Une grande activité régnait autour des marchandes de _maumi_

ou _niomi_, qui étaient au nombre d’une trentaine. On fait des

niomi avec de la farine de fonio, de maïs, de sorgho, de toutes

les variétés de mil et de riz. La farine est délayée la veille

dans de l’eau, ce qui lui donne un goût un peu sûr ; on ajoute

généralement un peu de farine de graine de coton. Une cuillerée de

cette pâte liquide placée dans une petite soucoupe en terre avec

un peu de beurre de cé est mise sur un feu vif ; la galette ainsi

obtenue se nomme _niomi_. Les femmes en confectionnent de grosseurs

variables, dont le prix est de 2, 3, 4 ou 5 cauries. Avec la farine

de _soso_ (haricots) on fait ici des beignets frits dans de grosses

marmites en terre pleines de beurre de cé ; on les nomme, en sénoufo,

_tenteng-o_.

Quand on réussit à s’accoutumer aux niomi, c’est une grande

ressource pour l’Européen voyageant dans ces régions, car le

matin, avant le départ des villages, on trouve presque toujours à

en acheter, et l’on évite ainsi de partir à jeun ou simplement

avec un verre de thé sans sucre.

Il se tient aussi un marché quotidien, où l’on trouve surtout

des condiments, du sel ou du bois. Le bois est coupé en bûches

régulières de 80 centimètres de longueur environ et d’un

équarrissage de 5 à 6 centimètres ; il se vend à très bon marché.

J’ai vu deux comestibles que je ne connaissais pas : le premier

est un tubercule ressemblant par la grosseur et la pelure à la

pomme de terre ; il se nomme _donna_ en sénoufo. On le mange cuit

à l’eau. L’intérieur, d’un blanc verdâtre, ressemble comme

goût à la pomme de terre venue en terrain humide. La chair est

plutôt aqueuse que farineuse. J’ai trouvé ce légume inférieur

à l’igname. Il ne m’a pas été possible de voir des plants,

ni même des feuilles. Sa culture semble s’être localisée à

Fourou et aux environs.

Le deuxième est une sorte d’arachide qui vient sans

coque. L’intérieur est un peu laiteux et sucré. Ce fruit ne

ressemble en rien au haricot arachide. On le nomme en sénoufo _mouné_

et en mandé _ntokho_. Je n’ai encore rencontré aucune culture de

ce nouveau comestible ; il n’y en a pas à Fourou même, mais dans

les villages des environs.

En résumé, ce village offre de grandes ressources, et l’on peut

y vivre à des prix raisonnables. Un beau bœuf coûte 40 francs,

un mouton 10 francs, un poulet 1 franc, les œufs 5 centimes,

le miel brut 2 fr. 50 le kilo. Mon convoi se compose encore de 10

personnes, 13 ânes et 2 bœufs porteurs. J’arrive ici à le nourrir

convenablement, avec viande, sel et mil pour animaux, à raison de

5 fr. 50 par jour.

Quelle différence avec les pays ruinés que je viens de

traverser ! Quand je songe qu’à Ouolosébougou, le riz ou le

mil seul pour moi et mes hommes me coûtait 12 francs par jour,

sans viande, sans sel, et pas de mil pour les animaux. Qu’aurait

pensé Barth, qui, à Dôre, se récrie sur la cherté des vivres

et dit qu’il dépense tous les jours 400 cauries (40 centimes)[37]

pour la nourriture de ses trois chevaux !

Mais une des grosses ressources de Fourou pour l’Européen est

sa production d’ignames. Il en existe une quinzaine de variétés

plus ou moins farineuses ou filandreuses. Certaines ne sont bonnes

que cuites à l’eau et au sel, d’autres grillées, etc. C’est

une racine très nutritive. Elle peut se manger en ragoût, en purée

ou encore sautée au beurre. On en fait aussi d’excellents gâteaux.

