même on trouve le squelette blanchi à côté du moribond. C’est
affreux. Ceux qui vivent semblent morts debout ; une canne à la main,
amaigris par la faim, les yeux n’exprimant ni l’intelligence,
ni l’hébètement, n’ayant plus conscience de ce qu’ils
font, ils marchent ou se traînent péniblement par les chemins
jusqu’à ce qu’ils tombent d’inanition. Quelques-uns mettent
leur bonnet à la main pour me saluer, ils n’ont plus la force
d’articuler une syllabe, ils ont déjà le rictus de la mort sur
les lèvres. Ce qu’il y a de particulièrement pénible pour moi,
c’est qu’il m’est impossible de les secourir ; je n’ai que
le strict nécessaire de vivres et nous devons nous contenter de
quelques centaines de grammes de riz par jour.
[Illustration : Dans la ruine de Toula.]
Tous les gens qui reviennent de la colonne sont chassés des villages :
les quelques habitants qui y restent craignent d’être encombrés
de cadavres. La plupart de ces malheureux se nourrissent de tiges de
mil et de maïs. On reconnaît le sentier qui mène à Sikasso aux
cadavres dont il est jalonné, et aux rognures de tiges de maïs qui
le tapissent. A Ouré les habitants m’ont dit que depuis deux mois
ils ne mangeaient que des feuilles et quelques racines.
J’ai remarqué que beaucoup de ces malheureux semblent ne pas
connaître l’igname sauvage : nulle part je n’en ai vu déterrer,
quoiqu’il y en ait beaucoup dans les endroits humides ; par contre,
le _fikhongo_ est recherché avec soin par tous.
Le fikhongo est un tubercule rond, de la forme et un peu du goût du
navet, mais plus fade ; on le reconnaît à sa tige, qui consiste en
un brin d’herbe très mince, qui n’a que deux feuilles, et qui
laisse échapper un suc laiteux quand on le coupe.
Au delà du Banifing, nous traversons encore deux ruines, après
lesquelles nous sommes arrêtés par un _farako_, rivière-torrent
dont le lit est obstrué de branchages. Sa largeur est de 20 mètres
environ ; le courant, très rapide, a enlevé le pont en branchages
qui existait. Il nous faut passer à la nage. Pas d’autre incident
que l’écorchement des jambes de ma pauvre mule, qui s’était
prise dans des branches et des racines enchevêtrées.
Au delà, nous traversons encore une ruine, puis nous atteignons
Farabakourou.
A en juger par ses ruines, ce village devait bien avoir deux
à trois cents habitants. Actuellement toutes les maisons en
briques sèches sont effondrées, il ne reste qu’une quarantaine
d’habitants. Quatre vieilles femmes sont assises à l’entrée du
village et vendent des piments et des feuilles de baobab ; c’est
tout ce qui reste du florissant marché de jadis.
Dans le village, nous avons trouvé un homme de Maréna, près de
Kita. Il est de passage ici, se rendant à Gakhalou, dans le sud-ouest,
pour y acheter du tabac ; depuis quatre ou cinq ans il s’est fixé
dans cette région, attendant le règlement d’une affaire de captifs.
_Jeudi_ 22 _septembre._ — A quelques kilomètres de Farabakourou,
nous traversons deux marigots peu profonds, mais dangereux à passer en
cette saison à cause de leur fond bourbeux. Entre les deux se trouve
le village ruiné de Baffa. Nous sommes arrêtés par le passage du
marigot de Samé, qui n’est franchissable qu’à la nage en cette
saison ; les peaux de bouc sont déballées et le contenu est peu à
peu passé sur l’autre rive, dans des calebasses que les nageurs
poussent devant eux. Le temps se passe en arrêts devant ces cours
d’eau dépourvus de ponts, et dangereux, soit par leur courant
très rapide, soit par le peu de consistance de leur fond ; aussi
suis-je obligé de marcher toute la journée pour atteindre Sékana,
où je me dispose à camper. Entre le Saméko et Sékana se trouvent
les trois ruines de Kokouna, Dialacoro et Kourbala.
Les ruines des quatre villages de Sékana sont situées sur une petite
colline dont le pied est arrosé par un joli ruisseau allant rejoindre
le Ménako, lequel se jette dans le Bagoé.
