La façon calme et réfléchie dont cet homme m’a débité tout ce

que ces pauvres gens ont sur le cœur m’a vivement impressionné ;

j’ai essayé de lui faire comprendre que les blancs n’attachaient

pas grande importance au voyage d’un fils de chef en France, que

c’étaient eux qui exagéraient la portée de cet acte, que nous

étions disposés à faire quelque chose pour eux, et que leur chef

avait grand tort de ne pas vouloir me donner une audience.

Le chef de Tintchinémé était inébranlable ; il avait une consigne

qu’il observait avec la plus grande discipline. Je voyais même

qu’il en ressentait un réel chagrin, car ce n’était pas un

mauvais homme. Il fallait me décider à m’en retourner.

Il faisait nuit noire, il pleuvait légèrement, nous n’avions rien

mangé ; notre riz n’étant pas cuit, j’essayai de retarder mon

départ. Toute mon éloquence fut impuissante à fléchir ces gens,

qui restèrent en selle, surveillant nos préparatifs de départ.

Vers huit heures, sans guides, par une pluie battante, nous nous

mettions péniblement en route pour revenir sur nos pas. Cette marche

de nuit fut particulièrement fatigante ; l’étape du matin avait

été longue et pénible à cause des hautes herbes, qui atteignaient

de trois à cinq mètres de hauteur.

Comme mon armement ne consistait qu’en deux fusils Beaumont et un

fusil de chasse, pour la circonstance je crus prudent de prendre dans

mes bagages quatre pistolets doubles à pierre et d’en armer mes

hommes, afin de pouvoir nous défendre en cas d’alerte ; je fis

prendre toutes les précautions en vue d’une attaque probable.

A distance nous étions suivis par les cavaliers.

A plusieurs reprises nous avons failli nous égarer ; le sentier

se perdait dans les herbes, et nos hommes étaient forcés de

s’appeler pour ne pas se perdre. Vers deux heures du matin, les

cavaliers s’en étant retournés, je fis arrêter le convoi dans

une petite clairière et nous nous installâmes en halte gardée :

ânes entravés et bagages disposés en croix, pour pouvoir au besoin

nous en servir comme retranchement.

Les hommes en sentinelle ont signalé dans la nuit des individus

venant rôder autour du bivouac, mais, en nous voyant faire bonne

garde, ils n’ont pas osé nous attaquer[33].

2 _novembre._ — En atteignant Gongoro, je trouvai Basoma et l’autre

homme de Tiong-i ; je ne leur fis aucun reproche de s’être sauvés,

car s’ils avaient mis le pied dans le village, ils étaient sûrs

de leur affaire et tués comme « hommes de Samory ».

Cet échec sera bien difficile à réparer.

Que de renseignements j’aurais pu obtenir pendant un séjour

d’un mois à Tengréla. Les directions et les itinéraires sur

toute la région Folou, Kabadougou, Bodougou, Noolou, Fadougou,

sur le Ouorodougou, le Follona, le Kouroudougou, etc., tout cela est

perdu et jamais je ne pourrai retrouver cette occasion.

Tiong-i, qui n’est pas éloigné de Tengréla, en est séparé par

un monde, car tous les chemins de cette région partent naturellement

du centre le plus important, de Tengréla. Il n’existe, comme je

l’ai dit, aucune relation entre Tiong-i et Tengréla ; je voudrais

insister pour y entrer, mais qui envoyer ? Un de mes hommes ou un

homme de Tiong-i ? L’un et l’autre seraient infailliblement

assassinés ou au moins faits captifs.

[Illustration : Bivouac de nuit.]

De retour à Tiong-i j’attendrai une occasion pour communiquer avec

les gens de Tengréla, peut-être se laisseront-ils convaincre : il

faut toujours espérer. Ma situation est loin d’être brillante,

le plus sage parti à prendre est de faire retour à Tiong-i.

