En 1877, Sori Ibrahim voyant Samory occupé dans le Sankaran et le

Diouma essaya de reconquérir le Konia, mais ses deux fils Amara et

Mori-Laé furent pris par Maninka Mory et Kémébirama, frères de

Samory, et mis à mort.

Les années suivantes, Samory, quoique éloigné du théâtre de la

guerre contre Sori, entretenait toujours une colonne destinée à

le tenir en échec, lorsqu’en 1880, le généralissime de Samory,

Modi Dian Fing, eut son armée presque anéantie, ce qui décida

Samory à en finir avec Sori, qu’il rencontra dans le Ouorocoro ;

au bout de quelques jours de lutte, Sori tombait entre les mains

de Samory. Cette victoire eut pour résultat de donner à Samory le

Ouorocoro et le décida de suite à préparer une campagne contre le

Gankouna, le Modioulédougou, le Toukoro et le Toma. C’est pour

cette raison que le sous-lieutenant indigène Alakamessa, envoyé

par le colonel Desbordes à Samory, rencontra ce dernier établi à

Guéléba ou Galaba, sur les frontières du Modioulédougou.

Cette région est particulièrement riche, paraît-il ; les cultures

sont splendides, le mil et le sorgho y sont encore cultivés, mais

c’est l’igname et le maïs qui forment la base de la nourriture.

Le palmier à huile, dont la limite nord est environ par le 10°, y est

très abondant ; l’arbre à kolas y fait aussi son apparition ; on le

signale à l’état isolé dans plusieurs localités, à Karandougou

(Ouorocoro) entre autres, mais il est encore stérile. L’étymologie

de Ouorocoro est « à côté du kolas ».

Cette région est traversée du nord au sud par deux chemins très

importants :

Celui de l’ouest va de Kankan à Bissandougou, Sanancoro sur

Borokénédougou, où il se bifurque pour se rendre d’un côté

dans le Toukoro et le Toma et de l’autre dans le Gankouna.

Celui de l’est relie le Ouassoulou par Lenguésoro, Ouomalé,

Ouorocoro à Médina, Guéléba et Mousardou ou Moussadougou (capitale

de Modioulédougou), sur la frontière de Liberia.

La région qui sépare le Ouorocoro du Torong et du Konia est

très accidentée, elle n’est traversée que par un seul chemin,

qui paraît-il, n’est pas commode ; ce chemin relie Ouorocoro à

Sanancoro par Talikoro.

Plus au nord, il existe l’itinéraire bien fréquenté de Kankan à

Maninian ; ce chemin est suivi de préférence à celui de Caillié

parce qu’il passe dans des régions mieux habitées et dans

lesquelles on trouve plus de ressources.

Il part de Kankan, se dirige par Kalankalan sur Kéniéba, là il se

bifurque. Celui du nord suit l’itinéraire Koundian, Kandiba où

il rejoint le chemin suivi par Caillié, Ourola, Ségala, Filadougou,

etc. Le chemin sud se dirige de Kéniéba par des chemins divers sur

Sansando, Dalala, Karandougou, par Losokho sur Maninian.

VI. Cette région comprend trois groupes de provinces :

1o Celles qui anciennement faisaient partie du Ganadougou et qui

sont : le Tiankadougou, le Tiéméla, le Gakhalou, le Tiénedougou,

le Foulala, le Siondougou, le Mpéla et le Gantiédougou.

Ces provinces étaient peuplées en partie de Bambara, de même

origine que ceux du Ségou ; du reste, le Ségou dominait dans cette

région en 1852, et en 1856 le Gantiédougou reconnaissait encore

la suzeraineté du Ségou (voyez Barth, édition allemande, tome IV,

page 577, et le chapitre Tiong-i).

Le reste de la population se composait de Mandé métissés de Peul de

même origine que les Ouassoulounké et les habitants du Banimonotié ;

ils se différenciaient de ceux-ci par leur nom de famille, qui est

Soumantara, tandis que les autres sont Diallo, Diakhité, Sidibé

et Sankaré.