Une dizaine de gros baobabs sont groupés entre deux des villages ;
cet emplacement servait de marché jadis. J’estime que la population
de ces ruines devait s’élever au moins à 2000 habitants. Ce pays
n’est plus le Tiénedougou, mais le Foulala ; il était habité
par des Bambara Sokho, et en même temps par des Malinkés venus
du Ouassoulou, c’est ce qui explique l’existence dans le même
village de cases carrées bambara, et de cases rondes en terre,
couvertes de chaume.
A Kourbala, j’ai rencontré un convoi de 240 porteurs du Ouassoulou,
il venait de Koussan et portait des vivres à la colonne. Il y a là
hommes, femmes et enfants. Comme ils marchent en file indienne et assez
en désordre, ils couvrent plus d’un kilomètre de chemin. Le chef
de convoi, auquel je demande combien il a de monde, me répond qu’il
en a tellement qu’il lui est impossible de s’en rendre compte.
C’est toujours de la sorte que les indigènes fixent le nombre des
guerriers ; dès qu’ils en voient passer pendant plusieurs heures,
le chiffre sort complètement de leur imagination.
Voici ce que j’ai appris sur la formation des convois.
J’ai déjà dit que le pays de Samory était divisé en un certain
nombre de provinces ou de districts, correspondant à peu près à
l’ancienne division en confédération. A la tête de chaque province
se trouve un chef, frère ou fils de l’almamy, ou chef de colonne,
qui a sous ses ordres les chefs de village et les dougoukounasigui.
Lorsque ces gouverneurs partent en guerre avec leur escorte permanente,
leurs sofa, ils procèdent à la levée des guerriers dans le pays
et se portent sur le théâtre de la guerre. Le plus influent chef
du village ou dougoukounasigui les remplace dans leur commandement
territorial et organise le ravitaillement.
A des intervalles à peu près réguliers, une partie du produit
du champ cultivé pour le compte de l’almamy dans chaque village
est mis en route vers le théâtre de la guerre à l’aide de
porteurs. Ces vivres sont destinés à l’almamy seul, qui en dispose
comme il l’entend. Le chef réquisitionne de son côté pour lui
et la troupe de son chef direct, et fait les envois à la colonne ;
d’autre part, tous les malheureux qui ont des parents à l’armée
leur envoient quelques provisions quand ils en ont, et à la condition
seule qu’ils ont obtempéré aux réquisitions qui ont été faites
chez eux, sans quoi leur bien est confisqué.
Tout ce monde constitue un convoi de quelques centaines de porteurs,
ayant chacun une charge de 10 à 15 kilos, emballée dans un _foufou_
(panier dont j’ai fait la description).
De sel, on n’en entend parler que rarement. De temps à autre,
les chefs de sofa achètent une barre de sel au prix d’un ou deux
prisonniers de guerre, ou de leurs sujets, quand ils n’ont pas de
prisonniers. Parfois ils en donnent quelques grammes comme récompense
à leurs guerriers, mais c’est tout à fait accidentel.
Les convois marchent généralement escortés de gens de renfort qui
sont envoyés à la colonne, ou bien sous la conduite de griots.
Il y a dans ces convois des hommes, des femmes, et même des
enfants. Ils marchent généralement une heure et demie sans
s’arrêter. Aux endroits où il y a de l’eau, ils perdent aussi
du temps à boire ou à traverser le cours d’eau. La débandade la
plus complète règne dans les convois.
La nuit était venue et le convoi n’était pas encore totalement
rendu à Sékana ; une partie des porteurs étaient perdus dans
les hautes herbes et cherchaient à rejoindre les camarades déjà
campés. On entendait des cris partout.
Une bonne partie de la nuit a été troublée par les appels des uns
et des autres. Un griot, perché sur un pan du mur de l’enceinte
délabrée, soufflait dans une corne d’appel et en tirait des sons
lugubres ; il n’a cessé de se faire entendre qu’à minuit.
C’est inimaginable, ce tableau, ces faces de toutes nuances, depuis
le rouge brun jusqu’au noir d’ébène, pour la plupart hideuses,
qui vous font croire qu’on vit au milieu de démons. Ils circulent
par le village, cherchant à se voler les provisions ; d’autres,
trempés par la pluie, sont nus et sèchent leurs hardes aux feux.
Mais le plus grand nombre, vaincus par le sommeil et la faim, dorment
pour oublier. Les cadavres en décomposition, qu’on rencontre par-ci
par-là dans les ruines, répandent une odeur infecte qui m’empêche
de fermer l’œil de la nuit.
