comme nous l’avons vu, à 160000 kilomètres carrés, nous pouvons
affirmer que les trois quarts du territoire sont semblables comme
désolation à ce que nous avons visité, et que l’autre quart a
une population qui d’après nos renseignements n’excède pas 4
habitants par kilomètre carré, ce qui ferait, d’une part, pour
les pays dévastés, 120000 habitants ; pour les provinces plus
favorisées, 160000 habitants ; au total 280000 habitants.
Si ces 280000 habitants n’ont fourni que 6000 guerriers au début
des hostilités avec Tiéba, et environ 3000 sofa répartis sur tout le
territoire, nous trouvons qu’il y a un homme armé d’un fusil sur
trente habitants ; cette proportion peut paraître faible pour un pays
qui est en guerre depuis près de dix ans. Mais chez Samory il existe
une grande quantité d’individus valides qui échappent au service
militaire parce qu’ils font partie de castes qui ne peuvent fournir
des guerriers. Les Bambara ne sont jamais armés, ils constituent
cependant plus de la moitié de la population ; enfin, les femmes,
qui sont plus nombreuses que les hommes, et les chefs de famille
(_soutigui_) sont toujours exempts. Toutes choses considérées,
on voit qu’au contraire, les États de Samory fournissent une
proportion de guerriers plus considérable que celle que mettent sur
pied les grandes puissances européennes en cas de mobilisation.
En 1879-80, la densité de la population des régions de l’est du
Niger était considérablement plus forte. La mission Gallieni parle
de quinze habitants par kilomètre carré pour le Ségou et les pays
toucouleur ; quoique les pays mandé n’aient pas été visités
à l’époque, les nombreuses ruines de date récente que j’ai
trouvées, et la plupart des villages presque abandonnés que j’ai
vus, me permettent de dire que si actuellement les États de Samory
n’ont plus que 7 habitants par kilomètre carré, à l’époque
il y en avait 10 ou 12, ce qui se rapproche visiblement du chiffre
du Ségou.
Le système orographique du pays de Samory ne comporte pas de
montagnes élevées, au dire des indigènes ; du reste, en jetant un
coup d’œil sur la carte, et en étudiant le système des eaux dans
cette région, il est facile, sans trop grande erreur, de dessiner
la ligne de partage des eaux qui sépare les affluents de droite du
Niger, des rivières côtières qui se déversent dans l’Atlantique
à travers la république de Liberia.
Les hauteurs qui constituent cette ligne de partage des eaux semblent
courir entre le huitième et le neuvième degré de latitude nord
jusque vers le dixième de longitude, puis elles doivent sensiblement
incliner vers le sud jusque vers le septième, contourner les sources
du Bagoé, se prolonger vers le nord en courant vers le Bagoé
(affluent de droite du Niger) et le Bandamma (rivière du Lahou) qui
se déverse dans le golfe de Guinée, pour venir se rattacher au massif
Natinian-Sikasso dont nous parlerons plus loin. Ce qui nous fait croire
que vers le dixième degré de longitude la ligne de partage va gagner
le septième de latitude, c’est que, d’après nos renseignements,
les sources du Bagoé se trouvent entre le septième et le huitième
de latitude. Le peu de longueur des cours d’eau qui se déversent
du cap des Palmes au cap Lahou (Rio Cavalli, San Pedro, Sassandra,
Fresco) semble du reste confirmer l’hypothèse que nous émettons
et nous autoriser à rapprocher la ligne de partage de la côte.
D’après les indigènes, il faut chercher les points culminants de
cette ligne de partage d’une part dans le Gankouna, d’autre part
dans le Ngara-khadougou.
Le _massif du Gankouna_ (7 à 800 mètres de relief sur le terrain
environnant) serait, comme forme et comme aspect, à peu près
identique au massif de Kita : comme sur celui-là, il y a des villages
sur le plateau et autour du massif. Ces villages seraient au nombre
de onze.
Ce massif se prolonge par le Toukoro jusque dans le Ouorocoro,
séparant ainsi le bassin du Yendou et du Milo de celui du
Ouassoulou-Balé. Puis il détache les chaînes de collines qui
viennent séparer les uns des autres les divers cours d’eau
secondaires qui se jettent dans le Niger entre Siguiri et Kangaba.
De ce massif sortent le Yendou et le Milo avec leurs affluents, le
faisceau des rivières de Kangaba formé par le Fié, le Sankarani
et le Dibantoukoro, puis le Ouassoulou-Balé et ses affluents.
