_Vendredi_ 25. — J’envoie trois de mes hommes au marché de Fourou

avec des marchandises, car décidément ici je n’arrive plus à

vendre assez pour me procurer des vivres. Diawé, mon domestique,

doit également demander à Toumané si oui ou non je puis me rendre

à Fourou. Je ne peux pas indéfiniment rester ici, il me faut à tout

prix sortir du pays de l’almamy : voilà près de six mois que je me

traîne dans cette ruine perpétuelle, il y a longtemps que je devrais

être à Kong si ce n’était le mauvais vouloir de Samory, qui,

au lieu de me faciliter mon voyage, n’y a mis jusqu’à présent

que des entraves.

_Mardi_ 29. — Mes hommes sont revenus avec 7000 cauries et

l’autorisation d’aller à Fourou. Toumané leur a dit qu’il

serait enchanté de me voir ici. C’est à n’y rien comprendre. Je

m’empresse de profiter de cette autorisation et prépare tout pour

mon départ, fixé à demain soir.

_Mercredi_ 30. — A neuf heures du soir, par un magnifique clair

de lune, je me mets en route à pied. Une bonne partie du village de

Tiong-i a voulu me faire ses adieux ; femmes, enfants et vieillards

sont devant la porte du village pour me serrer la main et me souhaiter

bon voyage.

« Que Dieu te donne bientôt un cheval ! disent-ils.

— Que Dieu te ramène en bonne santé à ta mère !

— Que Dieu fasse que ton chemin soit bon ! »

Je réponds à toutes ces marques de sympathie par le mot consacré :

_amina_, qui veut dire _amen_.

Quelques vieilles femmes disent à voix basse. « Pauvre blanc,

jamais il ne reverra son pays, son village est déjà trop loin,

et il va encore dans des pays que nous ne connaissons même pas. »

J’ai été frappé de trouver tant de sympathie parmi une

population aussi arriérée et sans religion, car il y en a fort peu de

musulmans. Tous les hommes portent cependant un chapelet en grossière

verroterie comprenant un nombre variable de grains. A ce chapelet sont

fixés le petit pinceau à tabac à priser, la spatule à tabac et un

petit crochet en fer ou en cuivre qui sert à se nettoyer le nez. Ces

trois objets font essentiellement partie du costume du Bambara de

ces régions, même quand il n’a pas de pantalon. Des prières,

ils n’en connaissent point, et personne ne fait le salam.

Comme partout ailleurs, il est défendu par l’almamy de faire

du _dolo_ (bière de mil) : les habitants ne s’en consolent pas

facilement, et souvent les vieux se plaignaient à moi de l’ennui

que la privation du dolo leur causait. Un jour que Basoma gémissait

plus que de coutume, je lui proposai de me faire du dolo pour moi ;

il saisit cette occasion qui s’offrait à lui et dit aux autres

hommes, qui l’approuvaient : « En effet, l’almamy nous a défendu,

à nous, de boire du dolo, mais la défense ne peut pas s’étendre

à ce blanc, puisque dans son pays on boit beaucoup de dolo ».

S’appuyant sur cette bonne raison, maître Basoma me faisait de

temps à autre une calebasse de dolo. Ce jour-là, je recevais la

visite de tous les vieux, qui, dans un coin de ma case, en buvaient

un verre avec bonheur.

Tous les voyageurs ont décrit le dolo, je ne reviendrai pas

là-dessus : c’est une bière faite avec du mil, du sorgho, du maïs

ou du fonio. Dans les postes de notre Soudan où la ration de vin est

insuffisante, beaucoup d’officiers en font leur boisson de table

et ne s’en trouvent pas mal. Le dolo est connu dans l’Afrique

entière. Les voyageurs le signalent dans l’Afrique orientale aussi

bien qu’en Cafrerie, où il porte le nom d’_n’chimmian_. Tous

les peuples s’en attribuent l’invention ; les Bambara disent que

c’est une boisson mandé ; son invention remonterait fort loin et

serait attribuée à une femme nommée Niabélé.

Aussi, quand les vieux bambara sont assis autour d’une grande

calebasse de dolo, jamais ils ne portent aux lèvres le _konsoro_

(petite calebasse à manche servant de verre) sans le promener

circulairement au-dessus du vase en prononçant les paroles suivantes :

« _Niabélé n’soma ! Bamanao mousso, kabacoro ouossi_ », ce

qui veut dire : « Niabélé encore ! Femmes Bambara, vos aisselles

vont suer (car il vous faudra récolter beaucoup de mil) » ; cette

dernière partie de la phrase est sous-entendue.