Sékana a été détruit avant Ouré. Une partie de ses habitants
étaient allés se fixer dans ce dernier village et à Niamhalla,
d’après mes informateurs. En réalité, ils ont été tous vendus
comme esclaves par les guerriers de Tari-Mori, lieutenant de Samory.
_Vendredi_ 23 _septembre._ — Je quitte les ruines de Sékana au
petit jour (cinq heures) ; il n’est pas possible de se mettre en
route plus tôt, les mauvais passages étant trop nombreux ; vers sept
heures nous franchissons un marigot dans lequel mon mulet s’embourbe
jusqu’au poitrail ; mes noirs n’arrivent à le dégager qu’avec
grand’peine.
Un peu plus loin on traverse les ruines de Sobléna et l’on atteint
le Ménako, rivière très profonde dont le lit est obstrué de
branches de sounsoun. C’est avec les plus grandes difficultés
que nous le franchissons en employant les mêmes moyens que pour le
Saméko. Le convoi se décide à construire un pont, beaucoup de femmes
ne sachant pas nager : on va rester ici toute la journée. Comme je
l’ai dit plus haut, le Ménako est le premier affluent du Bagoé ;
il a une largeur moyenne de 20 mètres ; ses rives sont inondées. Sur
la rive droite se trouvent les ruines de Ména ; c’est là que le
chemin bifurque et va à droite à Bénokhobougoula.
L’autre sentier se dirige vers le nord-est afin d’atteindre
le Bagoé, un peu au nord de son confluent avec le Baniégué,
son affluent de gauche, que l’on traverse pour se rendre de
Bénokhobougoula à Komina.
Le chemin longe ensuite, pendant environ 2 kilomètres, un joli
petit ruisseau bordé d’une belle végétation ; on le traverse
près d’une chute. Deux autres petits ruisseaux, ses affluents,
vous séparent des ruines de Dinnsan, qui comprennent plusieurs
groupes assez éloignés les uns des autres. On descend ensuite dans
une jolie petite vallée boisée ; c’est le premier endroit un peu
gai que je traverse depuis bien longtemps.
Le soir, nous campons dans les ruines de Tokoumana. Cette ruine n’est
habitée que par un passeur et sa famille ; il s’est construit une
échoppe en dehors du village, car l’intérieur est encombré de
cadavres. La pluie tombe tous les jours, et rend les sentiers presque
impraticables.
_Samedi_ 24 _septembre._ — Deux ruines, Likana et Titiana, séparent
Tokoumana du Bagoé. Avant la guerre actuelle, ce fleuve marquait la
limite entre les pays de Samory et de Tiéba.
La rivière est bordée, à environ 1 kilomètre de sa rive, par
une ligne de collines qui court vers le nord. Ses rives sont basses
et inondées, les berges seules sont couvertes d’un rideau de
verdure. La largeur du Bagoé est de 150 mètres environ, mais son
courant est un peu moins fort que celui du Baoulé.
Le service de passage est fait par quatre petites pirogues pouvant
contenir chacune trois ou quatre personnes. Je laisse à penser ce
qu’il faut de temps pour effectuer le passage d’un convoi dans ces
conditions, surtout quand on songe que le point d’atterrissage sur
l’autre rive est situé à plus de 100 mètres en aval, à cause
de la violence du courant.
Notre passage a lieu sans incidents.
Comme sur tous les bords de cours d’eau, il y a quantité de
malheureux qui attendent le passage. Quelques-uns sont assis là
d’un air résigné, ayant abandonné probablement tout espoir de
revoir leur pays ; d’autres, auxquels il reste encore un peu de
vigueur, comme au Baoulé, se battent pour entrer dans les pirogues,
qui malheureusement ne peuvent contenir que peu de monde. Un sofa veut
réquisitionner deux malheureux pour leur faire porter un colis à la
colonne : ils se jettent à l’eau et se noient volontairement, aimant
mieux mourir de suite que d’affronter une seconde fois cette route.
Si jamais l’almamy était forcé de rebrousser chemin rapidement,
ce serait tout bonnement sa perte : avec le désordre, le peu de
pirogues serait vite coulé, et il ne faut pas songer à traverser
à la nage un cours d’eau semblable.
Quand on pense qu’il y a trois petits fleuves, et plusieurs grosses
rivières difficiles à traverser, on se demande ce que serait une
déroute dans de telles conditions. Franchir 200 kilomètres sans
villages habités, sans nourriture, avec des passages aussi difficiles,
ne serait pas possible.