Lorsqu’avec El-Hadj Omar, le Ségou devint province toucouleur,

le Ganadougou s’en détacha et s’érigea en confédération qui

reconnaissait comme souverain Dansénou, dont la résidence était

Kounian (sur le Bagoé).

Le Ganadougou fut très prospère pendant le règne de Dansénou,

jusqu’à l’époque où Tiéba (chef du Kénédougou) succédant

à son père Daoula vint porter la guerre dans le pays, et s’empara

de la partie du Ganadougou située sur la rive droite du Bagoé. La

paix conclue ne l’empêcha pas de faire des incursions sur l’autre

rive, quand le besoin d’esclaves se faisait sentir, de sorte que

la partie du Ganadougou de la rive gauche du Baoulé était un pays

soumis à des pillages perpétuels.

En 1883, Samory de son côté lança un de ses lieutenants, nommé

Tari-Mori, dans la région entre Baoulé et Bagoé, dévasta tout, et

emmena en esclavage ce que Tiéba avait épargné comme population. Il

poussa ses colonnes jusque dans les pays tributaires du Ségou,

le Bolé et le Baninko. Tiéba s’avança de son côté, dans le

courant de 1886, jusqu’à Baffa et Diakha, à un jour de marche du

Baoulé. C’est du reste ce qui fut une des causes de guerre entre

Samory et Tiéba.

2o Les provinces Siène-ré et Sénoufo, qui comprennent le

Sibirila, le Papélé, le Niénédougou et une partie du Fadougou,

sur l’histoire desquelles nous n’avons pu apprendre que fort

peu de choses ; leur sort a toujours été intimement lié à celui

de Tiong-i, de Tengréla, de Ngokho et surtout de Bong et de Katon

(Niéné).

En 1827-28, au moment du passage de Caillié, Tengréla était le

centre le plus commerçant de la région, mais le chef du Niéné qui

résidait à Tiong-i était très redouté, c’est même cette raison

qui força les caravanes avec lesquelles voyageait notre compatriote

de faire le crochet Débéna-Douassou-Ouarakana pour se rendre à Fala,

où il a traversé le Bagoé.

La puissance du chef du Niéné est tombée avec la conquête du

pays par le Ségou, mais Tengréla a conservé encore longtemps son

indépendance, par suite d’alliances habiles avec les divers chefs

du Follona et du Niéné. Après avoir lutté fort longtemps contre

les lieutenants de Samory, Tiong-i et Tengréla ont accepté son

protectorat en 1885 à la suite d’une campagne habilement menée

par un guerrier, griot de Samory, nommé Amara Diali.

Aussitôt son départ, Tengréla a renvoyé les sofa de Samory et a

recouvré son indépendance. A la mort de Ianokho, chef de Tengréla,

son fils Mouça, _mansa_ de Tengréla, a contracté pour se consolider

sur son trône une alliance avec Samory, et a même conduit en

personne un contingent à l’armée sous les murs de Sikasso. Le

parti des Mandé-Dioula, qui est très important à Tengréla, en a

été très mécontenté et, en voyant le siège de Sikasso tourner

au profit de Tiéba, a fait rappeler Mouça et ses troupes et s’est

donné entièrement à Tiéba. Telle était la situation au moment

où je passais dans la région.

3o Le troisième groupe comprend : le Folou, le Kabadougou, le

Noolou et le Yorobadougou. Ces quatre provinces, peuplées de Mandé

Ouassoulounké, de Mandé Bambara et de Siène-ré, étaient trop

morcelées pour offrir une grande résistance à Samory. Quand Diéri,

chef du Yorobadougou, mourut au siège de Kankan où il assiégeait

Kankan Mahmadou, vers 1860, l’autorité de cette famille se

désagrégea. La composition hétérogène de ces populations, qui

revendiquaient toutes trois le pouvoir, porta un coup funeste à cette

confédération, et lorsqu’en 1884 Amara Diali s’y présenta,

la conquête lui fut facile ; le pays fut mis à sac et toute la

population vendue par Samory pour se procurer des chevaux.