Les gens de Tiong-i, à défaut de dolo, préparent une boisson avec

du tamarin et du piment. Avant chaque repas ils boivent une petite

calebasse de cette boisson, qui est rafraîchissante et ne fait pas de

mal aux Européens ; mais il faut cependant se garder d’absorber le

fond de la calebasse, qui est trop chargé de piment et produit une

légère inflammation des voies urinaires. On appelle cette boisson

_tombidji_ (eau de tamarin).

Basoma, mon hôte, est on ne peut plus superstitieux. Tous les jours

je découvrais chez lui une nouvelle pratique plus bizarre encore

que celle de la veille. C’est ainsi qu’il ne mettait jamais son

pantalon sans cracher dedans, ne s’asseyait ni sur un tabouret, ni

sur un banc, sans également y cracher. En se levant il ne manquait

jamais de retourner son siège.

Beaucoup de ces pratiques sont des sentences mal appliquées dont les

gens font usage sans savoir à quoi elles servent. C’est ainsi que

le soir, dans les villages, on renverse les mortiers à piler le mil ;

si vous en demandez la raison, on vous répondra invariablement :

« Cela porte bonheur », ou bien encore : « C’est la coutume du

pays ». La raison est tout à fait logique : on les retourne pour

ne pas les laisser mouiller en dedans par la pluie ou la rosée et

les empêcher de pourrir.

D’autres maximes ou sentences, qu’on pourrait réellement attribuer

à des sages, sont appliquées aussi d’une façon bien originale.

En voici quelques exemples :

1o « Conserve toujours une grappe de sorgho dans ton grenier. »

C’est-à-dire : « Sois prévoyant, conserve toujours quelques

provisions ». Les Bambara observent ce sage précepte en suspendant

dans leur case une grappe de sorgho, laquelle grappe donne au plus

un kilo de mil et n’est renouvelée que tous les deux ou trois ans,

quand on refait la case ou le toit.

2o « Ne passe jamais avec une marmite devant des gens sans

t’arrêter près d’eux. »

Celui-ci peut se traduire par : « Ne passe pas avec des mets

préparés devant les visiteurs sans les convier à partager ton

repas ».

Ce charitable conseil est suivi en s’arrêtant devant tout le monde

quand on transporte un chaudron vide, par la bonne raison que le noir

ne circule jamais avec un chaudron plein. Celui-ci serait trop lourd,

trop chaud, et puis il est dépourvu d’anses, ce qui en rend le

maniement difficile.

3o « Celui qui boit dans la même calebasse que son cheval aura

beaucoup de chevaux. »

Ce dernier précepte, emprunté aux Maures et aux Diawara, est

destiné aux éleveurs de chevaux pour les engager à veiller sur la

nourriture et la boisson de leurs bêtes, le cheval étant un animal

très délicat et auquel il faut beaucoup de soins. Cette prescription

est si rigoureusement observée par les Bambara de Ségou, qu’ils

boivent l’eau restant dans la calebasse quand le cheval a fini de

boire. Ils sont persuadés que cela suffit pour augmenter le nombre

de leurs montures.

[Illustration : Vieux buvant du _dolo_.]

4o « De temps en temps donne un peu de ton superflu aux autres. »

Cette prescription est observée par les musulmans et les idolâtres

de la façon suivante :

De temps à autre le noir achète une calebasse de niomies ou de

pistaches et envoie dans le _village_ un de ses hommes distribuer des

friandises à tous les gamins qu’il rencontre. Il n’emploierait

jamais la même somme pour faire l’aumône à un malheureux.

★

★ ★

Basoma et quelques hommes armés m’ont accompagné jusqu’à 3

kilomètres du village ; là attendaient une quinzaine de personnes,

hommes, femmes et enfants, qui m’ont demandé à marcher avec moi,

le chemin étant pillé par les gens de Nangalasou et des environs,

qui attaquent tous ceux qui s’y aventurent peu ou point armés.

On traverse deux ruines et le petit ruisseau qui passe près de

Zambougou ; après on entre dans la grande plaine herbeuse dans

laquelle coule le Bagoé, que nous atteignons à deux heures et demie

du matin.

