Le Ganadougou et la région de Kourala ne sont pas absolument soumis :

au moindre revers, ces gens-là se tourneront contre Samory. Tengréla

et les villages du Bagoé, de Fala à Papara, peuvent en un jour se

porter vers Bénokhobougoula et couper la ligne de ravitaillement, qui

passe dans le Sibirila pour atteindre la ligne principale au Bagoé.

En outre, je crois ses troupes moins bonnes que celles de Tiéba, qui

le harcèle tous les jours et cherche à lui enlever ses diassa. —

L’almamy doit le savoir, car il n’a jamais rien tenté de ce

genre-là, et si ce n’était la terreur qu’il inspire, ses

guerriers ne tiendraient pas, mais il coupe si souvent des têtes

qu’on n’ose désobéir. A ce propos, Kali m’a conté que, lorsque

l’almamy a appris que nous n’étions qu’une poignée d’hommes

à l’affaire du marigot de Kokoro, il a fait couper la tête aux

huit chefs dont les troupes avaient pris la fuite les premiers.

Jamais il n’osera donner l’assaut au village, et il en est à 2

kilomètres au bout de six mois de lutte.

Sur quoi compte-t-il ? sur des défections probablement, ou sur des

alliés imprévus ? je l’ignore.

Admettons que Tiéba se retire dans quelques mois, l’almamy fera

son entrée dans une ruine, car son adversaire aura emmené tout son

monde à l’intérieur ; il lui faudra donc imaginer une guerre plus

profitable comme compensation pour ses chefs et ses guerriers. Ces

derniers ont perdu leurs chevaux et échangé successivement leurs

captifs contre des vivres que les marchands vendent un prix fabuleux

aux affamés de la colonne. Où portera-t-il la ruine ? vers le nord ou

vers Tengréla ? il n’en sait peut-être rien lui-même, mais il sait

qu’il lui faudra se procurer à tout prix des chevaux et des captifs.

_Jeudi_ 29. — Karamokho a été plein de prévenances pour moi

aujourd’hui ; je suppose qu’il a quelque chose à me demander ;

dans la journée, il est venu me chercher pour me faire voir qu’il

sait écrire son nom en français.

Je lui griffonne quelques mots en arabe qu’il va porter à son

père. Samory me demande s’il y a des Français qui savent bien lire

le Coran : quand il apprend que nous avons de très forts arabisants

qui ont traduit des livres et des documents ayant trait aux pays des

noirs, il m’exprime son étonnement ; je profite de cela pour lui

parler de l’ancien empire de Mali, mais il est très ignorant de

l’histoire et de la géographie de son pays ; il connaît cependant

Mansa Sliman, puisqu’il m’a cité les actes principaux de son

règne. Plus tard, il m’a parlé de la canonnière partie pour

Tombouctou. Je me suis aperçu qu’il ne savait pas que le Niger

coulait de Bourroum vers Say, le Noufi et la mer ; il croyait qu’il

allait à la Mecque !

Bref, jamais l’almamy ni Karamokho n’ont encore été si aimables

qu’aujourd’hui ; vers dix heures du soir Karamokho vient pour me

parler : comme je dormais, Diawé le renvoie.

_Vendredi_ 30. — Dès le petit jour Karamokho vient dans mon

gourbi pour me dire que son père ne veut pas me laisser partir :

« Les chemins ne sont pas bons, mon père veut que tu attendes ici

que Sikasso se soit rendu, il prendra ensuite quelques villages sur

ta route et enverra beaucoup de captifs à l’almamy de Kong, qui

te laissera passer. »

Je lui fis observer que ma place n’était pas dans le camp de

l’almamy, que j’étais chargé d’une mission qu’il me tardait

de remplir dans les plus brefs délais ; que mon convoi était sans

chef à Bénokhobougoula, que ma présence y était nécessaire et

qu’il ne fallait pas songer à me retenir ici plus longtemps. Son

père vient quelques instants après, et essaye de me retenir par

des arguments sans valeur. « Avant que cette lune soit finie (quinze

jours), Sikasso sera pris. Je vais recevoir des renforts, et, du reste,

les hommes de Tiéba meurent de faim dans le village.... Tiens, me

dit-il, voilà justement un déserteur qui est arrivé cette nuit,

interroge-le toi-même, tu verras que c’est la fin, tous les hommes

de Tiéba désertent. »

« Si tu es si sûr de ton affaire, il est inutile de nous demander

des troupes de renfort et de te faire construire cinq cases en pisé,

lui dis-je ; je ne crois pas du tout à la fin prochaine de cette

guerre. Quant à la famine qui règne dans le camp de ton ennemi,

tu as pu t’en rendre compte ce matin par le bras du Sénoufo que le

garanké de Liganfali t’a apporté. » En effet, quelques instants

auparavant, cet homme avait apporté un bras ; la section était

faite au gras du bras, et les chairs étaient entourées d’un

épais bourrelet de graisse qui était loin d’indiquer le manque

de nourriture.

