Par ici, le moindre buisson abrite un cadavre ; sur le chemin

même on trouve le squelette blanchi à côté du moribond. C’est

affreux. Ceux qui vivent semblent morts debout ; une canne à la main,

amaigris par la faim, les yeux n’exprimant ni l’intelligence,

ni l’hébètement, n’ayant plus conscience de ce qu’ils

font, ils marchent ou se traînent péniblement par les chemins

jusqu’à ce qu’ils tombent d’inanition. Quelques-uns mettent

leur bonnet à la main pour me saluer, ils n’ont plus la force

d’articuler une syllabe, ils ont déjà le rictus de la mort sur

les lèvres. Ce qu’il y a de particulièrement pénible pour moi,

c’est qu’il m’est impossible de les secourir ; je n’ai que

le strict nécessaire de vivres et nous devons nous contenter de

quelques centaines de grammes de riz par jour.

[Illustration : Dans la ruine de Toula.]

Tous les gens qui reviennent de la colonne sont chassés des villages :

les quelques habitants qui y restent craignent d’être encombrés

de cadavres. La plupart de ces malheureux se nourrissent de tiges de

mil et de maïs. On reconnaît le sentier qui mène à Sikasso aux

cadavres dont il est jalonné, et aux rognures de tiges de maïs qui

le tapissent. A Ouré les habitants m’ont dit que depuis deux mois

ils ne mangeaient que des feuilles et quelques racines.

J’ai remarqué que beaucoup de ces malheureux semblent ne pas

connaître l’igname sauvage : nulle part je n’en ai vu déterrer,

quoiqu’il y en ait beaucoup dans les endroits humides ; par contre,

le _fikhongo_ est recherché avec soin par tous.

Le fikhongo est un tubercule rond, de la forme et un peu du goût du

navet, mais plus fade ; on le reconnaît à sa tige, qui consiste en

un brin d’herbe très mince, qui n’a que deux feuilles, et qui

laisse échapper un suc laiteux quand on le coupe.

Au delà du Banifing, nous traversons encore deux ruines, après

lesquelles nous sommes arrêtés par un _farako_, rivière-torrent

dont le lit est obstrué de branchages. Sa largeur est de 20 mètres

environ ; le courant, très rapide, a enlevé le pont en branchages

qui existait. Il nous faut passer à la nage. Pas d’autre incident

que l’écorchement des jambes de ma pauvre mule, qui s’était

prise dans des branches et des racines enchevêtrées.

Au delà, nous traversons encore une ruine, puis nous atteignons

Farabakourou.

A en juger par ses ruines, ce village devait bien avoir deux

à trois cents habitants. Actuellement toutes les maisons en

briques sèches sont effondrées, il ne reste qu’une quarantaine

d’habitants. Quatre vieilles femmes sont assises à l’entrée du

village et vendent des piments et des feuilles de baobab ; c’est

tout ce qui reste du florissant marché de jadis.

Dans le village, nous avons trouvé un homme de Maréna, près de

Kita. Il est de passage ici, se rendant à Gakhalou, dans le sud-ouest,

pour y acheter du tabac ; depuis quatre ou cinq ans il s’est fixé

dans cette région, attendant le règlement d’une affaire de captifs.

_Jeudi_ 22 _septembre._ — A quelques kilomètres de Farabakourou,

nous traversons deux marigots peu profonds, mais dangereux à passer en

cette saison à cause de leur fond bourbeux. Entre les deux se trouve

le village ruiné de Baffa. Nous sommes arrêtés par le passage du

marigot de Samé, qui n’est franchissable qu’à la nage en cette

saison ; les peaux de bouc sont déballées et le contenu est peu à

peu passé sur l’autre rive, dans des calebasses que les nageurs

poussent devant eux. Le temps se passe en arrêts devant ces cours

d’eau dépourvus de ponts, et dangereux, soit par leur courant

très rapide, soit par le peu de consistance de leur fond ; aussi

suis-je obligé de marcher toute la journée pour atteindre Sékana,

où je me dispose à camper. Entre le Saméko et Sékana se trouvent

les trois ruines de Kokouna, Dialacoro et Kourbala.

Les ruines des quatre villages de Sékana sont situées sur une petite

colline dont le pied est arrosé par un joli ruisseau allant rejoindre

le Ménako, lequel se jette dans le Bagoé.

