Diouma essaya de reconquérir le Konia, mais ses deux fils Amara et
Mori-Laé furent pris par Maninka Mory et Kémébirama, frères de
Samory, et mis à mort.
Les années suivantes, Samory, quoique éloigné du théâtre de la
guerre contre Sori, entretenait toujours une colonne destinée à
le tenir en échec, lorsqu’en 1880, le généralissime de Samory,
Modi Dian Fing, eut son armée presque anéantie, ce qui décida
Samory à en finir avec Sori, qu’il rencontra dans le Ouorocoro ;
au bout de quelques jours de lutte, Sori tombait entre les mains
de Samory. Cette victoire eut pour résultat de donner à Samory le
Ouorocoro et le décida de suite à préparer une campagne contre le
Gankouna, le Modioulédougou, le Toukoro et le Toma. C’est pour
cette raison que le sous-lieutenant indigène Alakamessa, envoyé
par le colonel Desbordes à Samory, rencontra ce dernier établi à
Guéléba ou Galaba, sur les frontières du Modioulédougou.
Cette région est particulièrement riche, paraît-il ; les cultures
sont splendides, le mil et le sorgho y sont encore cultivés, mais
c’est l’igname et le maïs qui forment la base de la nourriture.
Le palmier à huile, dont la limite nord est environ par le 10°, y est
très abondant ; l’arbre à kolas y fait aussi son apparition ; on le
signale à l’état isolé dans plusieurs localités, à Karandougou
(Ouorocoro) entre autres, mais il est encore stérile. L’étymologie
de Ouorocoro est « à côté du kolas ».
Cette région est traversée du nord au sud par deux chemins très
importants :
Celui de l’ouest va de Kankan à Bissandougou, Sanancoro sur
Borokénédougou, où il se bifurque pour se rendre d’un côté
dans le Toukoro et le Toma et de l’autre dans le Gankouna.
Celui de l’est relie le Ouassoulou par Lenguésoro, Ouomalé,
Ouorocoro à Médina, Guéléba et Mousardou ou Moussadougou (capitale
de Modioulédougou), sur la frontière de Liberia.
La région qui sépare le Ouorocoro du Torong et du Konia est
très accidentée, elle n’est traversée que par un seul chemin,
qui paraît-il, n’est pas commode ; ce chemin relie Ouorocoro à
Sanancoro par Talikoro.
Plus au nord, il existe l’itinéraire bien fréquenté de Kankan à
Maninian ; ce chemin est suivi de préférence à celui de Caillié
parce qu’il passe dans des régions mieux habitées et dans
lesquelles on trouve plus de ressources.
Il part de Kankan, se dirige par Kalankalan sur Kéniéba, là il se
bifurque. Celui du nord suit l’itinéraire Koundian, Kandiba où
il rejoint le chemin suivi par Caillié, Ourola, Ségala, Filadougou,
etc. Le chemin sud se dirige de Kéniéba par des chemins divers sur
Sansando, Dalala, Karandougou, par Losokho sur Maninian.
VI. Cette région comprend trois groupes de provinces :
1o Celles qui anciennement faisaient partie du Ganadougou et qui
sont : le Tiankadougou, le Tiéméla, le Gakhalou, le Tiénedougou,
le Foulala, le Siondougou, le Mpéla et le Gantiédougou.
Ces provinces étaient peuplées en partie de Bambara, de même
origine que ceux du Ségou ; du reste, le Ségou dominait dans cette
région en 1852, et en 1856 le Gantiédougou reconnaissait encore
la suzeraineté du Ségou (voyez Barth, édition allemande, tome IV,
page 577, et le chapitre Tiong-i).
Le reste de la population se composait de Mandé métissés de Peul de
même origine que les Ouassoulounké et les habitants du Banimonotié ;
ils se différenciaient de ceux-ci par leur nom de famille, qui est
Soumantara, tandis que les autres sont Diallo, Diakhité, Sidibé
et Sankaré.