Les indigènes mangent surtout l’igname bouillie et pilée avec

une sauce de _to_ (_lakh lalo_ des Wolof) au piment, à l’oseille,

à la feuille de baobab ou de haricot, etc.

Quand l’Européen arrive à s’assimiler cette préparation, il

est sauvé, car l’igname et la patate sont quelquefois difficiles

à digérer pour les estomacs un peu débilités.

Fourou et ses deux villages alliés (Lolé et Garamoukourou) avaient

été pendant bien longtemps indépendants, grâce à leur situation

géographique, qui leur donne pour limites : à l’ouest et au sud,

le Bagoé ; au nord et à l’est, une grosse rivière, le Banifing. Ce

dernier cours d’eau traverse une large bande de terrain dont les

villages, situés à l’extrême limite des États de Tiéba, ont

été rarement mêlés aux luttes qui se soutenaient entre Tiéba et

Pégué, le chef de Niélé.

Iawakha doit se faire craindre aux environs, et les gens de Fourou

ont gardé la réputation de n’être pas commodes.

Depuis le commencement de la guerre avec Tiéba, Samory a fini par

gagner l’amitié du fils du chef de Fourou, grâce à quelques

cadeaux de captifs et surtout en lui donnant le titre pompeux de fils

de roi, ce qui flatta son amour-propre. Nason est un jeune homme de

vingt-quatre ans ; il a influencé son père, qui est très âgé,

et bientôt est survenue une sorte d’accord entre lui et l’almamy,

qui, en échange d’une neutralité, promit de laisser vivre en paix

les gens de Fourou et de ne pas toucher à leurs biens.

Quelque temps après, Samory, sous prétexte de protéger Fourou

des entreprises des gens de Tengréla, alliés de Tiéba, envoya

Toumané avec une dizaine de sofa y tenir garnison. Ce Toumané est

un Ouassoullounké Sankaré et le frère de Kélifa, dougoukounasigui

de Tiong-i.

Les sofa et Nason emmenèrent, il y a plusieurs mois, une cinquantaine

de guerriers à la colonne ; ils n’y restèrent que quelques jours

et désertèrent dès que l’occasion s’en présenta. Enfin,

dernièrement, sur les instances de Samory, un frère de Nason est

allé faire des ouvertures à Pégué, pour l’engager à seconder

l’almamy contre Tiéba, ou au moins obtenir sa neutralité.

Pégué, qui a été battu par Tiéba il y a un an environ, et qui a

dû payer à ce dernier, comme contribution de guerre, 120 chevaux

et 1000 captifs, dit-on, est sur le point d’accéder aux désirs

de l’almamy. Hier sont arrivés six hommes de Niélé ; ils se

rendent à Sikasso pour ramener à l’almamy deux femmes de chefs

prises par Tiéba et vendues à Niélé.

Le chef de ces envoyés, un Ouattara qui porte une barbe comme un

sapeur, est venu me voir ; il ne m’a pas surpris en me disant que

Toumané _n’avait rien fait pour moi_ et que c’était tout à

fait par hasard, à Dioumanténé, qu’il avait appris mon séjour

à Fourou. De sorte qu’à l’heure qu’il est, ma situation est

la même qu’il y a trois mois : l’almamy n’a rien fait et ne

fera rien pour moi. Il m’est impossible de quitter Fourou dans ces

conditions ; ces gens-là n’ont pu venir ici que grâce à leur

qualité d’envoyés de Pégué. Personne d’autre n’est venu à

Fourou depuis longtemps, et moi moins que tout autre, grâce à ma

qualité de blanc, je ne pourrais atteindre Niélé sans l’appui de

Pégué, car nous sommes tellement redoutés dans ce pays que notre

bravoure frise la légende : pour ces gens-là, un blanc, serait-il

tout seul, vaut une armée !

