A ce moment, les populations opprimées par ce tyran de Samory

imploraient notre secours et réclamaient notre protectorat ; de

tous côtés nous arrivaient des émissaires nous demandant de les

protéger et nous offrant leur alliance.

On sait comment ni l’un ni l’autre de ces buts n’ont été

atteints complètement.

Les crédits successifs demandés au pays avaient indisposé nos

législateurs contre l’œuvre du haut fleuve. Et il ne pouvait

en être autrement, les crédits affectés à la construction de

la ligne de chemins de fer avaient été engloutis par une coupable

négligence. A Paris on ne voulait plus entendre parler de rien.

De 1883 à 1889, on a immobilisé sans profit dans le triangle

Kayes-Yamina-Siguiri des forces qui, sous prétexte de ravitailler

nos postes, appauvrissaient le pays en dévorant ses ressources,

tandis que pour la même dépense de crédits on aurait pu établir

notre influence du Sénégal au Tchad et du Tchad au Congo.

Loin de nous aliéner la sympathie de tous les pays actuellement sous

la domination de Samory et de Tiéba, nous aurions au contraire été

reçus et accueillis par eux en libérateurs. De simples traités

d’amitié et de commerce conclus avec les diverses confédérations

de la boucle du Niger auraient assuré notre suprématie en nous

donnant le monopole du commerce dans la boucle entière du Niger.

Quand comprendra-t-on que l’organisation en confédérations est

la seule qui puisse assurer la prospérité des peuples noirs ? A

l’aide d’alliances sagement conclues sous notre patronage, elles

auraient pu étouffer l’avènement de n’importe quel aventurier

et limiter sa puissance.

Chez les nègres plus que partout ailleurs, où le despotisme existe

au plus haut degré, où l’organisation doit être substituée à

la rapine et au brigandage, il ne faut pas de grosses agglomérations

de territoires soumises au même individu.

Qu’un chef se fasse appeler Damel, Brack, Bour, Massa, Almamy,

Naba, dès qu’il commande à une population de plus de 25000 âmes

il doit être supprimé, sans quoi il dévaste au lieu d’organiser

et de régénérer.

CHAPITRE IV

Séjour à Bénokhobougoula. — Cadeau à Samory et à ses femmes. —

Le harem de l’almamy. — Le Baniégué. — Du tabac. — Nouvelles

de la colonne : difficultés à se ravitailler. — Je me décide

à quitter Bénokhobougoula. — Lettre à Samory. — Départ sans

guide. — Égaré dans une ruine. — Arrivée sur les bords du

Banifing. — Ouarakana et Caillié ; traces d’éléphants. —

Tiong-i. — Départ pour Tengréla. — Accueil peu encourageant à

Tintchinémé. — Conversation avec un Mossi. — Des poissons. —

Menaces du chef de Tengréla. — Pourquoi l’on me nomme Diara. —

Retraite de nuit sur Gongoro. — Position difficile à Tiong-i. —

Population de Tiong-i. — Chasse aux iguanes. — Les Haoussa. —

On cultive le safran indien. — Retour d’un courrier envoyé

à Bammako. — Mort de ma mule. — Pourparlers avec Fourou. —

Nouvelles de la colonne. — Indusstrie de Tiong-i. — Départ

pour Fourou. — Le _dolo_, superstition de mon hôte. — Comment

les noirs appliquent les préceptes et maximes. — Arrivée sur

les bords du Bagoé. — Des termites comestibles. — Fourou,

description de la ville, de ses fortifications. — Le culte des

morts. — Les Soubakha. — Industrie. — Défiance de quelques

habitants. — Le marché. — Nouveaux comestibles. — Histoire

de Fourou. — Les habitants cachent leurs richesses. — Concours

de beauté. — Du Peul et de l’élevage. — Le bois sacré. —

Famine chez Samory. — Excursions aux environs. — Je réussis à

me faire conduire chez Pégué, chef de Niélé (Follona).