_Jeudi_ 3 _novembre et jours suivants._ — Zan, le chef de Tiong-i,

que je vais voir souvent, m’abreuve de mensonges. D’après lui, il

paraît que l’almamy vient de lui défendre de me laisser traverser

le Bagoé, si je voulais me rendre à Fourou. Ce dernier village

aurait, du reste, reçu l’ordre de me refuser l’hospitalité si

je m’y présentais. Il m’est également interdit d’envoyer mes

hommes au marché de ce dernier village.

L’almamy n’envoie personne pour me saluer, ne répond à aucune

de mes lettres : son seul désir serait, je crois, de me voir m’en

retourner volontairement vers Bammako, car il n’ose pas m’en

donner l’ordre. Il est absolument convaincu que jamais il ne pourra

m’être utile pour mon voyage, quoiqu’il parle avec emphase de

ses bonnes relations dans l’est.

7 _novembre._ — Dans la journée j’ai reçu la visite de Toumané,

chef des sofa de Fourou ; il me dit revenir de la colonne où

l’almamy l’avait appelé. Samory lui a dit que j’étais en route

pour me rendre à Fourou. Il lui a donné l’ordre de m’installer

provisoirement dans le village et d’envoyer demander au chef de

Ngiélé l’autorisation de passer. Ngiélé est un grand village

dans l’est, sur la route de Kong ; il m’a déjà été signalé

par El-Hadj Mohammed Lamine de Ténetou. Si Toumané obtient cette

autorisation, il devra me faire escorter jusque-là.

Un jour il m’est interdit de quitter Tiong-i, un autre jour on me

propose officiellement de continuer ma route ! Tout cela n’est-il

pas étrange !

Un instant après, trois Sonninké de Touba sont venus me saluer. Le

chef de ces marchands est un Diabi ; ils ont traversé le Niger à

Fogny et sont venus ici par le chemin Ouola, Tiékoungo, etc. Ils

m’apprennent que la canonnière est de retour à Bammako, ayant

effectué son voyage à Tombouctou.

Ce Diabi, qui est allé six fois déjà dans le Ouorodougou, me

propose de parler aux gens de Tengréla ; il me dit de patienter,

peut-être réussira-t-il mieux que moi ; je prêche ma cause avec

chaleur naturellement, et il me quitte en me promettant de m’informer

du résultat de ses démarches ; c’est demain matin 8 qu’il se

met en route. Je lui fais cadeau d’une chechia violette, d’une

pièce de ganse blanche pour orner son boubou et d’un porte-monnaie.

Tengréla, d’après ce Diabi et mes hommes, est un peu plus grand

que Tiong-i, et bâtie dans le même genre, mais sa population est

plus dense, quoiqu’il y ait autant de terrains vagues qu’ici. En

estimant à 1500 le nombre de ses habitants, on ne doit pas être

bien éloigné de la vérité.

Tengréla est habité par des Bambara forgerons, des Siène-ré et

surtout des Mandé Dioula. Massa, fils de Ianokho, n’a, paraît-il,

pas grande influence ; le vrai chef serait Bakémory, qui est à la

tête du parti mandé dioula.

8 _novembre._ — En attendant le résultat des démarches du Diabi à

Tengréla et le départ de Toumané pour Fourou, je me suis installé

chez Basoma, qui a mis à ma disposition une case assez confortable,

mais un peu obscure. Dans le toit on a ménagé une ouverture pour

la fumée, qui s’évacue par un tuyau en terre, que l’on recouvre

d’une vieille poterie quand il pleut. A Gongoro j’ai vu une vraie

cheminée qui fait saillie à l’extérieur de la case, elle a environ

70 à 80 centimètres de largeur, sa hauteur est celle de la case. Le

feu se met devant, la fumée s’introduit dans la cheminée par une

ouverture de 60 centimètres de hauteur en forme de T renversé. A

un mètre vingt à peu près au-dessus du sol, on a ménagé une

ouverture demi-circulaire qui permet de placer la viande à boucaner

sur un gril en rondins. Pour que la pluie ne pénètre pas dans la

cheminée, le haut est fermé par des rondins de bois recouverts

de terre glaise comme le toit de la case ; la fumée s’échappe

par une ouverture ménagée sur un des flancs ou bien encore sur le

grand côté extérieur, cela dépend de l’orientation ; elle est

disposée pour ne pas être gênée par les vents. On appelle ces

cheminées _dibi_.