Une dizaine de gros baobabs sont groupés entre deux des villages ;

cet emplacement servait de marché jadis. J’estime que la population

de ces ruines devait s’élever au moins à 2000 habitants. Ce pays

n’est plus le Tiénedougou, mais le Foulala ; il était habité

par des Bambara Sokho, et en même temps par des Malinkés venus

du Ouassoulou, c’est ce qui explique l’existence dans le même

village de cases carrées bambara, et de cases rondes en terre,

couvertes de chaume.

A Kourbala, j’ai rencontré un convoi de 240 porteurs du Ouassoulou,

il venait de Koussan et portait des vivres à la colonne. Il y a là

hommes, femmes et enfants. Comme ils marchent en file indienne et assez

en désordre, ils couvrent plus d’un kilomètre de chemin. Le chef

de convoi, auquel je demande combien il a de monde, me répond qu’il

en a tellement qu’il lui est impossible de s’en rendre compte.

C’est toujours de la sorte que les indigènes fixent le nombre des

guerriers ; dès qu’ils en voient passer pendant plusieurs heures,

le chiffre sort complètement de leur imagination.

Voici ce que j’ai appris sur la formation des convois.

J’ai déjà dit que le pays de Samory était divisé en un certain

nombre de provinces ou de districts, correspondant à peu près à

l’ancienne division en confédération. A la tête de chaque province

se trouve un chef, frère ou fils de l’almamy, ou chef de colonne,

qui a sous ses ordres les chefs de village et les dougoukounasigui.

Lorsque ces gouverneurs partent en guerre avec leur escorte permanente,

leurs sofa, ils procèdent à la levée des guerriers dans le pays

et se portent sur le théâtre de la guerre. Le plus influent chef

du village ou dougoukounasigui les remplace dans leur commandement

territorial et organise le ravitaillement.

A des intervalles à peu près réguliers, une partie du produit

du champ cultivé pour le compte de l’almamy dans chaque village

est mis en route vers le théâtre de la guerre à l’aide de

porteurs. Ces vivres sont destinés à l’almamy seul, qui en dispose

comme il l’entend. Le chef réquisitionne de son côté pour lui

et la troupe de son chef direct, et fait les envois à la colonne ;

d’autre part, tous les malheureux qui ont des parents à l’armée

leur envoient quelques provisions quand ils en ont, et à la condition

seule qu’ils ont obtempéré aux réquisitions qui ont été faites

chez eux, sans quoi leur bien est confisqué.

Tout ce monde constitue un convoi de quelques centaines de porteurs,

ayant chacun une charge de 10 à 15 kilos, emballée dans un _foufou_

(panier dont j’ai fait la description).

De sel, on n’en entend parler que rarement. De temps à autre,

les chefs de sofa achètent une barre de sel au prix d’un ou deux

prisonniers de guerre, ou de leurs sujets, quand ils n’ont pas de

prisonniers. Parfois ils en donnent quelques grammes comme récompense

à leurs guerriers, mais c’est tout à fait accidentel.

Les convois marchent généralement escortés de gens de renfort qui

sont envoyés à la colonne, ou bien sous la conduite de griots.

Il y a dans ces convois des hommes, des femmes, et même des

enfants. Ils marchent généralement une heure et demie sans

s’arrêter. Aux endroits où il y a de l’eau, ils perdent aussi

du temps à boire ou à traverser le cours d’eau. La débandade la

plus complète règne dans les convois.

La nuit était venue et le convoi n’était pas encore totalement

rendu à Sékana ; une partie des porteurs étaient perdus dans

les hautes herbes et cherchaient à rejoindre les camarades déjà

campés. On entendait des cris partout.

Une bonne partie de la nuit a été troublée par les appels des uns

et des autres. Un griot, perché sur un pan du mur de l’enceinte

délabrée, soufflait dans une corne d’appel et en tirait des sons

lugubres ; il n’a cessé de se faire entendre qu’à minuit.

C’est inimaginable, ce tableau, ces faces de toutes nuances, depuis

le rouge brun jusqu’au noir d’ébène, pour la plupart hideuses,

qui vous font croire qu’on vit au milieu de démons. Ils circulent

par le village, cherchant à se voler les provisions ; d’autres,

trempés par la pluie, sont nus et sèchent leurs hardes aux feux.

Mais le plus grand nombre, vaincus par le sommeil et la faim, dorment

pour oublier. Les cadavres en décomposition, qu’on rencontre par-ci

par-là dans les ruines, répandent une odeur infecte qui m’empêche

de fermer l’œil de la nuit.