Ce Ouattara part le 9 ; il mettra cinq jours pour aller à Sikasso,

y restera probablement une huitaine de jours en pourparlers, ce

qui mettra son retour ici vers la fin du mois. « Alors, dit-il, je

partirai demander à mon maître la permission pour toi de passer,

et je crois que tu l’obtiendras, car nous sommes déjà amis avec

toi. » Tout cela est très joli, et si je suis sorti du pays de

l’almamy pour le 1er février, j’en serai encore fort aise. Pourvu

que Samory, afin de se venger de ne pas recevoir de renforts de

Bammako, n’aille pas influencer ces braves gens, qui, jusqu’à

présent, paraissent animés des meilleures intentions à mon égard !

En attendant, je n’ai qu’à me livrer avec ardeur à l’étude

du sénoufo, car, après quelques journées de marche dans l’est,

il faudra que je me familiarise avec l’idiome des Samokho. Si Dieu

me conserve la santé, je suis décidé à patienter tant qu’il

le faudra.

_Mercredi_ 7 _décembre._ — J’ai parlé plus haut de la façon

dont l’almamy s’est ingéré habilement dans les affaires de

Fourou. Saura-t-il se maintenir ici, et, s’il s’y maintient, le

pays restera-t-il ce qu’il est ? J’en doute. Les sofa se livrent

à toutes sortes de vexations et veulent, comme dans les pays bambara

de l’autre rive, puiser partout ; ils sont déjà en horreur ici

et tellement craints pour leur sans-gêne qu’il est impossible de

vendre sur leur marché quelque chose dont la valeur dépasse 500

cauries. Les habitants, craignant de faire voir qu’ils possèdent,

et pour éviter de se voir pillés par les sofa, viennent, à la

tombée de la nuit, vers huit ou neuf heures, me demander à acheter

quelques coudées d’étoffe[38], un couteau ou un rasoir, etc. ;

sur le marché, je ne vends, pour ainsi dire, que de menus objets.

J’ai demandé, il y a quatre jours, à acheter du miel : tout le

monde m’a affirmé qu’il n’y en avait pas dans le village. A

huit heures du soir, un Sénoufo m’a conduit dans sa case et m’en a

fait voir plein un très grand vase ; il y en avait plus de 50 kilos,

et il n’est pas le seul qui en possède autant. Tout se fait ici

en cachette.

Trois ou quatre fois par an, il y a ici une sorte de concours de

beauté. Un tam-tam orné de sculptures est spécialement destiné

à ces fêtes. Ce jour-là, tout le village s’habille, car en

temps ordinaire tout le monde est à peu près nu ; les jeunes

filles se parent de leur mieux et mettent des bijoux en cuivre et en

or. Les spectateurs sont rangés derrière le tam-tam sur la place du

grand marché, du côté opposé aux jeunes filles ; l’une après

l’autre, elles doivent traverser la place en dansant. Celles qui

sont séduisantes par leur beauté et par leurs parures sont longuement

acclamées, les autres au contraire sont huées sans pitié par toute

la foule.

Ce doit être un curieux spectacle ; on pourrait y juger de la richesse

générale des habitants par leurs bijoux, qui doivent être mieux

conditionnés qu’ailleurs, puisqu’ils sont fabriqués par des

gens spéciaux.

Depuis que les sofa sont là, cette fête n’a pas eu lieu, et si

ce n’était leur présence, j’aurais été gratifié d’une de

ces séances.

La population de Fourou est composée d’un tiers de Foulbé et de

deux tiers de Sénoufo ; il y a aussi quelques familles Mandé-Dioula

et une famille de Samokho, venue de Pananzo, rive gauche de la rivière

de Loufiné.

Les Foula ou Foulbé sont si intimement mélangés aux Sénoufo

ou Siène-ré qu’à un voyageur ne séjournant ici que quelques

jours, ils pourraient très bien passer inaperçus. Tatoués comme

les Sénoufo, habillés comme eux, parlant leur langue, ayant

totalement oublié la leur, et se livrant aux mêmes occupations

que leurs concitoyens, ils ne sont réellement reconnaissables que

dans quelques rares types, ayant conservé le nez droit et mince,

et les membres grêles, signes distinctifs de leur race. Quand on vit

un peu autour d’eux, on s’aperçoit cependant bien vite qu’on

est en présence de Foulbé, car tous portent le nom de _Sankaré_,

qui est un des quatre noms de tribus foulbé du Ouassoulou, qui sont :

_Sankaré_, _Sidibé_, _Diallo_, _Diakhité_.