Ma première visite en arrivant a été pour le vieux Bénokho,

chef du village et de la région environnante appelée Mpéla.

Je lui fais quelques cadeaux pour la façon bienveillante dont il

avait accueilli mon personnel et pour le remercier des vivres qu’il

me donne.

Le restant de la matinée a été consacré à préparer les cadeaux

destinés à Samory et à Karamokho. Un sofa qui m’a accompagné

jusqu’ici doit se charger de les lui faire parvenir.

Voici la liste détaillée de tout ce que j’ai envoyé à Samory

et à Karamokho avec le _prix de revient_ des objets _en France_ :

Fr. c.

1 fusil double, à pierre, canons gravés or, plaque de couche 90 »

et sous-garde en cuivre doré

1 paire pistolets, crosse ébène, incrustés argent, canon de 60 »

45 centimètres

1 paire pistolets à piston à canons superposés 54 »

1 pistolet ordinaire — 15 »

5 boîtes de capsules — 2 50

3 pièces étoffes imprimées — à 8 25 24 75

1 pièce étoffe brodée de perles argent 40 »

1 tapis de selle en velours rouge brodé en galon or 35 »

1 pièce de velours rose 30 »

4 flacons odeur à 0 fr. 65 2 60

2 tabatières à 1 fr. 45 2 90

12 grelots, 2 rasoirs, 1 paire ciseaux, boutons assortis et 5 15 »

calepins

2 écharpes, banderoles de sabre brodées en soie 6 »

1 rouleau tissu façon or, gaze 20 »

1 rouleau — plomb 20 »

Ganses et galons divers 10 »

6 fichus en soie de couleur assorties pour ses femmes 9 »

1 harmonica 1 45

1 boîte de thé 3 »

110 cartouches 44 »

1 couverture 6 50

------

Total 491 70

Le tout renfermé dans une malle fermant avec un cadenas 25 »

------

516 70

Au total et en chiffres ronds 500 francs, ce qui fait dans le pays

environ 2000 francs.

Dès que tout fut prêt, le sofa réquisitionna deux porteurs et se

mit en devoir de regagner Sikasso.

Puis ce fut le tour des femmes de l’almamy, auxquelles je fis

parvenir le cadeau quelques instants après leur avoir fait visite.

Voici le détail de ce que je leur envoyai :

Fr. c.

12 colliers en corail avec fermoir en or 24 »

12 bracelets en corail 12 »

1 pièce dentelle 3 »

1 rouleau étoffe 20 »

1 rouleau gaze 20 »

Et sur leur demande 6 rasoirs (dont je me

dispense de désigner l’usage) 12 »

Au total 91 »

Les épouses de l’almamy sont logées dans un petit groupe de cases

entouré d’un palanquement en bois, à l’ouest et à 500 mètres du

village. Elles ont à leur service quelques vieilles femmes de griots,

et ont comme homme d’affaires ou majordome un vieux Sonninké,

diawara du Kingui, qui sait lire et écrire l’arabe.

Les femmes de l’almamy sont au nombre de vingt ; six d’entre

elles sont mariées depuis plusieurs années, les quatorze autres

sont des jeunes filles de huit à quinze ans qui attendent que leur

seigneur et maître veuille bien les admettre dans son _home_. Quand

l’almamy passe dans une région et qu’il remarque des petites

filles qui lui plaisent, elles sont immédiatement envoyées dans

un de ces dépôts. Peu d’entre elles sont filles de chefs, il

puise partout. On pourrait supposer que son choix ne porte que sur

des beautés exceptionnelles. Loin de là, il y en a peu de jolies

parmi celles que j’ai vues au camp et ici.

[Illustration : Femmes de Samory et leur surveillant.]

