Quelques femmes revenant de chercher de l’eau n’avaient pour tout

costume qu’une feuille qui, pour n’être pas de vigne, n’en

était guère plus grande pour cela ; il n’est pas rare, dans cette

région, de voir des jeunes filles et même des femmes se promener non

vêtues, mais alors c’est une bande d’étoffe qui les habille ;

la feuille, je ne l’avais pas encore vue. Ces femmes étaient-elles

Sénoufo ou des captives venant d’un autre pays ? Je n’ai pu le

savoir. Le lendemain, j’ai encore vu une de ces femmes ramasser des

chenilles sur de jeunes cé ; ces chenilles sont vidées sommairement

et séchées. Elles servent dans la préparation des sauces de _to_ ;

on ne mange que la chenille du cé (_cétombo_).

[Illustration : Ustensiles employés à Kourala.]

J’ai vu à Kourala des lits très bien faits en palme et bambou,

des nattes en forme de store, bien agencées, et beaucoup de vaisselle

en fer faite par les forgerons du pays.

La chasse me paraît être en honneur chez les Sénoufo ; beaucoup de

cases de Kourala sont ornées à l’extérieur de têtes d’animaux

en trophées. Les têtes de biches de toutes les variétés y figurent

en abondance, viennent ensuite quelques têtes de _tankho_ (grande

antilope à bosses, à fortes cornes courbées en arrière à angle

presque droit) et quelques têtes de phacochère (sanglier). J’y

ai vu aussi une tête ressemblant à celle d’un très gros chien :

d’après la description qui m’a été faite, ce serait une tête

de loup ou de quelque animal de ce genre, malheureusement je n’ai

pu en retenir le nom. Dans quelques villages sénoufo détruits que

j’ai traversés, le tronc des gros baobabs et des bombax est couvert

jusqu’aux basses branches des mêmes têtes d’animaux.

La coiffure des hommes et des femmes est très variée : la plus

commune consiste en petites touffes ou boucles sur chaque tempe et

dans la nuque, ou en plumes blanches piquées dans les cheveux. Ils

portent également dans les touffes, en guise de peigne, de petits

stylets en corne.

Le tatouage consiste en trois entailles qui partent de chaque coin

de la bouche pour se terminer en éventail à la hauteur des oreilles.

A l’extérieur des villages, généralement sous le plus gros arbre,

se trouve une petite case en terre, sans toit, de forme variable ;

cette case sert au culte que pratique ce peuple ; ce sont des cases

pour le _komo_, m’a-t-on dit. Tout ce que j’ai pu en savoir,

c’est que les Sénoufo se livrent à peu près aux mêmes pratiques

que les Bambara pour le _nama_, qui chez eux s’appelle _komo_.

Ces cases ne peuvent contenir qu’un homme, et sont toutes

précédées d’un couloir assez étroit, de 1 mètre de longueur

environ ; la hauteur de ces constructions ne dépasse pas 1 m. 50.

On m’a signalé l’existence d’un gros village sénoufo, à une

dizaine de kilomètres au nord de Kourala. Il paraît qu’actuellement

son marché est encore fréquenté ; ce village s’appelle Kafana.

Toute la région appelée Kénédougou par les Dioula, et

Kompolondougou par les indigènes, est habité par des Sénoufo

Sakhanokho[19].

_Lundi_ 26 _septembre._ — En quittant Kourala, on franchit une

série de petits ruisseaux et plusieurs villages abandonnés, dont

on n’a pu me donner les noms. Le terrain continue à se relever

sensiblement et change à son avantage. Aux environs des ruines,

il y a de très gros arbres, baobabs ou bombax. Tous ces villages

n’ont été évacués qu’à l’approche de la colonne ; quelques

jardinets abandonnés sont entourés de haies en pourguère.