Je n’ai pas voulu faire l’affront à Samory de lui dire que je

connaissais son déserteur et que c’était un homme de Tiérou,

près de Ténetou, qu’il venait de me présenter avec tant

d’impudence. Je voulais à tout prix éviter de le froisser et lui

renouvelai mon désir de partir dans la journée comme il en avait

été convenu.

« Tu attendras bien huit jours ici, car le _chef du Pourou_ (sic)

doit venir me voir et il t’emmènera jusqu’à Kong. » Comme je

n’avais jamais entendu parler de ces pays, je demandai quelques

explications, et l’almamy me montra l’est, sans pouvoir me donner

de renseignements[27] ni de direction précise.

Je promis à Samory de rester à Bénokhobougoula jusqu’à la

nouvelle lune (18 octobre) et d’y attendre le chef du Pourou

(?) et le courrier qui m’annoncerait son arrivée et me manderait

pour conférer avec lui. Cela ne le satisfit pas, car il chercha

à me faire comprendre que, s’il voulait, il m’empêcherait de

partir. Karamokho, qui était présent, ajouta : « Oui, si les

Français, à mon arrivée à Bordeaux, m’avaient dit : « Tu

n’iras pas plus loin », j’aurais bien été forcé de revenir. »

On voit par cette aimable réflexion combien son voyage en France

lui a peu profité et comme il nous connaît peu, nous qui lui avons

offert une si large hospitalité.

Je lui fis remarquer que mon cas n’était pas le même, que je

ne demandais rien à l’almamy, si ce n’est la _permission_ de

traverser ses États _placés sous notre protectorat !_ et posai

catégoriquement la question à Samory : « Veux-tu, _oui_ ou _non_,

me laisser traverser ton pays et me faciliter mon voyage ? »

Le but que Samory voulait atteindre en me retenant devant Sikasso ne

m’échappa nullement. L’almamy, très fin, pensait que la présence

d’un Européen dans son camp aurait pour effet de faire croire

à Tiéba que l’avant-garde d’une troupe de soldats français

était arrivée, et, pour accréditer cette rumeur, il envoyait des

émissaires de tous côtés annonçant l’arrivée de renforts et

de canons.

De longues péroraisons succèdent à ma question, à laquelle il

ne répond rien ; puis il me signifie qu’il ne me donnera pas de

porteurs pour m’en retourner. Je pris congé de lui et de Karamokho

et me retirai dans mon gourbi.

Une bonne tornade venait de mettre fin à cette discussion un

peu orageuse, et j’étais décidé à partir à la première

éclaircie. Une demi-heure après, au moment d’enfourcher mon mulet,

un kokisi m’amène sept hommes pour porter mes bagages (trois peaux

de bouc). Karamokho me demande de lui envoyer divers objets et me prie

de les mettre à part pour que son père ne les lui prenne pas (_sic_).

Mon attitude énergique venait de me tirer de ce mauvais pas, et

j’étais libre de m’en retourner à Bénokhobougoula, où mes

tribulations allaient probablement recommencer.

Ce n’est pas sans une certaine satisfaction que je quittai le camp de

l’almamy. Je me voyais déjà dans la situation de demi-captivité

imposée à Mage et à Quintin, à Ségou, en 1862, et de la mission

Gallieni, à Nango, en 1880-81.

Notre départ eut lieu à neuf heures du matin. A une heure de

l’après-midi, nous arrivons à Natinian, où une forte tornade

nous oblige à passer la journée.

Mes domestiques n’étaient pas moins heureux que moi ; ils

craignaient qu’en résistant à Samory, ce dernier ne me fît

un mauvais parti. « Si tu étais noir, me disait Diawé, Samory

t’aurait coupé le cou, parce que tu n’es pas de son avis. » Je

crois bien que mon garçon avait raison.