Le massif du Ngarakhadougou, de même altitude que le précédent,
se prolonge par le Kabadougou, vers le Noolou et le Niéné, et lance
de petits contreforts qui séparent le Ouassoulou-Balé du Baoulé
et le Baoulé du Bagoé et de ses principaux affluents. C’est dans
ce massif que le Baoulé et le Bagoé prennent leurs sources.
René Caillié, dans sa route de Kankan à Tengréla, a franchi
tous ces cours d’eau ; mais il ne nous a pas rapporté assez de
détails pour nous permettre de reconnaître leur plus ou moins
grande importance.
La constitution géologique de la ligne de partage est, d’après
les indigènes, analogue à celle des hauteurs de la rive gauche du
Niger : elle serait constituée de schiste, de grès, d’agglomérés
de fer très durs, et quelquefois de quartz. Caillié cependant nous
signale dans sa marche de Timé à Tengréla la présence dans le sud
de quelques petits pics granitiques isolés qui doivent probablement
se relier au massif du Ngarakhadougou et faire partie de ce nœud
orographique.
Les lignes de collines qui courent du sud au nord entre les divers
affluents du Niger semblent être de peu d’importance comme relief,
et se présenter sous forme de petits plateaux desquels descendent
un grand nombre de ruisseaux et de petites rivières qui constituent
autant de vallées fertiles, dans lesquelles se sont élevés la
plupart des centres habités.
Dans plusieurs de ces vallées, les indigènes se livrent à
l’exploitation de l’or, en lavant des alluvions ; mais le rendement
n’a jamais été bien grand et est toujours resté inférieur à
celui du Bouré et du Bambouk.
L’exploitation aurifère avait surtout lieu dans la région Samaya,
Silouba, Sékou, à l’est de Siguiri.
Les vallées principales sont larges, à fond plat, et sujettes à
de nombreux débordements, car il y a très peu de villages situés
exactement sur les cours d’eau mêmes, les indigènes ayant surtout
cherché à éviter les inondations.
Le Baoulé et le Bagoé que j’ai traversés coulent du reste dans
des plaines couvertes de hautes herbes et en partie inondées en
hivernage. Ce sont ces abords difficiles qui expliquent pourquoi
les indigènes n’utilisent pas ces cours d’eau comme moyen de
transport ; ce sont pourtant d’excellentes voies commerciales. On ne
m’a pas signalé de chute sur ces rivières, dont les principales, le
Ouassoulou-Balé, le Baoulé et le Bagoé, sont navigables, d’après
les indigènes, pour des embarcations d’un faible tonnage et calant
50 centimètres.
La végétation se présente sous des aspects bien divers dans tout
l’empire de Samory : dans les terrains ferrugineux, la végétation
est rabougrie ; on y cultive le mil et le sorgho, et les bas-fonds
seuls produisent du riz et du maïs ; c’est dans cette zone que
l’on rencontre abondamment le cé (arbre à beurre).
Vers le 11°, aux cultures des céréales viennent s’ajouter les
tubercules ; l’igname, le taro, la patate sont cultivés sur une
grande échelle ; on y rencontre aussi plus d’arbres fruitiers ;
le bananier et l’oranger y font leur apparition à l’état
isolé. Enfin, à partir du 8°,30 on entre dans la zone du palmier à
huile ; la végétation rabougrie fait place à la forêt dense ; les
tubercules remplacent les céréales, et le kola, l’arbre à beurre.
Afin de faciliter l’étude des divers pays qui constituent
actuellement les États de Samory, nous avons cru devoir employer
une classification qui donne un peu de clarté, et répartir la
description de ce pays en sept groupes distincts que nous allons
successivement examiner.
Cette classification offre en outre l’avantage de correspondre
à peu près à la division politique du territoire qui constitue
actuellement l’empire de Samory :
I. Les territoires situés entre le Niger et le Milo ;
II. La région située au nord du Ouassoulou ;
III. La région située à l’ouest du Ouassoulou ;
IV. Le Ouassoulou ;
V. La région située au sud du Ouassoulou ;
VI. Le Ganadougou et la région située à l’est du Ouassoulou ;
VII. Et enfin les pays qui reconnaissent le protectorat de Samory,
mais qui ne sont pas occupés militairement par les troupes
de l’almamy.