J’en ai interrogé beaucoup : aucun ne connaît leur pays

d’origine, mais tous sont d’accord pour affirmer qu’il y a

très longtemps, ils habitaient le nord du Ganadougou, à peine à

quatre journées de marche d’ici.

Ils ne s’occupent pas spécialement des troupeaux ; ils sont du

reste fort ignorants sur les questions d’élevage : quelques-uns

que j’ai interrogés m’ont dit que la vache portait quatre,

cinq ou six mois, d’autres m’ont dit qu’ils n’en savaient rien.

Les bœufs de Fourou offrent beaucoup d’analogie avec ceux du

Bambouk ; leur taille est petite ; leurs membres grêles, mais

bien musclés ; les jambes sont très courtes ; la robe est presque

uniformément noire, mouchetée de blanc. Les bœufs ont les cornes

très minces, même à la base, et recourbées en avant comme les

chamois. Le veau est très petit quand il naît, jamais on ne croirait

qu’il puisse atteindre la taille de la mère, mais il se développe

rapidement.

Cette race me paraît se plaire parfaitement ici ; elle se contente

des pâturages des environs et s’assimile bien la nourriture. Tout

le bétail que j’ai vu est plein de santé. La chair est très

bonne et grasse. Un bœuf donne environ 75 à 80 kilos de viande.

Ici on peut dire que Siène-ré et Foulbé se soucient fort peu

de leurs troupeaux : vaches et taureaux vont paître ensemble, les

saillies se font au hasard, les veaux errent autour du village et

l’on ne semble pas rechercher pour eux les endroits où il y a le

meilleur fourrage ; les troupeaux sont cependant beaux, ce qui prouve

que si ce bœuf n’est pas de race indigène, il est totalement

acclimaté.

La race ovine n’est représentée ici que par une centaine de moutons

de petite taille, caractéristiques par la tête et l’encolure

noires. Ce mouton est celui du Bambouk ; il donne 8 kilos de viande

environ ; son poil, tout en étant ras, est légèrement laineux, mais

on ne peut pas l’utiliser. Comme chez les Bambara du Bélédougou,

il y a beaucoup de chiens d’une race analogue à celle qui se trouve

dans notre Soudan. Il y en a cependant d’autres à poil long,

de vrais chiens de berger, mais roux ; les Bambara les appellent

_safo_. Les indigènes classent ces pauvres bêtes dans la catégorie

des animaux de boucherie et s’en font un régal.

Chez plusieurs Sénoufo j’ai vu, comme animal de basse-cour,

des pintades domestiques blanches et de diverses nuances. Je n’en

connaissais que deux variétés :

1o La belle pintade grise, avec son plumage demi-deuil, qui est

très commune sur toute la côte occidentale d’Afrique et dans le

Soudan et qui a été importée en Europe par des moines portugais :

c’est celle de nos basses-cours de France.

2o La pintade rouge, très commune sur la côte orientale.

Celle qui est élevée ici a le plumage d’un blanc un peu terne,

émaillé de petits pois d’un blanc beaucoup plus éclatant ; elle

a les pattes et le bec d’un beau jaune orange ; et ses deux joues

charnues, qui pendent de chaque côté de la tête, sont d’un rouge

sang ; elle a la taille de la pintade sauvage ; comme celle-ci, elle

a le crâne recouvert d’une sorte de carapace et le cou légèrement

déplumé. Les habitants m’ont dit qu’elle provenait de l’est et

que j’en verrais dans tous les grands villages que je traverserais

à l’avenir.