Leur condition n’est pas heureuse, la plupart d’entre elles

ont été le jouet d’un caprice de l’almamy, puis elles sont

délaissées ; mais, pour faire voir qu’il en possède beaucoup,

il en emmène partout où il va. Il doit en avoir à peu près

une centaine ; les femmes d’ici m’ont dit : un peu plus de

quatre-vingts. La plus grande partie des femmes se trouve actuellement

à Koussan (Ouassoulou), à Niako et à Sanancoro. Ces trois villes

sont en quelque sorte les capitales des États de Samory.

Ces femmes sont gardées par de vieilles _dialimousso_ (femmes de

griots) et placées sous la haute surveillance du vieux Sonninké

du Kingui. Personne n’ose leur adresser la parole : une simple

politesse de la part d’un sujet de ce tyran est punie de mort ;

aussi, quand une _fama mousso_ (femme de roi) passe dans le village,

tout le monde se range.

Deux des femmes d’ici sont enceintes ; elles m’ont confié

qu’elles voudraient bien mettre au monde un garçon, la mère qui

a une fille étant à peu près sûre d’être délaissée tout à

fait par Samory.

Toutes ces femmes sont à peu près vêtues de la même façon :

elles portent, les jours ordinaires, un pagne du pays, bleu rayé

de blanc, et s’enveloppent les épaules et le haut du corps d’un

morceau de calicot blanc dont la bordure est effilochée. Les jours

de fête, le calicot est remplacé par de la mauvaise florence,

jaune, rouge, verte, violette, etc. Les petits anneaux d’or des

oreilles sont remplacés par d’autres boucles en or du poids de 100

grammes environ. Comme ce serait gênant de porter un poids semblable

suspendu à l’oreille, à chacune de ces boucles est adaptée une

chaînette plate en argent, de fabrication européenne, qui se passe,

celle de droite, à gauche du cimier de la coiffure, celle de gauche,

à droite ; les chaînettes forment ainsi une croix sur le front.

La coiffure en casque est très répandue sur cette rive-ci ; elle

est analogue à celle des femmes du Khasso (Soudan français), mais

toutes les femmes de l’almamy l’agrémentent d’une petite tresse

de cheveux qui retombe sur le front et qui descend jusque entre les

deux sourcils. C’est aussi la coiffure des femmes du Sankaran. Un

collier en cuir, sur lequel sont fixées des cassolettes en or ou en

argent, complète cette toilette de gala.

Ces gros pendants d’oreilles sont en forme d’anneaux et hérissés

de petites tiges en or semblables à des branches de corail. On

obtient cela avec de l’or fondu dont le modèle a été façonné

dans de la cire.

Les branches ne sont pas nettoyées, on y aperçoit des boursouflures

et des grains de sable. Cette orfèvrerie est bien au-dessous de

celle qu’obtiennent nos forgerons-orfèvres du bas fleuve avec

le filigrane.

Les effets et les parures d’une de ces femmes constituent environ

la valeur de 1000 francs ; les 100 femmes ont donc coûté 100000

francs à l’almamy. Que de mères ont eu leurs enfants vendus et

combien de villages l’almamy a-t-il détruits pour procurer ce luxe

à ses femmes ! car le monarque n’a pas d’autres revenus que ceux

que lui crée la chasse aux esclaves.

_Mardi_ 11 _octobre._ — Je viens de passer deux jours pleins à

manipuler mes marchandises : l’humidité a pénétré partout, les

objets en fer et en acier sont tous légèrement rouillés, le cuivre

terni, les étoffes sentent le moisi, ma pauvre petite bibliothèque

est dans un triste état, les reliures sont décollées et les pages

collées ensemble.

J’ai eu tellement de déceptions avec mon appareil photographique,

que je dois me résigner à le renvoyer à Bammako, par un de mes

captifs libérés qui porte en même temps mon courrier. J’avais

soixante-cinq très bonnes plaques que j’ai eu tant de mal à

développer et à conserver, et dans une nuit de rosée beaucoup

d’entre elles ont été détériorées.