Après avoir fait halte de midi à une heure, nous nous mettons

en route à deux heures. Le baromètre me donne 550 mètres

d’altitude. Dans la petite vallée où nous allons descendre, se

trouve Natié ou Natinian, dont Birayma, lieutenant de l’almamy,

vient de s’emparer, il y a un mois, avec le secours de Liganfali

(j’ai signalé leur passage du Baoulé le 15 juillet).

Natinian est un village sénoufo qui devait avoir 500 ou 600

habitants ; il est situé dans une petite vallée bien cultivée,

arrosée par deux ruisseaux sans importance. Ce petit village, situé

sur la ligne de ravitaillement et qui n’a qu’un mauvais tata,

a résisté pendant quatre mois aux troupes de Birayma ; j’estime

qu’avec des troupes, même médiocres, on peut s’en emparer de

vive force dès le premier jour ; au lieu de cela on en a fait le

siège en règle.

En jetant un coup d’œil sur le croquis de Natinian et sur les

travaux de siège que les troupes de Samory y ont exécutés,

on remarque de suite que de la petite croupe située au nord-est,

très rapprochée du village (30 mètres), on voit tout ce qui se

passe à l’intérieur. D’autre part, le tata est moins solide en

cet endroit ; on aurait donc dû, dès le début, attaquer ce côté

faible. Au lieu de cela, le lieutenant de Samory a fait construire

trois _sagné_ ou _diassa_ (palanquements en branchages) dans

lesquels il s’est installé comme dans son village, se contentant

de bloquer la place. Ce n’est que le cinquième mois que les

hommes du diassa no 1 se sont portés de nuit, et en repoussant une

sortie, sur la crête de la croupe, y ont construit un abatis en

ligne droite, d’une douzaine de mètres, et s’y sont installés

derrière dans des gourbis ; c’est de là qu’a été donné

l’assaut. Les soldats de Samory parlent avec emphase, comme d’un

fait d’armes extraordinaire, de cette prise de Natinian, qui gênait

le ravitaillement de la colonne.

Or, à ce moment-là, j’étais à Ouolosébougou, où l’on

a amené les femmes et les enfants pris dans le village, pour les

échanger contre des chevaux. Les femmes étaient toutes vieilles, et

les enfants malingres ; les gens de l’almamy n’ont pu en obtenir

que huit chevaux. Les hommes, disent-ils, ont tous été tués ;

or j’ai visité ce village et les environs, il n’y a pas plus

de cadavres que dans les autres, ce qui prouverait que la plupart

des habitants ont dû réussir à se sauver. Du reste, sur tout le

tour de l’enceinte j’ai remarqué des ouvertures au ras du sol

(fig. no 2) permettant de sortir en rampant, et de se dissimuler dans

les mils et maïs qui entourent le village.

Si ces ouvertures no 2 avaient été pratiquées par l’assaillant,

elles seraient visibles pour tout le monde et de la forme de celle

représentée figure 1. J’en conclus donc que la plus grande partie

des habitants a dû se sauver. J’ai été stupéfié en voyant ce

village, fortifié d’une façon médiocre, résister si longtemps

à des troupes auxquelles je supposais quelque valeur.

[Illustration : Plan de Natinian.]

Actuellement les récoltes sur pied sont gardées par deux kokisi,

et dans le diassa no 2 il y a une dizaine de jeunes sofas qui ont

pour mission de surveiller la ligne de ravitaillement. Cette ligne

est très souvent coupée par des bandes de Bambara venus du nord,

obéissant à Dioma, chef de Kinié. Ce chef a succédé à Faffa ;

il commande une partie du Dolondougou, et quelques villages du Baninko

et du Diédougou lui sont soumis.

[Illustration : Fragment de l’enceinte de Natinian.]

Ce _Natié_, ou _Natchié_, ou _Natinian_, est le Natche que Barth

donne dans un de ses appendices, à la suite d’un itinéraire de

Ségou à Djitamana, comme se trouvant sur la route de Djitamana à

Tengréla. Cette route passe, en effet, à Fo, Natié et Dandirisso,

et traverse le Badié un peu au sud de Fala, entre Kobi et Maribougou.