_Samedi_ 1er _octobre._ — Comme à l’aller, j’arrive à

Kourala par une pluie battante ; dans la soirée, j’ai un peu

rôdé dans les villages ; il y règne une sourde effervescence,

et beaucoup d’hommes, me dit-on, viennent de rallier la colonne de

Tiéba. Beaucoup de Sénoufo jettent en passant un coup d’œil sur

ma case, mais aucun d’eux n’est obséquieux du reste, je n’ai pas

encore trop à me plaindre des curieux. Je lie conversation et cherche

adroitement à me faire renseigner sans éveiller leur défiance,

et, pour cela, je ne prends jamais de notes devant eux. Quelquefois,

quand ils sont là depuis un moment et qu’il n’y a rien à en

tirer, mon domestique Diawé les renvoie en leur disant que je vais

me baigner, et tout le monde s’en va.

Il m’est quelquefois pénible cependant de supporter cet entourage :

tous ces gens fument, prisent et chiquent devant moi ; quand ils se

mouchent, ils s’essuient les doigts contre le mur ; s’ils crachent,

c’est également contre le mur, ils ont alors soin d’étendre le

crachat avec la main.

Comme je perdrais certainement mon temps en leur donnant une leçon

de civilité, je ne dis rien, c’est le plus sage parti à prendre.

_Dimanche_ 2 _octobre._ — Je m’arrête à Tiola, où j’arrive

vers midi. A l’aller, je n’ai fait que traverser ce village,

je me suis donc décidé à y faire étape ; d’autre part je vais

tâcher de ne pas suivre tout à fait le même chemin pour le retour ;

c’est du temps de perdu.

[Illustration : Types de Bambara et de Foula devant leurs cases.]

Dans la journée je me décide pour l’itinéraire Tiola, Saniéna,

Komina, Bénokhobougoula. Saniéna et Komina avaient dans mes notes

le qualificatif de grand marché, je voulais les voir.

_Lundi_ 3 _octobre._ — Je pars de bonne heure, impossible d’avoir

un guide ; aussi, au lieu de passer par Sankorobougou, qui est le

chemin le plus court, je fais un peu trop de sud et allonge ma route

de trois kilomètres. Je traverse les ruines de Tountjila (3 villages

détruits) et, peu de temps après, un joli ruisseau bien ombragé,

à eau très claire, qui coule vers le nord. Un gamin me dit que le

ruisseau s’appelle Kodialani (le bon petit marigot). Trois ruines

nous séparent de Saniéna, on me les a nommées, ce sont Siracoroni,

Noumoula, Foulanto ; ces villages ont été détruits par les gens

du Ségou. Comme le reste de Ganadougou, ce pays est habité par

des Bambara et des Foula Soumantara. Ces Foula sont mélangés aux

Bambara et aux Sénoufo avec lesquels ils se trouvent en contact ;

aussi ont-ils emprunté la façon de construire les cases aux Bambara,

et la coiffure aux Sénoufo, le tatouage est mixte : il y a du Bambara

et du Sénoufo.

Je crois ce peuple très travailleur ; il y a quatre ans, leur pays

était encore florissant ; mais leur situation difficile entre Tiéba,

Ségou et Samory devait les mener à la ruine. Autant que j’ai pu

en juger, ces gens ne demanderaient qu’à vivre tranquilles. Du

reste leurs petites vallées sont fertiles, la verdure qui borde les

cours d’eau semble indiquer que le pays conserve de l’eau pendant

toute l’année.

Saniéna était un village d’au moins mille habitants, actuellement

il n’en compte plus que quarante. On me dit que dans la soirée je

pourrais atteindre Komina. Je quitte cette triste ruine à 2 heures 30,

et un quart d’heure après je traverse Tiékorobougou ; ce village a

plus d’un kilomètre de long, mais il est également inhabité. En

sortant de cette ruine, je me trouve sur les bords d’une rivière

très profonde, dont on ne m’a pas révélé l’existence à

Saniéna ; je la supposais exister plus au sud, c’est le grand

collecteur de la région Kourala. Elle a 20 mètres de largeur.

A toutes les questions que l’on pose, les gens de ce pays répondent

par un _an_ allongé ; mon domestique est désespéré de ne pouvoir

obtenir d’autre réponse. Ce _an_ correspond pour eux tout aussi

bien au _oui_ qu’au _non_ : c’est la réponse toute trouvée

quand on ne veut rien dire.