Lorsqu’avec El-Hadj Omar, le Ségou devint province toucouleur,
le Ganadougou s’en détacha et s’érigea en confédération qui
reconnaissait comme souverain Dansénou, dont la résidence était
Kounian (sur le Bagoé).
Le Ganadougou fut très prospère pendant le règne de Dansénou,
jusqu’à l’époque où Tiéba (chef du Kénédougou) succédant
à son père Daoula vint porter la guerre dans le pays, et s’empara
de la partie du Ganadougou située sur la rive droite du Bagoé. La
paix conclue ne l’empêcha pas de faire des incursions sur l’autre
rive, quand le besoin d’esclaves se faisait sentir, de sorte que
la partie du Ganadougou de la rive gauche du Baoulé était un pays
soumis à des pillages perpétuels.
En 1883, Samory de son côté lança un de ses lieutenants, nommé
Tari-Mori, dans la région entre Baoulé et Bagoé, dévasta tout, et
emmena en esclavage ce que Tiéba avait épargné comme population. Il
poussa ses colonnes jusque dans les pays tributaires du Ségou,
le Bolé et le Baninko. Tiéba s’avança de son côté, dans le
courant de 1886, jusqu’à Baffa et Diakha, à un jour de marche du
Baoulé. C’est du reste ce qui fut une des causes de guerre entre
Samory et Tiéba.
2o Les provinces Siène-ré et Sénoufo, qui comprennent le
Sibirila, le Papélé, le Niénédougou et une partie du Fadougou,
sur l’histoire desquelles nous n’avons pu apprendre que fort
peu de choses ; leur sort a toujours été intimement lié à celui
de Tiong-i, de Tengréla, de Ngokho et surtout de Bong et de Katon
(Niéné).
En 1827-28, au moment du passage de Caillié, Tengréla était le
centre le plus commerçant de la région, mais le chef du Niéné qui
résidait à Tiong-i était très redouté, c’est même cette raison
qui força les caravanes avec lesquelles voyageait notre compatriote
de faire le crochet Débéna-Douassou-Ouarakana pour se rendre à Fala,
où il a traversé le Bagoé.
La puissance du chef du Niéné est tombée avec la conquête du
pays par le Ségou, mais Tengréla a conservé encore longtemps son
indépendance, par suite d’alliances habiles avec les divers chefs
du Follona et du Niéné. Après avoir lutté fort longtemps contre
les lieutenants de Samory, Tiong-i et Tengréla ont accepté son
protectorat en 1885 à la suite d’une campagne habilement menée
par un guerrier, griot de Samory, nommé Amara Diali.
Aussitôt son départ, Tengréla a renvoyé les sofa de Samory et a
recouvré son indépendance. A la mort de Ianokho, chef de Tengréla,
son fils Mouça, _mansa_ de Tengréla, a contracté pour se consolider
sur son trône une alliance avec Samory, et a même conduit en
personne un contingent à l’armée sous les murs de Sikasso. Le
parti des Mandé-Dioula, qui est très important à Tengréla, en a
été très mécontenté et, en voyant le siège de Sikasso tourner
au profit de Tiéba, a fait rappeler Mouça et ses troupes et s’est
donné entièrement à Tiéba. Telle était la situation au moment
où je passais dans la région.
3o Le troisième groupe comprend : le Folou, le Kabadougou, le
Noolou et le Yorobadougou. Ces quatre provinces, peuplées de Mandé
Ouassoulounké, de Mandé Bambara et de Siène-ré, étaient trop
morcelées pour offrir une grande résistance à Samory. Quand Diéri,
chef du Yorobadougou, mourut au siège de Kankan où il assiégeait
Kankan Mahmadou, vers 1860, l’autorité de cette famille se
désagrégea. La composition hétérogène de ces populations, qui
revendiquaient toutes trois le pouvoir, porta un coup funeste à cette
confédération, et lorsqu’en 1884 Amara Diali s’y présenta,
la conquête lui fut facile ; le pays fut mis à sac et toute la
population vendue par Samory pour se procurer des chevaux.
