Ces courtiers conviennent avec les marchands du prix du sel et fixent

la quantité de kolas qu’ils recevront en échange d’un _kokotla_

(cette fraction de barre de sel étant devenue depuis Tengréla

l’unité d’échange).

Le prix du kola varie naturellement avec la variété, la grosseur

et surtout la provenance du fruit.

Le kola de Sakhala est le plus gros que l’on connaisse, il est

toujours blanc, se conserve très longtemps et, de préférence,

est porté à Djenné et à Tombouctou. Ce kola est aussi le plus cher.

Le kola d’une grosseur moyenne, rouge ou blanc, se trouve surtout à

Kani, Siana et Touté, il est également recherché, particulièrement

le rouge.

Enfin, il existe une autre variété, qui s’achète en majeure partie

à Djenné et Tiomakhandougou ; elle est rouge et très petite, on la

connaît dans cette partie du Soudan sous le nom de _maninian ourou_

(kola de maninian), parce qu’on en trouve beaucoup sur ce marché.

Le prix du kola, sur ces marchés, varie entre 200 et 600 fruits pour

un kokotla. Ce qu’il y a de curieux, dans cette partie du Soudan,

c’est que, dès qu’il s’agit de kolas, la première grosse

unité est 100 tandis que partout dans les États de Samory elle

n’est que de 80. Ces deux nombres portant le même nom, on fait

précéder la dénomination commune du mot _kémé_ par le mot _ourou_

(kola) quand il s’agit de kolas, de sorte que l’on dit pour 100

kolas ourou-_kémé_.

Généralement il y a assez de kolas en réserve dans ces marchés

pour contenter les acheteurs, mais il arrive quelquefois que pour

des raisons multiples, guerre, pillage, mauvaise saison, il vient une

trop grande quantité d’acheteurs à la fois. Alors, il se passe le

fait suivant : le prix convenu, les acheteurs remettent leur kokotla

aux courtiers, les femmes de tout le village (les femmes seulement)

partent au moment où le soleil disparaît à l’horizon, sous la

conduite de deux ou trois hommes du village préposés à cet effet,

et vont chercher plus au sud la quantité de kolas nécessaire. Ces

femmes ne reviennent que le surlendemain à la nuit tombante.

En admettant qu’elles marchent douze heures sur les quarante-huit

qu’elles mettent à faire le trajet, elles parcourraient environ 60

kilomètres : donc, c’est, au maximum, à 30 kilomètres au sud de

ces marchés que se trouvent les lieux d’échange entre les femmes

des courtiers et les habitants des lieux de production.

Kéléba Diara, mon Dioula ânier, me dit que les Lô apportent les

kolas en des lieux d’échange situés en pleine brousse. Jamais,

lui, qui est resté à Sakhala jusqu’à l’âge de vingt-trois ans

environ, n’a pu en savoir plus long. « J’étais bien marabout,

mais cela ne suffit pas, il faut faire partie de cette confrérie,

et je n’ai jamais été initié. Je n’ai jamais cherché à en

savoir davantage, ni à m’aventurer par là : mon affaire eût

été vite réglée, on vous coupe tout bonnement le cou. »

Ces Dioula trouvent dans ce courtage une source de richesse qu’ils

tiennent à garder ; c’est la raison qui a provoqué l’organisation

de cette sorte de société secrète dont m’ont parlé mes hommes.

[Illustration : _Sterculia cola_ ou _Sterculia acuminata_.

1. Rameau florifère, 1/4 nature. — 2. Fruit entier, 2/3 nature. —

3. Fruit ouvert, 2/3 nature. — 4. Graine, grandeur nature.]

Le même fait n’existe-t-il pas un peu plus au sud, pour les

transactions entre les Lô ou leurs voisins, avec les comptoirs de la

Côte de l’Or et des Graines ? Est-ce que les gens de Kinjabo ont

jamais laissé aller à nos comptoirs d’Assinie et de Grand-Bassam

un habitant de l’intérieur ? Jamais ! ils vivent de courtage,

ils y trouvent un trop gros bénéfice probablement, et emploient

tous les moyens pour éviter qu’il ne leur échappe.