Ce village m’a l’air tout particulièrement hostile à l’almamy,

et j’y suis coté comme un de ses amis. Je m’adresse au seul

homme qui soit dans le village, il dit qu’il remplace le chef

trop vieux et m’affirme qu’il m’est impossible de traverser

cette rivière si je ne fais un pont. Voyant que je ne pourrais rien

apprendre de lui, j’envoie mon domestique rôder du côté de la

rivière sous prétexte d’aller chasser, en lui recommandant de

fouiller les abords pour trouver le passage. Deux heures après,

il revient et me dit avoir vu déboucher un homme qui a pris la

fuite en l’apercevant. Je l’accompagne et une demi-heure après

nous découvrons un passage dans le faîte des arbres reliés entre

eux par des lianes. Des perches, sur lesquelles il faut faire des

prodiges d’équilibre pour ne pas dégringoler dans la rivière,

relient les branches entre elles. Si l’on tombe, on est sûr de

s’empaler sur les bois morts qu’on aperçoit par-ci par-là à

quelques centimètres sous l’eau.

[Illustration : Passage de la rivière sur le faîte des arbres.]

La nuit était venue, nous couchons dans cette ruine, deux vieilles

femmes m’offrent leur case, car il va tomber de l’eau. Le soir

elles m’apportent quelques pistaches et une petite calebasse de

fonio non pilé qui fait le régal de mon mulet.

_Mardi_ 4. — Le lendemain de bonne heure, nous effectuons sans

incident le passage du cours d’eau ; sur la rive gauche se trouvent

une dizaine de cases de culture qui portent le nom de Nakouna. La

rivière que nous venons de traverser n’a pas de nom, on l’appelle

simplement _Kô_. Nakouna n’est séparé de Komina que par les

ruines de Faracouna.

[Illustration : Singes dans les ruines.]

Nous arrivons à Komina de bonne heure. Les premières ruines que

nous traversons sont peuplées de singes verts de l’espèce que

nous autres Sénégalais appelons singes de Podor, mais beaucoup plus

grands. C’est la première fois que j’en vois depuis que je suis

sur la rive droite du Niger. En mandé, on appelle ces singes _ouarra_.

J’ai compté dix-sept ruines à Komina, toutes sont assez grandes

et devaient contenir au moins 2 à 300 habitants. Douze ont été

habitées simultanément, ce qui portait la population totale de

Komina à près de 4000 habitants comme on le voit. Sa perte date de

l’arrivée dans le pays de Tari Mori, lieutenant de Samory. Il y

a quatre ans, tous les habitants ont été vendus. Actuellement il

n’y a plus qu’une cinquantaine d’habitants, disséminés dans

deux ruines. C’est tout ce qui reste de la splendeur passée. Deux

de mes hommes m’avaient parlé de Komina comme d’un des plus

grands marchés de cette région ; ils y étaient venus en 1882,

au moment où ce village était en pleine prospérité.

Mon hôte à Komina, qui était allé jusqu’à Saint-Louis, il y

a cinq ans, me parle de cela tout bas, il me dit : « Du jour où

l’almamy nous a pris, nous étions perdus, regarde ce qui reste ;

moi qui suis du pays, j’ai vu à un moment donné les dix-sept

villages pleins de monde ; tous les marchands venaient ici parce

qu’ils vivaient presque pour rien ; un âne, dans le pays, coûtait

15 francs, notre terre est bonne, tout le monde était _nafouloutigui_

(riche). » Quelques instants après, il m’apportait une corbeille

pleine de beaux citrons, presque aussi gros que ceux de France. Ces

citronniers sont délaissés et disséminés au milieu des ruines ;

dans celle où j’ai séjourné j’en ai vu deux.

Dans la soirée, ce brave homme m’a fait apporter une grande

calebasse de _to_. Le to est un mets indigène connu par les Wolof

sous le nom de _lakhlalo_ ; il a un avantage considérable sur

les autres, c’est qu’il n’entre pas de beurre de cé dans sa

préparation. Beaucoup d’Européens ont le goût de cette graisse

en horreur. J’avoue que moi aussi j’ai été longtemps à m’y

habituer.

On fabrique du to avec de la farine de maïs, de fonio, de sorgho

ou de mil. On en fait une pâte un peu consistante et on la met

par cuillerées dans de l’eau bouillante comme pour les _knepfl_

alsaciens.

Ces galettes sont servies avec une sauce faite à part et composée

de feuilles de haricots, d’oseille, de baobab, de piments, de gombos

et, quand on est riche, du sel[28]. C’est délicieux quand on n’a

pas autre chose.