Ces pays sont entièrement dépeuplés ; on voyage des deux et
trois jours sans rencontrer d’habitants. Aussi n’existe-t-il
aucun itinéraire qui mène directement du Ouassoulou à travers le
Yorobadougou, et du Ganadougou vers Maninian ou Timé.
Voici les principaux itinéraires qui traversent de l’est à
l’ouest les régions dont je viens de parler.
1o Le chemin Bougouni, Farabakourou, Ména, Bénokhobougoula, Komina ;
il reliait directement Ténetou au Ganadougou et au Kénédougou,
mais n’était qu’une ligne commerciale d’importance secondaire.
2o Le grand chemin de Ténetou à Tengréla, qui se composait en
réalité de deux itinéraires. L’un, à peu près direct, passant
par Farabakourou, Ngola (Ngokhola), Niamhalla, Koloni, Kalaka,
Dialakou, Zéna, Touséguéla, Ouarakana, etc., était le moins
fréquenté. L’autre, le plus important, faisait de légers détours
pour passer à Niankourazana, Ntominandokho (le marché de Tomina),
qui était un marché se tenant dans la brousse, où se donnaient
rendez-vous une fois par semaine tous les villages des environs,
et à Niamhalla, que les marchands fréquentaient aussi ; à Zéna
il rejoignait le chemin précédent.
3o Le chemin direct de Tengréla par le Papélé, le Sibirila et le
Yorobadougou, qui partait de Foulaboula, rive gauche du Baoulé,
passait au marché de Banko et entrait dans les pays Sénoufo à
Néguépié et Foutiéré.
Tous ces villages, à peu d’exceptions près, sont détruits, et
les marchés du Foulala (Niamhalla, Ntominandokho et Niankourazana)
n’existent plus depuis cinq ans.
4o Le grand chemin de Niamansala à Komina, par Banko et Diaka.
5o Celui de Banankili et Narambougoula à Bénokhobougoula par Foulala
(ex-marché) et Tiéganadiassa.
Ces deux derniers chemins ont été très fréquentés par les gens
du Ouassoulou nord, qui se rendaient assez volontiers à Komina au
temps où le village était le rendez-vous des gens du Ségou et des
marchands du sud.
Dans toute cette région il n’existe actuellement qu’un seul
marché ; il se tient à Gakhoulou, dans le Tiémala ; j’ai vu
des Dioula s’y rendre pour acheter des _koyo_ (pagnes du pays) ;
il est moins important que celui de Ouolosébougou et dans le genre
de celui de Kangaré.
Actuellement tous les chemins qui font communiquer le Ouassoulou avec
la région Tengréla passent au nord du Papélé, du Yorobadougou
et du Bodougou, où il n’existe plus que des ruines. Depuis que
l’almamy a ravagé ce pays, personne ne le traverse plus : tous
les habitants l’ont fui ou ont été vendus.
Il y a cinquante ans, quand Caillié a parcouru le sud de cette
région, il n’a pas pris la route directe de Kankan à Tengréla. Ce
n’était pas parce que la région était déserte, mais pour
permettre à une partie de la caravane, en arrivant à Diécoura,
de continuer vers l’est pour se rendre à un marché appelé Mouma.
Caillié et les Soninké avec lesquels il faisait route ont fait le
grand crochet sud sur Timé, afin de passer à Maninian et Sambatiguila
pour y acheter des kolas, — car déjà à cette époque ces villages
faisaient activement le commerce de ce fruit.