Quoique les noirs aient allumé de grands feux, aucun d’eux n’a pu

dormir : les nuits sont déjà trop froides pour eux. Le thermomètre

a marqué 11 degrés au-dessus de zéro. Ce qui fait une différence

de près de 40 degrés avec la température du jour.

_Jeudi_ 1er _décembre._ — Ce matin de très bonne heure, deux coups

de fusil attiraient l’attention du passeur, qui commençait bientôt

le transbordement avec son unique pirogue. Le Bagoé, ici, est un

peu moins large que l’autre bras, connu sous le nom de Banifing,

qui passe à Ouarakana : il n’a que 65 mètres de largeur, quoique

très profond, et son cours est beaucoup plus long que celui de son

principal affluent[36]. Elle traverse tout le Ouorodougou et vient

des environs de Touté ; le passeur m’a dit qu’il n’avait pas

entendu parler de chutes, ni en amont ni en aval ; mais il ne se fait

aucune communication par eau dans toute cette région.

En sortant du Ouorodougou, le Bagoé sépare les États de Tengréla

du Follona, le domaine de Tiéba de celui de Samory, et se dirige sur

le Ségou. Un peu en amont du gué du Kouralé, le Bagoé reçoit

le Baoulé. A eux deux ils forment le bras secondaire du Niger,

qui atteint le cours principal à Mopti.

Je quittai de bonne heure les rives du Bagoé afin d’arriver

à Fourou avant la grande chaleur. Il n’y a des arbres que sur

les berges mêmes de la rivière ; la rive droite, plus élevée,

n’est jamais inondée, et le pays n’a pas l’aspect désolé de

la rive gauche.

A 1 kilomètre du Bagoé se trouve le petit village de Lolé ; les

environs sont bien cultivés ; il y a des plantations de tabac et

partout de grands champs d’ignames, qui sont bien soignés. Entre

deux alignements est creusé un large sillon au-dessus duquel sont

placés quatre échalas qui se croisent en faisceau au sommet et qui

sont destinés à supporter les liserons de quatre pieds d’ignames.

Du Bagoé jusqu’à Fourou, les cultures se succèdent presque sans

interruption ; elles sont cependant coupées d’espaces dévastés

par une espèce de termite qui habite dans des terrains d’argile

grisâtre et qui construit des termitières en forme de champignon.

★

★ ★

Les indigènes utilisent les termites et termitières de la façon

suivante : les champignons sont coupés à la base et portés dans le

village ; là ils sont concassés et les termites donnés en nourriture

aux poules ; la terre est conservée et sert à la construction des

cases ou des magasins à mil. Quand la terre est d’un beau gris

cendre, elle est lavée, bien triturée et calcinée, et mangée par

les femmes enceintes. On en trouve à acheter des petits lots sur

les marchés.

Dans beaucoup de villages, pour ne pas avoir la peine d’aller

chercher cet insecte bien loin, les habitants procèdent de la façon

suivante : après avoir enlevé les herbes dans un endroit quelconque

près du village, on y jette de la bouse de vache séchée et des épis

de maïs dont le grain a été enlevé ; au bout de quelques jours,

le termite fait son apparition ; on dispose alors, en cet endroit,

de vieux chaudrons en terre, renversés : l’insecte y construit

immédiatement des galeries, et cinq ou six jours après, quand le

chaudron est plein, on l’emporte dans le village avec les termites

qu’il contient.

Quand ce termite envahit un terrain, il est impossible de songer à

en tirer parti ; il est plus nuisible que celui qui construit les

termitières gigantesques de 2 à 3 mètres de hauteur. Ce dernier

se plaît dans les argiles jaunes, que les indigènes recherchent

pour confectionner leur poterie.

Quand ces termitières sont évacuées par l’insecte, l’intérieur,

complètement creux, se couvre de salpêtre qu’on récolte pour la

fabrication de la poudre.

Au commencement de l’hivernage, les termites, qui construisent les

gros tumulus, se transforment en fourmis ailées ; ils sortent de

terre de tous côtés ; les cases, les villages en sont infestés.

Cette invasion donne lieu à des réjouissances et, en quelque sorte,

à des fêtes, car on leur fait une vraie chasse, suivie d’orgies ;

partout on allume des feux, auxquels ils viennent se brûler les

ailes ; gamins et femmes les retirent du feu et les ramassent

soigneusement pour les faire frire au beurre de vache ou au beurre

de cé ; ce mets, réputé délicieux, est donné aux enfants, comme

très délicat et très recherché.

