Le grand plateau sur lequel Samory a établi ses troupes est

de constitution ferrugineuse ; tous les abords sont dégagés et

entièrement déboisés, presque tout le bois ayant été utilisé à

la construction des diassa. Seuls les abords immédiats de Sikasso

ont conservé des arbres, qui sont néanmoins clairsemés. La ligne

des diassa est distante de 2 kilomètres du village, que l’on

n’aperçoit distinctement que par un temps très clair. Le tata de

Sikasso est en terre glaise ; les murs paraissent très élevés ;

leur tracé présente une série de saillants arrondis et de rentrants

ingénieusement combinés.

Dans la partie nord du village se trouve un très gros arbre ;

dans la partie sud, un petit monticule sur lequel il y a quelques

constructions en terre. Les derrières de la position de l’almamy

ne sont pas précisément brillants. La rivière et le ruisseau sont

d’un passage extrêmement difficile ; la plupart de ses chevaux

n’auraient certes pas la vigueur nécessaire pour se dégager des

abords vaseux qu’on trouve sur les deux rives. Le pont est en très

mauvais état ; ce n’est qu’avec les plus grandes précautions

qu’on peut le faire traverser aux chevaux tenus en main.

Les diassa du centre de la position sont assez rapprochés pour

croiser leurs feux, mais ceux des ailes sont trop éloignés les uns

des autres pour pouvoir se prêter appui mutuellement sans sorties,

la portée efficace des armes étant à peine de 100 mètres.

Le diassa no 1 est occupé par Alpha, chef de Ouassaïa, et les troupes

du Sankaran. Le diassa no 2 est commandé par un frère de l’almamy

qui porte trois noms : _Fabou_, _Kémébirama_ et _Byrayma_ ; dans

ce diassa sont les troupes de la région Niger, Ouolosébougou,

Kangaré, Faraba. L’almamy a trois fils dans ce tata : Masser

Mahmady, Maninian Mahmady et Maninka Mamary. Famako, qui commande

la région Ouolosébougou-Bammako en temps de paix, est également

dans ce diassa ; actuellement ce chef est en disgrâce, je l’ai

vu accroupi au milieu des sofas comme un simple _Kourousitigui_[20]

(le signe du commandement est d’être assis sur une petite chaise

en bois).

Le diassa no 3 est également commandé par un frère de Samory, connu

sous le nom de _Maninkamory_, ou simplement _Mory_ ; il commande en

temps de paix Maréna, et a sous ses ordres les hommes du Lenguésoro

et du Ouassoulou.

Les diassa 4 et 5 sont très petits. Dans l’un sont les _noumou_

(forgerons), dans l’autre une cinquantaine d’hommes du _Konia_

très dévoués à l’almamy ; c’est avec eux qu’il a commencé

ses premières conquêtes.

Les diassa 6 et 8 renferment les sofas sous les ordres directs de

Samory ; dans le no 6 loge Karamokho, les marabouts, griots, garanké,

et captifs de l’almamy. Le no 7 est le logement particulier de

l’almamy, de ses dix femmes, des captives de ses femmes, des

kokisi et de leurs griots et garanké, de ses trois chevaux, de ses

palefreniers, des captifs préposés au hamac, à la bouillotte et

au port des armes et munitions personnelles de Samory.

Entre les tata 6, 7, 8 a été ménagée une petite place sur laquelle

s’élèvent un hangar à audience et la mosquée. Au diassa 7 est

adossé le parc à bœufs, qui contient 7 têtes de bétail.

No 24. Un puits.

No 23. Un groupe de paillotes dans lesquelles sont campés 18 sofa que

Samory appelle ses tirailleurs ; ils sont vêtus d’un pantalon en

guinée bleue et d’une vareuse en mauvais drap vert. Ce vêtement

est confectionné par eux. La lisière constitue le galonnage chez

quelques-uns, chez d’autres elle se trouve autour du col, au milieu

d’un bras et même dans le dos. Tous portent une sorte de chéchia

faite à l’aide d’un _kassa_ (couverture en laine du Macina)

qu’on a essayé de teindre en rouge, mais on n’a obtenu qu’une

teinte en roux sale. Neuf d’entre eux sont armés de chassepots

ou de fusils Gras, mais n’ont pas de munitions (4 à 8 cartouches,

c’est tout ce qui leur reste).

[Illustration : Carte des environs de Sikasso.]

No 9. Diassa occupé par Bilati et les troupes de Kankan.

No 10. Diassa occupé par Foulala Fodé.