Barth, sur sa carte, porte ces localités entre Menguéra et Kong,

et les nomme _Fo_, _Natche_, _Dirisso_.

Une heure après être sorti de Natinian, on atteint le point le

plus élevé du plateau que l’on commence à gravir dès la sortie

du village. De ce point, on voit dans le lointain un grand plateau

dénudé aux pentes très douces ; c’est là que sont campées

les troupes de l’almamy, et c’est sur l’autre versant que se

trouve Sikasso. Dans l’est et dans le sud on aperçoit une chaîne

de hauteurs dont j’estime les sommets les plus élevés à 1000

mètres d’altitude. A cinq heures et demie, on passe deux rivières

près de leur confluent : l’une est facile à traverser, l’autre,

au contraire, est large et profonde. Toute la plaine environnante

est inondée : hommes et animaux s’embourbent ; il faut une bonne

demi-heure pour arriver sur le terrain solide.

Sur les bords de ces ruisseaux et avant de les franchir, il y a un

premier _diassa_ (palanquement), gardé par une cinquantaine d’hommes

qui avaient des sentinelles sur les bords du marigot. Ce poste, dont

je n’ai pas vu de suite l’utilité, est là depuis le début

de la campagne ; il est environ à trois kilomètres en arrière de

la ligne des palanquements, et place des sentinelles face au sud ;

il doit être destiné à opposer un premier effort à des troupes

de secours venant de la direction Tengréla.

Un quart d’heure après avoir franchi ce mauvais marigot, je vois

arriver une quinzaine de cavaliers, parmi lesquels je reconnais

Karamokho. Ce _prince_ porte une culotte indigène en guinée, une

vareuse de tirailleur sénégalais dont le galon en laine jaune est

noir de crasse, une cuirasse et un casque avec plumet tricolore ;

il monte un cheval que le capitaine Péroz a donné à son père ;

son armement consiste en une épée de médecin de l’armée.

Il m’aborde en me disant bonjour en français, et me demande des

nouvelles de tous les officiers dont il a su retenir les noms ;

de temps en temps, il me dit : « France, il y a bon ».

Tous ces braves gens ont des chevaux en bien mauvais état ; ma mule,

qui vient de faire 250 kilomètres en sept jours, et qui aujourd’hui

en est à son cinquantième kilomètre, non seulement les dépasse tous

au pas, mais encore ne peut être suivie par eux qu’au petit trot.

Nous arrivons au camp à six heures un quart ; l’almamy est assis

près de son palanquement, entouré d’une dizaine de ses fidèles. Il

me serre la main en me saluant et me dit : « Français, bonjour ».

[Illustration : Arrivée près de l’almamy.]

Après m’avoir exprimé son étonnement de voir un blanc marcher si

rapidement, il me remercie d’avoir fait diligence pour le visiter,

puis il m’installe provisoirement dans un gourbi peu éloigné de

son diassa.

★

★ ★

La dernière étape que je viens de faire et cette marche totale me

prouvent que nous exagérons souvent les distances que parcourent

les noirs en général (je ne parle pas des courriers). Dans cette

marche du Baoulé à Sikasso, j’ai dépassé tous les convois

qui se trouvaient sur la route ; voyageant sans bagages avec deux

domestiques, je n’ai pu franchir en moyenne que 30 kilomètres par

jour, et le dernier jour 50 kilomètres, en partant au petit jour

pour m’arrêter à la nuit tombante.

Un de mes camarades m’a confié qu’il avait obtenu de bons

résultats en classant les journées de marche des noirs en trois

catégories : 1o marche des enfants et des jeunes gens ; 2o marche

des adultes ; 3o marche des vieillards.