[Illustration : _Dibi_, type de cheminée des environs de Tengréla.]

La population de Tiong-i se compose de Bambara Kouloubari et Traouré ;

il y a aussi quelques familles siène-ré ou sénoufo ; ces derniers

sont les plus anciens habitants du village. Les Bambara ne sont

venus du Ségou qu’avec Ali Diara, dernier roi bambara du Ségou,

qui vint faire des incursions dans le Niéné vers 1845.

La domination des Bambara du Ségou à Komina et dans le Gantiédougou

n’a cessé que vers 1860. Au moment où Barth faisait son voyage

et à propos d’un itinéraire par renseignements de Nyamina à

Tengréla, il dit ceci (édition allemande, t. IV, p. 577) :

« Sur le chemin de Tengréla à Nyamina (29 courtes marches), on

atteint, le quatrième jour, un grand fleuve (probablement le Bagoé de

Caillié) sur l’autre rive duquel commence le domaine de Nyamina. »

L’occupation du Gantiédougou par les Bambara au Ségou vers 1852

est donc entièrement confirmée.

Les habitants de Tiong-i, sans être riches, ne vivent pas dans

la gêne, et la plupart de Siène-ré et Bambara sont forts et

robustes. J’ai vu cependant deux femmes atteintes d’éléphantiasis

très prononcé ; il y a aussi dans le village une dizaine d’enfants

et d’hommes qui, sans être albinos, sont d’un rouge terne,

et ont les cheveux roux sale. On désigne ces gens-là sous le nom

de _diabiyang-é_ en sarakollé et de _bala_ ou _gouambélé_, ou

_gouangouélé_ en bambara, par comparaison avec la couleur gris roux

d’une variété d’ânes, très remarquable par sa vigueur et sa

sobriété. Ces bala ne constituent pas une race, on ne constate pas

leur naissance plus ou moins fréquente parmi telle ou telle tribu

non plus, il en vient au monde indifféremment dans telle ou telle

famille, et, contrairement aux _founé_ (albinos), on n’attache

aucune croyance ni superstition à la naissance d’un de ces êtres.

On peut voir, à partir de Bénokhobougoula jusqu’à Tengréla,

toutes les coiffures imaginables chez les deux sexes. Celle de nos

clowns est une des plus répandues. Beaucoup de femmes ont la tête

entièrement rasée.

Les femmes sont laides sans exception ; elles ont toutes la lèvre

inférieure percée par une pointe en argent ou en fer qui y est

introduite à l’âge de neuf ou dix ans ; elle peut se retirer

à volonté. Caillié a déjà signalé cet ornement de la femme

bambara, près de Tengréla. Tiong-i est la limite nord où ce

_né-gué-koulou_ soit en usage ; je n’en ai vu nulle part

ailleurs. A peu d’exceptions près, tout le monde est nu ici ;

les jeunes filles, les femmes mariées, même les vieilles femmes, ne

portent que le _bila_, ceinture en coton de trois doigts de largeur

qui passe entre les jambes ; ce bila est commun aux deux sexes. Les

hommes ainsi vêtus se nomment _bilakoro_, les femmes _wakoro_.

Le bien-être relatif qui règne ici ramène le soir un peu de gaieté

parmi cette population déshéritée ; les petits enfants dansent

jusque vers neuf heures. Basoma, mon hôte, en a bien une vingtaine

à lui et à ses _woulousou_ (captifs de cases). Il leur fait un

peu de musique avec une sorte de petite harpe montée sur calebasse,

qu’on appelle _nkoni_ et qui est pourvue de cinq cordes en boyau,

tendues sur un arc en bois.