Sur les deux rives, il y a de nombreux cadavres, moins cependant
qu’aux abords des cours d’eau dépourvus de ponts et privés
de pirogues.
La rive droite du Badié (Bagoé) est plus basse que la rive gauche,
le terrain est fortement inondé, et pendant 3 kilomètres on traverse
des terrains fangeux, couverts de hautes herbes. Mon mulet est à
peu près fourbu en sortant de là.
Mais bientôt le terrain se relève. La végétation s’en ressent :
il y a plus d’arbres que sur la rive gauche. Une heure après, on
coupe un grand chemin, qu’on me dit venir de Saniéna et Komina,
et allant à Tiékongoba, village sur la rive gauche du Bagoé. On
aperçoit bientôt quelques cultures, des cé et quelques netté. A dix
heures et demie, nous passons à environ 1 kilomètre au nord d’un
petit village aux cases toutes neuves, perché sur une petite colline
de l’autre côté d’un cours d’eau. Enfin, à onze heures,
nous arrivons à Dioumana, où il y a une centaine d’habitants.
Sur la rive gauche du Bagoé, le pays s’appelle Siondougou. Ici
nous sommes dans le Ganadougou. Comme sur l’autre rive, Dioumana
est habité par des Foula du Ouassoulou et quelques Bambara. Quand
la colonne de l’almamy est arrivée, les habitants ont fait leur
soumission.
Je reste là pendant les heures chaudes de la journée, pour laisser
reposer mon mulet, et reçois la visite de deux _kokisi_ de l’almamy
et d’un courrier porteur d’une lettre de bienvenue de l’almamy.
Les kokisi sont des captifs de l’almamy spécialement chargés
de conserver les bœufs, chevaux, etc., pris sur l’ennemi. Quand
on s’empare d’un village, ou qu’il fait sa soumission, ce sont
deux kokisi qui veillent les récoltes sur pied jusqu’à maturité ;
ils ont aussi à leur garde tout ce qui peut rester dans le village
et que l’almamy ne juge pas à propos d’emmener.
Voici la traduction de la lettre de Samory :
« Au nom de Dieu !
« Louanges à Dieu ! Que les bénédictions et la paix de Dieu soient
sur Ahmed (Mahomet) !
« Mille et mille salutations et mille souhaits de bonne santé de
l’émir des croyants à son très cher et intime ami le chrétien
français.
« Or je t’adresse cette lettre pour te faire savoir
qu’aujourd’hui nous sommes dans la joie et rendons grâces à Dieu.
« Hâte-toi de venir auprès de nous, accours sans tarder, car nous
désirons ta prompte arrivée auprès de nous.
« Et nous nous réjouissons de ton arrivée à cause de la grande
amitié qui existe entre nous et les Français et de notre alliance.
« Sur ce, salut. »
Karamokho, sur le dos du billet, a inscrit son nom en français et
un salut en arabe.
J’en donne ci-dessous le fac-similé.
[Illustration]
Le soir je fais le reste de mon étape ; on traverse plusieurs
petites ruines et quelques ruisseaux sans importance. Le pays est
moins monotone : on voit dans l’est et le nord-est d’assez
grandes hauteurs.
Nous couchons à Bassa, très grand et beau village, d’une propreté
digne d’être signalée, car depuis longtemps je n’ai eu qu’à
constater la trop grande malpropreté des lieux habités en général.
Une grande case carrée à deux portes a été aménagée à mon
intention ; il y a du feu et une lampe dans un des coins de la case. Ce
village m’a l’air salubre ; j’y ai vu des gens très vieux et
bien portants, aucun d’eux n’était atteint d’ophtalmie comme
c’est le cas chez les vieux généralement dans ces pays.
L’enceinte de ce village est très haute et en très bon état ; un
échafaudage en bois destiné à recevoir les tireurs de la défense
en fait tout le tour intérieurement.
[Illustration : Vue de Bassa.]
Il m’est extrêmement difficile d’obtenir des renseignements,
même les plus insignifiants : si je demande la distance d’un village
à l’autre à deux personnes différentes, l’une m’affirme que
j’y serai rendu de suite, tandis que l’autre me soutient que jamais
je ne pourrai l’atteindre avant la nuit ; c’est désespérant,
les renseignements font défaut, à plus forte raison, pour les
cours d’eau. Cela tient à ce que les habitants ont presque tous
fui devant la colonne de l’almamy. Quant aux gens de l’almamy,
ils sont d’une rare ignorance ; il est vrai que beaucoup d’entre
eux n’ont suivi qu’une fois cette route.