No 11. Diassa occupé par Baffa et le contingent de Ténetou au Bagoé.

No 12. Liganfali et ses troupes, contingent de la rive gauche du Niger,

Baleya, Soulimana, etc. ; en temps de paix ce chef réside à Syrmaya

(Sankaran).

No 13. Poste d’observation.

Nos 17, 18. Groupe de constructions en terre au sud de Sikasso.

Nos 19, 21, 22. Diassa de Tiéba.

No 20. Palanquement en ligne droite des hommes de Tiéba à 350

mètres du diassa d’Alpha.

Autour des diassa règne une grande propreté, on sent cependant

partout une odeur de cadavres ; les herbes sont enlevées dans un

rayon de 50 mètres ; les ordures et fumiers transportés à 50

mètres en arrière.

Si l’intérieur laisse beaucoup à désirer sous ce rapport,

il offre en revanche un coup d’œil très curieux ; il y a là

dedans, entassés pêle-mêle, chefs, guerriers, captifs, femmes,

enfants, chevaux, etc., par-ci par-là des selles hors de service,

et des fusils un peu partout ; c’est le désordre le plus complet

qu’on puisse rêver.

Un _grand_ diassa contient un millier de personnes environ ; pour

obtenir ce chiffre, j’ai compté les toits de cases et, après

avoir déduit ceux qui abritent les chevaux, j’ai multiplié le

nombre de cases restant par cinq, qui est la moyenne du nombre de

personnes qui y passent la nuit ; les chefs ont plusieurs cases ;

il y a aussi certains sofas privilégiés qui ont une case pour eux

seuls et leurs femmes, mais je n’en ai pas tenu compte.

Sur ce millier de personnes, il faut déduire tout le personnel

non combattant, femmes, captives, gamins, palefreniers, griots,

forgerons, selliers, tailleurs, les Bambara qui ne font que

les corvées et ne sont pas armés, quantité de fabricants de

gris-gris et autres non-valeurs qui seraient trop longs à citer ;

ils constituent certainement au moins la moitié de la population

d’un diassa. Il resterait 500 combattants ; si je porte ce chiffre

à 600, je suis bien au-dessus de la vérité, car Kémébirama,

qui commande un des plus grands diassa, m’a fait l’honneur de me

présenter tous ses guerriers. Il les avait fait accroupir autour

de lui sur une petite place de rassemblement au milieu du diassa ;

la plupart d’entre eux avaient le tour des yeux noirci au _kalli_

(antimoine), ce qui les rendait hideux. En me les présentant, il

me dit d’un air fier : « Regarde, voilà tous mes guerriers, ils

sont nombreux. » Mon domestique d’une part, et moi de l’autre,

nous nous sommes amusés à les compter ; lui, en a trouvé 320 et

moi, 340. Je maintiens cependant mon chiffre de 600, il vaut mieux

apprécier en plus qu’en moins.

Il y a 7 grands diassa à 600 hommes 4200

4 petits à 100 hommes au maximum 400

Le poste d’observation 50

Les sofas de Natinian et les 18

tirailleurs de l’almamy 50

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Total général 4700 hommes

(en chiffres ronds 5000)

Sur ces 5000 hommes, il y en a 140 de montés ; dans ce chiffre sont

compris les chefs, l’almamy, les griots, etc. Comme je l’ai dit

plus haut, ces montures n’ont que le nom de cheval, aucune d’elles

ne serait capable de faire pendant trois jours de suite 30 kilomètres

par jour.

Et dire qu’on a osé surprendre la bonne foi de nos meilleurs

journaux de Paris, en leur faisant insérer dans leurs colonnes que

le père de Karamokho était roi de 150 contrées, et qu’il pouvait

aisément mettre 50000 hommes en ligne[21].

On a été jusqu’à qualifier Samory d’_Alexandre du Soudan_. On

aurait mieux fait de le traiter de pourvoyeur d’esclaves.

Actuellement Samory a donc, d’après nos calculs en chiffres ronds,

5000 hommes ; au début de cette campagne (mois d’avril dernier),

il avait bien un millier d’hommes de plus, car la mortalité a

clairsemé ses rangs : le feu, les déserteurs, les blessés et

surtout la famine en sont les causes principales ; il devait avoir

également un nombre de chevaux beaucoup supérieur, peut-être double

(250 ou 300).