Au premier abord ce classement peut paraître logique, mais quand on a

un tant soit peu vécu chez les noirs, on rejette de suite cette façon

de procéder ; les indigènes, quand ils voyagent, ne se réunissent

pas par groupes de vieillards, d’adultes ou d’enfants ; ils se

soucient peu des êtres faibles qui marchent avec eux : qu’il y ait

des femmes ou des enfants, cela leur est bien égal, tout le monde

sait cela. Je m’étonne qu’on puisse obtenir un résultat avec

cette façon de procéder.

L’indigène du Soudan voyage :

1o En courrier rapide ;

2o Sans bagages, c’est-à-dire avec son fusil et sa peau de bouc

seulement ;

3o Avec une charge sur la tête ;

4o Avec des animaux chargés, ânes ou bœufs porteurs.

_Dans le premier cas_, il franchit quelquefois de très grandes

distances dans un temps très court ; il est impossible de fixer

quoi que ce soit à cet égard, puisque cela dépend beaucoup de la

longueur du trajet à faire ; il est évident que, s’il n’a que

80 kilomètres à parcourir, il peut les franchir en vingt-quatre

heures ; s’il en a 240, il ne les franchira certainement pas en

trois fois vingt-quatre heures.

_Dans le deuxième cas_, il ne marche que sept à huit heures en

général ; le noir ne se mettant pas en route avant six ou sept

heures du matin s’arrête vers onze heures, et se remet en route

entre deux et trois heures pour s’arrêter vers cinq heures et

demie ou six heures au plus tard.

Il parcourt, certes, plus de 4 kilomètres à l’heure, mais il

cause avec les gens qu’il croise, s’arrête par-ci, par-là,

dans les villages, pour boire, et s’il se repose, ce n’est pas

dix minutes, c’est une demi-heure et quelquefois plus. De sorte que

l’on peut établir presque comme règle qu’il ne parcourt pas en

trois jours une distance supérieure à 80 kilomètres environ.

_Dans le troisième cas_, avec une charge sur la tête, sa moyenne

de marche est de 20 kilomètres environ, pour un trajet un peu long,

et quand il est libre de régler sa marche.

_Dans le quatrième cas_, avec des ânes ou des bœufs chargés,

sa moyenne de marche est de 16 kilomètres ; car il y a les mauvais

passages, les animaux à décharger et à recharger, à contourner

les villages, etc. ; il parcourt donc une distance de 80 kilomètres

en cinq jours.

Pour avoir à peu près de bons renseignements d’un indigène il

ne faut pas lui poser cette simple question : « Combien y a-t-il

entre tel et tel village ? » car il vous donnera un nombre de jours

double de ce qu’il y a réellement, tout simplement parce que vous

êtes Européen et qu’il est persuadé que nous ne pouvons faire,

au maximum, plus de 10 à 15 kilomètres par jour. Vous ne serez donc

pas renseigné.

Si vous lui dites : « Combien de jours _as-tu mis_ pour venir de

tel endroit ici _avec tes ânes_ ? » il vous répondra carrément :

trois, quatre ou cinq jours. S’il vient de loin et qu’il ait mis

une dizaine de jours, informez-vous, car il s’est certainement

arrêté un jour plein quelque part, dans quelque gros village ou

dans une localité où il y a un marché.

On est aussi toujours induit en erreur quand on demande à un habitant

la distance qui sépare son village d’un village voisin. Habitué

à s’y rendre souvent, quelquefois dès sa plus tendre enfance, il

vous dira comme nos campagnards : « C’est à côté », et vous

avez 25 à 30 kilomètres à franchir. Ce n’est donc pas auprès

d’eux qu’il faut se renseigner.

La méthode que je viens de donner n’est certes pas infaillible,

mais je crois que c’est celle qui donne les meilleurs résultats ;

j’en ai eu la preuve certaine à plusieurs reprises ; car toujours,

avant de me mettre en route, j’ai construit un itinéraire par

renseignements de la sorte, et rarement je me suis trompé de plus

de 7 à 8 kilomètres au maximum sur 100.