Sékana a été détruit avant Ouré. Une partie de ses habitants

étaient allés se fixer dans ce dernier village et à Niamhalla,

d’après mes informateurs. En réalité, ils ont été tous vendus

comme esclaves par les guerriers de Tari-Mori, lieutenant de Samory.

_Vendredi_ 23 _septembre._ — Je quitte les ruines de Sékana au

petit jour (cinq heures) ; il n’est pas possible de se mettre en

route plus tôt, les mauvais passages étant trop nombreux ; vers sept

heures nous franchissons un marigot dans lequel mon mulet s’embourbe

jusqu’au poitrail ; mes noirs n’arrivent à le dégager qu’avec

grand’peine.

Un peu plus loin on traverse les ruines de Sobléna et l’on atteint

le Ménako, rivière très profonde dont le lit est obstrué de

branches de sounsoun. C’est avec les plus grandes difficultés

que nous le franchissons en employant les mêmes moyens que pour le

Saméko. Le convoi se décide à construire un pont, beaucoup de femmes

ne sachant pas nager : on va rester ici toute la journée. Comme je

l’ai dit plus haut, le Ménako est le premier affluent du Bagoé ;

il a une largeur moyenne de 20 mètres ; ses rives sont inondées. Sur

la rive droite se trouvent les ruines de Ména ; c’est là que le

chemin bifurque et va à droite à Bénokhobougoula.

L’autre sentier se dirige vers le nord-est afin d’atteindre

le Bagoé, un peu au nord de son confluent avec le Baniégué,

son affluent de gauche, que l’on traverse pour se rendre de

Bénokhobougoula à Komina.

Le chemin longe ensuite, pendant environ 2 kilomètres, un joli

petit ruisseau bordé d’une belle végétation ; on le traverse

près d’une chute. Deux autres petits ruisseaux, ses affluents,

vous séparent des ruines de Dinnsan, qui comprennent plusieurs

groupes assez éloignés les uns des autres. On descend ensuite dans

une jolie petite vallée boisée ; c’est le premier endroit un peu

gai que je traverse depuis bien longtemps.

Le soir, nous campons dans les ruines de Tokoumana. Cette ruine n’est

habitée que par un passeur et sa famille ; il s’est construit une

échoppe en dehors du village, car l’intérieur est encombré de

cadavres. La pluie tombe tous les jours, et rend les sentiers presque

impraticables.

_Samedi_ 24 _septembre._ — Deux ruines, Likana et Titiana, séparent

Tokoumana du Bagoé. Avant la guerre actuelle, ce fleuve marquait la

limite entre les pays de Samory et de Tiéba.

La rivière est bordée, à environ 1 kilomètre de sa rive, par

une ligne de collines qui court vers le nord. Ses rives sont basses

et inondées, les berges seules sont couvertes d’un rideau de

verdure. La largeur du Bagoé est de 150 mètres environ, mais son

courant est un peu moins fort que celui du Baoulé.

Le service de passage est fait par quatre petites pirogues pouvant

contenir chacune trois ou quatre personnes. Je laisse à penser ce

qu’il faut de temps pour effectuer le passage d’un convoi dans ces

conditions, surtout quand on songe que le point d’atterrissage sur

l’autre rive est situé à plus de 100 mètres en aval, à cause

de la violence du courant.

Notre passage a lieu sans incidents.

Comme sur tous les bords de cours d’eau, il y a quantité de

malheureux qui attendent le passage. Quelques-uns sont assis là

d’un air résigné, ayant abandonné probablement tout espoir de

revoir leur pays ; d’autres, auxquels il reste encore un peu de

vigueur, comme au Baoulé, se battent pour entrer dans les pirogues,

qui malheureusement ne peuvent contenir que peu de monde. Un sofa veut

réquisitionner deux malheureux pour leur faire porter un colis à la

colonne : ils se jettent à l’eau et se noient volontairement, aimant

mieux mourir de suite que d’affronter une seconde fois cette route.

Si jamais l’almamy était forcé de rebrousser chemin rapidement,

ce serait tout bonnement sa perte : avec le désordre, le peu de

pirogues serait vite coulé, et il ne faut pas songer à traverser

à la nage un cours d’eau semblable.