Au nord de la région que j’ai traversée pour me rendre du Baoulé
à Sikasso, il existe quelques chemins très fréquentés se rendant
jadis dans le Ségou :
1o Celui qui part de la rive droite du Baoulé en face de Bougouni pour
passer par Kotié, Tabakoroni, Bolé, Farako, le gué de Sentilonkané
et Baroéli à Ségou-Sikoro ;
2o Le chemin qui, des ruines de Baffa, en passant par Kola,
Mpiébougoula, Ouola, rejoint le chemin précédent à Bolé ;
3o Un chemin partant de Bénokhobougoula, traversant Kourousina,
Tiékongoba, Kéniéréla et Ouola, où il se bifurque pour, d’une
part, aller sur Ségou par les itinéraires précédents, d’autre
part, passer à Tou, le Diomadougou, Kinian, le gué de Kouralé,
Ouakoro et atteindre également Ségou-Sikoro.
Cette région est maintenant ruinée ; quelques villages favorisés
seulement conservent encore un petit nombre d’habitants ; ce
sont Ouola, Tou-Bolé, où il y a encore de petits marchés ; de
ces localités partent des chemins se dirigeant vers l’est et le
nord-est, ils ont pour objectif Bla (capitale du Bendougou) et surtout
les grands villages du Mienka (Yankasou, Mpésoba, etc.).
Toute cette région située au nord du Ganadougou, après avoir
vécu ces dernières années dans la plus profonde anarchie, paraît
retrouver un semblant de calme.
Le Baninko et le Diédougou reconnaissent le protectorat du Ségou,
le Bolé celui de Samory, et le Dolondougou celui de Tiéba.
A côté de ces provinces tributaires existent deux États qui, par
leur importance, ont su conserver un semblant d’autonomie. Elles
reconnaissent l’autorité de Tiéba sans lui payer tribut, et lui
fournissent des contingents armés ; ce sont : le Diomadougou et le
Bendougou, desquels nous aurons l’occasion de parler à propos des
États de Tiéba.
VII. Il nous reste à parler des provinces qui, tout en ne faisant pas
partie intégrante des États de Samory, ont reconnu son autorité,
ne payent pas l’impôt, mais fournissent cependant des contigents
armés lorsque l’almamy le leur demande.
Ces provinces sont le Toukoro, le Toma, le Gankouna, le Modioulédougou
et le Ouorodougou.
Lorsqu’à la fin de 1880, Samory, après une série de luttes
sanglantes dans le Ouorokoro, se fut emparé de Sori Ibrahim,
il s’occupa de suite d’organiser la conquête des provinces
appartenant au vaincu. Il s’était créé un centre de résistance
dans les montagnes du Gankouna où s’était réfugié un chef
nommé Sakhadigui.
Lorsqu’en 1881, Alakamessa, sous-lieutenant de tirailleurs
sénégalais, vint trouver Samory, ce dernier était établi à
Guéléba, sur la frontière du Modioulédougou, qui venait de faire
sa soumission. De là Samory se dirigea sur le Toukoro en laissant
le soin à un almamy du Ouassoulou de s’emparer des rebelles. Ce
n’est cependant que dans le courant de 1882 que le lieutenant de
Samory réussit à faire prisonnier Sakhadigui.
Une fois ce chef exécuté, le Gankouna fit sa soumission, et, quelques
jours après, le Toma venait demander le protectorat de Samory, afin
d’éviter le sort du Gankouna, qui avait été pillé et mis à
sac, et dont la plus grosse partie de la population prit le chemin
de la captivité.
Le Toukoro limite le Konia au sud ; sa capitale, qui porte le même
nom, est éloignée de quatre à cinq jours de marche de Sanancoro. Le
Milo y prend sa source ainsi que le Yendou. Cette dernière rivière,
également affluent de droite du Niger, porte aussi le nom de Niéné
ou Baguié. Son cours est-ouest près de sa source s’infléchit vers
le nord dans le Sankaran seulement, et semble se heurter à la base du
soulèvement qui relie le massif du Toma aux contreforts du Gankouna.