Ces pays sont entièrement dépeuplés ; on voyage des deux et

trois jours sans rencontrer d’habitants. Aussi n’existe-t-il

aucun itinéraire qui mène directement du Ouassoulou à travers le

Yorobadougou, et du Ganadougou vers Maninian ou Timé.

Voici les principaux itinéraires qui traversent de l’est à

l’ouest les régions dont je viens de parler.

1o Le chemin Bougouni, Farabakourou, Ména, Bénokhobougoula, Komina ;

il reliait directement Ténetou au Ganadougou et au Kénédougou,

mais n’était qu’une ligne commerciale d’importance secondaire.

2o Le grand chemin de Ténetou à Tengréla, qui se composait en

réalité de deux itinéraires. L’un, à peu près direct, passant

par Farabakourou, Ngola (Ngokhola), Niamhalla, Koloni, Kalaka,

Dialakou, Zéna, Touséguéla, Ouarakana, etc., était le moins

fréquenté. L’autre, le plus important, faisait de légers détours

pour passer à Niankourazana, Ntominandokho (le marché de Tomina),

qui était un marché se tenant dans la brousse, où se donnaient

rendez-vous une fois par semaine tous les villages des environs,

et à Niamhalla, que les marchands fréquentaient aussi ; à Zéna

il rejoignait le chemin précédent.

3o Le chemin direct de Tengréla par le Papélé, le Sibirila et le

Yorobadougou, qui partait de Foulaboula, rive gauche du Baoulé,

passait au marché de Banko et entrait dans les pays Sénoufo à

Néguépié et Foutiéré.

Tous ces villages, à peu d’exceptions près, sont détruits, et

les marchés du Foulala (Niamhalla, Ntominandokho et Niankourazana)

n’existent plus depuis cinq ans.

4o Le grand chemin de Niamansala à Komina, par Banko et Diaka.

5o Celui de Banankili et Narambougoula à Bénokhobougoula par Foulala

(ex-marché) et Tiéganadiassa.

Ces deux derniers chemins ont été très fréquentés par les gens

du Ouassoulou nord, qui se rendaient assez volontiers à Komina au

temps où le village était le rendez-vous des gens du Ségou et des

marchands du sud.

Dans toute cette région il n’existe actuellement qu’un seul

marché ; il se tient à Gakhoulou, dans le Tiémala ; j’ai vu

des Dioula s’y rendre pour acheter des _koyo_ (pagnes du pays) ;

il est moins important que celui de Ouolosébougou et dans le genre

de celui de Kangaré.

Actuellement tous les chemins qui font communiquer le Ouassoulou avec

la région Tengréla passent au nord du Papélé, du Yorobadougou

et du Bodougou, où il n’existe plus que des ruines. Depuis que

l’almamy a ravagé ce pays, personne ne le traverse plus : tous

les habitants l’ont fui ou ont été vendus.

Il y a cinquante ans, quand Caillié a parcouru le sud de cette

région, il n’a pas pris la route directe de Kankan à Tengréla. Ce

n’était pas parce que la région était déserte, mais pour

permettre à une partie de la caravane, en arrivant à Diécoura,

de continuer vers l’est pour se rendre à un marché appelé Mouma.

Caillié et les Soninké avec lesquels il faisait route ont fait le

grand crochet sud sur Timé, afin de passer à Maninian et Sambatiguila

pour y acheter des kolas, — car déjà à cette époque ces villages

faisaient activement le commerce de ce fruit.