Renseignements pris, on me dit qu’il n’y a pas de pirogues en face

de Tiékoungo et qu’il me faut aller à Ouaranina. De l’autre

côté, sur la rive gauche du Bagoé, il y a un somono qui habite

les ruines de Dodia, il possède une pirogue.

_Mercredi_ 5. — J’arrive à Ouaranina (70 habitants) de bonne

heure ; une grande plaine inondée nous sépare de Badié, dont on

aperçoit le rideau de verdure en quittant Komina. A sept heures

du matin nous étions au bord du fleuve, mais nous n’y trouvons

pas de pirogues ; mes hommes grimpent dans les arbres et hêlent le

passeur, mais rien ne vient. Enfin à deux heures de l’après-midi,

après avoir surveillé pendant sept heures les abords du fleuve, nous

voyons à quelques centaines de pas sortir de la verdure deux hommes se

dirigeant sur Ouaranina ; ils me disent qu’ils viennent de traverser

le fleuve, que le piroguier fait le passage en cachette, l’almamy

ayant défendu de passer ailleurs qu’au chemin de ravitaillement.

La pirogue qui leur a servi est très petite, disent-ils, trois de

leurs camarades sont encore sur l’autre rive et vont aussi passer

dans quelques instants. Diawé s’embusque dans les hautes herbes, le

piroguier arrive bientôt avec les autres passagers et veut aussitôt

pousser au large, mais, mis en joue par mon domestique, il regagne

notre rive. Je plaisante le somono sur cette aventure, et il rit de

bon cœur. Après lui avoir donné une pipe et des hameçons je suis

tout à fait son ami, il redevient de bonne humeur en nous traversant.

[Illustration : Le piroguier mis en joue par le domestique.]

Le Bagoé est aussi large ici qu’au chemin que j’ai suivi pour me

rendre à Sikasso, il n’a pourtant pas encore reçu le Banifin, ni

la grosse rivière de Tiékorobougou. Sur ses bords, il y a quelques

coquilles d’huîtres laissées par les eaux, qui ont déjà baissé

d’environ 20 centimètres.

Le passeur m’apprend que le Bagoé est formé de plusieurs rivières

nommées Banifing, qui passent à l’ouest de Tengréla et que le

fleuve lui-même passe au nord de cette ville. Je connaissais déjà

une partie de son cours par un itinéraire de Tengréla à Sikasso

qui coupe le Badié à Maribougou et par l’itinéraire Caillié

qui le coupe à Fala.

Les pirogues peuvent aller partout, quoiqu’il soit guéable en

beaucoup d’endroits en février ; mais on évite de le traverser à

gué à cause des caïmans. Ce batelier dit qu’il ne connaît pas

de chute et qu’il sait que le fleuve va dans le pays de Ségou ;

mais c’est tout ce qu’il sait. Un hippopotame tué à Kanakono,

près de Tengréla, avait été charrié jusqu’ici. Très étonné de

voir le batelier si bien renseigné, je l’interroge sur Tengréla ;

il m’affirme qu’on y va d’ici en cinq jours à pied, ce qui

rapprocherait beaucoup plus Bénokhobougoula de Tengréla, si son

renseignement est exact.

La rive gauche est inondée aussi. A 500 mètres du fleuve se trouvent

Dodia, deux villages ruinés, un seul habitant, le piroguier. Nous

continuons encore le soir même notre route et, après avoir traversé

un joli ruisseau qui a son confluent à côté de Dadio, nous arrivons

à Zangouéla. Ce village se compose de quatre ruines dont l’une

contient une vingtaine d’habitants ; nous y passons la nuit, quoique

peu éloignés de Bénokhobougoula ; mais il y a des terrains vaseux

à traverser, et de nuit on ne peut effectuer le passage du Baniégué.

Quoique je possède une moustiquaire en bon état et que j’aie eu

soin de la faire établir avant de me coucher, il est impossible

de fermer l’œil à cause des moustiques, c’est du reste la

vingtième nuit que je passe ainsi, c’est-à-dire avec deux ou

trois heures de sommeil.

_Jeudi_ 6. — En sortant de Zangouéla on tombe dans la plaine

herbeuse que traverse le Baniégué qu’on longe pendant trois

quarts d’heure avant d’arriver au point de passage ; ce terrain

est difficile à traverser, il y a des endroits où hommes et animaux

enfoncent jusqu’au jarret.