Il y a là une zone qui semble vouloir se dérober à l’exploration,

et plusieurs tentatives ont déjà échoué au départ des Européens

voulant se diriger de la côte vers le nord. La rivière Comoé

n’a été remontée qu’à quelques milles, par Héquart,

qui fut abandonné par ses porteurs sur l’instigation des gens

de Kinjabo. Les employés de comptoirs n’ont jamais dépassé

Kinjabo. Espérons que, cette fois, les habitants de la côte seront

moins rebelles, et qu’avec de la patience, de la diplomatie, et

l’aide de Dieu, je passerai. Je pense que déboucher à la côte

est moins difficile que la pénétration en partant de la côte. Les

raisons à donner pour la pénétration sont quelquefois difficiles

à faire comprendre, et l’on est toujours un peu suspect, tandis

que lorsqu’il s’agit de déboucher on a une excellente raison

à donner en disant simplement « que l’on regagne sa patrie »,

ce qui est vrai.

★

★ ★

Dans son livre _Au Soudan Français_, mon ami le capitaine Péroz

donne des renseignements empreints d’une grande exactitude sur la

vie et les conquêtes de Samory.

M’étant, pour mon compte, livré à de nombreuses investigations,

j’ai pensé qu’il ne serait pas sans intérêt de les exposer

à nouveau sommairement en les complétant et en rectifiant quelques

dates erronées.

La genèse de l’œuvre de Samory m’a été racontée d’une

façon qui diffère sensiblement de celle qui a été communiquée

au capitaine Péroz. Sans vouloir préconiser ma version, j’ai

pensé qu’il serait curieux de la présenter au lecteur pour lui

faire sentir la différence de l’interprétation de certains faits,

suivant qu’ils sont racontés à la cour même de Samory, comme

c’est le cas pour Péroz, ou par des gens plus ou moins étrangers

ou même hostiles aux événements qui ont marqué le commencement

de la fortune de Samory.

« D’après la version contée au capitaine Péroz, la mère de

Samory fut enlevée par les guerriers de Sori Ibrahim, marabout

fort en renom, chef du Torokoto et suzerain de sa ville natale

(Sanancoro). Samory, qui aimait beaucoup sa mère, s’en fut trouver

ce chef, lui offrant ses services en échange de la liberté de sa

mère Sokhona Kaméra. Ce chef refusa d’accéder immédiatement à

son désir, mais laissa à Samory l’espoir de lui rendre sa mère

si les services rendus ultérieurement étaient suffisants.

« Samory accepta avec reconnaissance la proposition de Sori Ibrahim

et demanda à servir à la guerre, se cramponnant ainsi à l’espoir

de voir rendre la liberté à sa mère. Il fit partie de plusieurs

expéditions où il se distingua, mais n’obtint sa liberté et

celle de sa mère qu’au bout de sept ans sept mois et sept jours

de service.

« De retour chez son père, Samory prit du service auprès de Bitiké

Souané, roi du Torong, comme chef de ses troupes. Bientôt Samory

était devenu l’idole des guerriers du Torong, et, tout en laissant

à Bitiké son autorité nominale, il disposa en maître de l’armée.

« Une victoire que Samory remporta en 1866 contre Famodou, chef du

Kounadougou, eut un grand retentissement dans le Konia, qui se souleva

contre Sori Ibrahim et appela Samory en libérateur ; Sanancoro, sa

ville natale seule, lui ferma ses portes et ce ne fut qu’au bout

d’un siège de six mois, que Samory réussit à s’en emparer ;

puis, en ayant relevé ses murs, il en fit sa résidence habituelle. »

Si les événements se sont passés ainsi, la conduite de Samory serait

toute digne d’éloges, et celle de Sori Ibrahim, qui le retint sept

ans sept mois et sept jours prisonnier, serait blâmable. Mais ces sept

ans sept mois et sept jours sont un peu des chiffres légendaires,

il faut bien l’avouer, et la date de 1866 est inexacte ; il serait

donc téméraire de porter tout de suite un jugement sur les actes

qui ont amené Samory au pouvoir.

En 1887, époque à laquelle mon camarade Péroz fait le récit

des exploits de Samory, il dit : « Il y a vingt-sept ans vivait

à Sanancoro », etc., ce qui nous reporte à 1860. Or Samory était

absent au moment où sa mère fut faite captive ; il ne revint que dans

le courant de cette même année, ou même peut-être au commencement

de l’année suivante. Si donc nous comptons le séjour de Samory

chez Sori Ibrahim depuis le 1er janvier 1861 environ, et que nous

considérions qu’il est resté sept ans sept mois et sept jours chez

ce chef, nous ne pouvons reporter sa rentrée dans le Konia, avec sa

mère, que tout à fait vers les derniers jours de l’année 1867,

ou les premiers de 1868.