_Dimanche_ 25 _septembre._ — Une heure et demie après avoir quitté
Bassa, on arrive à Tiola, composé de trois très gros villages,
entourés chacun d’un tata, mais aujourd’hui inhabités pour ainsi
dire (200 habitants au grand maximum). Il s’y tenait autrefois un
gros marché ; tandis qu’une partie des marchands venant du sud, de
Komina, Bénokhobougoula et surtout de Tengréla par Fala, passaient à
Saniéna et à Dioumana, remontaient de suite au nord sur Toforola,
l’autre partie se dirigeait directement de Fala sur Tiola. De
là, après avoir traité quelques affaires, ils bifurquaient soit
sur Ségou, soit sur Kouoro et Djenné. Tiola n’est autre chose
que le Tioula de l’itinéraire Caillié. Je me suis informé de
Manian-Mnougnan, mais personne n’a pu me donner de renseignements
exacts sur ce village[17]. Aujourd’hui il ne reste sur le marché de
Tiola que quelques tas de bois, des condiments et du beurre de cé ;
la valeur totale des articles en vente n’atteint certainement pas
5 francs.
Depuis ce matin on s’est sensiblement rapproché de la ligne des
hauteurs que j’ai signalée hier. Kourala, où je dois coucher, est
situé, dit-on, à quelques kilomètres sur l’autre versant. C’est
une série de plateaux surmontés de mamelons de forme conique ;
il y a de la verdure jusqu’au sommet.
Avant de gravir ces hauteurs, on traverse une grande plaine en partie
cultivée ; au pied même, se trouve une grande cuvette marécageuse
assez difficile à passer. L’ascension est peu pénible, quoiqu’il
fasse très chaud. Le point le plus élevé qu’atteint le chemin,
sorte de col, est à 70 mètres au-dessus de la plaine ; son altitude
est de 430 mètres, mais un des cônes du plateau atteint la cote
680 mètres.
Ces hauteurs, dont j’ai relevé les principaux sommets, servent
de limite entre le Ganadougou et le Kénédougou, entre les Foula et
les Sénoufo.
Ne sachant pas si je suis encore éloigné de Kourala, et afin de
laisser écouler les heures chaudes et de donner quelque repos à
mon mulet, je me repose près d’un joli marigot qui borde le pied
des hauteurs et vient du nord-est.
Deux griots se rendant à la colonne, nous rejoignent quelques
instants après ; et, pensant se divertir à nos dépens, ils se
mettent à tirer d’un _dian-ne_ et d’un _fabrésoro_ des sons si
peu harmonieux qu’au bout d’une demi-heure je suis forcé de les
renvoyer. Ils espéraient extorquer quelque cadeau ou quelque aumône
à mes hommes.
Le _dian-ne_ est un instrument de musique très répandu chez les
Bambara ; il consiste en une calebasse traversée par trois fortes
lamelles de bambou pourvues chacune d’une corde en boyau, fixée
à un chevalet en bois ; on en joue comme d’une harpe.
Le _fabrésoro_ est plus insupportable encore que le dian-ne : il
est construit à l’aide d’un roseau aux deux bouts duquel sont
adaptées deux petites calebasses. Il donne des notes très criardes ;
on en joue comme d’une flûte.
[Illustration : Rencontre de deux griots.]
Les griots, au Soudan, nous rappellent les bardes, « ces vieux
chantres de la gloire et de la religion qui avaient fait de leur lyre
un instrument de honteux servage.
« Pour quelques-uns, encore inspirés par l’amour du pays et par
le respect des choses saintes, partout on voyait de méchants poètes
attachés à la domesticité des princes et chargés de distraire
leurs ennuis.
« Le roi Luernius, jetant de l’or, comme une aumône, au barde
couvert de sueur et de poussière qui chante ses grossières louanges
en courant après son char, n’est-il pas le témoin de la décadence
et l’image manifeste de la dégradation ! » etc.
Ainsi s’exprimait Posidonius[18], et ce qu’il disait des anciens
bardes se rapporte absolument aux griots soudanais.