Quand on pense qu’il y a trois petits fleuves, et plusieurs grosses

rivières difficiles à traverser, on se demande ce que serait une

déroute dans de telles conditions. Franchir 200 kilomètres sans

villages habités, sans nourriture, avec des passages aussi difficiles,

ne serait pas possible.

Sur les deux rives, il y a de nombreux cadavres, moins cependant

qu’aux abords des cours d’eau dépourvus de ponts et privés

de pirogues.

La rive droite du Badié (Bagoé) est plus basse que la rive gauche,

le terrain est fortement inondé, et pendant 3 kilomètres on traverse

des terrains fangeux, couverts de hautes herbes. Mon mulet est à

peu près fourbu en sortant de là.

Mais bientôt le terrain se relève. La végétation s’en ressent :

il y a plus d’arbres que sur la rive gauche. Une heure après, on

coupe un grand chemin, qu’on me dit venir de Saniéna et Komina,

et allant à Tiékongoba, village sur la rive gauche du Bagoé. On

aperçoit bientôt quelques cultures, des cé et quelques netté. A dix

heures et demie, nous passons à environ 1 kilomètre au nord d’un

petit village aux cases toutes neuves, perché sur une petite colline

de l’autre côté d’un cours d’eau. Enfin, à onze heures,

nous arrivons à Dioumana, où il y a une centaine d’habitants.

Sur la rive gauche du Bagoé, le pays s’appelle Siondougou. Ici

nous sommes dans le Ganadougou. Comme sur l’autre rive, Dioumana

est habité par des Foula du Ouassoulou et quelques Bambara. Quand

la colonne de l’almamy est arrivée, les habitants ont fait leur

soumission.

Je reste là pendant les heures chaudes de la journée, pour laisser

reposer mon mulet, et reçois la visite de deux _kokisi_ de l’almamy

et d’un courrier porteur d’une lettre de bienvenue de l’almamy.

Les kokisi sont des captifs de l’almamy spécialement chargés

de conserver les bœufs, chevaux, etc., pris sur l’ennemi. Quand

on s’empare d’un village, ou qu’il fait sa soumission, ce sont

deux kokisi qui veillent les récoltes sur pied jusqu’à maturité ;

ils ont aussi à leur garde tout ce qui peut rester dans le village

et que l’almamy ne juge pas à propos d’emmener.

Voici la traduction de la lettre de Samory :

« Au nom de Dieu !

« Louanges à Dieu ! Que les bénédictions et la paix de Dieu soient

sur Ahmed (Mahomet) !

« Mille et mille salutations et mille souhaits de bonne santé de

l’émir des croyants à son très cher et intime ami le chrétien

français.

« Or je t’adresse cette lettre pour te faire savoir

qu’aujourd’hui nous sommes dans la joie et rendons grâces à Dieu.

« Hâte-toi de venir auprès de nous, accours sans tarder, car nous

désirons ta prompte arrivée auprès de nous.

« Et nous nous réjouissons de ton arrivée à cause de la grande

amitié qui existe entre nous et les Français et de notre alliance.

« Sur ce, salut. »

Karamokho, sur le dos du billet, a inscrit son nom en français et

un salut en arabe.

J’en donne ci-dessous le fac-similé.

[Illustration]

Le soir je fais le reste de mon étape ; on traverse plusieurs

petites ruines et quelques ruisseaux sans importance. Le pays est

moins monotone : on voit dans l’est et le nord-est d’assez

grandes hauteurs.

Nous couchons à Bassa, très grand et beau village, d’une propreté

digne d’être signalée, car depuis longtemps je n’ai eu qu’à

constater la trop grande malpropreté des lieux habités en général.

Une grande case carrée à deux portes a été aménagée à mon

intention ; il y a du feu et une lampe dans un des coins de la case. Ce

village m’a l’air salubre ; j’y ai vu des gens très vieux et

bien portants, aucun d’eux n’était atteint d’ophtalmie comme

c’est le cas chez les vieux généralement dans ces pays.

L’enceinte de ce village est très haute et en très bon état ; un

échafaudage en bois destiné à recevoir les tireurs de la défense

en fait tout le tour intérieurement.

[Illustration : Vue de Bassa.]

Il m’est extrêmement difficile d’obtenir des renseignements,

même les plus insignifiants : si je demande la distance d’un village

à l’autre à deux personnes différentes, l’une m’affirme que

j’y serai rendu de suite, tandis que l’autre me soutient que jamais

je ne pourrai l’atteindre avant la nuit ; c’est désespérant,

les renseignements font défaut, à plus forte raison, pour les

cours d’eau. Cela tient à ce que les habitants ont presque tous

fui devant la colonne de l’almamy. Quant aux gens de l’almamy,

ils sont d’une rare ignorance ; il est vrai que beaucoup d’entre

eux n’ont suivi qu’une fois cette route.