Il faut bien admettre que la confiance de Bitiké Souané ne se gagna

pas en quelques mois, et que l’influence de Samory ne commença

réellement à se faire sentir dans l’armée de Bitiké que quelques

années plus tard, c’est-à-dire vers une époque que nous pourons

sans trop grosse erreur faire correspondre aux années 1870-71. En

tout cas, il est impossible d’admettre que la lutte de Samory contre

Famadou ait eu lieu en 1866, comme l’indique l’auteur déjà

cité, puisqu’à cette époque Samory était encore chez Sori

Ibrahim. Il vaut donc mieux admettre que ces faits se sont passés

plus lentement et à une époque plus récente, puisque le siège de

Sanancoro seul a duré environ six mois. D’après le témoignage

des gens du Ouorocoro, la prise de Sanancoro aurait eu lieu en 1873 ;

il me paraît prudent de conserver cette date, qui correspond en

effet à mes propres calculs.

Maintenant que nous avons exposé comment on dit à la cour de

Samory que les événements se sont déroulés, nous allons raconter

fidèlement la version que nous avons recueillie au cours de notre

voyage.

En 1860, Samory avait environ 25 ans ; il habitait alors Bissandougou

où, dit-on, il naquit. Son père, nommé Lanfia Touré, était

d’origine mandé-dioula, tandis que sa mère, Sokhona Kaméra,

était d’origine malinké. C’étaient de pauvres gens, vivant du

commerce peu lucratif des kolas qu’ils transportaient de Maninian

sur les marchés du Ouassoulou.

Dans une des guerres qui désolent périodiquement ces régions,

Samory et sa mère furent faits prisonniers et conduits dans le

Modioulédougou. En route, Samory réussit à s’échapper et vint

se réfugier à Médina dans le Ouorocoro. Ce pays était commandé

par un marabout vénéré nommé Sori Ibrahim, mais connu aussi sous

le nom de Fodé-Birama. Ce musulman, auquel on amena Samory, le fit

aller à son école et l’instruisit lui-même dans les principes

du Koran, le traitant avec la plus grande bienveillance.

Sori Ibrahim fit à plusieurs reprises la guerre au Modioulédougou,

au Gankouna et au Toukoro ; Samory eut toujours la bonne fortune

d’accompagner son maître. Dans plusieurs de ces affaires le

jeune homme se distingua par sa bravoure ; son maître et chef, pour

l’en récompenser, lui donna un certain nombre d’esclaves. Mais

les succès grisèrent Samory, il voulait commander dans la maison

de son bienfaiteur ; de sorte qu’un jour de mauvaise humeur, Sori

Ibrahim lui assena un coup de bâton dans la figure (ce coup de bâton

est attribué à Bitikié Souané d’après la version racontée au

capitaine Péroz), et bientôt Samory fut forcé de quitter la cour

de Sori-Ibrahim avec ses esclaves et de faire retour à Bissandougou

(1868). De sa mère, il n’en est point question.

A Bissandougou, il ne prit pas de service auprès de Bitikié

Souané. Ce chef était vieux et n’avait que peu de guerriers ;

du reste, Samory, à ce moment-là, s’il rêvait au pouvoir, ne

songeait qu’à se créer des partisans, et pour cela il reprit son

métier de marchand avec ses captifs ramenés du Ouorocoro.

Au bout de quelques années, le nombre de ses esclaves avait augmenté

assez sensiblement pour poser Samory parmi les gens les plus influents

de Bissandougou ; de sorte qu’à la mort de Bitikié Souané il

n’eut pas de peine à se faire accepter comme chef de village. Ceci

se passait à peu près en 1870-71.

Deux ans plus tard, en 1873, un nommé Famodou, descendant de

Bitikié Souané, établi aux environs, marcha avec ses partisans

contre Samory ; les deux partis se rencontrèrent non loin de

Bissandougou. Samory battit les guerriers de Famodou, s’empara de

sa personne et le fit décapiter sur la place du village.

Ce fait d’armes, insignifiant en apparence, eut cependant un grand

retentissement ; tous les villages des environs vinrent se ranger sous

la bannière de Samory. Le Komo, le Torong et le Konia, habilement

préparés par les émissaires de Samory, se détachèrent de Sori

Ibrahim et le proclamèrent leur chef. Seule Sanancoro ne voulut pas

se rendre, pour se conserver à Sori Ibrahim. Samory alla assiéger

cette petite ville, qui ne se rendit qu’au bout d’un siège de

six mois, en releva l’enceinte, et en fit sa future capitale et

citadelle. (Fin 1873.)

