_Mercredi_ 26 _octobre._ — Ce matin, au petit jour, le vieux était
en tête de mes hommes avec son arc et ses flèches. On traverse deux
petits villages insignifiants dont l’un est connu sous deux noms
(Fougouba ou Sirakoroni) ; bientôt après on arrive à Bakaribougou,
très grand village où il n’y a plus que 30 à 40 habitants. Tous
ces villages de Gantiédougou avaient encore, il y a quatre ans, de
800 à 1000 habitants, les ruines sont toutes très grandes. Le chef
Bakary met à ma disposition deux solides gaillards pour nous faire
traverser en pirogue le Bafing, qui est séparé du village par une
plaine marécageuse de 1 kilom. 500. Cette rivière a 75 mètres de
largeur ; elle est très profonde et encaissée ; les berges seules
sont couvertes de très gros arbres, presque tous des _sounsoun_.
Elle vient du Kabadougou, environs de Timé, passe entre Foutiéré et
Débété, à Ntiola, et se jette dans le Bagoé près de Komina. Les
piroguiers m’ont dit qu’ils ne connaissaient pas de chutes
et qu’elle était guéable pendant trois mois de l’année en
certains endroits.
La rive droite est plus basse que la rive gauche, elle est encore en
partie inondée ; au delà des terrains marécageux se trouve Ouarakana
(Sirakana de Caillié).
Je fus très bien accueilli dans ce village. Mon hôte m’offrit
des patates, du maïs et du mil. Dans la soirée, il apporta un
barbotage de farine de mil à mon mulet ; c’est un indice certain
d’un peu d’aisance. Mon hôte s’excusa de ne pouvoir mieux
me recevoir. « Avant que le village fût détruit par Tiéba, nous
avions beaucoup de bœufs et de chèvres, dit-il, il nous en restait
encore pas mal il y a un an, mais les sofa qui passent ici de temps à
autre nous ont tout pris ; nous aurions été contents de te donner
tout cela, car nous aimons les blancs, nous savons qu’ils ne font
pas la guerre pour prendre des captifs, etc. »
La population de Ouarakana (120 habitants) est composée de Malinké
Konaté et de Bambara Kouloubali et Traouré. Il y a ici, comme à
Bakaribougou, en face sur l’autre rive, des hommes charpentés
d’une façon remarquable ; ils ont 1 m. 80. Leurs torses et leurs
bras bien modelés rappellent l’homme de l’âge de pierre tel que
nos peintres et sculpteurs le représentent. Si ces hommes n’étaient
pas privés de sel et de viande, ce seraient des géants. Ils portent
pour tout vêtement le _bila_ (bandelette d’étoffe qui passe entre
les jambes).
Toute cette région que je viens de traverser est très fertile ;
c’est un terrain d’alluvion. Les cultures sur pied sont belles ;
on y voit de beaux cés, des tamariniers, des bombax, des baobabs,
etc., mais pas de caoutchouc et fort peu de ficus. Dans beaucoup de
villages il y a des citronniers[31]. A l’est, un tout petit dos
d’âne sert de ligne de partage entre les eaux du Baniégué et du
Bafing. Il n’y a en fait de gibier que quelques petites biches de
l’espèce appelée en bambara _mangarang-o_. Au Sénégal, on les
nomme vulgairement _biche-cochon_.
_Jeudi_ 27 _octobre._ — De bonne heure je quitte Ouarakana,
accompagné de trois hommes mis à ma disposition par le chef du
village. En route, je fais causer un des hommes, et mes doutes se
confirment : je viens bien de recouper l’itinéraire de Caillié.
Le guide me fait voir la direction de Douasso et de Fala, et me
dit qu’entre Ouarakana et Fala il n’y a qu’un village, qui
s’appelle Sounouba (c’est évidemment le Sounibara de Caillié).
La marche est difficile, le terrain est détrempé ; voilà quatre
nuits de suite qu’il pleut à torrents, on ne se croirait pas à
la fin de l’hivernage.
Korokobougou, par où l’on passe, est un village insignifiant (20
habitants). A sa sortie on traverse un gros torrent (eau 1 m. 60)
sans pont, et quelques instants après on est sur les bords d’une
jolie rivière de 10 à 12 mètres de largeur. Cette rivière, qui
coule du sud au nord, est vraisemblablement celle qu’a coupée
Caillié entre Ouarakana (Sirakana) et Sounouba (Sounibara).
[Illustration : Les cultures de Tiong-i.]