Les gamins de dix à douze ans parcourent le village avec des torches

allumées, pour chercher des _ntori_ (crapauds), à l’aide desquels

ils attrapent au bord du petit ruisseau des gueules-tapées (sorte

d’iguane). A cet effet, ils introduisent dans le corps du crapaud

une alêne droite de sellier très affûtée aux deux extrémités ; au

milieu de cette alêne, ils fixent une forte ficelle dont ils amarrent

l’extrémité à un petit piquet sur la rive. La gueule-tapée

avale le crapaud, mais quand elle se meut pour retourner dans l’eau,

elle se sent retenue par l’alêne qui s’est mise en travers, elle

se débat, et les deux pointes de la tige lui entrent profondément

dans les chairs ; les gamins l’assomment alors à coups de bâton.

[Illustration : Basoma fait danser les petits enfants.]

La préparation de la viande de cet animal est bien simple : on fait

roussir la bête sur le feu, pour en enlever la première petite peau

mince ; elle est ensuite vidée et cuite entière sur de la braise ; le

lendemain, elle est mangée froide, sans sel presque toujours, car ici

le prix du kilo de cet assaisonnement varie entre 5 francs et 5 fr. 50.

Les jeunes gens partent surveiller les cultures, vers six heures et

demie du soir ; ceux qui restent dans le village jouent de la flûte

ou du fabrésoro.

9 _novembre._ — Hier, dans la soirée, Toumané et le fils du

chef de Fourou sont venus m’annoncer leur départ pour ce matin et

prendre congé de moi. Le fils du chef de Fourou est un Sénoufou,

il s’appelle Nason ; dès son arrivée à Fourou, il va avec son

père faire les démarches nécessaires pour obtenir mon passage à

travers le Pomporo et Dioumanténé ; de là il me fera gagner Niélé,

capitale de la région Follona où règne Pégué. Un de ses frères

serait auprès de ce chef et il compte bien me faire passer.

Toumané me dit aujourd’hui qu’il vaut mieux que je reste à

Tiong-i, en attendant le résultat de leurs démarches. Je ne sais

plus que penser, je vis dans un milieu des plus effrontés menteurs,

mais que faire ? Je patiente. Si dans quinze jours il n’y a rien

de décidé, j’aviserai. Quelle triste situation !

En attendant, j’ai prié Nason de m’acheter un bœuf pour du

calicot et lui ai donné deux de mes hommes pour le ramener. Ce garçon

m’inspire confiance, mais j’ai été trop souvent trompé pour

ne pas conserver des doutes sur les prétendues démarches qu’il

va faire.

Il y a ici deux Haoussa, nommés Ahmadou et Abd er-Rahman : le premier

est de Yendi, le second d’Abéokouta ; j’ai souvent des entretiens

avec eux sur les pays que je me propose de traverser.

Les Mandé désignent les Haoussa sous le nom de Marraba, et toute

la région comprenant le Dagomba, Salaga, le Noufé, le Yorouba et

le Haoussa sous le nom de Marrabadougou.

Je n’ai pu apprendre l’étymologie de cette appellation bizarre ;

les Haoussa eux-mêmes ne la connaissent pas.

Ils parlent le haoussa entre eux, mais comprennent également le

poul, le mandé et le mossi. Ahmadou parle aussi le nago. Ce sont

des gens de ressource pour moi, malheureusement ils ne veulent pas

m’accompagner. C’est auprès d’eux que j’obtiens les premiers

renseignements sur Kong.

La date de la migration de ces Haoussa vers le Dagomba et le

Yorouba ne leur est pas inconnue, ils m’ont dit qu’elle datait

de quatre-vingts ans ; je pense qu’il faut la reculer vers 1802,

époque des guerres du Cheikh Othman.