_Dimanche_ 25 _septembre._ — Une heure et demie après avoir quitté

Bassa, on arrive à Tiola, composé de trois très gros villages,

entourés chacun d’un tata, mais aujourd’hui inhabités pour ainsi

dire (200 habitants au grand maximum). Il s’y tenait autrefois un

gros marché ; tandis qu’une partie des marchands venant du sud, de

Komina, Bénokhobougoula et surtout de Tengréla par Fala, passaient à

Saniéna et à Dioumana, remontaient de suite au nord sur Toforola,

l’autre partie se dirigeait directement de Fala sur Tiola. De

là, après avoir traité quelques affaires, ils bifurquaient soit

sur Ségou, soit sur Kouoro et Djenné. Tiola n’est autre chose

que le Tioula de l’itinéraire Caillié. Je me suis informé de

Manian-Mnougnan, mais personne n’a pu me donner de renseignements

exacts sur ce village[17]. Aujourd’hui il ne reste sur le marché de

Tiola que quelques tas de bois, des condiments et du beurre de cé ;

la valeur totale des articles en vente n’atteint certainement pas

5 francs.

Depuis ce matin on s’est sensiblement rapproché de la ligne des

hauteurs que j’ai signalée hier. Kourala, où je dois coucher, est

situé, dit-on, à quelques kilomètres sur l’autre versant. C’est

une série de plateaux surmontés de mamelons de forme conique ;

il y a de la verdure jusqu’au sommet.

Avant de gravir ces hauteurs, on traverse une grande plaine en partie

cultivée ; au pied même, se trouve une grande cuvette marécageuse

assez difficile à passer. L’ascension est peu pénible, quoiqu’il

fasse très chaud. Le point le plus élevé qu’atteint le chemin,

sorte de col, est à 70 mètres au-dessus de la plaine ; son altitude

est de 430 mètres, mais un des cônes du plateau atteint la cote

680 mètres.

Ces hauteurs, dont j’ai relevé les principaux sommets, servent

de limite entre le Ganadougou et le Kénédougou, entre les Foula et

les Sénoufo.

Ne sachant pas si je suis encore éloigné de Kourala, et afin de

laisser écouler les heures chaudes et de donner quelque repos à

mon mulet, je me repose près d’un joli marigot qui borde le pied

des hauteurs et vient du nord-est.

Deux griots se rendant à la colonne, nous rejoignent quelques

instants après ; et, pensant se divertir à nos dépens, ils se

mettent à tirer d’un _dian-ne_ et d’un _fabrésoro_ des sons si

peu harmonieux qu’au bout d’une demi-heure je suis forcé de les

renvoyer. Ils espéraient extorquer quelque cadeau ou quelque aumône

à mes hommes.

Le _dian-ne_ est un instrument de musique très répandu chez les

Bambara ; il consiste en une calebasse traversée par trois fortes

lamelles de bambou pourvues chacune d’une corde en boyau, fixée

à un chevalet en bois ; on en joue comme d’une harpe.

Le _fabrésoro_ est plus insupportable encore que le dian-ne : il

est construit à l’aide d’un roseau aux deux bouts duquel sont

adaptées deux petites calebasses. Il donne des notes très criardes ;

on en joue comme d’une flûte.

[Illustration : Rencontre de deux griots.]

Les griots, au Soudan, nous rappellent les bardes, « ces vieux

chantres de la gloire et de la religion qui avaient fait de leur lyre

un instrument de honteux servage.

« Pour quelques-uns, encore inspirés par l’amour du pays et par

le respect des choses saintes, partout on voyait de méchants poètes

attachés à la domesticité des princes et chargés de distraire

leurs ennuis.

« Le roi Luernius, jetant de l’or, comme une aumône, au barde

couvert de sueur et de poussière qui chante ses grossières louanges

en courant après son char, n’est-il pas le témoin de la décadence

et l’image manifeste de la dégradation ! » etc.

Ainsi s’exprimait Posidonius[18], et ce qu’il disait des anciens

bardes se rapporte absolument aux griots soudanais.