1874. — Sori Ibrahim, en guerre contre le Kabadougou, ne peut songer

à chasser Samory du Konia, ce qui fait penser, dans le pays, qu’il

craint de se mesurer avec lui, et augmente le nombre des partisans

de Samory, qui accourent de tous côtés.

Maître de la situation, Samory songe à augmenter ses territoires

et à se constituer un empire à l’aide des provinces de Kankan

Mahmadou, dont l’empire a commencé à se désagréger à la mort

de ce souverain, et n’a fait que s’amoindrir depuis la défaite

de ses deux fils à Kangouéla et à Niako en 1870.

1874-1875. — Samory s’empare, presque sans un coup de feu, de

toutes les provinces sud du Ouassoulou.

1875. — Alliance offensive et défensive de Samory avec le Mamby

de Kangaba.

1875. — Guerre de Kankan Mori contre le Sankaran : alternative

de succès et de revers ; finalement Moriba, frère de Kankan Mori,

est pris et tué par les guerriers du Sankaran, ce qui force Kankan

Mori à acheter l’alliance de Samory par un fort cadeau en or.

1876. — Guerre de Samory, de concert avec Kankan Mori, contre le

Sankaran : Victoire des armées alliées et mort de Barou Famadou,

chef du Sankaran. — Partage des provinces conquises : le Sankaran,

le Diouma, le Kouroulamini tombent entre les mains de Samory, pour

sa part.

1877. — Sori Ibrahim profite de l’éloignement de Samory pour

chercher à reprendre le Konia, et envoie ses deux fils Amara et

Mori-Laé avec une armée dans le Sankaran et le Konia.

Samory, occupé dans le Diouma, envoie une partie de ses troupes

sous les ordres de ses deux frères, Kémébirama et Maninka Mory,

contre les fils de Sori Ibrahim, dont ils s’emparent et que Samory

fait mettre à mort à Bissandougou.

1878. — La campagne terminée, Samory déclare la guerre à Kankan

Mori qui a refusé de marcher avec lui : Victoire de Kémébirama

et de Maninka Mory sur les troupes de Kankan Mori et investissement

de Kankan.

1879. — Reddition de Kankan après un siège de dix mois, et prise

de Kankan Mori, encore prisonnier de Samory.

1879-1880. — Sori Ibrahim fait une nouvelle tentative contre Samory

et veut venger la mort de ses fils, profitant de ce que Samory est

occupé contre Kankan Mory. Samory lui oppose un de ses lieutenants

nommé Modi Diân Fing, qui est battu ; Samory prend le commandement

de toutes ses troupes, et se porte dans le Ouorocoro. Après plusieurs

jours de luttes les troupes de Sori sont battues près de Ouorocoro

et de Ouomalé ; lui-même est fait prisonnier.

Sori Ibrahim fut condamné à la prison perpétuelle et chargé par

Samory de prier Dieu pour le succès de ses armes. Ce malheureux

serait encore actuellement détenu, quoique certaines personnes

affirment qu’il est mort il y a quelques années.

1880. — Samory, débarrassé de Kankan Mori et de Sori Ibrahim,

prend le titre d’émir El-Mouménin (commandeur des croyants).

1881. — Campagne victorieuse dans le Toukoro. Alakamessa,

sous-lieutenant indigène aux tirailleurs sénégalais, est envoyé

en mission chez Samory par le colonel Desbordes ; il rejoint Samory

à Guéléba (Ouorocoro).

1882. — Kémébirama ou Fabou, frère de Samory, après avoir pris

les provinces nord du Ouassoulou, marche sur le Ségou avec Famako

(voir page 14).

Siège de Kéniéra et reddition de cette place le 19 février ; la

colonne du colonel Borgnis-Desbordes arrive trop tard à Kéniéra

(le 25 février seulement) pour secourir cette ville.

Samory franchit le Niger en septembre, se porte jusqu’aux environs

de Niagassola, mais n’ose pas attaquer Kita qu’il sait en état

de résister.

Il regagne le Niger et complète la conquête du Ouassoulou.

Dans cette même année, il charge un almamy du Ouassoulou de la

conquête du Gankouna et du Toma.

1883 (commencement). — Prise du Gankouna et mise à mort de son

chef Sakhadigui.