Ce sont ces Haoussa émigrés de leur pays qui fournissent des soldats

aux troupes britanniques en garnison à Lagos et sur la côte.

Leurs _diamou_ (noms de tribu) sont : Traouré, Touré,

Sissi. Quoiqu’ils nient énergiquement tout lien de parenté

avec les Mandé, il est évident qu’ils ont jadis appartenu

à cette grande famille ; les noms de Traouré, Touré, sont des

noms de famille mandé-dioula. Quant aux Sissi (Sissibé en poul,

Sissellebaoua en haoussa), Barth en parle longuement à plusieurs

reprises ; il affirme qu’ils sont également une subdivision de la

grande famille _Wangaraoua_ (mandé) à laquelle appartiennent les

Soso et les Malinkés, et qu’ils ont oublié leur propre langue pour

adopter soit le _poul_ soit le _haoussa_. Quelques Sissi, habitant les

districts orientaux de la province de Saberma, _seuls_, ont conservé

leur idiome propre (le mandé) (Voy. Barth, édition allemande.)

Dans le Ouassoulou et dans la région Gangaran et Nouroukrou (Soudan

français), nous retrouvons les Sissi sous le nom de Sissokho ; ces

derniers se disent Malinkés, et ceux du Ouassoulou revendiquent le

titre de Foula.

Dans la case de ces Marraba j’ai vu une petite fille captive du

Yorobadougou, qui portait en guise de _doroké_ (surtout) une sorte de

fichu en coton à petites mailles de filet, dont le bas était garni

de pampilles en coton de couleur. Cet ouvrage, que j’ai examiné

de très près, est fort bien fait ; il est cependant facile de

reconnaître sa fabrication indigène.

Ces Marraba ont dans leur cour quelques pieds d’une plante qu’on

nomme _saouaran_. La racine de cette plante, pilée et arrosée de

jus de citron, donne une teinture jaune d’or, très riche, qui ne

passe pas au lavage quand elle est préparée de la sorte. Cette

plante est, dit-on, fort répandue dans le Ouorodougou et a été

rapportée de ce pays. La feuille, qui est du vert des feuilles de

bananier, est lisse au toucher et a 25 à 30 centimètres de longueur ;

chacune d’elles est supportée par une tige d’égale grandeur. La

racine ressemble au gingembre et se casse facilement. L’intérieur

est d’un jaune orange[34].

_Mercredi_ 16 _novembre._ — Je profite de mon séjour ici pour

apprendre un peu de sénoufo ; malheureusement je me trouve très mal

servi comme auxiliaire et je ne suis encore que dans une période

de tâtonnements quant au mécanisme de la langue ; les mots aussi

me donnent beaucoup de mal : il y a dans cette langue cinq idiomes,

différant assez sensiblement l’un de l’autre pour ne pas être

reconnus de suite par un profane comme moi.

Celui qui me parait le plus répandu est parlé dans le _Follona_ ;

les autres sont ceux du Kompolondougou (Kénédougou), du Mienka, du

Pomporo (environs de Papara) et des Tousia, qu’on dit anthropophages

et qui habitent à l’est des États de Tiéba ; je n’ai pas encore

pu savoir non plus quel est l’idiome qui doit être le plus pur.

Fondou, que j’ai envoyé de Bénokhobougoula à Bammako, vient

d’arriver. Il apporte une longue lettre du docteur Tautain, me

donnant quelques nouvelles et m’annonçant l’envoi d’un courrier

antérieur qui, malheureusement, ne m’est pas encore parvenu ; les

lettres de France, de ma famille et de mes amis, font défaut. Il ne

peut en être autrement : tous doivent me croire dans le cœur de la

boucle du Niger. Hélas ! il n’en est rien.

Les camarades de Bammako m’envoient par la même occasion tous

leurs journaux jusqu’au 31 août, et une bouteille de vin.