★

★ ★

_Mardi_ 27. — L’almamy me fait construire deux cases en paillote

et un abri pour mon mulet ; une dizaine de sofas y travaillent

toute la journée. Enfin, dans la soirée, je suis à peu près à

l’abri de la pluie. Ma première visite à l’almamy paraît lui

faire plaisir. Nous nous bornons à quelques propos insignifiants,

un kokisi étant venu, dès le petit jour, recommander à Diawé de me

tenir sur mes gardes : qu’il ne fallait parler de rien de sérieux

tant que l’almamy ne me ferait pas mander chez lui, ou enverrait

Karamokho chez moi.

L’almamy est un grand bel homme d’une cinquantaine d’années ;

ses traits sont un peu durs, et, contrairement aux hommes de sa race,

il a le nez long et aminci, ce qui donne une expression de finesse

à l’ensemble de sa physionomie ; ses yeux sont très mobiles,

mais il ne regarde pas souvent en face son interlocuteur.

Son extérieur m’a paru plutôt affable que dur : très attentif

quand on lui fait un compliment, il sait être distrait et indifférent

quand il ne veut pas répondre catégoriquement à une question. Il

parle avec beaucoup de volubilité, et je le crois capable d’avoir

la parole chaude et persuasive quand l’occasion s’en présente.

Assis dans un hamac en coton rayé de bleu et blanc qui lui a

été rapporté de Paris, par son fils, il tient dans ses mains,

dont l’intérieur est ladre, un gros morceau de bois tendre que

l’on nomme en bambara _niendossila_, ou encore _ngossé_ (c’est

le _sotiou_ des Ouolof), et avec lequel il se nettoie les dents.

Il est vêtu d’un grand doroké en florence mauve, de qualité

inférieure, et porte une culotte indigène en cotonnade rayée

noir et rouge, de fabrication européenne ; ses jambes, d’un brun

chocolat plus clair que la figure, sont enduites de beurre de cé ;

il est chaussé de babouches indigènes en cuir rouge.

Sa coiffure consiste en une chéchia rouge de tirailleur autour

de laquelle est enroulé un mince turban blanc qui lui passe sur

la bouche et encadre sa figure noire. Sur les épaules, il porte

négligemment un haïk de bas prix.

A ses pieds sont assis : un vieux kokisi qui ne le quitte jamais,

deux marabouts, quelques griots, et les quatre captifs préposés au

hamac, à la chaise, au plat de campement dans lequel il se lave les

mains, et à la bouillotte qui contient de l’eau pour se rincer

de temps en temps la bouche. Ces objets et captifs le quittent

rarement ; partout où il va, cet attirail le suit. A sa portée,

et sous le même abri (sorte de hangar où est amarré son hamac),

deux tailleurs sont occupés à coudre de la florence jaune pour ses

femmes. Un des griots porte un gros parapluie rouge, et l’autre

une canne-fusil détraquée. Tous les objets que j’ai signalés

sont de fabrication anglaise, sauf le hamac et le plat de campement,

qui est un plat réglementaire.

Nous parlons de choses insignifiantes ; l’almamy me demande de lui

réparer sa canne-fusil, qui est un cadeau, dit-il, de Sir Samuel Row,

gouverneur de Sierra-Leone.

Il m’a ensuite fait voir les armes qu’il emportait au combat :

un kropatchek, un revolver, une carabine winchester et son

sabre. Karamokho est au moins aussi bien armé que son père : outre

sa cuirasse et son casque, il emporte un kropatchek, un lefaucheux

à un coup, un fusil Gras et son revolver.

De retour à ma case, je reçois de la part de l’almamy un chaudron

de riz et dix ignames ; un instant après, Karamokho me fait amener

un bœuf.

