Sur le marché quotidien on trouve les mêmes articles et les mêmes

objets que sur le grand marché de Ouolosébougou, moins le bétail ;

cependant une fois j’y ai vu amener neuf bœufs qui provenaient du

Fouta-Djallo. Le lendemain les gens qui les avaient amenés repartaient

pour Kangaré, n’ayant pas trouvé à les échanger contre des

captifs ; il y a aussi moins de denrées ici qu’à Ouolosébougou.

Dans la plupart des abris pourvus d’un toit, il y a des marchands

qui vendent de l’étoffe. Leur bagage n’est pas lourd, le tout

ne constitue pas la valeur d’une pièce ; ce sont des coupes de

calicot blanc anglais, de la guinée, et une sorte de drap rouge très

grossier, fait en déchet de laine ; ce dernier article est acheté par

les sofa pour en faire des bonnets ; pour quelques centaines de cauries

en plus, le marchand fabrique le bonnet et le brode grossièrement

sur le devant avec du fil bleu provenant de guinée effilochée. Les

vendeurs sont très nombreux, surtout les femmes qui vendent le bois,

car le combustible est toujours rare autour des villages un peu

fréquentés. Certains lots à vendre n’atteignent pas la valeur

de 1 franc. J’y ai vu un morceau de sucre de la grosseur d’une

noix duquel on demandait en cauries environ 50 centimes ; il était

noir à force d’avoir été touché ; jamais il n’a été vendu

pendant mon séjour, et tous les jours je le voyais figurer au même

endroit, entre quatre pierres à fusil et huit aiguilles à coudre.

Je n’ai pas vu le grand marché, mais un des fils d’El-Hadj qui

m’accompagnait toujours m’a dit qu’il ne différait du marché

quotidien que par la plus grande quantité d’acheteurs et un nombre

bien plus considérable de femmes qui venaient des environs pour

vendre une calebasse de riz ou de mil. Le jour du grand marché,

on débite généralement un animal, dont la viande est vendue par

petits lots ou en brochettes, on y amène aussi quelques captifs.

Comme à Ouolosébougou, le sel, les kolas et les captifs se vendent

dans les cases. Le surveillant du marché, qui est un vieil albinos,

sert généralement de courtier pour ces opérations.

La veille de mon départ, une femme qui allait à la colonne et qui

venait de Lenguésoro (Ouassoulou) y a porté cinq oranges vertes

que j’ai achetées à raison de 25 centimes pièce.

Ici la pièce de 5 francs vaut 2 ba et 5 _kémé_ de cauries (2000) ;

la barre de sel coûte ici 42 fr. 50, et la pièce de guinée 24

francs. L’augmentation est peu sensible en comparant ces prix à

ceux de Ouolosébougou.

J’allais souvent voir El-Hadj Mahmadou Lamine ; son accueil toujours

bienveillant m’y encourageait du reste. Je lui fis quelques cadeaux

consistant surtout en papier, carnets, crayons, odeurs, savonnettes,

rasoirs, ciseaux, bougies, etc., ce qui n’avait pas peu contribué

à me concilier son amitié.

La famille du pèlerin est sonninké et originaire de Silla près

Djenné ; lui, est né à Sansanding, mais il a habité Bammako dès

sa plus tendre enfance c’est donc Bammako sa patrie, me dit-il.

[Illustration : Plan de Ténetou.]

Il a fait trois voyages à la Mecque, et a visité Constantinople. Son

premier voyage s’effectua par le Niger, Tombouctou, Aghadès et

la Tripolitaine. Dans le second, il traversa Kong, le Mossi, Say, le

Haoussa, le Bornou, le Ouadaï, le Darfour et le Soudan égyptien ;

enfin, pour son troisième pèlerinage, il passa par Sakhala du

Ouorodougou, le Kouroudougou, le Mangotou, Salaga, le Dagomba,

le Yorouba et le Noupé, pour de là se diriger sur l’Adamawa,

le Ouadaï et le Darfour, etc.

Pour le retour, les itinéraires varient légèrement, mais il a

traversé les mêmes régions, autant que j’ai pu en juger, car ce

brave El-Hadj parle avec une volubilité surprenante.

La fréquentation d’El-Hadj ne pouvait être qu’utile pour moi ;

malheureusement, s’il a beaucoup su, il a beaucoup oublié, et

il n’apprend pas grand’chose à ceux qui, comme moi, se sont un

peu occupés de la géographie de ces régions, car il intervertit

fréquemment l’ordre dans lequel il cite les régions traversées.

Il me donna cependant un bon itinéraire à grandes lignes sur le

Mossi. La route la plus sûre passerait, d’après lui, à Tengréla,

Gogo, Niélé, Kabara, Léra, Kong, Bouna et Waghadougou (Ouoghodogho

de Barth).