Dans la soirée, la mort de ma mule vient tristement troubler le

bonheur que je goûte à lire les journaux. Ma pauvre bête était

en pleine santé, et depuis mon séjour ici je pouvais lui donner sa

ration de mil. Vers cinq heures et demie, elle broutait le long du

tata lorsqu’elle a été foudroyée par un accès pernicieux. En

moins de dix-sept minutes elle expirait, malgré tous les soins que

j’ai pu lui donner. C’est une perte cruelle pour moi, car il

m’est impossible de me procurer une autre monture, il n’y a pas

un cheval dans toute la région.

Il est extrêmement dangereux de circuler autour de ces villages en

pisé pendant les heures chaudes, à cause de la réverbération qui

est excessive sur ces murs gris cendre ; les plus grandes précautions

sont nécessaires pour ne pas être terrassé en un clin d’œil.

Deux de mes hommes, dans la même journée, ont eu de violents accès

de fièvre.

_Vendredi_ 18 _novembre._ — J’envoie Diawé ce matin à Fourou

pour informer le chef de mon arrivée prochaine, car de jour en jour

la vente de mes marchandises devient plus difficile : il n’y a pour

ainsi dire pas d’étrangers qui passent ici, et une fois que le

village même est pourvu de ce qu’il lui faut, il est difficile de

réaliser plus d’un millier de cauries par jour ; si je n’avais

pas un assortiment très complet de tout ce qui peut se vendre dans

ces régions, il y a longtemps que j’aurais été forcé de céder

à prix coûtant pour réaliser les cauries nécessaires à l’achat

des subsistances quotidiennes.

J’ai dû interrompre pendant quelques jours mes leçons de sénoufo :

le Follona qui me servait de professeur vient de quitter pour un mois

Tiong-i. Alléchés par les cadeaux que je faisais à cet homme,

des Sénoufo du village sont venus me proposer de m’apprendre le

sénoufo parlé dans le Kompolondougou. J’ai naturellement accepté :

cela me permettra peut-être plus tard de comparer ces deux idiomes

entre eux. J’ai déjà une centaine de phrases usuelles et tout à

fait élémentaires, mais je ne les tiendrai pour bonnes qu’après

les avoir contrôlées au moins encore une fois.

_Dimanche_ 20. — Diawé revient de Fourou ; il a été bien reçu

par Yaouakha, le chef du village. Toumané, le chef des sofa, me

prie d’attendre encore quelques jours à Tiong-i ; il m’enverra

chercher quand il aura une réponse de Pégué, chef de Niélé

(Nouélé ou Ngiélé).

D’autre part le Sonninké Diabi, parti le 8 pour Tengréla, ne

m’a rien fait dire au sujet des démarches qu’il a dû tenter

pour obtenir mon passage ; décidément on ne peut avoir confiance

en personne dans ce maudit pays.

Je n’ai aucune nouvelle de la guerre. Samory se fait envoyer des

renforts de partout ; hier une cinquantaine d’hommes, dont la

moitié est armée de fusils, passait ici, venant des environs de

Maninian. Des sofa qui viennent chercher des vivres pour Kélifa,

chef de Tiong-i, me disent que Sikasso est entièrement cerné par

les diassa de l’almamy. Le même soir un Bilakoro que j’ai vu

à la colonne me dit qu’on a reconstruit le diassa de Baffa, mais

qu’à part cela la situation est toujours la même.