J’ai eu déjà occasion de parler des convois de vivres, mais je

n’ai pas fixé le nombre de porteurs arrivant en moyenne par jour

au camp. Pendant l’aller et mon séjour j’ai pu à peu près me

rendre compte qu’il arrivait environ 200 _foufoutigui_ par jour,

ce qui fait environ 2000 kilos de denrées, qui, si elles étaient

réparties équitablement et à raison de 250 grammes par homme (juste

ce qu’il faut pour ne pas mourir), permettraient de distribuer

8000 rations par jour. Mais il n’en est pas ainsi, et beaucoup de

chefs de l’entourage de l’almamy et certains personnages ne se

contentent pas de si peu et puisent à pleines mains, tandis que

5000 malheureux sur les 10000 combattants et non-valeurs meurent

littéralement de faim. C’est ce qui explique la grande quantité

de cadavres qui jalonnent la route.

Pour vivre, ces malheureux vont par bandes dans les lougans des

villages abandonnés, y coupant du fonio, des tiges de maïs,

et errent dans la brousse pour y déterrer des _fikhongo_[22] et

des racines. La nuit, ils cherchent à se voler les uns les autres,

et malheur à celui qui ne se couche pas sur sa peau de bouc ou son

sachet à vivres ! Du sel, l’almamy et les chefs seuls en ont.

Nous venons de voir comment les troupes sont alimentées en vivres ;

nous allons maintenant examiner comment elles sont ravitaillées en

munitions. Samory reçoit fort peu de poudre fabriquée dans le pays

même ; le soufre fait défaut, il vient des comptoirs européens,

et la poudre indigène n’est pas autant prisée que celle qui

vient d’Europe.

La quantité de poudre consommée est considérable. J’ai calculé

que Samory a dû dépenser à peu près 800 captifs par mois pour

l’achat de sa poudre. Un simple calcul suffira pour le démontrer.

L’armée de Samory était de 5000 hommes devant Sikasso ; en

admettant que chaque homme ne tire que 5 coups de fusil par semaine,

ce qui n’est pas énorme et bien au-dessous de la vérité, nous

arrivons à 25000 coups de fusil par semaine à 0 gr. 040 la charge,

total 1000 kilogrammes par semaine ; et, pendant 18 mois, 72000

kilogrammes de poudre.

Le prix d’un esclave à la colonne était d’environ 4 à

6 kilogrammes de poudre, suivant le sexe et l’âge ; il y en

avait même, et c’était le plus grand nombre, les enfants, qui

n’étaient payés que 2 à 3 kilogrammes ; mais nous conservons

notre moyenne de 5 kilogrammes pour éviter d’apprécier en trop et

de tomber dans l’exagération. Cela nous donne une dépense totale

de 14400 esclaves pour la totalité de la campagne ou environ 800

esclaves par mois, vendus pour de la poudre.

Pour l’achat des chevaux, c’est encore pis : le plus bas prix

d’un cheval à Ouolosébougou ou ailleurs est de 8 esclaves, et le

plus élevé, de 24 ; prenons seulement comme prix moyen 10 esclaves

et nous atteindrons de suite des chiffres qu’il est écœurant de

transcrire, surtout quand on pense que pour entretenir un effectif

moyen de 150 chevaux pendant près de deux ans il faut les renouveler

quatre fois.

[Illustration : Intérieur du camp de l’almamy Samory.]

★

★ ★

Les troupes de l’almamy ne sont pas organisées en fractions qu’on

pourrait appeler compagnie ou légion, comprenant un chiffre d’hommes

toujours invariable, une sorte d’effectif réglementaire ; il

n’existe pas non plus de grades bien définis. Voici les différentes

appellations sous lesquelles on désigne chefs et soldats :

1o _Bilakoro_. Le bilakoro (qui ne porte pas de pantalons, mais le

_bila_, comme son nom l’indique) est une sorte de vélite. Voici

comment il est recruté :

Quand on prend un village ou que l’on opère une razzia, tous les

prisonniers (femmes et enfants seulement, car tous les guerriers pris

sont décapités) sont amenés à l’almamy, qui prend la moitié

des femmes et des filles pour lui, l’autre moitié des prisonniers

revient au chef et aux guerriers qui ont opéré la prise.