De Ouarakana à Tiong-i on la traverse quatre fois. Les deux premières
fois, son passage nécessite la construction d’un pont de fortune ;
cette besogne est assez facile heureusement, le lit de la rivière
étant encombré d’arbres de belle venue dont on utilise les fourches
comme supports. La construction d’un pont de ce genre, le passage
des bagages et des ânes d’un petit convoi de quatorze animaux,
exigent trois heures.
La troisième fois qu’on la traverse on a de l’eau jusqu’aux
aisselles, et la dernière fois, un peu avant d’arriver à Tiong,
elle n’a plus que 40 centimètres d’eau.
_Vendredi_ 28 _octobre._ — Cette rivière retarde ma marche
d’un jour, je suis forcé de scinder l’étape en deux et de
camper à Kéblé. C’est un très grand village détruit par
l’almamy. « Tous les habitants sans exception, me dit le guide, ont
été vendus comme captifs. » Blénio et Nélébougou, un peu plus
loin, ont eu le même sort, mais c’est Tiéba qui les a ruinés ;
il reste une vingtaine d’habitants à Nélébougou et à Blénio ;
à Kéblé, il n’y a personne.
La végétation est un peu plus dense que dans le Gantiédougou : il
y a beaucoup de bambous le long des marigots et le rideau d’arbres
s’éloigne un peu des rives. Une heure après avoir quitté
Nélébougou, on entre dans les cultures de Tiong-i, qui s’étendent
fort loin ; on sent qu’on est près d’un gros village ; partout,
sous de petits abris en chaume ou dans les fourches des arbres sont
assis des gamins qui jouent de la _flûte_ ou du _fabrésoro_ pour
éloigner les oiseaux, et surtout les éléphants qui saccagent tout
par ici. De Ouarakana à Tiong-i il y a partout des traces de ces
animaux, de jeunes arbres déracinés, des branches tordues, etc. ;
ils ne doivent cependant pas être très gros ; les empreintes les plus
grosses que j’aie vues n’avaient que 40 centimètres de diamètre,
et il n’y a que les toutes basses branches qui soient cassées sur
leur passage. A Korokobougou, me dit le guide, il y avait un chasseur
qui en tuait tous les ans deux ou trois, mais il y a longtemps qu’il
est mort et personne dans le pays n’ose les chasser. Ici du reste il
y a peu de fusils ; tout le monde est armé d’arc et de flèches ;
les rares fusils que l’on voit sont des armes de rebut, et tout à
fait de bas prix ; je n’ai pas vu un seul gros fusil connu dans la
traite sous le nom de _boucanier mâle_ ou _femelle_.
Tiong ou Tiong-i a l’aspect d’une ville : ses grandes murailles
en terre glaise d’un gris cendre avec de grossières tours de
flanquement espacées de 25 à 30 mètres et ses toits plats qui,
par-ci par-là, dominent l’enceinte, rappellent les gravures de
Viollet-le-Duc dans son _Histoire de la Fortification_. C’est bien
là l’enfance de la fortification et du flanquement.
Ce village, qui était le _Famadougou_ (la capitale) du Niendougou, a
dû contenir dans le temps 3000 habitants. Actuellement l’enceinte
est loin d’être bien garnie d’habitations ; il y a à
l’intérieur du village de grands terrains vagues qui séparent
les groupes d’habitations les uns des autres ; le tata extérieur
est assez bien entretenu. J’évalue sa population actuelle à
500 habitants.
[Illustration : Tiong-i.]
Le chef du Niendougou prélevait de lourds droits de passage sur les
marchands, qui pour cette raison évitaient généralement de passer
sur son territoire ; c’est ce qui explique le détour que Caillié
et sa caravane ont fait pour se rendre de Tengréla à Fala et leur
passage à Débéna et Douasso ; car la route directe passe à Fala,
Konlonza, Koulousa, Tiong-i, Ouoblé, et Fala sur le Bagoé.
Me voyant tout près de Tengréla, je me demandais si je ne ferais
pas mieux de tenter de m’y introduire, quoique Samory m’ait dit
qu’on m’y couperait le cou ; lorsque dans la soirée mon hôte
Basoma me proposa d’y aller. « Puisque tu dois aller à Kong,
passe à Tengréla ; cela vaut mieux que d’aller à Fourou, car de
Fourou il te faudra revenir à Tengréla ; tu serais donc forcé de
traverser deux fois le Bagoé, et pour un oui ou un non, les riverains
ne prêtent pas leurs pirogues. Je trouvai son raisonnement fort
logique et m’empressai d’accepter sa proposition. Il fut décidé
qu’il m’accompagnerait avec un homme du village.