Je remercie Karamokho, et lui fais observer que le bœuf est de trop :

« Nous ne sommes que trois, lui dis-je ; je suis très reconnaissant

à ton père de son cadeau, et j’accepterai volontiers un morceau de

viande chaque fois que ton père fera abattre un bœuf. — Prends-le,

me dit-il. Si nous étions à Bissandougou, mon père t’en donnerait

kémé (80). » L’almamy, qui n’était pas loin, entre dans ma

case, et me demande d’un air confidentiel pourquoi je ne lui amène

pas les soldats qu’il demandait ; à cela je lui réponds qu’ayant

reçu sa lettre au Baoulé, je l’avais expédiée à Bammako pour la

faire parvenir au colonel commandant supérieur du Soudan français,

qui aviserait.

Des hommes s’étant rapprochés, la conversation changea, et

l’almamy me dit en riant : « _Prends le bœuf, ou je t’en donne

de suite dix_. »

Si je l’avais pris au mot il eût été bien embarrassé : il n’y

avait que sept bœufs en tout au camp.

Le bœuf fut tué sur-le-champ, et j’envoyai à l’almamy les

morceaux que la politesse indigène lui consacre (un morceau de

poitrine, du faux-filet et les deux rognons). Karamokho eut pour sa

part un quartier de derrière.

J’avais prié Karamokho de faire tuer l’animal par un marabout,

pour que les musulmans pussent en manger, mais il me donna à entendre

que son père n’attachait aucune importance à cela quand il était

en campagne, et qu’il mangeait tout aussi bien de la viande d’une

bête tuée la tête tournée face au nord ou face à l’ouest

(les fervents musulmans ne mangent que des animaux dont la tête,

au moment d’être coupée, est tournée vers l’est).

J’ai expliqué à Karamokho que, mon départ ayant été très

précipité, j’avais dû, à mon grand regret, laisser derrière moi

les cadeaux que je destinais à son père, de crainte de les voir se

détériorer par la pluie, puisque je voyageais sans tente. Il parut

très satisfait de l’énumération que je lui en fis sommairement.

Quoique j’aie observé vis-à-vis de ce monarque et de son fils la

plus grande politesse, cette famille royale devint plus que familière

dès la première entrevue ; ils n’ont de prince, bien entendu,

que le qualificatif dont quelques-uns de nos journaux les ont honorés

pendant le séjour de Karamokho à Paris.

[Illustration : Karamokho présentant le bœuf.]

Karamokho se mouche dans ses doigts devant moi ; son père prend

ma pipe dans la poche de mon dolman et la porte à sa bouche ;

ils me demandent mon uniforme, mes éperons, etc. L’almamy,

persuadé que mes deux domestiques sont des tirailleurs déguisés,

leur propose de prendre du service chez lui ; il leur donnera plus

tard un commandement, dit-il. Enfin il fait comprendre à Diawé

que sa couverture lui ferait plaisir (couverture de cheval, qui a

sept mois d’usage, achetée par moi 6 fr. 75 au _Bon Marché_) :

j’en suis honteux pour eux.

Karamokho, qui vient pendant que je dîne, est désappointé de me

voir vivre à l’indigène, car il espérait, dit-il, me voir lui

offrir du sucre, du chocolat ou des confitures, choses qui me font

défaut, comme bien on pense.

Dans la soirée, l’almamy me présente Liganfali, un de ses

lieutenants ; c’est lui qui a fait la conquête du Soulimana,

et qui a pris Falaba en 1884.

C’est un homme de quarante-cinq ans ; il est petit pour un noir,

mais il a la figure intelligente. Il est le seul à la colonne qui

possède des kolas ; il en offre quelques-uns à l’almamy, qui a

l’air très familier avec lui ; il l’appelle _Fali_. Un fils de

l’almamy, Masser Mahmady, m’est également présenté.