Nous avons placé le Toukouro par le 9° de latitude ; l’étymologie
de ce nom signifiant _à côté de la végétation dense_, il
nous a semblé que c’est bien par cette latitude qu’il faut le
chercher. La distance de quatre ou cinq jours de marche de Sanancoro,
indiquée par les indigènes, semble du reste confirmer le choix de
l’emplacement que nous avons assigné à ce pays.
La population de ce pays est entièrement mandé, de la famille
malinké ; les Konaté, Kamara, sont les principaux noms de famille
qu’on y rencontre.
Le Toma est placé directement au sud du Toukoro, et ne semble en être
séparé que par les hauteurs qui constituent la ligne de partage
des eaux, entre les affluents du Niger et les cours d’eau qui se
déversent dans l’océan, à travers la république de Libéria.
Demba, un de mes captifs libérés, est né dans le Toma et ne l’a
quitté qu’il y a cinq ans. Cet homme m’a dit que jamais son pays
n’avait été attaqué par Samory, mais que les siens, de crainte
de subir le même sort que le Toukoro, avaient reconnu son autorité.
Interrogé sur Mousardou, visitée par Benj. Anderson, et sur Médina,
autre grande ville signalée par l’explorateur libérien, il a dit
qu’il en avait entendu parler souvent et que ces villes se trouvaient
à huit jours de marche dans l’est du Toma. Toujours d’après mon
captif, le Toma ne produit exclusivement que des palmiers à huile,
des bananes et des ignames, pas de graines.
Ce qui m’a confirmé que Demba me disait la vérité, c’est qu’il
n’a jamais mangé ni mil ni graines ; il vivait exclusivement de
patates et d’ignames sauvages. Il y a aussi des kolas dans le Toma,
mais peu.
La limite du palmier à huile dans cette région est indiquée par
Benj. Anderson par 8° 25′ de latitude nord ; le Toma se trouve
donc à peu près par cette latitude.
Les Toma parlent un dialecte mandé qu’il est très difficile
de comprendre et de prononcer. Koëlle, dans sa _Polyglotta_, en a
rapporté un vocabulaire. Demba, mon domestique, savait à peine se
faire comprendre en mandé ; il m’a été impossible d’en obtenir
les éléments nécessaires à une étude de cette langue.
Cet homme était du reste d’une intelligence au-dessous de la
moyenne chez les noirs, et j’ai dû m’en séparer à Bammako en
le confiant au commissaire de police, qui a en vain essayé d’en
faire son domestique.
Pendant notre route de Médine à Bammako, le pauvre garçon a fait la
joie de tout mon personnel, auquel il servait de bouffon. Son étrange
expression de visage, son langage que l’on comprenait peu ou point,
et son corps tout entier tatoué d’écailles, en faisaient un être
qui prêtait à rire malgré toute la pitié qu’il inspirait.
Je me souviendrai toujours de mon passage à Badoumbé (Soudan
français), où je restai deux jours à faire soigner quelques
ânes malades. Dans ce poste, Demba se livrait journellement à une
pantomime qui ne laissait d’intriguer ce brave camarade Champmartin,
lieutenant d’infanterie de marine, commandant du poste.
Nous n’y comprenions rien ni l’un ni l’autre, lorsqu’un matin
Demba prit Champmartin par sa vareuse et lui montra un chien bien
gras et potelé en lui faisant comprendre qu’il voudrait bien le
manger. Comme cette bête n’avait pas de maître bien attitré,
Champmartin la lui donna, et pendant vingt-quatre heures Demba
s’employa à le faire griller et à s’en régaler. Bien souvent,
dans la suite, quand je le réprimandais tout doucement, Demba,
presque avec des larmes dans la voix, me parlait de Badoumbé.
Il avait voué une éternelle amitié à Champmartin, pour... le chien.
Je crois qu’il ne serait pas juste d’en déduire que tous les Toma
ressemblent à Demba ; pour moi, ce spécimen du Toma ne peut être
assimilé qu’à la catégorie de gens que, dans nos campagnes,
nous qualifions d’_innocents_. Ses compatriotes ont partout la
réputation de travailleurs et de gens sensés.