La population de Kong est, selon lui, composée de musulmans et de

fétichistes. Le nom de tribu des premiers est Sanokho, les derniers

sont tous des Ouattara. On y parle beaucoup d’idiomes, mais tout le

monde comprend le mandé. C’est une population de marchands ; ils

dominent sur de grandes régions, et n’ont de démêlés qu’avec

un de leurs voisins, les Tagouara, etc.

Les divers peuples que l’on rencontre de Tengréla au Mossi sont les

Sénoufo ou Siène-ré, Samokho, Bobo, Gourounga, Mossi, parlant tous,

paraît-il, une langue différente.

Un autre itinéraire mène aussi à Kong, mais il est beaucoup plus

long ; il passe à Sakhala (Ouorodougou), Kanyenni, Bânou, Dabakala

(Tagono), Mangotou, Djimini et Kong[15].

★

★ ★

Pendant mon séjour à Ouolosébougou, j’appris l’existence d’une

très grande ruine, qui, paraît-il, est excessivement vieille ; elle

se trouve entre Figuéra et Faraba et à proximité d’un village qui

s’appelle Manicoura (Mani nouveau). Je me demandais si ce ne serait

pas les vestiges de l’antique Mali ou Mani. J’en parlai donc à

El-Hadj, qui me dit que ces ruines étaient relativement récentes,

que ce village n’avait rien de commun avec l’ancienne capitale

de Mani, qu’il pouvait me l’affirmer.

« Moi aussi, me dit-il, j’ai entendu parler de la capitale du

Mani par les anciens, qui m’ont dit qu’elle se trouvait sur la

rive gauche du Niger près de Yamina. J’ai vu l’emplacement, qui

est très grand. Pour y aller de Yamina, on passe à Kon, Konina,

Kondou ; c’est à égale distance de ce dernier village et de

Tougouni qu’elle se trouvait. Tu vois que ce n’est pas loin de

Yamina ; les uns disent que cette ville s’appelait Mani, Mali,

d’autres Nani, Niani, mais le nom sous lequel on la désignait

surtout est Nianimâdougou. »

Je regrette d’avoir appris l’existence de ces ruines si tard,

sans quoi, étant à Bammako, j’aurais été les visiter et prendre

des informations à Yamina.

El-Hadj est peut-être très versé en jurisprudence musulmane, c’est

un sévère interprète du Coran, mais j’ai été peiné de le

voir d’une rare ignorance sur l’histoire et la géographie de ces

régions. Il ne connaît aucun auteur arabe donnant des renseignements

sur le Soudan, ni aucun géographe arabe. Le _Tarich es-Soudan_

d’Ahmet Baba lui est absolument inconnu. Cet ouvrage est cependant

assez répandu parmi les populations du cours moyen du Niger. Le

docteur Tautain vient encore d’en trouver un exemplaire complet

dans son voyage à Gombou et Sokolo (nord du Bélédougou). Quant à

_Ebn Khaldoun_, que l’on trouve imprimé et soigneusement relié

en maroquin dans la population musulmane de Saint-Louis, il n’en

a jamais entendu parler.

[Illustration : Carte de l’emplacement probable de l’ancien Mali.]

« Du temps où j’étais jeune, me dit-il, il était impossible

de se procurer ces ouvrages, il fallait être excessivement riche ou

passer des années à les recopier. »

Pour en revenir à Mali, il n’est pas impossible que ce soit

réellement son emplacement. Ebn Batouta n’a jamais traversé le

Niger, il n’en parle pas, du moins, et en arrivant à Kersekho,

qui devait être Ségou-Koro, situé en face de Ségou et dont

parle Mungo-Park, il se dirige sur Mali, puis il s’embarque sur la

rivière Sansara. Cette rivière est peut-être le Niger lui-même,

puisqu’il ne coule pas loin des ruines dont il s’agit. En

quittant Mali, Ebn Batouta se rendit à Mima et envoya acheter un

chameau à Zaghari, peut-être le Ségala actuel ; il ne traversa pas

non plus le fleuve ; je partage donc absolument l’avis de Cooley,

qui cherche l’emplacement de Mali sur la rive gauche du fleuve, et

je ne suis pas loin de croire que El-Hadj m’a indiqué l’endroit

où il faut le chercher.

Quant à la ruine près de Manicoura, il me paraît sage de

l’écarter de la discussion, d’abord parce qu’elle est de date

trop récente, ensuite parce qu’elle sort du domaine dans lequel

vivaient les Maures, car l’antique Mali possédait, comme nous

l’apprend Ebn Batouta, un quartier de blancs.

Barth dit que c’est pendant les guerres que se livrèrent Dabo et

Sagoné, vers 1750, qu’eut lieu la destruction de la capitale de

Mali ; nous pensons qu’elle est bien antérieure et qu’au contraire

elle n’a pas été réédifiée après sa destruction par le sultan

songhay Mohammed Askia, en 1535 ou 1540. Ce qui nous fait opter pour

cette hypothèse, c’est qu’à l’arrivée des Bammana dans le

Ségou, Kaladian établit précisément sa capitale aux environs de

l’ancien emplacement de Mali, à Konian. Or, si l’ancienne capitale

avait encore existé, il n’aurait certes pas manqué de s’y fixer.