Au nord de la région que j’ai traversée pour me rendre du Baoulé

à Sikasso, il existe quelques chemins très fréquentés se rendant

jadis dans le Ségou :

1o Celui qui part de la rive droite du Baoulé en face de Bougouni pour

passer par Kotié, Tabakoroni, Bolé, Farako, le gué de Sentilonkané

et Baroéli à Ségou-Sikoro ;

2o Le chemin qui, des ruines de Baffa, en passant par Kola,

Mpiébougoula, Ouola, rejoint le chemin précédent à Bolé ;

3o Un chemin partant de Bénokhobougoula, traversant Kourousina,

Tiékongoba, Kéniéréla et Ouola, où il se bifurque pour, d’une

part, aller sur Ségou par les itinéraires précédents, d’autre

part, passer à Tou, le Diomadougou, Kinian, le gué de Kouralé,

Ouakoro et atteindre également Ségou-Sikoro.

Cette région est maintenant ruinée ; quelques villages favorisés

seulement conservent encore un petit nombre d’habitants ; ce

sont Ouola, Tou-Bolé, où il y a encore de petits marchés ; de

ces localités partent des chemins se dirigeant vers l’est et le

nord-est, ils ont pour objectif Bla (capitale du Bendougou) et surtout

les grands villages du Mienka (Yankasou, Mpésoba, etc.).

Toute cette région située au nord du Ganadougou, après avoir

vécu ces dernières années dans la plus profonde anarchie, paraît

retrouver un semblant de calme.

Le Baninko et le Diédougou reconnaissent le protectorat du Ségou,

le Bolé celui de Samory, et le Dolondougou celui de Tiéba.

A côté de ces provinces tributaires existent deux États qui, par

leur importance, ont su conserver un semblant d’autonomie. Elles

reconnaissent l’autorité de Tiéba sans lui payer tribut, et lui

fournissent des contingents armés ; ce sont : le Diomadougou et le

Bendougou, desquels nous aurons l’occasion de parler à propos des

États de Tiéba.

VII. Il nous reste à parler des provinces qui, tout en ne faisant pas

partie intégrante des États de Samory, ont reconnu son autorité,

ne payent pas l’impôt, mais fournissent cependant des contigents

armés lorsque l’almamy le leur demande.

Ces provinces sont le Toukoro, le Toma, le Gankouna, le Modioulédougou

et le Ouorodougou.

Lorsqu’à la fin de 1880, Samory, après une série de luttes

sanglantes dans le Ouorokoro, se fut emparé de Sori Ibrahim,

il s’occupa de suite d’organiser la conquête des provinces

appartenant au vaincu. Il s’était créé un centre de résistance

dans les montagnes du Gankouna où s’était réfugié un chef

nommé Sakhadigui.

Lorsqu’en 1881, Alakamessa, sous-lieutenant de tirailleurs

sénégalais, vint trouver Samory, ce dernier était établi à

Guéléba, sur la frontière du Modioulédougou, qui venait de faire

sa soumission. De là Samory se dirigea sur le Toukoro en laissant

le soin à un almamy du Ouassoulou de s’emparer des rebelles. Ce

n’est cependant que dans le courant de 1882 que le lieutenant de

Samory réussit à faire prisonnier Sakhadigui.

Une fois ce chef exécuté, le Gankouna fit sa soumission, et, quelques

jours après, le Toma venait demander le protectorat de Samory, afin

d’éviter le sort du Gankouna, qui avait été pillé et mis à

sac, et dont la plus grosse partie de la population prit le chemin

de la captivité.

Le Toukoro limite le Konia au sud ; sa capitale, qui porte le même

nom, est éloignée de quatre à cinq jours de marche de Sanancoro. Le

Milo y prend sa source ainsi que le Yendou. Cette dernière rivière,

également affluent de droite du Niger, porte aussi le nom de Niéné

ou Baguié. Son cours est-ouest près de sa source s’infléchit vers

le nord dans le Sankaran seulement, et semble se heurter à la base du

soulèvement qui relie le massif du Toma aux contreforts du Gankouna.