Tous les garçons et jeunes gens ont immédiatement la tête rasée

à l’ordonnance et sont confiés à des chefs qui eux-mêmes

en répartissent une partie entre leurs meilleurs sofa. Les gamins

prennent dès lors le titre de bilakoro, et leur première fonction est

de soigner les chevaux. Quand le maître monte à cheval, le bilakoro

porte son fusil et le suit au pas de course ; plus tard, quand son chef

est riche en fusils, on lui en donne un (vers l’âge de quatorze ou

quinze ans). Certains chefs ne commandent que des bilakoro, par exemple

Kali, chef de Faraba (entre Kangaba et Ouolosébougou), il est appelé

Bilakorotigui, parce que son commandement ne comprend qu’une bande de

galopins de ce genre. Qu’on juge de la résistance que peut opposer

un groupe de ces guerriers à des hommes faits et rompus à la guerre.

2o Le _kourousitigui_ est un guerrier d’un âge raisonnable ; il

est marié et n’est soldat que momentanément ; il n’a jamais ou

rarement un commandement.

3o Le _sofa_. Après avoir fait plusieurs expéditions, les bilakoro

sont autorisés à porter le pantalon ; ils suivent le chef duquel

ils relèvent quand il part en expédition ; quelquefois ils gagnent

un cheval ou un ou plusieurs captifs à la suite d’une campagne

heureuse. Plus tard, quand ils ont mérité la confiance de l’almamy,

ils tiennent garnison dans les villages et n’ont d’autres fonctions

que de manger le peu qui reste aux malheureux habitants. Ils deviennent

quelquefois _dougoukounasigui_.

4o Le _sofakong_ (à la tête des sofa)[23]. Ce sont des sofa qui se

sont particulièrement distingués dans une expédition ; pour les

récompenser, leur chef leur donne quelques hommes à commander,

le chiffre varie suivant que le _kélétigui_ a peu ou beaucoup

d’hommes.

5o Le _kélétigui_ ou _kongtigui_ est un personnage ; il commande le

territoire en temps de paix, et en temps de guerre il emmène tout

ce qui est valide et possède un fusil dans sa région. Les frères

de l’almamy et Alpha, Fali, Baffa, etc., sont ou kongtigui ou

kélétigui, suivant qu’ils agissent isolément ou sous les ordres

de l’almamy.

On voit que cette soi-disant armée n’est encore qu’une

_bande_ bonne à jeter l’épouvante parmi de petites peuplades et

incapable d’inspirer aucune crainte à des troupes instruites à

l’européenne et possédant une arme à tir rapide.

Ces guerriers ne reçoivent aucune instruction militaire, la plupart ne

savent pas tirer un coup de fusil. Les charges de poudre, beaucoup trop

fortes, produisent un recul très gênant ; et la poudre indigène,

brûlant très lentement dans le bassinet, fait long feu. Ce sont les

deux causes qui font détourner la tête au tireur, et au moment de

faire feu l’arme n’est jamais en direction.

Tous les chefs auxquels j’ai parlé de leur ordre de combat m’ont

dit que les guerriers marchaient tout simplement autour de leur chef,

et tiraient des coups de fusil. Au moment de l’assaut, ils poussent

le cri répété de _couâ ! couâ !_ qui rappelle celui du canard ;

les chefs brandissent en l’air leur sabre ou la hache de guerre

qui sont les emblèmes de commandement.

La hache est généralement en argent et très mince ; elle est

toujours renfermée dans un étui en peau de chat-tigre dont la queue

est cousue après la poignée et sert d’ornement. Cette hache de

parade est portée par un bilakoro.

Quelques chefs ont des pavillons : ce sont simplement des morceaux

d’étoffe (du calicot ou de la guinée) noués à un bambou ou une

tige de mil. Ces drapeaux ne sont pas des emblèmes, on n’attache

aucune importance à leur prise, ils ne servent qu’aux ralliements.

Le noir de ces régions ignore le sentiment d’honneur des peuples

civilisés pour leur drapeau, et jamais il ne se fait tuer pour lui.

Les guerriers de Samory semblent avoir emprunté le pavillon aux

troupes toucouleur d’Ahmadou, chef du Nioro, qui, d’après ce

que nous apprend Mage, ont un semblant d’organisation.

Les instruments servant aux sonneries sont très variés ; les

griots[24] tirent des sons de toutes les cornes d’animaux. La plus

répandue est le _boudofo_ (corne de _dagué_, sorte d’antilope)

qui est simplement percée d’un trou près de l’extrémité,

et le _bourou_, instrument donnant à peu près les mêmes sons et

disposé de la même manière, avec cette différence qu’il est

fabriqué avec une défense d’éléphant.

Les sonneries que l’on peut faire à l’aide de ces instruments

sont naturellement très limitées, j’en ai toujours entendu tirer

les mêmes sons, cependant ils sont très facilement compris, vu que

le matin de bonne heure cela veut dire « En route ! » et le soir

« Halte ! nous campons ici ».