_Samedi_ 29 _octobre._ — Nous prenons un jour de repos bien gagné,
et je m’occupe de trouver pour quelques jours de vivres avant de
me mettre en route pour Tengréla.
On ne voit pas d’êtres malingres comme ailleurs à Tiong-i ;
tout le monde, sans vivre dans l’abondance, a au moins de quoi se
nourrir. Sur le marché, il y a du fonio, du riz et du mil en petite
quantité ainsi que quelques patates. A côté de cela, on y trouve des
condiments, du sel et du beurre de cé ; mais ni bestiaux ni poulets.
_Dimanche_ 30 _octobre._ — Ce matin, au départ, il s’est
produit un moment d’indécision ; il régnait parmi mes noirs une
sourde crainte. L’un d’eux, Kéléba Diara, Dioula originaire du
Ouorodougou, et que j’ai engagé à Médine, ainsi qu’un autre
ânier, ne se trouvent pas à leur poste au moment du départ. Je
préviens à haute voix le chef de Tiong-i que deux de mes hommes
s’étant évadés je l’autorisais à s’en emparer et à les
vendre. Cinq minutes après, les gaillards avaient rallié. Ce qui
avait produit cette défection, c’est que mes hommes avaient appris
que Tengréla étant en hostilité avec Samory, il pouvait très
bien se faire que ces gens-là veuillent nous piller et peut-être
nous massacrer.
En partant nous nous dirigeons sur Gongoro (Bangoro de Caillié),
parce que Basoma disait y avoir des amis. Pour s’y rendre, on
traverse deux grosses ruines, Zanbougou et Sanancoro, dans lesquels
il y a deux captifs qui surveillent des cultures de tabac appartenant
au chef de Tiong-i.
Après quatre heures de marche dans une plaine presque sans rides,
couverte de hautes herbes et ravagée par les éléphants, on arrive
à Gongoro — j’écris Gongoro, c’est presque Bangoro, ce son
est très difficile à prononcer. — Il faut se faire répéter
ce mot plusieurs fois pour être fixé. Je comprends très bien que
Caillié l’ait transcrit par un B.
Gongoro est composé de trois gros villages, en partie détruits par
Tiéba. Ils sont à cheval sur un petit ruisseau marécageux bordé
de quelques groupes de _nté_ ou _tin_ (palmier à huile). Les abords
inondés sont plantés de riz et de tabac. La population totale est
de 200 habitants Bambara Traouré ou Sénoufo Diarabassou. On y parle
tout aussi bien le sénoufo que le bambara. Ces gens-là ont l’air
de vivre en très bonne intelligence. Je comprends à présent très
bien que Caillié n’ait pas signalé les Sénoufo, car, quand il
adressait la parole à quelqu’un en mandé on devait lui répondre
de même ; il a, du reste, peu séjourné dans ces villages ; comme il
allait à pied, en arrivant il devait être extrêmement fatigué et
s’y reposer. Sa qualité de Maure et de fervent musulman lui créait
en outre des obligations, et l’a plus d’une fois empêché de
faire le tour du village. C’est ainsi qu’à Sirakana (Ouarakana)
il passe la journée sans voir ni mentionner le Bafing, qui coule au
nord du village et dont on aperçoit très bien le rideau de verdure.
De Bangoro à Sirakana je trouve 13 kilomètres de plus que mon
prédécesseur. Cela s’explique aisément : au moment où Caillié
passait (en février), toutes les herbes étaient brûlées, les
ruisseaux presque à sec : le terrain est très plat, on franchit
rapidement de grandes distances. De plus, dans les conditions où
voyageait notre compatriote, il devait lui être bien difficile de
noter soigneusement ses haltes, car même devant les personnes avec
lesquelles il marchait il ne pouvait se permettre d’écrire. Il
est du reste remarquable que Caillié, dans les conditions où il
voyageait, ait pu rassembler suffisamment de notes pour permettre de
construire son itinéraire avec autant d’exactitude.
A Gongoro se trouvait de passage un homme de Tengréla ; il me proposa
d’aller saluer de ma part Massa, _mansa_ (chef) de Tengréla,
fils de feu Yanokho, et de lui demander pour moi la permission de
traverser le village.
J’acceptai avec plaisir ; il fut décidé que j’attendrais
un jour ici et que le surlendemain je me mettrais en route pour
Tintchinémé où je m’arrêterais. Cet homme, qui s’appelle
Fanko, sans m’assurer absolument du succès de ses démarches,
me donne bon espoir.