I. De la région comprise entre le Niger et le Milo, nous n’avons
que peu de choses à dire, une partie de ces territoires est tombée
sous notre influence directe depuis les dernières campagnes du
colonel Gallieni, et est rattachée en partie au commandement du
Soudan français ; les autres, tels que le Sankaran, le Kissi et
les régions ayant Falaba comme capitale, nous sont trop peu connus
pour que nous nous y étendions davantage. Au moment où ces lignes
paraîtront, ils seront tombés sous notre domination ; nous pouvons
donc dès aujourd’hui les distraire sans inconvénient de notre
étude et aborder les autres régions que nous avons été plus à
même d’étudier et sur lesquelles nous avons plus de renseignements.
II. Le Bolé et le Safé, qui constituent les provinces nord, ont été
pris sur le Ségou dans le courant de l’année 1882. Kémébirama,
appelé aussi Fabou, frère de l’almamy Samory, ayant sous ses
ordres Famako, chef de Tenguélé, près Ouolosébougou, fut chargé
de cette conquête. Après avoir dévasté la région et s’être
emparé de Tadiana, Cisina, Sanancoro, Sénou et Kola, ces deux chefs
s’avancèrent jusqu’à Gouni en face de Koulikoro ; Kémébirama
poussa même l’audace jusqu’à se porter sur Dougassou, dans le
cœur même du Ségou. Mais là il fut repoussé par les cavaliers
d’Ahmadou, et rejeté dans le Banan, où avec Famako il sema la
dévastation.
Plus au sud, il existait trois confédérations habitées exclusivement
par des Bambara qui vivaient en très bons termes avec leurs voisins de
même origine, du Ségou. Le pays était relativement bien peuplé ;
les nombreuses ruines que l’on traverse partout en sont un indice
bien certain.
Les trois chefs les plus influents étaient : 1o Fotigui, qui
commandait le Dialacoro, le Djitoumo et le Kéléya ; 2o Kémokho,
qui exerçait son autorité sur le Kouroulamini, le Tiaka, le Baya,
le Bolou et le Banimonotié ; 3o le chef du Banan.
Ces petits pays n’ayant pu opposer qu’une faible résistance,
leurs chefs furent pris et décapités par ordre de Samory.
C’est le Banan qui était le pays le plus peuplé de la région ;
actuellement il y a peut-être au grand maximum 40 villages où il
y ait encore quelques habitants.
Il m’a été très difficile d’obtenir les quatre itinéraires
que je possède à travers le Banan, ce pays, depuis la conquête,
n’étant plus traversé par les marchands, qui, comme on le sait,
recherchent les chemins passant dans les contrées peuplées.
Voici la liste des villages ayant quelque importance :
_Bougoula_ dans le Safé, _petit marché_, jadis très fréquenté
à cause de sa situation sur la route Ségou, Dioumansonna,
Ouolosébougou, Kangaré.
_Banko_, dans le Banan, _petit marché_ fréquenté il y a cinq ans
encore par les marchands qui venaient de Yamina à Ténetou.
Faraba, grand village, pas de marché, entouré d’une enceinte
en terre et d’un palanquement en bois (diassa), résidence d’un
frère de Samory, Fabou, appelé aussi Kémébirama ou Birayma tout
court, et d’un fils de l’almamy, _Masser Mahmady_.
Faraba est au centre du Tiaka, sur la route de Kangaba à
Ouolosébougou.
_Ouolosébougou_, dont j’ai parlé plus haut.
_Kangaré_, près du Ouassoulou-Balé, marché moins important que
celui de Ouolosébougou (tous les lundis).
_Kona_, sur la rive gauche du même cours d’eau, également dans le
Baya, marché à kolas de la même importance que celui de Kangaré
(tous les mardis).
_Kéléya_, composé de trois petits villages, population totale 600
habitants : il s’y tient un petit marché quotidien fréquenté
seulement par les marchands résidant aux environs ; c’est un
commerce tout à fait local et qui n’a aucune analogie avec ceux
de Ténetou, Ouolosébougou, Kona et Kangaré.
Et enfin Ténetou, dont j’ai déjà parlé lors de notre passage.
Beaucoup d’autres villages avaient un petit marché ; la plupart
d’entre eux ont aujourd’hui un chiffre d’habitants arrivant
rarement à 100, et ne le dépassant jamais, de sorte qu’il ne
se fait plus aucune transaction. La route la plus fréquentée est
naturellement celle de Bamako, Ouolosébougou, Ténetou ; c’est
par elle que vient tout le sel, et que les kolas sont dirigés sur le
nord. En hivernage elle passe à Ourou et Bougoula ; en saison sèche
on prend le chemin que j’ai suivi pour venir, c’est-à-dire par
Tiérou et Bourgoula.
