogue à celle de Fourou ; dans

le village où j’ai campé il y avait dix-sept métiers en activité.

Le coton se cultive ici, il y a des champs partout, mais je n’ai

vu nulle part de l’indigo ; le village cultive aussi du maïs et

différentes variétés de mil et de sorgho, quelques arachides et

beaucoup de riz.

Le marché, qui se tient le mercredi, est très fréquenté et beaucoup

plus important que celui de Loufiné, qui a lieu le jeudi. J’ai eu

beaucoup de peine à décider le vieux Ouattara et le soi-disant guide

à partir demain matin : ils ont une peur atroce des gens de Tiéba,

dont il faut traverser le chemin de ravitaillement entre Nafégué

à Karamadara. Ce chemin relie Mbeng-é et Ngokho à Sikasso.

Devant une telle peur et des craintes aussi peu justifiées je suis

amené à leur dire que je me passerai d’eux et qu’il me suffit

d’un homme pour me mettre dans le bon chemin.

_Samedi_ 14 _janvier._ — Le départ a lieu vers sept heures du matin

seulement ; mes compagnons de voyage se font tirer l’oreille,

et c’est avec méfiance et crainte qu’ils se mettent en

route. J’organise un peu la marche du convoi, car nous sommes en

tout une cinquantaine de personnes ; je prends la tête avec mon

domestique, des femmes, des enfants et quelques hommes armés, se

rendant à Niélé. Les ânes suivent à quelques pas en arrière

sous la conduite de mes hommes et la surveillance de Diawé.

Arrivée à hauteur du chemin de ravitaillement, la tête de notre

petite colonne aperçoit sur la gauche un cavalier et quelques

hommes armés ; la panique s’empare de ces pauvres gens, qui

s’arrêtent et posent leurs charges pour se sauver. Cette terreur

se propage jusqu’à l’arrière-garde. Diawé, mon domestique,

aidé des âniers, rétablit l’ordre et menace de tirer sur ceux

qui chercheraient à se sauver.

Tout ce monde a ralenti l’allure et n’avance que par crainte

de nos hommes. Bientôt nous croisons le cavalier : c’est tout

simplement un galopin qui reconduit un cheval malade à Mbeng-é. Ses

cinq compagnons de route s’arrêtent pour me voir passer et font

quelques réflexions sur ma monture et mon ombrelle.

Ils reviennent de Sikasso, disent-ils, et retournent à

Mbeng-é. D’après eux on entre et sort comme on veut du village

assiégé. La situation devant Sikasso ne s’est donc pas modifiée

à l’avantage de Samory.

Quelques heures après, nous campions en halte gardée sur la rive

gauche d’une jolie petite rivière à eau limpide ; elle coule vers

le sud et passe près de Mbeng-é. Actuellement, il n’y a qu’une

vingtaine de centimètres d’eau dans la rivière, mais en hivernage

son passage n’est pas commode, à cause de la rapidité de son

courant et de l’escarpement des berges. D’après mes informateurs

indigènes, cette rivière serait une des sources du Bandamma (rivière

de Lahou). Après avoir arrosé le Follona, elle entrerait dans le

Kouroudougou. Jadis cette rivière servait de frontière entre les

États de Fan, père de Pégué, et le Pomporo. C’est là que se

terminent les États de Tiéba.

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★ ★

Tiéba, le souverain qui a placé sous sa domination toute la

région comprise entre les États de Samory et ceux de Kong, est un

Mandé-dioula-Traouré, originaire du Follona. Son père se nommait

Daoula et dans l’origine était chef du village de Daoulabougou,

situé à une étape au nord de Sikasso.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 17 / 41 段