Comme Basoma me l’avait affirmé, les gens de Gongoro étaient
ses amis. On m’apporta dans la journée deux poulets et du riz ;
c’était du luxe pour moi, car depuis mon départ de Ténetou je
n’en avais pas mangé.
_Lundi_ 31 _octobre._ — Fanko est reparti hier à Tiong-i ; il
doit revenir ce soir à Gongoro, nous ne partirons donc d’ici que
demain ; j’en profite pour mettre un peu d’ordre dans mes notes
et mon journal de marche.
Personne ici n’a eu connaissance du passage de Caillié : « Jamais
un Maure n’a passé ici, disent-ils, mais souvent nous avons vu
des _founé_ (albinos) ».
La population n’est plus aussi nombreuse que du temps de Caillié :
depuis que Diali Amara, lieutenant de Samory, a passé par ici,
le pays est à peu près ruiné.
_Mardi_ 1er _novembre._ — Le départ a lieu vers huit heures du
matin seulement, Fanko est long à faire ses adieux.
Tout le long de la route, Basoma est aux aguets ; il examine avec soin
la brousse ; il a sorti le fusil de son étui en cuir et en examine
soigneusement la batterie. Des gens de Gongoro nous suivent en se
mettant pour ainsi dire sous ma protection. Toutes les communications
ayant cessé depuis l’ouverture des hostilités avec Tiéba,
aucun homme des villages de Samory n’était entré dans Tengréla,
plusieurs qui avaient tenté l’aventure ayant eu le cou coupé.
Arrivés en vue de Tintchinémé, tout ce monde reste peu à peu
en arrière, et je me trouve seul avec mes deux guides et un Mossi
qui se rendait à Tengréla. Je fais camper mes hommes sur le bord
de la route menant à Tengréla et vais voir le chef du village. Les
habitants n’ont pas l’air hostile. Un vieillard me donne quelques
_diakhaté_, sorte de tomates que l’on fait cuire dans le riz.
Après avoir expliqué au chef que j’étais tout à fait neutre dans
la lutte entre Tiéba et Samory, et lui avoir montré que j’étais
seul avec quelques serviteurs, je lui dis que j’étais chargé par
les Français de me rendre à Kong et de saluer en passant le chef de
Tengréla et les habitants. Ce chef fit monter à cheval un homme,
qui partit du campement à deux heures de l’après-midi. Il ne
voulut se charger ni de la lettre de recommandation, en arabe, du
colonel Gallieni, ni de celle adressée à Alpha Moussa, marabout
vénéré de Tengréla, par El-Hadj Mahmadou Lamine de Ténetou,
ajoutant que je les remettrais moi-même à qui de droit.
En attendant qu’il revienne, je me mis à causer avec le mossi
qui avait fait route avec nous. Cet homme, qui est originaire du
Yatenga, a voyagé un peu partout ; aussi sa conversation m’est-elle
précieuse. Il est tatoué comme les Bambara Kouloubali ; en outre,
il porte une grande entaille circulaire partant de chaque côté du
haut des narines et allant se terminer à la hauteur de la dernière
molaire.
Il me parla de son pays, me disant qu’il y avait beaucoup
de musulmans dans le Mossi et que les étrangers y circulent
librement. Plusieurs chefs se partagent le commandement du pays ;
les plus influents résident à Wagadougou, Mani et Koupéla. Il
m’apprit que dans tout le Mossi il y a fort peu de gros gibier,
ce pays étant très peuplé.
Je fis un petit cadeau à ce brave homme, qui n’avait pas l’air
de rouler sur l’or.
Son bagage consistait en un panier à kolas, renfermant un peu de
poivre rond, une dizaine de pierres à fusil, quelques grains de soufre
et une ceinture munie d’un crochet en fer pour suspendre les effets
en arrivant à l’étape. Il possédait en outre un ou deux milliers
de cauries. Son arc était très bien conditionné et fabriqué en
bois dur. La corde était une lamelle de bambou, et les extrémités
de l’arc fortement liées à l’aide de bandelettes de peau de
_kana_ (sorte d’iguane, appelée au Sénégal _gueule tapée_), pour
empêcher l’écartement. Les flèches surtout sont fabriquées avec
soin. Lourdes, un peu allongées, les deux tranchants bien affûtés
et trempées de poison, ces flèches doivent faire des blessures
terribles. Le fer, forcé dans le roseau, était également entouré
de bandelettes de peau de kana. C’est une arme bien conditionnée ;
nulle part je n’en ai vu d’aussi bien faites.