1er _avril._ — Samory, passé sur la rive gauche du Niger,

occupe Sibi et menace Bammako. Le colonel Borgnis-Desbordes le bat

complètement le 2 avril au marigot d’Oyako.

20 _avril._ — Poursuite de Samory par le colonel Desbordes qui ne

réussit pas à le joindre. Samory repasse le Niger.

1883. — Tari Mori, lieutenant de Samory, ravage les provinces

situées entre le Baoulé et le Bagoé, s’établit dans le Ganadougou

à Komina et Saniéna, rive droite du Bagoé, et pousse ses colonnes

jusque dans le Bolé et le Baninko.

1884. — Liganfali, lieutenant de Samory, s’empare du Soulimana

et de sa capitale Falaba.

1885. — Fabou ou Kémébirama et Samory ont envahi le Manding et

le Bouré. Défense héroïque du capitaine Louvel, bloqué dans le

tata de Nafadié par les troupes de Samory. Il est, après un siège

de plusieurs jours, dégagé par la colonne Combes. Retraite de nos

troupes sur Niagassola, combat du marigot de Kokoro. Retraite des

troupes de Samory sur le Bouré.

_Mai-juin_ 1885. — Liganfali, après la prise de Falaba, est

invité par le gouverneur de Sierra-Leone, sir Samuel Row, à venir

à Sierra-Leone. Entrée triomphale de ce chef au son de 21 coups

de canon.

1885. — Amara Diali, griot de Samory, s’empare et ravage le Folou,

le Kabadougou, le Yorobadougou et reçoit la soumission de Tengréla,

qui chasse, quelques mois après, les gens de Samory et recouvre

son indépendance.

Sékou Momi menace le Ouorodougou et fait accepter à ce pays le

protectorat de Samory.

1886 (commencement). — Les troupes de Samory sous les ordres de

Maninka Mory ont envahi le Birgo, le Gadougou et le Gangaran ; elles

menacent Niagassola et Kita. Le combat de Farki Ndjingo les force à

la retraite et amène Samory à témoigner le désir de traiter des

conditions de paix. Le capitaine Tournier est chargé de négocier

le traité, qui n’est pas ratifié en France. Diaoulé Karamokho,

fils de Samory, est amené en France.

1886. — Incursion de Tiéba dans la région entre Bagoé et

Baoulé. Il livre combat aux troupes de Samory à Baffa et à Diakha

(un jour de marche du Baoulé).

1887. — Retour de Diaoulé Karamokho chez Samory. Le capitaine

Péroz fait signer un traité à Samory par lequel il nous abandonne

en toute propriété toute la rive gauche du Niger et place tous ses

pays de la rive droite sous notre protectorat.

_Mars_ 1887. — Départ de Samory pour son expédition contre Tiéba ;

siège de Natinian.

_Mai._ Siège de Sikasso.

_Juillet._ Reddition de Natinian. Samory continue inutilement de

bloquer Sikasso.

_Août_ 1888. — Retraite des débris de l’armée de Samory qui

n’est pas parvenu à s’emparer de Sikasso.

Nous venons de voir comment Samory s’était peu à peu créé

un très vaste empire, aussi croyons-nous qu’il n’est pas sans

intérêt de dire comment et par quels moyens il y est arrivé, comment

son pays est organisé et ce que nous pouvons espérer de cet allié.

Samory possède toutes les qualités physiques et morales pour

entraîner et fanatiser des peuples aussi crédules et aussi

superstitieux que les nègres. Pour augmenter son prestige contre les

peuples qu’il vent soumettre, il emploie surtout la terreur. Dans

son pays, on ne prononce jamais son nom. Tout individu qui aurait

l’audace de le désigner autrement que par le titre d’almamy

aurait immédiatement la tête tranchée. C’est le despotisme dans

toute l’acception du mot.

Son œuvre n’est pas comparable à celle d’El-Hadj Omar,

qui poursuivait au moins un but, celui de créer un _vaste empire

musulman_.

Samory n’en est pas là : chez lui, l’organisation religieuse

est à peu près nulle, et le Coran ne préoccupe pas outre mesure

ses sujets ; il y a bien dans quelques villages une mosquée, ou

plutôt un emplacement servant de lieu de prières, mais le salam est

chez lui une chose secondaire. La seule stricte observation du Coran

est la défense, sous peine de mort, de boire du dolo. Encore cette

prescription ne lui est-elle pas suggérée par les lectures saintes,

elle a tout simplement pour but d’augmenter les ressources en

céréales, maïs, mil et sorgho, destinées à nourrir tous les gens

qui constituent la maison de l’almamy, femmes, esclaves, guerriers,

et d’alimenter les colonnes expéditionnaires.