Nous avons placé le Toukouro par le 9° de latitude ; l’étymologie

de ce nom signifiant _à côté de la végétation dense_, il

nous a semblé que c’est bien par cette latitude qu’il faut le

chercher. La distance de quatre ou cinq jours de marche de Sanancoro,

indiquée par les indigènes, semble du reste confirmer le choix de

l’emplacement que nous avons assigné à ce pays.

La population de ce pays est entièrement mandé, de la famille

malinké ; les Konaté, Kamara, sont les principaux noms de famille

qu’on y rencontre.

Le Toma est placé directement au sud du Toukoro, et ne semble en être

séparé que par les hauteurs qui constituent la ligne de partage

des eaux, entre les affluents du Niger et les cours d’eau qui se

déversent dans l’océan, à travers la république de Libéria.

Demba, un de mes captifs libérés, est né dans le Toma et ne l’a

quitté qu’il y a cinq ans. Cet homme m’a dit que jamais son pays

n’avait été attaqué par Samory, mais que les siens, de crainte

de subir le même sort que le Toukoro, avaient reconnu son autorité.

Interrogé sur Mousardou, visitée par Benj. Anderson, et sur Médina,

autre grande ville signalée par l’explorateur libérien, il a dit

qu’il en avait entendu parler souvent et que ces villes se trouvaient

à huit jours de marche dans l’est du Toma. Toujours d’après mon

captif, le Toma ne produit exclusivement que des palmiers à huile,

des bananes et des ignames, pas de graines.

Ce qui m’a confirmé que Demba me disait la vérité, c’est qu’il

n’a jamais mangé ni mil ni graines ; il vivait exclusivement de

patates et d’ignames sauvages. Il y a aussi des kolas dans le Toma,

mais peu.

La limite du palmier à huile dans cette région est indiquée par

Benj. Anderson par 8° 25′ de latitude nord ; le Toma se trouve

donc à peu près par cette latitude.

Les Toma parlent un dialecte mandé qu’il est très difficile

de comprendre et de prononcer. Koëlle, dans sa _Polyglotta_, en a

rapporté un vocabulaire. Demba, mon domestique, savait à peine se

faire comprendre en mandé ; il m’a été impossible d’en obtenir

les éléments nécessaires à une étude de cette langue.

Cet homme était du reste d’une intelligence au-dessous de la

moyenne chez les noirs, et j’ai dû m’en séparer à Bammako en

le confiant au commissaire de police, qui a en vain essayé d’en

faire son domestique.

Pendant notre route de Médine à Bammako, le pauvre garçon a fait la

joie de tout mon personnel, auquel il servait de bouffon. Son étrange

expression de visage, son langage que l’on comprenait peu ou point,

et son corps tout entier tatoué d’écailles, en faisaient un être

qui prêtait à rire malgré toute la pitié qu’il inspirait.

Je me souviendrai toujours de mon passage à Badoumbé (Soudan

français), où je restai deux jours à faire soigner quelques

ânes malades. Dans ce poste, Demba se livrait journellement à une

pantomime qui ne laissait d’intriguer ce brave camarade Champmartin,

lieutenant d’infanterie de marine, commandant du poste.

Nous n’y comprenions rien ni l’un ni l’autre, lorsqu’un matin

Demba prit Champmartin par sa vareuse et lui montra un chien bien

gras et potelé en lui faisant comprendre qu’il voudrait bien le

manger. Comme cette bête n’avait pas de maître bien attitré,

Champmartin la lui donna, et pendant vingt-quatre heures Demba

s’employa à le faire griller et à s’en régaler. Bien souvent,

dans la suite, quand je le réprimandais tout doucement, Demba,

presque avec des larmes dans la voix, me parlait de Badoumbé.

Il avait voué une éternelle amitié à Champmartin, pour... le chien.

Je crois qu’il ne serait pas juste d’en déduire que tous les Toma

ressemblent à Demba ; pour moi, ce spécimen du Toma ne peut être

assimilé qu’à la catégorie de gens que, dans nos campagnes,

nous qualifions d’_innocents_. Ses compatriotes ont partout la

réputation de travailleurs et de gens sensés.