_a._ La route Ouolosébougou, Ségou, par Tamala, Bougoula,
Dioumansonna.
_b._ La route Ouolosébougou, Tenguélé, Kangaré, Kona.
J’emploie le mot route, c’est chemin qu’il faudrait dire, car
la plus grande largeur de ces voies de communication ne dépasse pas
1 mètre. Les autres chemins sont des sentiers peu ou point frayés du
tout, dans lesquels on s’égare très facilement. Les cours d’eau
sont, à de rares exceptions, pourvus de ponts. Je ne connais que
ceux de Ouolosébougou et celui de Mono.
III. La région qui nous occupe comprend le Diouma, le Kourbaridougou
et le Kouroulamini, qu’il ne faut pas confondre avec le Kouroulamini
des environs de Ténetou. On a souvent une tendance à comprendre ces
pays dans le Ouassoulou. Ces pays ont une histoire toute différente
du Ouassoulou et ont eu leur sort bien plus souvent lié à celui
des Mamby de Kangaba, de Niagassola et du Manding en général,
qu’au Ouassoulou ; ils ont une histoire et une population à part.
Nous venons de voir que les populations situées au nord font partie du
groupe bambara (famille mandé) ; ceux-ci au contraire font partie du
groupe malinké de la même famille. Ils se rattachent aux populations
mandé qui habitent plus au sud et n’ont rien de commun avec les
Mandé métissés de Peul qui peuplent le Ouassoulou.
Leur histoire peut se résumer aux conquêtes de Kankan Mahmadou qui
vivait dans la première moitié de ce siècle ; au delà, il ne faut
pas chercher à savoir quelque chose.
Ce Kankan Mahmadou, qui avait placé sous sa domination toute la
région située entre le Niger et le Sankarani, rêva pendant de
longues années de faire la conquête du Ouassoulou, et lutta en
vain contre un nommé Diéri, chef des Siène-ré, venu des environs
de Tengréla. Ce Diéri vint l’assiéger jusque dans sa capitale,
mais il fut tué au siège de cette place et Kankan Mahmadou ne lui
survécut pas longtemps ; il a dû mourir il y a une quarantaine
d’années. Ses fils Mori et Moriba luttèrent encore longtemps,
cherchant à s’établir dans le Ouassoulou ; mais, battus à
Kangouéla et à Niako en 1870, ils virent bientôt toute influence
leur échapper. Les luttes contre le Sankaran, en 1875, et les diverses
guerres qu’ils firent comme alliés de Samory, désagrégèrent
peu à peu leur royaume. Le Diouma se sépara du Kouroulamini, et le
Kourbaridougou échut bientôt en partage à Samory (1877).
Au commencement de 1879, Samory commença à envahir ces provinces ;
il fit le siège de Kankan, qui après une résistance de dix mois
se rendit.
Enfin en février 1882 il s’emparait du dernier centre de
résistance, de Kéniéra. Le colonel Desbordes qui voulait secourir
Kéniéra traversa le Niger le 25 février 1882 à Falaba, mais il
arriva trop tard devant cette place, qui s’était rendue le 19 du
même mois ;
Les centres principaux de cette région sont :
Kéniéra, sur la rive gauche du Kié ; il s’y tient un marché
peu important ;
Kamaro, sur la rive gauche du Sankarani, petit marché, sur la route
de Kéniéra à Ouolosébougou ;
Sansando, village assez important, situé près du confluent du Niger
et du Milo, marché hebdomadaire ;
Khakan, village qui tire son importance par sa position sur le Milo,
sur la route de Kangouéla et Dialacoro à Massaya (Sankaran) ;
Enfin Kankan, sur la route de Kouroussa (Niger) au Ouassoulou. Kankan
a une mosquée et était, il y a une cinquantaine d’années, la
capitale de toute la région sous le règne de Kankan Mahmadou.
Dans cette petite ville, dont l’importance a beaucoup diminué
depuis que Samory s’en est emparé, il se tenait un marché très
fréquenté. Au commencement de ce siècle, quand Caillié y passa,
en 1827, il n’a pas manqué d’en parler comme d’un lieu où se
faisaient beaucoup d’échanges.
Aujourd’hui, son marché est peu fréquenté et la ville renferme
autant de ruines que d’habitations.