A deux heures et demie, je me remets en route, et à quatre heures
et demie, par une pluie torrentielle, nous atteignons Kourala. Ce
village est composé de deux grands groupes entourés de baobabs et
de bombax remarquables par leur grosseur et leur hauteur.
Tous les habitants sont sénoufo. C’est assez original, cette
façon de construire : aucune rue n’est droite, les cases sont
toutes carrées et construites comme celles des Bambara, mais moins
bien ; les briquettes sont rectangulaires au lieu d’être rondes,
enfin les portes d’entrée sont très basses.
Les rues, étroites, sont encombrées de magasins à mil en terre
cuite d’une hauteur de 2 mètres sur une largeur de 1 mètre. Au
milieu des rues se trouvent des poteaux de la hauteur des cases. Ces
poteaux supportent une grossière charpente en branchages, et le tout
est couvert de tiges de mil, de sorte que l’on est à l’ombre
dans les rues. En ce moment ces toits sont en assez mauvais état : le
mil n’étant pas encore récolté, ils ne sont pas refaits à neuf.
J’ai été reçu à Kourala par un sofa de quatorze à quinze
ans, faisant l’homme, lançant des coups de fouet aux curieux
et gesticulant beaucoup. Il m’a présenté le chef du village,
un homme d’une cinquantaine d’années. Jusqu’à présent les
Sénoufo m’ont paru ressembler fort peu aux autres peuples noirs
que je connais déjà.
Ma mission auprès de Samory étant toute pacifique, et, voulant
me maintenir strictement dans mon rôle de médiateur entre les
deux belligérants, j’ai pensé qu’il serait de la plus grande
importance de faire prévenir Tiéba de ne pas s’effrayer de ma
présence devant Sikasso. Le difficile était de communiquer avec lui
sans éveiller la défiance de Samory. Je chargeai Diawé, mon homme de
confiance, de cette délicate mission, dont il s’acquitta fort bien.
Plusieurs habitants de Kourala parlaient le bambara ; Diawé
lia conversation avec eux dans la nuit ; il leur expliqua que
les Français étaient désireux de voir se terminer cette guerre
désastreuse, et que je venais pour tâcher de faire la paix entre
les belligérants. Les Sénoufo ont semblé approuver entièrement
ma démarche, et il n’y a aucun doute pour moi que dès le
lendemain Tiéba devait être informé du but de ma visite au camp
de l’almamy. Mon séjour, que je me proposais de ne pas prolonger
devant Sikasso, devait lui prouver par la suite que j’avais dit la
vérité à ses gens. De sorte que si plus tard j’avais à traverser
ses États, il ne pourrait que m’être reconnaissant de la démarche
que j’allais tenter près de l’almamy Samory.
J’ai vu partout dans le village de la poterie et des objets en fer
fabriqués avec une certaine recherche d’élégance.
Ces objets ne sont pas finis naturellement ; une simple inspection
suffit pour s’apercevoir qu’ils sont de fabrication indigène ; je
les signale parce que jamais je n’ai vu faire cela par des _noumou_
(forgerons) bambara ou autres ; j’ai appris aussi que les forgerons
sénoufo savent faire de la vaisselle en cuivre, et qu’ils tirent
la matière première de Kong, qui elle-même la tient des comptoirs
de la côte.
[Illustration : Une rue de Kourala.]
La poterie me paraît plus perfectionnée qu’ailleurs, il y a ici
des urnes de divers modèles et de toute grandeur, des écuelles
et des plats de toutes dimensions, et enfin des tuyaux en terre
cuite très réguliers. Comme chez les Bambara, la vaisselle est
cuite dans un feu d’écorce de _mana_ ; elle est ensuite trempée
par les Sénoufo dans de grandes calebasses, dans lesquelles on a
fait infuser, dans de l’eau chaude, de l’écorce, des feuilles
et des fruits du _sounsoun_ (arbre qui croît au bord de tous les
cours d’eau et qui produit une sorte de petite nèfle jaune) ;
cette préparation donne à la poterie un très joli brillant.
Toute la poterie, ainsi que les tuyaux, sont en belle terre rouge,
bien moulée et enjolivée de petites ornementations en creux.
Les pipes ne sont pas faites directement avec de la terre glaise,
mais avec de la vieille poterie réduite en poudre entre deux pierres,
et de laquelle on forme une nouvelle pâte ; de cette façon, la pipe
conserve moins le goût acre et terreux propre aux pipes neuves.