[Illustration : Un _tabala_ et ses deux porteurs.]

Le vrai instrument avec lequel on peut donner des ordres est le

_tabala_, que nous pouvons comparer à notre tambour.

Le tabala est d’une pièce, et creusé dans du diala ; son diamètre

varie entre 40 et 50 centimètres ; dans l’intérieur se trouvent

quelques _bassi_ (amulettes). Le dessus est tendu d’un morceau de

peau de bœuf qui est assujetti par des lanières ; sur cette peau et

vers la circonférence il y a généralement un endroit dépourvu de

poils sur lequel on voit une inscription en arabe commençant toujours

par : _El hamdou lillahi_. « Louange à Dieu », etc.

Ce tabala est porté par deux hommes, à l’aide de deux fortes

poignées en lanière dont il est muni ; entre les deux porteurs

marche le griot, qui des deux mains frappe du _tabala khalama_

(la plume à écrire du tabala). Ces khalama sont en fort cuir et en

forme de boudin ; l’intérieur est rempli de graines et de bourre

de coton ; deux solides lanières constituent les poignées.

Avec cet instrument les griots obtiennent une douzaine de batteries

différentes au moyen desquelles ils transmettent les ordres de

leurs chefs.

Parmi ces batteries on m’a cité : « En avant ! » « Aux armes »

« Cessez le feu ! tout est fini » « En retraite ! » « Du

secours ! » « Rassemblement à gauche ! », « à droite ! » « La

charge ! » « Garde à vous ! ».

★

★ ★

Le camp est très tranquille : à part des coups de fusil isolés qui

se succèdent presque sans interruption, le silence n’est troublé

que par les cris de quelque captif qui reçoit une rossée. L’aspect

est loin d’être celui d’un camp français, où il règne toujours

un peu de gaieté, même dans les moments difficiles. Dans le diassa

de Birayma, on m’a cependant gratifié d’une séance de _Mokho

missi kou_, sorte de croquemitaine ou de polichinelle qui amuse les

guerriers par ses propos et ses contorsions.

Il était habillé d’un vêtement en cotonnade rouge d’une

seule pièce, avec les jambes et les manches très collantes, et

coiffé d’un bonnet rigide hérissé de queues de vache. Au bonnet

est cousu un morceau d’étoffe cachant la figure, qui est percé

d’une ouverture pour la bouche et de deux autres pour les yeux ;

autour de ces trous sont brodés des ronds en cauries.

Dans une musette en guinée qu’il portait en bandoulière se

trouvaient des grelots et de la ferraille. Le bas des jambes était

muni de sonnettes. Dans les mains il tenait quelques queues de vaches

qu’il agitait en causant.

De temps à autre, le soir, vers huit ou neuf heures, sur un signal

donné par le tam-tam de l’almamy, une courte batterie de tam-tam

se fait entendre sur toute la ligne ; aussitôt après, tous les

guerriers poussent une série de cris aigus et désordonnés qu’il

est difficile de comparer à autre chose qu’à de véritables cris

de bêtes féroces. Dès que le silence est rétabli, on entend un

seul cri d’ensemble qui part de Sikasso et des diassa de Tiéba. Ce

cri est un _hou_ allongé ressemblant à un rugissement ; on sent

qu’il sort de poitrines mâles et que les défenseurs sont nombreux.

Il y a souvent des alertes de nuit, ce sont des malheureux qui volent

des vivres, et qu’on poursuit à coups de fusil en criant : _A

minna !_ « Attrape-le ».

[Illustration : Mokho missi kou.]

Dans la soirée j’ai eu la visite de Karamokho, accompagné

d’un kokisi ; je lui ai parlé longuement de la triste situation

que son père s’est créée en commençant cette guerre contre

Tiéba, de la famine qui désolait les régions que je venais de

traverser, des cultures qui restent en friche, du dépeuplement de

son pays, des cadavres qui jalonnent la route, du mécontentement

général que cause la guerre, et surtout du tort qu’elle fait

à nos traitants de Médine et aux marchands en général. Enfin

je lui ai parlé de l’éloignement de sa base d’opérations,

de la périlleuse situation de son unique ligne de ravitaillement,

de ses troupes fatiguées, de ses chevaux hors de service et du peu

de progrès qu’il a fait vers Sikasso, depuis six mois qu’il

est là, puisqu’il n’a même pas réussi à s’emparer d’un

seul des diassa de Tiéba. J’ai essayé par tous les moyens de lui

faire comprendre qu’il avait tout avantage à signer une paix qui

ne pouvait qu’être honorable pour lui. Je lui proposais à cet

effet d’aller voir Tiéba, et de chercher ainsi à les amener sur

un terrain d’entente. Karamokho me dit : « Ce que tu dis est vrai,

mais l’almamy ne voudra pas faire la paix ; il m’attend, je vais

aller lui dire tout ce que tu m’as dit. »

Une heure après, l’almamy vint dans ma case ; je recommençai mon

plaidoyer en faveur de la paix, c’était du temps de perdu.