_Mercredi_ 28. — L’almamy me fait dire qu’il m’enverra

Karamokho dans la journée, pour que je lui parle, et me propose

d’aller rendre visite à ses frères dans les _diassa_ (palanquements

en bois, en forme de redoute).

Ces diassa ou _sagné_ sont faits à l’aide de fortes branches de

2 m. 50 à 3 mètres de hauteur ; elles sont plantées d’environ

30 centimètres en terre et enchevêtrées les unes dans les autres,

de manière à présenter deux ou trois épaisseurs. Les tireurs se

placent derrière cette sorte de palanquement et font feu par les

petits vides que forment les branches naturellement tordues et non

équarries. Ces sortes d’enceintes sont destinées à arrêter le

choc de l’assaillant et à lui faire subir des pertes sérieuses

s’il veut s’en emparer. Dans l’intérieur sont disposés, sans

ordre ni symétrie, des abris en chaume grossièrement faits. Les

chefs seuls ont ce qu’on peut appeler des cases.

Quelques diassa ont de grands saillants de flanquement, ou de petits

tambours ; si le reste du tracé n’est pas régulier, c’est parce

qu’il a dû se plier aux exigences du terrain, qui, par endroits,

est constitué d’agglomérés de fer, trop durs à entamer pour

les outils dont disposent les noirs.

Si les diassa appartiennent à l’assaillant qui bloque un village,

ils ont rarement plus de 50 à 60 mètres de côté, et renferment

un nombre d’abris qui varie entre 200 et 250 au maximum. Quand le

diassa sert d’enceinte à un village, les dimensions de ses côtés

sont naturellement beaucoup plus grandes, car il n’y a guère de

villages fortifiés aussi petits que cela.

Pour un village de grandeur moyenne, le diassa a environ 1000 mètres

de développement et il n’y a en général pas plus de 300 fusils

pour le défendre, à moins qu’une partie des guerriers de la

contrée ne se soit portée dans le village, et que ce dernier ne

constitue ainsi la dernière résistance que l’ennemi puisse opposer.

On voit par cela qu’il n’y a qu’un défenseur par 3 mètres

courants de diassa ; si peu que quelques-uns d’entre eux abandonnent

leur poste de combat pour se porter ailleurs, une face est bien vite

dégarnie, ce qui permet de s’en approcher, généralement sans

subir de trop grandes pertes.

[Illustration : Un diassa.]

Les indigènes assiègent pendant des mois entiers des diassa

sans parvenir à s’en emparer. Les Sénoufo, paraît-il, s’en

approchent à l’aide de grands boucliers en bois recouverts de

peau de bœuf séchée, coupent les harts et les pieux à coups

de hache et réussissent ainsi à s’en emparer. Si les diassa se

flanquent mutuellement, la besogne est moins facile et les indigènes

ne s’en emparent que difficilement de vive force. Il faut ensuite

faire un siège en règle, et l’on ne peut compter que sur un blocus

rigoureux amenant la famine et la reddition, ou bien sur une trahison.

Pour nos troupes des colonies, la prise d’une enceinte en

palanquement est moins difficile, surtout quand on dispose d’une ou

deux pièces de canon, pour épouvanter les assiégés, car le quatre

de montagne est impuissant, même à 250 mètres, à faire brèche.

[Illustration : Le tata de Sikasso.]

Une canonnade bien dirigée sur une des faces en éloigne les

défenseurs, de sorte qu’il est aisé d’y porter rapidement une

troupe munie de paille qu’elle allume au pied du palanquement ou

qu’elle jette à l’intérieur, sur les toits en chaume. Un village

en feu n’est pas tenable, et le défenseur n’attend généralement

pas l’assaut pour l’abandonner.

Quand le canon fait défaut, sous la protection de feux bien nourris

vers une face, on arrive rapidement à se porter sur un saillant et

à y mettre le feu. Nos troupes ont toujours enlevé de vive force

n’importe quel type de fortification indigène, en terre ou en

palanquement.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 6 / 41 段