Ce matin, je les ai trouvées recouvertes de champignons. Elles

étaient cependant séparées les unes des autres par des feuilles

de papier buvard et enfermées dans des boîtes en carton, le tout

protégé par une triple enveloppe de coutil. C’est vraiment

décourageant de s’être donné tant de mal pour le développage,

d’y avoir passé tant de soirées pour arriver à un semblable

résultat.

Les autres marchandises détériorées, je les fais vendre au marché

contre des cauries avec lesquels j’achète le riz, le fonio et le sel

pour mes hommes. De la viande, il est impossible de s’en procurer à

n’importe quel prix. Le bétail a disparu du pays. Bénokhobougoula,

qui n’a jamais été un grand village, mais dont les habitants

avaient la réputation d’être possesseurs de beaucoup de bétail

et d’avoir des graines en quantité, n’est plus aujourd’hui

qu’une misérable ruine habitée par une centaine d’habitants,

y compris les femmes de l’almamy. Le fond de la population était

Bambara Traouré, comme presque tout le pays entre Baoulé et Bagoé.

Les Foula du Ganadougou, quoique n’étant pas de même race,

vivaient en très bonne intelligence avec eux, et tout ce pays

formait plusieurs petites confédérations, dont les principaux

centres étaient Niankourazana, Diakha et Baffa.

Samedi dernier, quelques habitants ont traversé le Baniégué pour

se rendre au marché de Fourou qui a lieu tous les lundis, afin d’y

acheter des provisions qui font absolument défaut ici. Fourou est un

village soumis à l’autorité de l’almamy et contre lequel les

gens de Tiéba n’ont encore rien tenté jusqu’à présent. Les

habitants, dit-on, vivent en bonne intelligence, à la fois avec

les gens de Tiéba, de Pégué, de Samory et de Tengréla ; le

village m’a tout l’air de constituer une sorte de place neutre,

dans laquelle tout le monde est le bienvenu, à la condition de

n’appartenir à aucun parti.

Le marché serait situé à cinq ou six étapes dans le sud-est, sur

l’autre rive du Bagoé : on y vit à très bon compte, paraît-il ;

aussi je ferai tout mon possible pour m’y arrêter quelque temps en

me rendant à Tengréla, si sa position n’est pas trop excentrique

par rapport à mon itinéraire.

[Illustration : Vue de Bénokhobougoula.]

_Mardi_ 18 _octobre._ — C’est aujourd’hui la nouvelle lune,

celle qui doit apporter un si grand changement dans la situation de

Samory et dans la mienne aussi, puisque c’est dans cette lune que

je dois être dirigé, sous la recommandation de Samory, sur les pays

de l’est avec lesquels, dit-il, il est en relations.

Le temps que je suis forcé de perdre ne me coûte pas trop : la

saison est encore bien mauvaise et il est pénible de voyager dans

un pays comme celui-ci où toute transaction semble éteinte ; les

sentiers doivent avoir disparu entièrement sous la végétation.

Tandis que pendant le mois d’août il y a eu vingt-trois jours de

pluie, dans le mois de septembre il n’y en a eu que seize, et depuis

le commencement d’octobre, sept jours de pluie seulement et deux

tornades sèches. C’est la fin de l’hivernage. Le Baniégué,

qui passe à quelques centaines de mètres dans l’est du village,

a baissé de 3 m. 25 en dix jours ; il est entièrement rentré dans

son lit. D’après les indigènes, son niveau ne baissera maintenant

qu’en décembre, et il n’est jamais guéable avant la fin de

l’année.

Cette rivière est formée de plusieurs petits cours d’eau qui

prennent leur source dans le Bodougou ; ils se réunissent dans le

Sibirila. Le Baniégué sépare le Siondougou du Mpéla et se jette

dans le Badié ou Bagoé, un peu en aval de Bénokhobougoula. Il

est de la largeur du Baoulé à Kondou (environ 20 mètres) et coule

dans une plaine herbeuse en partie inondée. Ses berges et ses rives

sont garnies de verdure ; on y remarque même à certains endroits

de très beaux arbres.