Les souris et les lézards, sommairement grillés, forment aussi un

des plats les plus appréciés de cette région.

Voici les noms sous lesquels on désigne les termites ailés :

Dans le Ouassoulou _Mouri_.

— Bélédougou _Milli_.

— Kaarta _Mama_ (ancêtre).

Chez les Kagoro du Kaarta _Mantombo_.

— les Mossi _You_.

★

★ ★

En arrivant à Fourou, Toumané, le chef des sofa, me fit installer

dans le village de Iawakha, chef de Fourou. L’accueil que me fit la

population, sans être enthousiaste, était cependant bienveillant ;

on m’envoya quelques cadeaux.

La ville de Fourou, distante du Bagoé de deux petites heures de

marche, est composée de trois villages, dont un très gros et deux

plus petits.

La densité de la population de ces trois villages est considérable ;

les cases sont bondées d’habitants. Comme à Kourala, les rues sont

très étroites. A tous les carrefours il y a des abris couverts où

se rassemblent les oisifs pendant les heures chaudes de la journée

et jusque dans la soirée. La population totale de ces trois villages

s’élève à 3000 habitants au moins.

Les deux petits villages sont simplement entourés d’un tata

ordinaire ; quant au village principal, son système de défense

est plus compliqué : tous les groupes de cases sont fortifiés. En

différents endroits il y a deux ou trois murs d’enceinte ; vers

le sud on a ménagé deux secteurs fermés par une large coupure

qui permet aux assiégés de se mettre rapidement à l’abri en

s’écoulant sur chaque flanc de la coupure après une sortie

malheureuse. Le petit bois est traversé par un ruisseau, met le

village absolument à l’abri d’une attaque par l’ouest ; jamais

l’assaillant n’oserait s’aventurer dans cette petite forêt

vierge, d’abord parce qu’il est extrêmement difficile d’y

circuler, ensuite parce que les gens de Fourou ne négligeraient pas

d’y tenir constamment des hommes armés.

Entre les enceintes sont disposés cinq parcs à bœufs ; ils

contiennent ensemble 800 têtes de bétail (taureaux, vaches,

veaux). Mon hôte possède, à lui seul, 63 têtes et 38 veaux ;

il y a aussi, dans chaque enceinte, quelques puits et des fours à

chauffer les bois d’arc, afin de les bander plus facilement.

[Illustration : Croquis des trois villages de Fourou.]

C’est aussi là que se trouvent les forges et les cages à

tisserands, qui sont très nombreuses ici.

Comme presque tous les villages, Fourou est remarquable par la

malpropreté de ses voies de communication ; il y a des amas d’eau

croupie et des tas d’ordures de tous côtés ; les habitants sont

cependant assez propres.

A l’entrée de quelques groupes de cases se trouve une construction

en terre qui comporte généralement deux petites cases de 1 m. 50

de hauteur, ornées sur toutes les faces de grossières têtes de

bœufs en relief.

La première de ces cases n’est, en quelque sorte, que le vestibule

de la seconde ; l’entrée n’est pas fermée, et à droite et à

gauche sont placées quelques calebasses et poteries. Elle communique

avec la case ronde par une petite porte en bois fermée à clef ; dans

cette seconde case est suspendu un gros sac en cotonnade du pays qui

renferme les os et les plumes des poulets égorgés à l’occasion

des repas funéraires ; les calebasses servent à apporter les mets

préparés à l’intention des morts.

[Illustration : Un carrefour de Fourou.]

Ce culte des morts paraît exister chez toute la famille mandé.

Les Malinké et les Bambara de la rive gauche du Niger font aussi

des offrandes, mais avec moins de cérémonies. Quand il survient à

l’un d’eux un événement important, bonheur ou malheur, tels que

mariages, naissances, maladies graves, etc., il délaye une petite

quantité de farine de mil ou de maïs dans de l’eau et en asperge

le sol de sa case en disant : « Voilà pour mon père, ou ma mère,

ou mon frère », etc. Si c’est en voyage que se fait cette offrande,

la nourriture est projetée par petites pincées sur le mur extérieur

qui entoure l’habitation et, mieux encore, sur le tata du village

face à la campagne.