A tout ce que je venais de lui dire il ne sut me répondre qu’une

chose : « J’ai dit, en parlant de Bissandougou, que je rapporterais

la tête de Tiéba, et il me la faut. Je resterai ici encore deux,

trois ans s’il le faut, mais je veux sa tête. »

Je lui fis remarquer qu’il pourrait devenir dangereux pour lui de

prolonger ainsi le siège de ce village, et lui fis comprendre que

dans quelques mois la famine sévirait d’une façon très intense,

son pays n’ayant presque pas fait de culture cette année. Il en

convint et me dit : « Si les Français sont contents de me voir

finir la guerre, ils m’enverront les 30 hommes et les canons que

j’ai demandés. »

Je lui fis observer qu’il avait grand tort de compter absolument

sur ce renfort. « Le colonel commandant supérieur, lui dis-je,

n’est pas si content de toi : tu as commencé cette guerre sans

nous en parler et maintenant tu demandes brusquement du renfort ; de

plus, une lettre de recommandation du colonel que je t’ai adressée

est restée cinquante jours sans réponse ; tout ce que tu fais là

est loin de prouver ta reconnaissance envers nous. » Après avoir

faiblement protesté et _nié_ avoir reçu la lettre du colonel

Gallieni, il refusa formellement d’user de moi ou de tout autre

comme négociateur de la paix. Il lui faut « la tête de Tiéba ».

Je priai l’almamy de bien réfléchir à tout ce que nous venions

de dire ensemble, et puisqu’il ne voulait pas user de moi, je lui

demandai à repartir le surlendemain pour continuer ma mission ;

il acquiesça à ma demande et me parla de ses bonnes relations avec

des chefs dans l’Est : « J’étais sûr d’être partout bien

accueilli sur sa recommandation » (!!).

J’ignore jusqu’où va mener la sotte vanité de ce souverain

despote. Voici en résumé la situation des deux belligérants.

Sikasso, comme on l’a vu, n’est bloqué sérieusement qu’à

l’ouest, et les diassa extrêmes d’Alpha, de Baffa et de Liganfali

ne sont qu’une faible menace vers le nord et le sud ; la plupart

du temps, même, ces deux diassa sont coupés de leurs communications

avec les autres diassa[25] par les troupes de Tiéba ; ce cas s’est

présenté deux fois pendant mon séjour au camp.

Sikasso[26] est à la porte du pays de Tiéba, et n’offre aucune

difficulté pour le ravitaillement ; ses communications sont libres

avec presque tout son pays, et du jour où il plaira à Tiéba de

s’en aller avec tout son monde, Samory ne pourra l’en empêcher ;

il ne le saura même pas de suite.

Les troupes de Samory sont du reste incapables d’enlever un diassa

à Tiéba. Les assiégés sont si peu inquiets qu’ils se livrent à

leurs cultures. Les garnisons des diassa de Samory n’osent placer que

deux ou trois sentinelles doubles chacun, et à moins de 200 mètres en

avant de leur front. Les hommes de Tiéba les enlèvent très souvent,

ainsi que les chevaux qui sont en pâture autour des diassa. Somme

toute, Tiéba est maître chez lui dans un rayon de 1500 à 1600

mètres vers l’ouest, et tout l’est n’est pas menacé. Il ne

manque pas de vivres, dit-on, ses États sont plus peuplés que ceux

de Samory, et il peut encore faire venir des denrées des pays de

l’intérieur avec lesquels il a conservé de bonnes relations.

Le pays de Samory est pauvre, absolument depeuplé et épuisé ;

si le siège se prolonge jusqu’en mars ou avril, tous les vivres

auront disparu, car cette année on n’a presque pas fait de

cultures. D’autre part, la ligne de ravitaillement est pillée

journellement par les Bambara du nord et les gens de Dioma. Les

Bilakoro de Natinian ne sont pas de force à surveiller une route de

plus de 200 kilomètres de longueur.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 7 / 41 段