Un hourrah de joie m’accueille à mon arrivée : mon personnel,

que j’avais dirigé du Baoulé directement sur Bénokhobougoula,

est sur la rive opposée et salue mon retour. Le voyage de mon convoi

s’est effectué sans incident, les ânes sont relativement en bon

état et les bagages ne sont pas tombés trop souvent à l’eau,

mais mes malheureux noirs ont eu toutes les peines du monde à se

procurer juste de quoi ne pas mourir de faim.

CHAPITRE III

Limites, superficie, population, système orographique et

hydrographique, productions, description des diverses régions

qui constituent le domaine de Samory. I. Région entre Niger et

Milo. II. Régions situées au nord du Ouassoulou. III. Région

située à l’ouest du Ouassoulou. IV. Le Ouassoulou, grande route

commerciale qui le traverse. V. Provinces au sud du Ouassoulou ; un

peu d’histoire. VI. Provinces situées à l’est du Ouassoulou. —

Ganadougou. — Provinces Siène-Ré ou Sénoufo. — Le groupe sud

Folou, Kabadougou, etc. — Itinéraires et région entre le Ganadougou

et le Ségou. — VII. Provinces placées sous le protectorat de

Samory. — Le Toukoro, le Gankouna, le Toma. Demba, mon esclave toma

libéré, sa passion pour la viande de chien. — Le Ouorodougou et sa

division territoriale. Les chemins qui mènent au marché à kolas. —

Quelques mots sur les Lô et le commerce du kola. — Le courtage dans

cette région — Difficulté de pénétrer dans cette région. —

Histoire de Samory. — Version de la cour. — Ma version. —

Les débuts de la fortune de l’almamy. — Résumé succinct de

ses conquêtes par ordre chronologique. — De la façon dont son

pays est administré. — L’esclavage est florissant chez lui. —

Son pays est à peu près ruiné. — Causes de la dépopulation. —

Pourquoi il y a lieu de protéger les confédérations et de supprimer

les grands États nègres.

NOTES SUR LES ÉTATS DE SAMORY

Les limites politiques des États de Samory, placés sous notre

protectorat depuis le commencement de l’année 1887, sont : au nord,

les États du Ségou, gouvernés par Madané ; à l’est, les États

de Tiéba, le Kantli et le Niéné (provinces ayant Tengréla et Bong

comme capitales) ; au sud, le Ouorodougou et une série de petits

États que nous énumérons plus loin, et qui, tout en se trouvant

sous le protectorat de Samory, ne sont pas occupés militairement

par ses troupes. Ces États s’étendent jusqu’aux confins de la

république de Liberia, qu’ils limitent au nord.

A l’ouest, la colonie anglaise de Sierra-Leone et le Soudan

français. Seul le Niger, depuis ses sources jusqu’à hauteur de

Bammako, constitue une limite naturelle. Il sépare les États de

Samory du Soudan français. A l’est, la frontière était jadis

constituée par le cours du Bagoé, mais les incursions faites par les

propres troupes de Samory et celles de son voisin Tiéba dans cette

région ont singulièrement déformé la frontière. Aujourd’hui

Samory possède, sur la rive droite du Bagoé, Komina et Fourou, tandis

que Tiéba a comme pointe avancée sur la rive gauche une partie du

Niénédougou avec nangalasou ; il a aussi enlevé à l’influence

de Samory le Moro, le Kantli, une partie du Fadougou et le Niéné.

Ces pays forment actuellement une province autonome ayant Tengréla

et Bong comme capitales, mais reconnaissant la suzeraineté de Tiéba.

La superficie des États de Samory occupés militairement est

d’environ 160000 kilomètres carrés. Mais la surface totale de

tous les États qui lui obéissent directement et de ceux qui ont

accepté son protectorat atteint environ 300000 kilomètres carrés.

Quant à la population, elle est bien diversement répartie comme

densité.

Ainsi, dans un trajet de 400 kilomètres j’ai traversé 36 ruines

et 36 villages habités, dont la population totale s’élève à

4200 habitants environ et qui se répartissent comme suit :

Villages ayant de 500 à 800 habitants 3

— — 150 à 300 — 7

— — 60 à 100 — 5

— — 20 à 50 — 17

— au-dessous de 20 habitants 4

--

Total 36 villages.

Les villages sont distants les uns des autres de 11 kilomètres

en moyenne ; nous trouvons donc que, pour une superficie de 4400

kilomètres carrés, la population est de 4200 habitants, ce qui fait

un peu moins d’un habitant par kilomètre carré ; — mettons un.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 8 / 41 段