Deux hommes de Fourou qui sont venus vendre des nattes ici m’ont

raconté la façon dont procédait Tiéba pour ne pas trop épuiser

son pays. Des colonnes de renfort fortes d’un millier d’hommes

environ sont tirées à peu près périodiquement de chaque province

et envoyées à Sikasso. Le lendemain de leur arrivée dans le village

assiégé a lieu une sortie, dans laquelle, sans chercher à débloquer

totalement, on fait le plus de mal possible aux troupes de Samory ;

à la nuit, les hommes de Tiéba rentrent dans le village ; Tiéba

les remercie et les renvoie chez eux en leur donnant l’ordre

de dire à tel autre district d’envoyer ses hommes dans une

quinzaine de jours. A l’aide de ces envois de troupes de renfort,

il n’épuise pas sa garnison de défense et a l’avantage de

lancer des troupes fraîches et vigoureuses contre les troupes de

l’assaillant, fatiguées et épuisées, d’abord par les combats

continuels qu’elles sont forcées de livrer, ensuite par le manque

de nourriture et de confort. C’est ce qui explique les succès que

remporte souvent l’assiégé.

_Lundi_ 21. — On a apporté aujourd’hui à Basoma, qui est

forgeron, quelques boucles d’oreilles en or, en le priant de

les faire sécher légèrement au feu[35] et d’en apprécier la

valeur. Le vendeur en demandait 70 _ba_, c’est-à-dire 70 fois

800 cauries, ce qui représente ici 140 francs en argent. Basoma

a conseillé au chef de village de n’en donner que 120 francs en

disant qu’à ce prix il ferait une bonne affaire. Curieux d’en

connaître le poids exact, j’ai pesé ces trois anneaux : leur poids

total atteignait 29 grammes, ce qui représente en France une valeur

de 87 francs. Le prix de revient ici est donc de 4 francs le gramme,

comme je l’avais déjà constaté une fois à Ouolosébougou et

l’autre fois à Ténetou, où j’avais demandé également à

acheter deux boucles d’oreilles.

Basoma, mon hôte, est forgeron : je suis donc bien placé pour

examiner sa forge, sa façon de travailler et ses outils.

Outre le soufflet portatif, qui est composé de deux peaux de bouc

communiquant avec un vieux canon de fusil, Basoma possède un vrai

soufflet fixé à demeure dans la forge.

Ce soufflet consiste en un grand compartiment charpenté en bois

recouvert de terre glaise. L’extrémité qui communique avec le

brasier est en argile fortement recuite ; sur ce compartiment sont

ménagés deux trous ronds dans lesquels on a maçonné le rebord

de deux vieux pots à cuisine ; sur ces vieux pots sont noués deux

morceaux de peau de mouton qui, alternativement soulevés et abaissés

par un gamin accroupi sur le soufflet, donnent le vent.

Les enclumes sont des morceaux de fer pesant 3 à 4 kilos, enfoncés

dans un bloc de bois ; la surface sur laquelle on forge n’excède

pas 30 centimètres carrés. Les marteaux ne sont autre chose qu’une

barre de fer de 30 centimètres de long, du poids de 1 à 2 kilos. Des

limes grossièrement fabriquées, de petits ciseaux à froid non

emmanchés, des pinces, un ou deux chasse-pointes et de la braise

constituent tout ce qui est nécessaire à ces ouvriers d’art pour

faire des grenadières de fusil, des vis, des hachettes, herminettes,

houes, faucilles, etc., et pour retremper les ressorts de fusil. Les

_noumou_ sont aussi bijoutiers ; ils font des anneaux en fer, en

cuivre et en argent, soit directement, soit par la fonte ; dans ce

dernier cas ils font le moule en cire. Tout cela est grossièrement

fabriqué, et ne peut en aucune façon être comparé au travail des

forgerons du Sénégal.

Dans la même case, il y avait toujours un ou deux _saggué_ (ouvriers

en bois) occupés à creuser des calebasses et à confectionner des

manches d’outils.

Pour creuser, ils emploient une série d’herminettes d’un tracé

plus ou moins courbe. La plus petite n’a qu’une poignée en bois

au lieu d’un manche. Pour la confection des écuelles, les _saggué_

emploient le bois du _cé_ et du _diala_. Pour les manches, c’est

le _lengué_ et le _sounsoun_.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 14 / 41 段