A deux heures et demie, je me remets en route, et à quatre heures

et demie, par une pluie torrentielle, nous atteignons Kourala. Ce

village est composé de deux grands groupes entourés de baobabs et

de bombax remarquables par leur grosseur et leur hauteur.

Tous les habitants sont sénoufo. C’est assez original, cette

façon de construire : aucune rue n’est droite, les cases sont

toutes carrées et construites comme celles des Bambara, mais moins

bien ; les briquettes sont rectangulaires au lieu d’être rondes,

enfin les portes d’entrée sont très basses.

Les rues, étroites, sont encombrées de magasins à mil en terre

cuite d’une hauteur de 2 mètres sur une largeur de 1 mètre. Au

milieu des rues se trouvent des poteaux de la hauteur des cases. Ces

poteaux supportent une grossière charpente en branchages, et le tout

est couvert de tiges de mil, de sorte que l’on est à l’ombre

dans les rues. En ce moment ces toits sont en assez mauvais état : le

mil n’étant pas encore récolté, ils ne sont pas refaits à neuf.

J’ai été reçu à Kourala par un sofa de quatorze à quinze

ans, faisant l’homme, lançant des coups de fouet aux curieux

et gesticulant beaucoup. Il m’a présenté le chef du village,

un homme d’une cinquantaine d’années. Jusqu’à présent les

Sénoufo m’ont paru ressembler fort peu aux autres peuples noirs

que je connais déjà.

Ma mission auprès de Samory étant toute pacifique, et, voulant

me maintenir strictement dans mon rôle de médiateur entre les

deux belligérants, j’ai pensé qu’il serait de la plus grande

importance de faire prévenir Tiéba de ne pas s’effrayer de ma

présence devant Sikasso. Le difficile était de communiquer avec lui

sans éveiller la défiance de Samory. Je chargeai Diawé, mon homme de

confiance, de cette délicate mission, dont il s’acquitta fort bien.

Plusieurs habitants de Kourala parlaient le bambara ; Diawé

lia conversation avec eux dans la nuit ; il leur expliqua que

les Français étaient désireux de voir se terminer cette guerre

désastreuse, et que je venais pour tâcher de faire la paix entre

les belligérants. Les Sénoufo ont semblé approuver entièrement

ma démarche, et il n’y a aucun doute pour moi que dès le

lendemain Tiéba devait être informé du but de ma visite au camp

de l’almamy. Mon séjour, que je me proposais de ne pas prolonger

devant Sikasso, devait lui prouver par la suite que j’avais dit la

vérité à ses gens. De sorte que si plus tard j’avais à traverser

ses États, il ne pourrait que m’être reconnaissant de la démarche

que j’allais tenter près de l’almamy Samory.

J’ai vu partout dans le village de la poterie et des objets en fer

fabriqués avec une certaine recherche d’élégance.

Ces objets ne sont pas finis naturellement ; une simple inspection

suffit pour s’apercevoir qu’ils sont de fabrication indigène ; je

les signale parce que jamais je n’ai vu faire cela par des _noumou_

(forgerons) bambara ou autres ; j’ai appris aussi que les forgerons

sénoufo savent faire de la vaisselle en cuivre, et qu’ils tirent

la matière première de Kong, qui elle-même la tient des comptoirs

de la côte.

[Illustration : Une rue de Kourala.]

La poterie me paraît plus perfectionnée qu’ailleurs, il y a ici

des urnes de divers modèles et de toute grandeur, des écuelles

et des plats de toutes dimensions, et enfin des tuyaux en terre

cuite très réguliers. Comme chez les Bambara, la vaisselle est

cuite dans un feu d’écorce de _mana_ ; elle est ensuite trempée

par les Sénoufo dans de grandes calebasses, dans lesquelles on a

fait infuser, dans de l’eau chaude, de l’écorce, des feuilles

et des fruits du _sounsoun_ (arbre qui croît au bord de tous les

cours d’eau et qui produit une sorte de petite nèfle jaune) ;

cette préparation donne à la poterie un très joli brillant.

Toute la poterie, ainsi que les tuyaux, sont en belle terre rouge,

bien moulée et enjolivée de petites ornementations en creux.

Les pipes ne sont pas faites directement avec de la terre glaise,

mais avec de la vieille poterie réduite en poudre entre deux pierres,

et de laquelle on forme une nouvelle pâte ; de cette façon, la pipe

conserve moins le goût acre et terreux propre aux pipes neuves.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 5 / 41 段