23 _décembre._ — La fin du mois approche, et les hommes de Niélé

partis pour Sikasso ne sont pas de retour ; je passe mon temps à

me familiariser avec le langage des Siène-ré et à prendre des

renseignements sur la région. Tous les matins, avant la forte chaleur,

je vais chasser aux environs. Le petit bois est le lieu favori de

mes excursions. Bien qu’il soit à côté du village, il renferme

beaucoup de gibier, les indigènes ne mangeant rien de ce qui en vient,

parce qu’ils y enterrent leurs morts et y font leurs sacrifices.

C’est sous des arbres de diverses essences que l’animal à

sacrifier est égorgé. Les abords de cet arbre fétiche sont

soigneusement nettoyés et les herbes enlevées ; il en est de

même des avenues qui y conduisent. Une fois l’animal tué, on

l’emporte dans le village pour le manger. La tête est ensuite

rapportée sous l’arbre et placée dans une fourche ou suspendue

à des branches. Autour de ces arbres fétiches, il y a quantité de

chaudrons en terre de formes diverses, de vieux manches d’instruments

de culture, et autres objets hors de service, tels que vieux linges,

calebasses de diverses dimensions, queues de vache, etc. ; sous

l’un des arbres est disposé sur des fourches un morceau de bois

creux de 80 centimètres de diamètre dans lequel il y a des herbes

et des plantes diverses.

★

★ ★

Les Siène-ré se reconnaissent à trois incisions de 4 centimètres de

long qu’ils se font de chaque côté de la bouche ; elles ne sont pas

absolument parallèles et s’écartent légèrement en éventail vers

leur extrémité qui atteint le milieu de la joue. Certains d’entre

eux ajoutent à ces entailles une marque de chaque côté du nez et

quelquefois deux ou trois entailles de 2 centimètres seulement de

chaque côté de l’œil.

Ces trois marques de chaque côté de la bouche se retrouvent dans tous

leurs dessins ou moulures en relief chaque fois qu’ils représentent

une tête de bœuf ou de fauve : elles doivent représenter la

moustache d’un lion ou d’une panthère.

Quelques Siène-ré hommes ont des incisions sur le ventre ; mais les

femmes ont toutes le ventre et la poitrine plus ou moins agrémentés

de carrés, de losanges et de figures géométriques bizarres.

[Illustration : Un arbre fétiche.]

Elles ont, pour la plupart, un petit anneau dans le nez ; celles qui

ne sont pas assez riches y introduisent, en attendant, un petit fil

de laine ou de coton. Leur lèvre inférieure est percée comme je

l’ai expliqué à Tiong-i.

On rencontre souvent chez elles des types qui ne seraient pas laids

si ce n’était cette vilaine coutume de se défigurer.

Les hommes sont bien bâtis et ont le physique agréable ; quand

ils sont jeunes, ils ont la figure ronde et de grosses joues : ils

respirent la santé. Dans un âge plus avancé, leur physique se

modifie d’une manière étonnante : la face devient anguleuse ; ils

laissent souvent pousser la moustache, la barbe et même la barbiche,

ce qui leur donne un air de vétéran.

La circoncision existe chez les Siène-ré et l’excision, se

pratique chez les femmes, mais seulement après avoir eu leur premier

enfant. Les mœurs y sont excessivement légères : les jeunes

filles ont presque toutes eu un enfant avant de se marier. Quand

une jeune fille ou une jeune femme meurt sans enfant, il s’attache

réellement une grosse superstition à sa mort et l’on a toutes les

difficultés à trouver des gens de bonne volonté pour procéder à

la pompe funèbre habituelle.

Le salut s’exécute face en arrière ; les femmes se prosternent

devant vous en vous tournant le dos. Pour vous honorer, on vous saisit

le bras droit et on le lève en l’air.

En dehors des particularités qui se rattachent à leur culte et

dont j’ai déjà parlé plus haut, le culte des bosquets sacrés

offre beaucoup d’analogie avec celui des Mandé-Bambara et des

Mandé-Malinké, qui, eux aussi, ont des bosquets et des lieux sacrés.