On y prend trois espèces de poissons : une sorte de poisson blanc

comme le meunier, mais ayant des dents. Sa chair est bonne, mais il

a trop d’arêtes. Puis deux espèces de poissons à tête plate

avec une mâchoire garnie de barbillons ; l’une de ces variétés

est très bonne à manger, elle a le goût de l’anguille, mais

l’autre est détestable et sent la vase et le musc. Les indigènes

en prennent peu ; je n’en ai mangé que deux fois depuis que je

suis ici, et ce sont mes noirs qui les ont pris à la ligne.

_Samedi_ 22 _octobre._ — Aujourd’hui il est arrivé ici deux

marchands, l’un vient de Bla et l’autre de Baba ; ils sont venus

par Kourousina et sont porteurs chacun d’une charge de tabac qu’ils

vont porter à Fourou pour le vendre.

Le tabac n’est pas ficelé en carotte comme sur les bords du

Niger ; cinq ou six feuilles de 15 à 16 centimètres de long sont

liées ensemble par la tige ; un de ces lots se vend _maninkémé_

(60 cauries) ; les arêtes enlevées, il reste environ 60 grammes

de tabac, comme je l’ai constaté, ce qui porte le kilo à 3000

cauries (7 fr. 50). Ce tabac, qui s’appelle _sira_ (en poudre)

ou _taba_ quand il est destiné à être fumé, est d’une qualité

inférieure à celui que l’on vend à Bammako et à Ténetou ; il

est surtout récolté sur les bords du Badié, dans les environs de

Fougani, Kinian et Baba. Il sert à faire le tabac à priser et est

employé de préférence à une autre variété à tiges beaucoup

plus élevées, qui s’appelle _diamba_. Cette variété est celle

qui est cultivée dans nos possessions de la rive gauche du Niger ;

elle sert pour la pipe.

Vers midi, Makhanian, neveu de Bénokho, est venu me confier que deux

hommes qui reviennent de la colonne et qu’il a hébergés, parce que

ce sont de ses camarades, lui ont appris que Tiéba s’était emparé,

il y a trois jours, du diassa de Baffa, que tous les hommes avaient

été tués sauf Baffa et un griot qui ont fui à cheval. C’est le

contingent fourni par la région Ténetou-Bénokhobougou qui tenait

garnison dans ce diassa ; Makhanian m’a recommandé le secret

le plus absolu. « Jamais on n’en parlera, dit-il, avant que la

guerre soit finie. » Tous les hommes de Bénokho et des villages aux

environs sont morts. Je remarquai dans la journée qu’il y avait

plus d’hommes revenant de la colonne, des déserteurs sans doute.

Dans l’après-midi, j’allai voir les femmes de l’almamy, qui

me tinrent un tout autre langage. La guerre était sur le point de

finir. Tiéba avait envoyé des bœufs et des chevaux en cadeau à

l’almamy en lui demandant de faire la paix, mais Samory aurait

refusé : « Dans huit jours, Sikasso sera pris et Tiéba aussi ».

Un peu plus tard un homme, que j’ai déjà vu rôder dans le village

il y a deux jours, vient soi-disant de la part de l’almamy me saluer

et me dire de ne pas perdre patience : « Peut-être Sikasso sera

pris ; tous les chemins sont coupés maintenant ; on a rapproché

les diassa du tata, on est si près que l’on peut tirer dans le

village. »

Mouça, mon domestique, renvoie cet homme en le traitant comme il

le méritait : « Comment, lui dit-il, il y a quatre jours que je

te vois circuler par ici, et aujourd’hui tu viens dire que tu

es un envoyé de l’almamy ? tu as de la chance que mon blanc ne

te fasse pas administrer une correction à coups de corde ». Dans

ce malheureux pays, le mensonge prime tout ; l’almamy, du reste,

en donne un triste exemple.