L’arbuste qui fournit le poison à flèches se nomme _kouna_, il
croît généralement en forme de haie épaisse. Le bois ressemble
au sureau. La feuille, légèrement velue, est d’un vert presque
foncé. Sa tige est à peu près semblable à celle du rosier, mais
porte moins de piquants.
Son fruit est formé de deux grandes gousses d’un vert brun, d’une
longueur de 20 à 30 centimètres. Ces gousses renferment une sorte
de soie blanche dans laquelle on trouve des graines de la grosseur
du café.
En juillet, elles ne renferment encore que de la soie ; les graines
ne se forment qu’en août et ne sont mûres qu’en décembre
ou janvier.
Après la cueillette, les gousses sont ficelées par petites bottes et
suspendues aux solives des cases pour les sécher. Pour préparer le
poison, on pile les graines quand elles sont bien sèches et on les
laisse macérer dans de l’urine pendant plusieurs jours ; le tout
est ensuite cuit avec du mil et du maïs, pour lier la préparation
jusqu’à ce qu’elle ait la consistance d’une pâte ressemblant
au goudron, dans laquelle on trempe ensuite les pointes de flèche,
de lance et même les balles.
Les blessures occasionnées par des armes enduites de kouna sont toutes
mortelles quand la préparation est fraîche ; mais, lorsqu’il
y a longtemps que la préparation n’a pas été renouvelée,
on peut guérir de ses blessures en prenant une boisson qui sert
d’antidote. La formule de ce contrepoison n’est connue que de
peu d’individus, qui se font payer très cher les doses qu’ils
administrent aux blessés ; quelques forgerons et kéniélala seuls
en possèdent le secret, il ne m’a pas été possible d’obtenir
aucune information à ce sujet.
Cette plante a été reconnue par M. Cornu, professeur au Muséum,
pour être un _Strophantus_. Son action sur le cœur se rapproche de
la digitaline.
En dehors du poison pour flèches (kouna), on fait encore usage,
dans le Soudan, de divers autres poisons.
Le plus commun se nomme _doung-kono_ ; il est préparé de la façon
suivante : une tige de petit mil (_sanio_) est introduite dans l’anus
d’un cadavre et laissée pendant une vingtaine de jours, puis la
tige est séchée et pilée. La poudre, délayée dans une sauce que
l’on mange avec le _to_, n’incommode pas et il est impossible
de s’apercevoir que l’on est malade ; ce n’est qu’au bout de
quelques jours que le ventre de la victime enfle légèrement ; au bout
d’un mois, l’embonpoint est devenu manifeste, on voit que c’est
une obésité factice, et huit ou dix jours après l’on meurt.
Ce poison est très connu ; il est d’autant plus redouté, qu’il
frappe bien souvent, à côté de gens dont on veut se débarrasser,
des malheureux qui par hasard viennent à passer devant la case de
la victime et qui, tout à fait accidentellement, sont invités à
manger, comme il est de coutume ici.
J’avais dans mon convoi un jeune Ouassoulounké nommé Diam-Diallo,
qui un jour à Ténetoubougoula a accepté de partager un repas
avec un marchand venant de son pays ; Diam-Diallo était convive
accidentellement, puisqu’on était en train de manger quand il
est arrivé.
Huit jours après, les premiers symptômes se faisaient sentir. Diawé
me confia ses craintes. « A l’autre lune, il faut que mort »,
disait-il. Je le renvoyai à Bammako, où le docteur Tautain
l’employa comme jardinier ; un mois après il mourait du doung-kono.
Une pincée de poudre de doung-kono jetée dans du lait le fait
immédiatement lever ; c’est, paraît-il, le seul moyen de voir si
le _namougou_, ou poudre à sauce, est oui ou non empoisonné.
Un autre poison bien redoutable, qui fait mourir dans les vingt-quatre
heures, c’est le _korty-mougou_ (ou poudre de korty). Peu de
personnes savent à l’aide de quelle plante ce poison est fabriqué ;
il est cependant très répandu, et souvent j’ai entendu parler
d’empoisonnements par la poudre de korty. Ce poison est mis sous
l’ongle du pouce, que l’on a soin de faire négligemment tremper
dans la calebasse d’eau offerte à la personne que l’on veut
empoisonner.
Le korty-mougou est connu partout, du Bakhounou à Grand-Bassam ;
il est surtout employé chez les peuples de race _agni_, où
l’empoisonnement est très fréquent.