Dans quelques endroits retirés, près des tata, à l’intérieur

des villages et dans les champs, on voit également de petites cases

dans chacune desquelles est suspendu un sac contenant divers objets ;

ces sacs sont destinés, m’a-t-on dit, à préserver le village et

les habitants des esprits malfaisants qui errent autour du village

pendant les nuits noires ; on nomme ces esprits _soubakha_ (en mandé)

et _ouarra_ (en siène-ré).

Par soubakha ou ouarra, les Mandé en général désignent tout ce

qui peut inspirer la terreur pendant la nuit ; les chats-huants et

tous les oiseaux nocturnes sont des soubakha. Si, dans la nuit, un de

ces animaux se perche sur un arbre du village et fait entendre son

cri, c’est signe de mort d’homme prochaine. Cette superstition

existe encore dans beaucoup de nos campagnes ; on s’en inquiète

cependant moins qu’ici, où tel homme qui ose tirer un coup de

fusil sur l’arbre où l’oiseau est perché est considéré comme

un héros. Circuler la nuit sans clair de lune est regardé par ces

gens-là comme un acte d’une témérité extraordinaire ; aussi

jamais les indigènes n’attaquent de nuit.

Cette terreur est soigneusement entretenue par certains individus,

sorte de sorciers qui se livrent nuitamment à des actes extravagants,

et circulent avec des feux en poussant des cris rauques. Ces

gens-là sont-ils simplement atteints d’insomnie ou d’aliénation

mentale ? Je ne le crois pas ; c’est plutôt une vieille coutume

qui a pour but d’empêcher de circuler la nuit dans le village et

dont profitent quelques loustics pour semer la crainte et se faire

passer pour sorciers, comme les kéniélala.

Les mœurs sont très légères à Fourou : nous y étions à peine

depuis trois jours, que tous mes hommes étaient en possession d’une

amie au vu et au su de tout le monde. Contrairement à ce qui se passe

dans nos pays civilisés, une jeune fille qui a un enfant n’est

pas déconsidérée chez les Siène-ré : au contraire, elle trouve

plus facilement à se marier, puisqu’on est sûr qu’elle n’est

pas stérile.

Les cases servant d’habitation sont, ou rondes à toit de chaume,

ou carrées avec toit plat, mais moins bien soignées que celles

des Bambara que j’ai vues à Sanancoro. L’extérieur n’est

pas ornementé du tout ; à l’intérieur seulement il y a quelques

dessins en relief, parmi lesquels la tête de bœuf domine.

Ceux qui ornent la case représentée à la page suivante figurent

un homme à cheval, un oiseau à quatre pattes, un homme, une

gueule-tapée, un siège.

J’ai peu vu de meubles chez le chef du village ; il y a cependant

six lits en diala, _d’une seule pièce_, dont je donne un croquis.

Ils sont grossièrement équarris, mais le dessus est d’un poli

rendu brillant par l’usage.

Les tisserands, assez nombreux ici, font, outre des bandes de coton

blanc très fin, une autre étoffe rayée de bleu et de blanc dont

ils semblent avoir la spécialité et qui est recherchée par les

marchands ; on la nomme _kani-fini_. Les teintures à l’indigo

obtenues ici sont d’un bleu terne, inférieur à celles des noirs

du Sénégal.

Les Sénoufo emploient pour teindre leurs étoffes, outre l’indigo,

la couleur brune tirée d’un arbrisseau appelé _bassi_ chez les

Malinkés et _raat_ par les Toucouleur, mais ils l’emploient plus

légère, plus claire. Une fois l’étoffe teinte, on l’étend sur

une calebasse ou sur une planche bien unie et l’on y dessine en noir,

à l’aide d’une tige de mil taillée grossièrement en plume, des

losanges, des carrés, des triangles, etc., qui forment généralement

des damiers irréguliers. Le noir employé à cet effet est obtenu

par de la terre ferrugineuse ramassée dans le lit des marigots et

déposée pendant quelque temps dans de vieux chaudrons en terre. On

obtient ainsi une sorte de couperose (sulfate de fer).