_Dimanche_ 23 _octobre._ — Il y a dix-sept jours que je suis ici

et j’attends toujours ce chef du Pourou (?) qui doit me conduire

vers Kong en me faisant traverser son pays. Jamais l’almamy ne

m’a envoyé saluer par quelqu’un ; je ne sais qu’il a reçu mes

cadeaux que parce que ses femmes se pavanent avec mes étoffes dans

le village ; elles sont fières d’être un peu bien vêtues. Il ne

m’a pas encore envoyé dire le _barka_ (merci) de rigueur.

Comme cette lune-ci est déjà fortement avancée, je songe depuis

plusieurs jours à partir ; malheureusement, il ne m’est pas possible

de trouver de nourriture pour plus de deux jours à la fois.

Le village est très pauvre : y compris la fortune des femmes de

l’almamy, il n’y a ici que 8800 cauries ; je les ai eues un jour

toutes en ma possession. Dès le lendemain, les femmes, ayant besoin de

monnaie pour se procurer du bois ou des piments, venaient m’apporter

du riz et du fonio par lots de deux, trois ou quatre cents cauries ;

un de mes hommes ne s’occupe que de la vente toute la journée.

Fourou, où je veux me diriger, afin de me rapprocher de Tengréla,

est éloigné de quatre à cinq jours de marche pour les ânes. En

route, il me sera impossible de trouver quoi que ce soit.

Mes besoins sont cependant minimes : mes hommes et moi nous nous

contentons de 2 kil. 500 de riz (250 grammes par jour). Voilà

plus d’un mois que personne n’a mangé de viande. Les femmes de

l’almamy m’ont donné un jour une épaule de mouton ; de temps

à autre, Diawé, qui va chasser deux fois par jour, me tue une

tourterelle ou un youyou (sorte de perruche), car il n’y a ici ni

perdrix, ni pintades.

_Lundi_ 24 _octobre._ — Deux femmes du village auxquelles, hier,

j’ai fait voir du corail, m’ont dit qu’elles m’apporteraient

ce matin de bonne heure deux grandes calebasses de fonio pour acheter

chacune un collier.

[Illustration : Deux femmes du village apportent deux grandes

calebasses.]

Avant le jour elles me les ont apportées ; me voilà donc en

possession de quatre jours de vivres (environ 12 kilos de fonio) ;

c’est avec cela que je vais essayer de gagner un centre où il me

sera possible de subsister. Dans la journée, vers quatre heures, je

suis allé rendre visite aux femmes de l’almamy et leur ai parlé

de mon départ pour Fourou. A la même heure un de mes hommes faisait

main basse sur la pirogue du Baniégué et mes hommes commençaient

le passage des bagages. Les femmes, le vieux Bénokho, le kéniélala

des femmes de l’almamy vinrent me trouver à plusieurs reprises

pour me faire changer d’avis ; si je restais, disait la femme de

l’almamy, qui a l’air d’avoir le pas sur les autres, elles

me donneraient trois bœufs, trente foufou de riz et deux captives

pour me marier. Sauf ce dernier article, il leur serait impossible

de tenir ce qu’elles me promettaient, car elles manquent de tout.

Le vieux Bénokho et son neveu Makhanian, dont j’avais gagné

l’amitié, vinrent me trouver à la nuit tombante et me tinrent

à peu près le langage suivant : « Nous sommes bien peinés de te

voir partir, car il va nous arriver malheur, l’almamy va peut-être

nous couper le cou, tu es notre ami et je ne puis te donner un guide,

ni te prêter ma pirogue, qui serait bien loin maintenant si tu ne

l’avais pas prise de force. »

[Illustration : Ruines de Kouloussa.]

Ma résolution était bien prise : il me fallait à tout prix quitter

et aller de l’avant. Samory ne s’occupait pas de moi, il ne fallait

donc compter que sur moi-même. J’allai coucher sur l’autre rive

du Baniégué après avoir écrit la lettre suivante à l’almamy :

« Louange à Dieu, etc.