Par sa position un peu excentrique, par rapport aux grands courants
commerciaux auxquels donne lieu le trafic du sel ou du kola, cette
région n’est guère coupée que par des chemins fréquentés
se rendant de l’est à l’ouest, reliant le Fouta-Diallo au
Ouassoulou et menant du Milo vers Ténetou et Ouolosébougou. Du
temps de Caillié, en 1827, la route qui passe à Kankan et de là se
rend à Maninian et à Sambatiguila était une des routes les plus
fréquentées de cette partie du Soudan ; elle reliait directement
Sierra-Leone aux marchés à kolas.
Aujourd’hui cette route n’existe plus ; elle s’est reportée
plus au sud, pour traverser des régions plus peuplées, et de Kankan
elle se dirige sur Kalankalan, Ouomalé, à travers le Ouorocoro
sur Maninian.
IV. Quoique je n’aie pas eu l’occasion de traverser la partie des
États de Samory que l’on est convenu d’appeler le Ouassoulou,
j’ai cependant voulu rapporter tous les renseignements que j’ai
pu recueillir, si imparfaits qu’ils soient, notre turbulent voisin
Samory pouvant bien nous forcer un jour ou l’autre à lui faire la
guerre dans cette région.
Le Ouassoulou comprend le Gouana, le Gouanediakha, le Baniakha,
le Lenguésoro et le Bodougou.
Les limites sont : à l’ouest, le Sankarani ; au nord, les rivières
Dji et Molou, affluents de gauche du Baoulé ; à l’est, une partie
du Baoulé et le Yorobadougou ; et enfin au sud, une ligne qui se
confond assez sensiblement avec l’itinéraire suivi en 1827 par
Caillié pour se rendre de Kankan à Maninian.
Cette région n’a encore été traversée par aucun Européen ;
tous les officiers envoyés en mission chez Samory n’ont fait que
longer le Ouassoulou ; seul M. Bonnardot, de l’artillerie de marine,
s’en est approché en se rendant de Siguiri à Niako. Nous avons
cependant six points sur lesquels nous avons pu nous appuyer pour
la construction de nos itinéraires par renseignements ; Kéniéra,
capitaine Delanneau, 1882 ; Kankan et Bissandougou, Péroz et Plat,
1887 ; Kangouéla, Dialakourou et Niako, lieutenant Bonnardot, 1889.
Nous avons déjà dit, à propos de Kankan, que le Ouassoulou avait eu
de nombreuses luttes à soutenir contre Kankan Mahmadou et ses fils,
dont la puissance s’est brisée, en 1870, contre Kangouéla et
Niako. Depuis, ce pays commençait à se relever, lorsque, en 1874,
Samory commença une série d’expéditions qui le firent maître
du Lenguésoro, du Bodougou et du Baniakha, qui se rendirent sans
lutter. En 1882, Samory s’emparait, à son retour de Niagassola,
du Gouanediakha et du Gouana, les deux dernières provinces qui
n’avaient pas encore reconnu son autorité.
Le Ouassoulou et les petits pays qui constituent sa ceinture étaient,
comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire plus haut, jadis bien
peuplés ; les habitants, presque tous métissés de Peul, élevaient
des chevaux, des bœufs et quelques moutons ; les cultures étaient
réputées comme les meilleures de cette partie du Soudan.
Arrosé par cinq grandes rivières et leurs affluents, ce pays ne
pouvait être que fertile. Dans la région Sékou, Silouba, Kéniéra,
les femmes lavaient même un peu d’or.
Aujourd’hui tout ceci a bien changé, depuis que Samory s’est
emparé de ce pays relativement riche ; il n’a fait qu’en tirer
des esclaves ; le pays n’est plus peuplé et ne possède plus rien ;
les villages qui figurent sur ma carte n’ont plus que quelques sofas
pour habitants, et les grands centres qui avaient des marchés sont
réduits à l’état de modestes bourgades de trois cents à cinq
cents habitants. Ce sont : Gouanafarba, Koussan, Dialakourou, Niako,
Lenguésoro[29], Kangouéla, Sékou et Kalako.
Il existe, en effet, une grande voie commerciale, du nord au sud,
entre le Sahara et cette partie du Soudan qui, dans ces dernières
années, a surtout produit des esclaves.
Les marchandises venant du nord sont les chevaux et le sel ; celles
qui viennent du sud sont le kola et les esclaves.
Les caravanes de captifs remontent vers le Bélédougou, le Kaarta,
le Bakhounou, le Ségou et le Macina, où on les achète pour des
chevaux que l’on se procure chez les peuples d’origine arabe,
en échange de ces mêmes esclaves.