A l’est du Toma et du Toukoro se trouve le Gankouna, pays dont nous
avons déjà eu l’occasion de parler ; cette région accidentée
est de peu d’étendue ; elle comprend, d’après les renseignements
fournis par les indigènes, un groupe de onze villages élevés dans
le massif même, tant sur les plateaux que dans de petites vallées
adjacentes, offrant comme structure de l’analogie avec les vallées
de Mansonnah et de Tinké (Soudan français). Une des rivières qui
y coule se perd, paraît-il, dans un gouffre.
D’autres villages sont établis à la base de ce soulèvement,
et leurs habitants ne se réfugient sur les plateaux qu’en cas de
guerre, afin d’échapper aux guerriers qui viennent les attaquer
jusque dans le fond des gorges de ce chaos montagneux. Leurs
habitations ressemblent à celles des autres contrées mandé, les
habitants ne sont nullement troglodytes, ainsi que l’ont prétendu
quelques indigènes mal informés.
Le Ouorodougou n’est pas situé au nord de Tengréla, comme
l’indiquait René Caillié ; il est bien au sud de cette ville,
et il faut vingt à vingt-cinq jours de marche pour se rendre de
Tengréla à Sakhala, Kani et Touté, ses principaux marchés.
On désigne sous le nom générique de Ouorodougou un ensemble de six
provinces ou confédérations sur lesquelles l’action de Samory ne
s’exerce pas effectivement, mais qui reconnaissent son protectorat
depuis la fin de 1885, époque à laquelle elles ont fait acte
d’alliance et de soumission avec Sékou Momi, lieutenant de Samory.
Ces provinces sont :
Le Zona, province nord ;
Le Ngarakhadougou, le Patto et le Nigbi, provinces centrales ;
Le Dougougué, province ouest ;
Et enfin le Bérou, province est.
Le Ouorodougou est limité :
Au nord par le Kabadougou, le Noolou et le Niéné ;
A l’ouest par le Modioulédougou ;
A l’est par le Follona, le Kouroudougou et le Baoulé ;
Et enfin, au sud, par la république de Liberia, les peuples de la
côte de Krou, le Souamlé et le Tiassalé, peuples du Lahou.
En quittant les provinces de Tengréla, le premier centre que l’on
rencontre se nomme Katara. Ce village est un point de passage très
fréquenté. C’est là que se bifurque la route qui, d’une part,
se dirige vers Touté, Siana et Kani, et, d’autre part, sur Sakhala.
De Katara, la route ouest suit la vallée du Bagoé, passe à
Migniniba et atteint Kani, près des sources de la branche principale
de Bagoé. De Migniniba part un chemin qui, après avoir traversé
le Bagoé, atteint, aux ruines de Morissola, les chemins qui, du
Ouorokoro, du Kabadougou et du Noolou, relient Maninian, Odjenné,
Sambatiguila et Timé à Touté, puis à Siana. Ces routes sont
très fréquentées.
Sakhala, Touté, Kani et Siana sont les marchés à kolas les plus
importants du Ouorodougou. La population de chacun de ces centres,
d’après nos informations, varie entre quinze cents et trois mille
habitants.
A un jour de marche au sud de Katara, près de Tombougou, le chemin de
Sakhala traverse le Bagoé, puis Gomonaso et Faraba, villages d’un
millier d’habitants ; à Makha se détache un chemin se dirigeant
sur Kanyenni et le Kouroudougou[30].
A huit jours de marche au sud de Sakhala on rencontre un grand village
appelé Biniéko, et, à un jour au delà, au sud, se trouvent
Goéla et Dandoui, qui sont sur la limite du pays des Lô. Les
Lô occuperaient la région confinée au sud par le Souamlé et le
Tiassalé. Comme on a peu de renseignements sur ce peuple, les noirs
(ainsi que cela arrive toujours dans ce cas là) qualifient les Lô
de _Mokhodomo_ (mangeurs d’hommes).