Ils ont, comme ces derniers, des _namabong_ (cases à idole) et des

_namatigui_ (ministres des idoles).

On retrouve ces pratiques un peu chez tous les peuples du Soudan

occidental, même chez les Wolof, qui, eux, ont le _khérem_ (l’idole

ou l’habitation de l’idole), qui est regardé comme la demeure

d’un génie ; le ministre du culte se nomme _borom khérem_ en wolof.

Sans être de même race que les Mandé, les Siène-ré ont, depuis

longtemps (probablement au moment de l’apogée de l’empire mandé),

pris les _diammou_ (noms de tribu) des Mandé. J’ai trouvé chez

eux : des Konné, des Sanokho, des Diarabasou ou Diarasouba, des Bamma,

des Traouré, des Konaté, des Ouattara, des Daniokho, des Diabakhaté,

des Kouroubari, des Kamara, et des Dambélé.

Mais ce qui semblerait prouver que ces noms de famille sont empruntés

aux Mandé, c’est qu’aucun de leurs prénoms n’est identique

à ceux des Mandé.

J’en cite quelques-uns :

Garçons Filles

---- ----

Sirigui, Gniré,

Lougouna, Zellé,

Ji, Nion,

Tiébourico (commun aux deux sexes), Niama,

Nabakha, Béré,

Nason, Bouddou, etc.

To,

Iawakha,

Pégué.

Les Siène-ré semblent avoir de tout temps habité à peu près le

pays qu’ils occupent en ce moment ; ce qui me fait penser cela,

c’est qu’ils désignent le nord par le mot _Soummou-Klou_ (pays

du sel) et le sud _Ourou-Klou_ (pays des kolas). Ils ont donc dû,

de tout temps, habiter un pays intermédiaire entre celui du sel et

du kola, puisqu’ils ne possèdent pas d’autre terme pour désigner

le nord et le sud.

Leur véritable nom est Siène-ré, mais les Mandé les appellent

_Siénou-fo_ ou _Sénoufo_, ce qui veut dire : ceux qui disent

_siène_, quand ils désignent un homme. C’est pour la même

raison que les Mandé appellent le peuple qui habite aux abords de

Bobo-Dioulasou : _Tiéfo_ (c’est-à-dire qui disent _tié_, pour

désigner l’homme).

Leur langue, dont je rapporte les éléments nécessaires pour la

construction d’un petit essai de grammaire, est encore presque

monosyllabique. Elle commence à peine à s’agglutiner. On y

trouve quelques mots empruntés au mandé, mais ce ne sont pas des

mots de première nécessité : ils ne s’y sont introduits que par

les relations commerciales qu’entretiennent les deux peuples, et

peut-être même au moment où ils étaient tributaires de ce dernier

peuple pendant les règnes de Konkour Moussa et de Souleyman. (Voir

appendice V).

★

★ ★

24 _décembre._ — Le prix des denrées a considérablement

augmenté : les diverses variétés de mil valent le double d’il y

a quinze jours ; cela tient à ce que le peu de récolte des pays de

l’almamy est déjà consommé. On vient acheter ici depuis Saniéna,

Bénokhobougou et le Sibirila. Si Sikasso tient encore deux ou trois

mois, l’almamy va se trouver dans une terrible situation : la

récolte des derniers mils (du sanio) vient seulement de se terminer

et le manque de vivres se fait déjà sentir dans son pays.

26 _décembre._ — J’ai fait aujourd’hui une longue excursion. Je

voulais, tout en chassant, visiter un petit massif montagneux situé à

6 kilomètres dans l’est. Le point culminant de ce groupe de hauteurs

a 510 mètres d’altitude (120 mètres au-dessus du Fourou). On est

bien dédommagé de sa fatigue par le beau panorama qui se déroule

tout autour de soi.