On m’a également entretenu d’une autre variété de poison dont
l’effet est tellement foudroyant et l’emploi si original qu’il
est permis de mettre son existence en doute. Les noirs cependant
en parlent avec tant de terreur que j’ai pensé bien faire en
transcrivant ce que j’ai appris à ce sujet.
Ce poison se nomme également _korty_ et serait fabriqué avec
une plante très rare que l’on ne trouve que dans le nord du
Bélédougou. Il est porté dans un ergot de coq enroulé dans un
chiffon. Pour s’en servir, il suffirait tout simplement à la victime
de voir l’ergot à travers un linge pour qu’immédiatement elle
tombe foudroyée.
★
★ ★
Tout en appréciant beaucoup la conversation intéressante de
mon Mossi, j’attendais avec impatience le retour du courrier de
Tengréla.
Je commençais à être très inquiet. Diawé venait de m’apprendre
que Basoma et l’autre guide s’étaient sauvés en nous abandonnant
à notre triste sort. Enfin, vers six heures et demie, le chef
parut ; il était accompagné de deux autres cavaliers armés, mais
misérablement vêtus ; ils entrèrent d’abord dans le village et
bientôt après revinrent accompagnés du chef du village pour me
donner la réponse de Massa.
Voici à peu près textuellement cette réponse : « J’ai dit à
Massa et aux gens de Tengréla tout ce que tu m’as dit. Voici sa
réponse : « Tu diras à ce blanc qu’il ne marche pas plus loin,
et qu’il s’en retourne immédiatement d’où il vient, car
s’il n’est pas parti ce soir, je lui fais couper le cou. Jamais,
tant que Tengréla nous appartiendra, un blanc n’y passera ; nous
ne voulons plus entendre parler d’eux. Ils ont fait la paix avec
Samory et emmené son fils Karamokho en France.
« Qu’ils aient fini la guerre, nous le comprenons, car on ne peut
pas se battre toujours, et puis Samory a donné aux blancs le pays
qu’ils demandaient, mais ils n’avaient pas besoin de conduire son
fils en France. Nous étions beaucoup qui luttions contre Samory et
il ne pouvait pas nous vaincre, mais quand on a appris que vous aviez
emmené son fils en France, beaucoup de petits pays qui étaient
hostiles à Samory se sont mis avec lui, en nous disant : « Vous
voyez, les blancs _ont porté_ Karamokho en France, leurs soldats
lui aideront, nous sommes perdus si nous ne disons pas que nous
sommes _contents de lui_. » C’est ainsi que nous restons seuls
avec Tiéba, le Kantli, le Niéné, le Follona et Dioma. Si Samory
arrive à prendre Sikasso, nous sommes perdus, mais nous lutterons,
et avant qu’il prenne nos femmes et nos enfants, il faut que nous
lui tuions quelques centaines de soldats. Si nous faisons la paix,
c’est pire : nos femmes et nos enfants seront vendus pour des
chevaux et nous ne serons pas vengés. Quand les blancs de Bammako
verront nos femmes et nos enfants passer le fleuve en prisonniers,
ils pourront dire : « C’est nous Français qui avons fait cela. »
« Ah ! si les Français étaient venus il y a trois ou quatre ans,
nous aurions été contents de leur donner notre pays, et Tiéba
aussi. Niakhalemba (chef de Mbeng-é, Follona) et Sakhadigui (chef
du Gankouna et du Toukoro) ont aussi envoyé des hommes à Bammako
pour vous parler et vous demander des secours. Il est vrai que vous
n’avez pas aidé Samory avec des soldats, mais vous avez fait plus
de mal en emmenant son fils en France.
« Dis à ce blanc que nous le connaissons ; il y a déjà quelque
temps qu’il voyage dans le pays ; des Dioula l’ont vu ; nous
savons très bien qu’il ne vient pas pour autre chose que pour
nous faire voir ses marchandises ; il aurait pu tout vendre ici, car
nous n’avons ni étoffes, ni pierres à fusil, ni perles, ni rien ;
ce n’est pas pour lui que nous refusons de le laisser entrer, car
ce blanc n’est pas un mauvais homme, il connaît notre parler et
on l’appelle _Diara_[32] ; mais c’est pour faire voir aux blancs
de Bammako que nous ne voulons plus entendre parler d’eux. Partout
où il voudra passer, ce sera la même chose : nous avons tous dit
que maintenant c’était fini pour les blancs. »