Un cheval qui vaut deux ou trois esclaves chez les Maures en vaut de
six à dix dans le Kaarta et le Bélédougou, à Ouolosébougou dix
à quinze, dans le Ouassoulou quinze à vingt.
Par contre, un esclave vaut d’autant plus cher qu’il se rapproche
du Maroc. C’est la loi que subissent toutes les marchandises, dont
le prix augmente en raison de l’éloignement du lieu de production.
On comprend que ce sont surtout les chevaux que les guerriers de Samory
cherchent à se procurer, car ce sont principalement les cavaliers
qui sèment la terreur et arrivent à capturer le plus grand nombre
de prisonniers.
Tombouctou, l’Adrar et le Maroc doivent contenir des colonies
entières de gens du Ouassoulou. Ceux qui restent dans le pays
émigrent volontiers vers le Soudan français dès que Samory est
en campagne.
Dans nos possessions, il y a plusieurs villages dont la population
entière est originaire du Ouassoulou.
J’ai parlé tout à l’heure de l’origine peul de ces gens-là ;
nous y reviendrons à l’occasion du grand exode des Foulbé vers
le Soudan occidental.
Voici les principaux chemins qui traversent cette région :
Celui de Kangaré, par Kankan, à Sierra-Leone, il passe à Kona (dont
j’ai déjà parlé) et Sékou ; de Sékou il se dirige soit sur
Diarakourou, Niako et Kouomo, soit sur Lenguésoro, par Kalako ; dans
les deux cas, ils rejoignent l’itinéraire principal Ténetou par
Kalankalan à Kankan. L’itinéraire principal de Ténetou, par Kankan
à Sierra-Leone, est le plus fréquenté ; il traverse Niamansala,
Gouanafarba, Donina, Diadoukhoubala, Lenguésoro, Kalankalan et Kankan.
Un autre chemin quitte l’itinéraire précédent à Naérifodéla,
un peu au sud de Gouanafarba, et se dirige sur le marché à kolas
de Maninian soit par Koussan et Yanmouso, soit par Koussan et Kouba ;
le chemin est n’est fréquenté qu’en saison sèche.
De l’est à l’ouest, cette grande région n’est traversée
que par le chemin Maninian, Kankan qui n’est plus l’itinéraire
Caillé, mais un chemin moins direct et plus au sud qui s’en
sépare à Ségala pour passer à Ouomalé et Kalankalan et traverse
le Ouorocoro.
Quant aux communications Kankan, Tengréla, elles se font toutes par
Lenguésoro, Koussan, Narambougoula et Tiéganadiassa ; le Yorobadougou
n’étant pour ainsi dire plus peuplé, il est presque impossible de
le traverser, les vivres faisant défaut, et la plupart des sentiers
ayant disparu sous la végétation. Cette zone, surtout aux environs
de Tengréla, est infectée de pillards, de sorte que personne n’ose
s’y risquer.
V. L’histoire du groupe des provinces situées au sud du Ouassoulou
est intimement liée à la fortune de Samory, car c’est dans cette
région que, de simple marchand ignoré, il a réussi à se constituer
un des plus grands empires de cette partie du Soudan.
Les provinces dont nous nous occupons sont le Torong (ville
principale), Bissandougou, le Komo (villes principales), Komo
et Kalankalan, le Konia (ville principale), Sanankoro et enfin
le Ouorocoro (villes principales), Ouomalé et Ouorocoro. En 1864,
quoique jouissant toutes de leur autonomie, elles étaient en quelque
sorte tributaires de Sori-Ibrahim, appelé aussi Fodé Ibrahim,
souverain de Toukoro (province située au Sud du Konia).
Sori Ibrahim était un marabout très vénéré, chez lequel, comme
nous le verrons plus loin, Samory passa près de huit ans. Lorsque
Samory retourna dans le Torong en 1868, le chef de ce pays, Bitikié
Souané, lui confia le commandement de son armée et, deux ans
après, Samory était maître de la situation, l’armée était pour
lui. Ceci se passa vers 1871. En 1873, Samory lutta contre Famodou,
chef de Bissandougou, et le vainquit. De ce jour le Konia et le Koma
se détachèrent de Sori Ibrahim, chef du Toukoro, et se groupèrent
autour de Samory. Seule Sanancoro résista pendant quelque temps,
mais ce village fut forcé de se rendre et Samory en fit sa capitale.