« Je suis resté, comme il était convenu, ici jusqu’à ce que la

lune soit finie ; il y a neuf jours que l’autre lune est commencée,

et tu ne me parles pas. Tu sais pourtant qu’à Bénokhobougoula

il n’y a rien à manger ; je te préviens donc que je me rends à

Fourou, où il y a un marché bien approvisionné, car si je retourne

à Bammako, les Français ne seront pas contents.

« Je te salue », etc.

_Mardi_ 25 _octobre._ — Ce matin de bonne heure, nous nous

mettons en route sans guide. Comme il n’y a que deux chemins et

que j’en avais déjà suivi un pour venir, il n’y avait pas

de doute possible. Arrivé aux ruines de Kouloussa, la question

changeait. Kouloussa comprend sept ou huit grosses ruines reliées

entre elles par de petits sentiers ; les herbes ont trois mètres

de hauteur, il est impossible de marcher sans s’égarer dans cette

végétation. Je faisais arrêter mes hommes et paître les animaux

sous la surveillance de quatre âniers. Les huit autres hommes,

sous ma conduite, dépassèrent les ruines d’environ un kilomètre

et je leur fis suivre une direction perpendiculaire au sentier que

je cherchais. Je savais que c’était le chemin le plus à l’est

qu’il fallait prendre. Une fois le chemin trouvé, il est facile de

savoir si c’est le bon. Toutes les directions que m’ont données

les indigènes et dont j’ai noté l’angle sont bonnes à dix

degrés près au grand maximum.

C’est surtout aux abords des ruines et des villages que l’on

s’égare ; les sentiers ne sont point frayés ; l’indigène,

sachant que telle route passe auprès de tel ou tel arbre, près

de telle ou telle colline, se dirige dessus directement, à travers

les lougans ou la brousse ; quelquefois ce point est à sept ou huit

cents mètres du village, et ce n’est qu’à partir de là que le

chemin est réellement frayé.

Au bout d’une demi-heure le chemin était trouvé ; un de mes hommes,

en vedette dans un tamarinier, aperçut vers l’est un feu dans la

brousse ; il s’y rendit et réussit à mettre la main sur un homme

qui faisait cuire un épi de maïs. Amené auprès de moi, cet homme

me raconte qu’il est captif à Tiékoungo et qu’il garde un lougan

de maïs contre les singes. Ce malheureux était tout effrayé. Je

le rassurai en lui disant qu’il n’avait rien à craindre de nous,

mais que le guide qu’on nous a donné à Bénokhobougoula s’étant

enfui, il fallait qu’il nous accompagnât jusqu’à Tchikina. Ce

mensonge me sauva. En route, je lui donnai une pipe de tabac et une

pierre à fusil.

Arrivé à Tchikina, où je fis étape, il raconta dans le village

ce que je lui avais dit, et sans aucune difficulté on me promit un

guide pour le lendemain.

Je recommande à mes hommes la plus grande prudence dans leurs propos

avec les quatre hommes qui constituent la population totale de ce

village, afin de ne pas éveiller leur défiance.

Toute cette région a été pillée et ravagée à la fois par Samory

et par Tiéba ; tel village ruiné par Tiéba est partisan de Samory,

et _vice versa_, de sorte qu’il ne faut parler d’aucun de ces

deux personnages sous peine de se compromettre.

Dans la soirée, le plus âgé des quatre habitants dit à un de

ses hommes qu’il prévoit qu’il sera malade demain et qu’il ne

pourra nous faire voir le chemin ; je ne m’en inquiétai pas, car

un jeune homme venait de me dire que si le vieux ne voulait pas nous

conduire, lui, ne demandait pas mieux, qu’il viendrait avec moi,

même si le _tiékoro_ (vieillard) le lui défend.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 12 / 41 段