A l’ouest on suit facilement le cours du Bagoé, avec toutes

ses sinuosités. Au sud et à l’est on aperçoit une série de

collines boisées, entrecoupées de petites vallées où serpentent

des ruisseaux qui n’ont presque plus d’eau, mais dont les abords

sont pleins de verdure. Au nord on entrevoit vaguement la vallée

du Banifing, qui arrose le pays des Samokho. Ces collines sont

constituées d’un grès rouge brun très dur, veiné de blanc. Un

amas de blocs de même nature, à moitié désagrégés par les

intempéries, couronne leurs sommets presque coniques.

Les ruisseaux qui prennent leur source dans ce petit massif ont érodé

fortement les ravines. Sous une couche peu épaisse de grès provenant

des éboulis qui se sont désagrégés du sommet, apparaît du beau

calcaire, dont je rapporte quelques échantillons. Entre quelques

strates se trouvent des veines d’une ocre jaune très fine.

La présence du calcaire dans les environs de Fourou me paraît être

une des causes de prospérité pour la région, en ce sens qu’il

favorise l’élevage du bétail, qui peut ainsi se passer de sel.

Je comptais apercevoir et recouper les sommets du massif montagneux

Kourala-Natinian, mais, à cette époque de l’année, le temps est

un peu brumeux et l’horizon n’est pas net. Le soleil se lève

vers le sud depuis le commencement de décembre ; ce matin il s’est

levé presque au sud-est (est 32° sud).

1er _janvier_ 1888. — J’ai commencé la nouvelle année en priant

Dieu de continuer à me conserver la santé, et de me faire sortir

du pays de Samory, afin de mener à bonne fin la mission qui m’a

été confiée. Dès six heures ce matin, mes hommes, prévenus par

Diawé, sont venus me souhaiter la bonne année ; tous avaient mis

leurs vêtements propres, et mon intérieur présentait un air de

fête ; ces pauvres noirs n’ont pas fait de phrases et m’ont

dit simplement qu’ils seraient tous contents de me voir _gagner_

un chemin et de conserver une bonne santé.

J’ai profité de cette petite entrevue pour leur remonter le

moral. Ils n’ont pas confiance en l’avenir, mieux que moi ils

s’aperçoivent qu’on nous leurre et que les secours ne viendront

pas du côté de l’almamy. Quelques-uns ont le mal du pays et disent

tristement qu’il ne nous reste plus qu’à retourner à Bammako.

Quelques paroles bien senties, un beau costume neuf à chacun et

quelques milliers de cauries les comblent de joie ; le soir ils ont

tout oublié, leur courage est revenu ; comme moi, ils espèrent.

3 _et_ 4 _janvier._ — Le bruit court que des cavaliers de Tiéba

ont été vus en nombre à Gouéné et qu’ils veulent tenter une

razzia sur Fourou ; pendant ces deux jours, personne ne va dans les

champs, ni chercher du bois. Je commençais déjà à être inquiet

pour ma future route à suivre, lorsque, le 4 au soir, j’eus

l’explication de cette rumeur par l’arrivée de vingt nouveaux

sofa. Comme une bonne partie de la population ne voit ce protectorat de

Samory qu’avec défiance, on use de tous les moyens pour lui faire

accepter la nouvelle charge que Samory lui impose, car il va falloir

non seulement loger ses soldats, les nourrir eux et leurs captifs,

mais encore envoyer des convois de vivres à la colonne !

[Illustration : Toumané.]

En même temps que ce renfort, arrivaient les envoyés de Pégué

de retour de Sikasso ; ils sont restés onze jours à la colonne et

reviennent avec quelques cadeaux pour leur maître, parmi lesquels

je vois figurer divers objets et étoffes offerts par moi à Samory.

Ce n’est que le lendemain 5 que je reçois leur visite. Le vieux

Ouattara me dit que l’almamy ne lui a pas parlé de moi. « Mais,

ajoute-t-il, ceci ne fait rien, je te donne ma parole de te mener à

Niélé dans deux ou trois jours ; nous partirons ensemble. »

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 16 / 41 段