Tout ce que j’ai pu apprendre sur eux, c’est qu’ils sont d’un
beau noir, comme les Wolof, et qu’ils ne parlent ni le _mandé_
ni l’_agni_.
Leur pays serait traversé en partie par un grand cours d’eau coulant
vers le sud et barré de nombreuses chutes. Il n’y a pas de montagnes
élevées chez les Lô ni dans le Ouorodougou ; mais le pays est très
fourré et se trouve presque entièrement situé dans la zone de la
végétation dense. Les indigènes, comme chez les Gân-ne et les Agni
de la vallée du Comoé, transportent tout dans des hottes, retenues
par trois bretelles, dont l’une ceint le front. Ce mode de transport
leur permet de se faufiler plus aisément à travers la brousse.
Dans le pays des Lô, on récolte plusieurs variétés de poivre,
dont l’une, connue sous de nom de _feffé_, est transportée par
tout le Soudan pour être mélangée à l’antimoine, tant prisé
par les indigènes pour se maquiller les yeux.
Les Lô, paraît-il, outre les relations qu’ils entretiennent avec
les gens du Ouorodougou, font aussi des achats à un peuple qui habite
près de la mer (les Jack-Jack fort probablement).
Le Ouorodougou (pays des kolas) et le Ouorocoro (pays à côté des
kolas) ne sont pas des pays de production du kola, comme le fait
supposer l’étymologie de leur nom.
Ces pays ne se trouvent que sur les confins des pays à kolas ; ainsi :
A Karandougou, dans le Ouorocoro il y a un arbre à kolas ;
A Sakhala, Kani, Siana et Touté il n’y a encore qu’un, deux ou
trois arbres au maximum. Dans quelques autres villages également,
on en trouve un ou deux ; je tiens ces renseignements d’un Dioula
ruiné, nommé Kéléba, que j’ai engagé à Médine comme ânier ;
il est originaire de Tombougou (Ouorodougou) et a été élevé
à Sakhala.
Un de mes captifs libérés, né à Ouorocoro, et mon palefrenier,
Mouça Diawara, ont été deux fois à Kani et à Sakhala y acheter
des kolas. Comme ils étaient trop pauvres pour travailler à leur
propre compte, ils gardaient les ânes pendant la route, et, le voyage
terminé, on les a payés avec quelques centaines de kolas.
Voici comment se fait, d’après eux, le commerce de kolas dans
cette région.
Arrivés à Tiong-i, Tengréla, Maninian, Sambatiguila, que
j’appellerai marchés à kolas de la première zone, les marchands
font scier leur barre de sel en douze morceaux de _trois doigts_
de largeur, que l’on nomme _kokotla_ (de _koko_, sel en mandé,
et _tla_, de l’arbre ثلاثة ou ثالثة, _thélatha_, qui est
le nombre trois). Cette opération terminée, on achète les paniers
et les nattes à l’aide desquelles on doit emballer les kolas ;
tout ceci est payé en sel. Là les caravanes s’informent du cours
des kolas, et, si leurs ressources ou l’état de leurs animaux le
leur permettent, elles poussent plus au sud pour se procurer ce fruit
à meilleur compte.
Arrivés sur les marchés de la deuxième zone (zone plus proche des
pays de production), à Odjenné, Touté, Kani, Siana ou Sakhala,
les marchands du nord s’adressent aux indigènes, qui font tous le
métier de courtier. Ce sont ou des Siène-ré ou des Mandé-Dioula ;
les premiers paraissent être les autochtones, les seconds n’y sont
venus qu’à une époque relativement récente, mais leur autorité
s’est affirmée au point que ce sont eux les maîtres réels du
pays ; c’est, du reste, ce qui se passe dans toutes les régions
où le Mandé-Dioula s’infiltre.