Les forgerons, appelés en sénoufo _toumono_, ne s’occupent

exclusivement que de l’extraction et de la préparation du fer. Le

cubilot, de petite dimension, est mis quelquefois directement en

contact avec le soufflet de forge pour qu’on puisse à volonté

ralentir ou activer le feu. Ces cubilots ne peuvent donner qu’une

très petite quantité de fer, aussi les toumono ont-ils des hauts

fourneaux en terre glaise de grande dimension dans les endroits où

le minerai est abondant. Le tirage obtenu avec des tuyères n’est

pas assez puissant pour leur permettre d’obtenir de la fonte, qui

est absolument inconnue chez eux. Contrairement aux hauts fourneaux

qu’on voit généralement, ils ne sont pas ronds, mais carrés et

surmontés d’un tuyau rond de 60 centimètres de hauteur. Aux deux

angles diamétralement opposés sont élevés deux grands contreforts

en terre munis de marches permettant aux individus qui chargent le

fourneau de monter facilement le minerai.

Les toumono fabriquent les outils, la batterie de cuisine, réparent

les fusils, mais ils ne font aucun bijou en or, argent, cuivre ou fer :

c’est ici une spécialité dont ne s’occupent que les _fono_ (sorte

de bijoutiers) ; ceux-ci font aussi de grossières sonnettes en cuivre.

[Illustration : Figures dans l’intérieur des cases et lit.]

La poterie est polie intérieurement avec des gourmettes en fer

fabriquées par les fono.

★

★ ★

Iawakha, le chef de Fourou, auquel j’ai déjà fait visite plusieurs

fois, m’a envoyé une belle génisse ; le jour de mon arrivée,

mon hôte m’a donné à plusieurs reprises du mil et du maïs.

Quand je me promène, tous les habitants me saluent par le mot

_Diarabasou_ (c’est le Diara du Sénoufo). Décidément ce surnom

me suivra pendant tout mon voyage.

Je n’inspire pas la défiance à ces braves gens, mais quelques

amis parlant le mandé sont venus me confier qu’il me fallait

éviter de regarder dans les puits, quelques femmes craignant que

je ne sois capable de jeter un sort au pays. On m’a également

prévenu de ne laisser traîner aucun papier aux abords du village et

de n’en faire usage sous aucun prétexte : c’est ainsi qu’une

pièce d’étoffe offerte au chef et qui était munie d’une belle

étiquette m’a été retournée. On ne l’a reprise que dépourvue

de l’étiquette. L’explication de ce refus était pour eux bien

simple : ils craignaient que l’étiquette et l’écriture ne leur

portassent malheur.

_Lundi_ 5 _décembre._ — C’était aujourd’hui grand marché :

il régnait ici beaucoup d’animation. Pendant toute la matinée,

des vendeurs et des acheteurs arrivaient en foule. A midi le marché

battait son plein ; il y avait à ce moment un millier de personnes

(acheteurs et vendeurs).

Voici, en tout, ce qu’il y avait en vente en chiffres ronds avec

le prix de vente :

Fr. c.

1000 kilogrammes de sorgho (principalement du

_bimbirri_), valeur en cauries des 100 kilogrammes. 5 60

500 kilogrammes d’arachides, le kilogramme 0 75

500 kilogrammes d’ignames, le kilogramme 0 15

150 kilogrammes de sel (6 barres) (la barre 50 ba), prix

du kilogramme, de 3 fr. 50 à 4 »

20 rouleaux de cotonnades du pays. _Prix variables._

20 kilogrammes de graines de _da_ (chanvre indigène,) le

kilogramme 1 25

60 kilogrammes de coton brut (je n’ai pu apprécier

exactement le prix, mais il est cher).

100 pièces de poterie (fabrication indigène). _Prix

divers._

30 nattes dites _débé_, la natte. 1 »

200 kilogrammes de maïs, le kilogramme 0 10

20 kilogrammes indigo, et environ 10 kilogrammes de tabac.

Quelques couteaux, outils, stylets en corne pour les chevaux, aiguilles

de fabrication indigène, pas d’étoffe du tout, pas d’articles

européens. Tous les condiments connus y figuraient par petits lots,

ainsi que de la viande en brochette.

Pas de bétail : il se vend tous les jours ; on s’adresse directement

au propriétaire. La pièce de 5 francs en argent vaut (_ba foula

kémé dourou_) 2000 cauries. Il y avait peu de beurre de cé ;

il ne se vend pas ici en pain, c’est en boulettes de la grosseur

d’une noix ; chaque boulette coûte deux cauries. A quatre heures,

le marché est terminé, à peu près tout est vendu.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 15 / 41 段