A l’est du Toma et du Toukoro se trouve le Gankouna, pays dont nous

avons déjà eu l’occasion de parler ; cette région accidentée

est de peu d’étendue ; elle comprend, d’après les renseignements

fournis par les indigènes, un groupe de onze villages élevés dans

le massif même, tant sur les plateaux que dans de petites vallées

adjacentes, offrant comme structure de l’analogie avec les vallées

de Mansonnah et de Tinké (Soudan français). Une des rivières qui

y coule se perd, paraît-il, dans un gouffre.

D’autres villages sont établis à la base de ce soulèvement,

et leurs habitants ne se réfugient sur les plateaux qu’en cas de

guerre, afin d’échapper aux guerriers qui viennent les attaquer

jusque dans le fond des gorges de ce chaos montagneux. Leurs

habitations ressemblent à celles des autres contrées mandé, les

habitants ne sont nullement troglodytes, ainsi que l’ont prétendu

quelques indigènes mal informés.

Le Ouorodougou n’est pas situé au nord de Tengréla, comme

l’indiquait René Caillié ; il est bien au sud de cette ville,

et il faut vingt à vingt-cinq jours de marche pour se rendre de

Tengréla à Sakhala, Kani et Touté, ses principaux marchés.

On désigne sous le nom générique de Ouorodougou un ensemble de six

provinces ou confédérations sur lesquelles l’action de Samory ne

s’exerce pas effectivement, mais qui reconnaissent son protectorat

depuis la fin de 1885, époque à laquelle elles ont fait acte

d’alliance et de soumission avec Sékou Momi, lieutenant de Samory.

Ces provinces sont :

Le Zona, province nord ;

Le Ngarakhadougou, le Patto et le Nigbi, provinces centrales ;

Le Dougougué, province ouest ;

Et enfin le Bérou, province est.

Le Ouorodougou est limité :

Au nord par le Kabadougou, le Noolou et le Niéné ;

A l’ouest par le Modioulédougou ;

A l’est par le Follona, le Kouroudougou et le Baoulé ;

Et enfin, au sud, par la république de Liberia, les peuples de la

côte de Krou, le Souamlé et le Tiassalé, peuples du Lahou.

En quittant les provinces de Tengréla, le premier centre que l’on

rencontre se nomme Katara. Ce village est un point de passage très

fréquenté. C’est là que se bifurque la route qui, d’une part,

se dirige vers Touté, Siana et Kani, et, d’autre part, sur Sakhala.

De Katara, la route ouest suit la vallée du Bagoé, passe à

Migniniba et atteint Kani, près des sources de la branche principale

de Bagoé. De Migniniba part un chemin qui, après avoir traversé

le Bagoé, atteint, aux ruines de Morissola, les chemins qui, du

Ouorokoro, du Kabadougou et du Noolou, relient Maninian, Odjenné,

Sambatiguila et Timé à Touté, puis à Siana. Ces routes sont

très fréquentées.

Sakhala, Touté, Kani et Siana sont les marchés à kolas les plus

importants du Ouorodougou. La population de chacun de ces centres,

d’après nos informations, varie entre quinze cents et trois mille

habitants.

A un jour de marche au sud de Katara, près de Tombougou, le chemin de

Sakhala traverse le Bagoé, puis Gomonaso et Faraba, villages d’un

millier d’habitants ; à Makha se détache un chemin se dirigeant

sur Kanyenni et le Kouroudougou[30].

A huit jours de marche au sud de Sakhala on rencontre un grand village

appelé Biniéko, et, à un jour au delà, au sud, se trouvent

Goéla et Dandoui, qui sont sur la limite du pays des Lô. Les

Lô occuperaient la région confinée au sud par le Souamlé et le

Tiassalé. Comme on a peu de renseignements sur ce peuple, les noirs

(ainsi que cela arrive toujours dans ce cas là) qualifient les Lô

de _Mokhodomo_ (mangeurs d’hommes).