Nous avons parlé déjà de l’obligation de chaque village de

cultiver pour l’almamy un champ dont la surface n’est nullement

proportionnée au nombre d’habitants, mais qui est laissé au libre

arbitre des _dougoukounasigui_ et des sofa sous leurs ordres. Eh bien,

les produits de ces champs ne suffisent pas, à cause de l’immense

gaspillage : il lui faut encore s’emparer des récoltes sur pied de

tous les malheureux Bambara sans défense, et de celles des habitants

des pays nouvellement annexés.

Un tel état de choses ne peut faire prospérer un pays. Du reste,

de budgets il n’y en a pas, les ressources directes ou indirectes

ne sont pas organisées, et aucune fonction n’est rétribuée.

Il faut un train de maison à Samory et à sa cour, il lui faut

récompenser les gens qui lui rendent service et donner à ses chefs

de colonne les moyens de pourvoir à l’organisation de leurs troupes,

achats de chevaux et de munitions, d’armes et d’effets.

Comment payer tout cela :

1o En laissant tout le monde piller un peu à l’aise ;

2o En organisant des razzias d’esclaves, car chez Samory le but

de toute expédition est de se procurer de nouvelles ressources à

l’aide d’esclaves.

Samory n’est qu’un marchand d’esclaves, le fournisseur des

marchands maures du Sahara.

Dans ces dernières années et pendant le mémorable siège de Sikasso,

ne faisant que bien rarement de prisonniers, Samory a été forcé de

vendre une partie de ses propres sujets pour se procurer des chevaux

et de la poudre.

Aussi aujourd’hui quelques-unes de ses provinces ne sont qu’une

immense ruine : 1,7 habitant par kilomètre carré ! Je n’y connais

pas un seul centre ayant 2000 habitants.

La population, déjà très réduite, ira sans cesse en décroissant ;

la dernière guerre va encore la faire diminuer dans de fortes

proportions. Les souffrances physiques endurées par tout ce qu’il

y a de valide dans le pays pendant dix-huit mois ne sont pas faites

pour augmenter la population. Car, en dehors des hommes et des

guerriers employés à la colonne, tout ce qu’il y avait de valide,

hommes, femmes, enfants, a été employé au service des vivres et

du ravitaillement en munitions, ce qui n’est pas le service le

moins fatigant.

On peut estimer les pertes de Samory, par le feu, la famine et les

prisonniers faits par Tiéba, à environ 10000 individus.

Le nombre de ses sujets vendus et des gens qui ont émigré

vers des régions plus clémentes ne peut être évalué, même

approximativement.

A quelles étranges circonstances devons-nous ce triste résultat

d’avoir réussi à mettre sous notre protectorat au bout de sept ans

de labeurs, après d’aussi lourds sacrifices en hommes et en argent,

un pays comptant 280000 habitants au lieu de près de 2 millions ?

A l’indécision dont nous avons fait preuve dans la politique suivie

au Soudan.

A la fin de la campagne 1882-83, le colonel Desbordes avait fidèlement

rempli le programme qui lui avait été tracé : « Se porter sur

le Niger et créer une ligne de postes reliant ce dernier fleuve au

point terminus de la navigation du Sénégal ».

Une nouvelle ère devait commencer, celle qui en réalité doit

suivre la conquête, c’est-à-dire l’ère de l’organisation

pratique des pays nouvellement conquis et de leur mise en valeur ; en

un mot, il s’agissait de livrer à l’exploitation industrielle,

commerciale et agricole les vastes territoires que trois campagnes

glorieuses avaient annexés à notre vieille colonie du Sénégal.

Mais là ne devaient pas se borner nos efforts, et parallèlement

à l’ère d’organisation devait se poursuivre un autre but :

« continuer la pénétration ».

Notre influence et notre autorité bien assises auraient certainement

eu pour résultat la substitution d’un commerce honnête aux infâmes

pratiques de brigandage, de la traite et de l’esclavage.

Pour cela il importait en premier lieu d’arracher les populations

de la rive droite à la tyrannie de Samory, il aurait fallu abattre

la puissance de ce marchand d’esclaves.

Il y avait donc encore à faire et je n’apprendrai rien de nouveau

à ceux qui ont collaboré avec le colonel Desbordes, car tous en

étaient intimement convaincus.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 11 / 41 段