Tout ce que j’ai pu apprendre sur eux, c’est qu’ils sont d’un

beau noir, comme les Wolof, et qu’ils ne parlent ni le _mandé_

ni l’_agni_.

Leur pays serait traversé en partie par un grand cours d’eau coulant

vers le sud et barré de nombreuses chutes. Il n’y a pas de montagnes

élevées chez les Lô ni dans le Ouorodougou ; mais le pays est très

fourré et se trouve presque entièrement situé dans la zone de la

végétation dense. Les indigènes, comme chez les Gân-ne et les Agni

de la vallée du Comoé, transportent tout dans des hottes, retenues

par trois bretelles, dont l’une ceint le front. Ce mode de transport

leur permet de se faufiler plus aisément à travers la brousse.

Dans le pays des Lô, on récolte plusieurs variétés de poivre,

dont l’une, connue sous de nom de _feffé_, est transportée par

tout le Soudan pour être mélangée à l’antimoine, tant prisé

par les indigènes pour se maquiller les yeux.

Les Lô, paraît-il, outre les relations qu’ils entretiennent avec

les gens du Ouorodougou, font aussi des achats à un peuple qui habite

près de la mer (les Jack-Jack fort probablement).

Le Ouorodougou (pays des kolas) et le Ouorocoro (pays à côté des

kolas) ne sont pas des pays de production du kola, comme le fait

supposer l’étymologie de leur nom.

Ces pays ne se trouvent que sur les confins des pays à kolas ; ainsi :

A Karandougou, dans le Ouorocoro il y a un arbre à kolas ;

A Sakhala, Kani, Siana et Touté il n’y a encore qu’un, deux ou

trois arbres au maximum. Dans quelques autres villages également,

on en trouve un ou deux ; je tiens ces renseignements d’un Dioula

ruiné, nommé Kéléba, que j’ai engagé à Médine comme ânier ;

il est originaire de Tombougou (Ouorodougou) et a été élevé

à Sakhala.

Un de mes captifs libérés, né à Ouorocoro, et mon palefrenier,

Mouça Diawara, ont été deux fois à Kani et à Sakhala y acheter

des kolas. Comme ils étaient trop pauvres pour travailler à leur

propre compte, ils gardaient les ânes pendant la route, et, le voyage

terminé, on les a payés avec quelques centaines de kolas.

Voici comment se fait, d’après eux, le commerce de kolas dans

cette région.

Arrivés à Tiong-i, Tengréla, Maninian, Sambatiguila, que

j’appellerai marchés à kolas de la première zone, les marchands

font scier leur barre de sel en douze morceaux de _trois doigts_

de largeur, que l’on nomme _kokotla_ (de _koko_, sel en mandé,

et _tla_, de l’arbre ثلاثة ou ثالثة, _thélatha_, qui est

le nombre trois). Cette opération terminée, on achète les paniers

et les nattes à l’aide desquelles on doit emballer les kolas ;

tout ceci est payé en sel. Là les caravanes s’informent du cours

des kolas, et, si leurs ressources ou l’état de leurs animaux le

leur permettent, elles poussent plus au sud pour se procurer ce fruit

à meilleur compte.

Arrivés sur les marchés de la deuxième zone (zone plus proche des

pays de production), à Odjenné, Touté, Kani, Siana ou Sakhala,

les marchands du nord s’adressent aux indigènes, qui font tous le

métier de courtier. Ce sont ou des Siène-ré ou des Mandé-Dioula ;

les premiers paraissent être les autochtones, les seconds n’y sont

venus qu’à une époque relativement récente, mais leur autorité

s’est affirmée au point que ce sont eux les maîtres réels du

pays ; c’est, du reste, ce qui se passe dans toutes les régions

où le Mandé-Dioula s’infiltre.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 10 / 41 段