Comme il y a environ trois cents ans que Nianimâdougou est

détruit, il peut se faire que les ruines aient à peu près

disparu ; l’emplacement ne doit se reconnaître qu’à des

fragments de poterie et aux pierres des foyers ou ayant servi à

isoler du sol les greniers à mil ; peut-être y trouve-t-on encore

quelques bombax séculaires seuls témoins de l’ancienne occupation

humaine. Peut-être aussi, après une première destruction, cette

ville a-t-elle été partiellement réoccupée. Toujours est-il que son

emplacement pourrait être retrouvé, puisque El-Hadj de Ténetou l’a

vu et que d’autres noirs m’en ont parlé à plusieurs reprises.

Parmi les historiens arabes, Ebn Batouta seul cite le nom de

cette capitale, qu’il appelle Mali. Dans l’histoire des

Berbères d’Ebn-Khaldoun, tome II, page 116, on lit : « La

capitale du royaume de Melli, dit ce même Ebn Ouaçoul, s’appelle

Beled-Beni[16],... elle est très étendue, très populeuse et très

commerçante. C’est maintenant un lieu de halte pour les caravanes

de commerce provenant du Maghreb, de l’Ifrikia et de l’Égypte. De

tous côtés on y envoie des marchandises.... »

Avant de quitter Ténetou pour me diriger sur Bénokhobougoula et

Tengréla, El Hadj me remit une lettre de recommandation pour les

musulmans influents que je pourrais rencontrer sur ma route.

Il m’engagea d’une façon toute spéciale à aller me recommander

de lui auprès d’Alpha Mama Sissé à Tengréla et de l’almamy

Saouty à Kong, ce que je ne manquerai certes pas de faire si j’ai

le bonheur d’atteindre ces villes.

Voici la première de ces lettres, celle adressée à l’almamy

Saouty de Kong ; l’autre est semblable comme texte, l’imam n’a

fait que changer l’adresse :

« Louanges à Dieu ! Que les bénédictions et la paix de Dieu soient

sur celui qui est le dernier des prophètes !

« Cette lettre émane d’El-Hadj Mahmadou Lamine, fils d’El-Hadj

Mohammed Zeïn, dont le frère se nomme El-Hadj Ibrahim Silaouani,

Glaive de Dieu et Glaive de l’Élu.

« Nous saluons un million de fois tous les musulmans. Or le chrétien

porteur de cette lettre — il se nomme Binger — se dirige vers Kong.

« O Dieu ! ne le retiens aucunement, ne l’arrête aucunement et ne

barre pas sa route tant qu’il ne sera pas arrivé à Kong. Donne-lui

la sécurité et conserve-le en bonne santé !

« Nous saluons Karamokho Saouty, fils de Djam El-Imamy (l’almamy)

Saouty, El-Hadj l’émir.

« Nous saluons aussi la totalité des musulmans et des _musulmanes_,

chacun d’eux et chacune d’elles. J’ai fini de parler. »

18 _septembre._ — Libre de me rendre où je désirais, je me mis en

route le 18 septembre et fis étape à Soukhoura après avoir traversé

Faradienné. Soukhoura était, il y a cinq ans, un très gros village

où se tenait un marché assez fréquenté ; aujourd’hui c’est

une ruine contenant une quarantaine d’habitants.

Le lendemain, après avoir traversé deux grands villages ruinés,

j’arrive sur les bords du Baoulé, et commence immédiatement

le passage.

Cette rivière, qui vient de Sambatiguila et reçoit de nombreux

affluents, dont j’ai noté les principaux sur ma carte, coule dans

une plaine en partie inondée et couverte de hautes herbes. Les rives

seulement sont garnies de quelques _sounsoun_, dont une partie du

tronc baigne dans l’eau ; son courant est aussi rapide que celui

du Niger à Bammako et sa largeur est de 60 mètres ; cette rivière

est très profonde, mais à partir du mois de janvier quelques gués

sont praticables.

D’après les indigènes, le Baoulé serait formé de deux cours

d’eau dont l’un passe près de Sambatiguila et l’autre près

de Maninian. Tous les deux sortent des hauteurs courant entre le

Kabadougou et le Ouorocoro et se détachant du massif de Gankouna.

La rivière coule entre le Bodougou et le Lenguésoro, passe à

l’ouest de Narambougoula (route du Ouassoulou à Tengréla) et à

l’est de Niamansala (route du Ouassoulou au Ganadougou).

Entre ce dernier village et Ténetou, elle reçoit deux affluents

de gauche, le Molou et le Dji, qui se réunissent près de Koloni,

et le Témou, qui servait de limite entre le Kouroulamini et le Bolou.

Au nord de Ténetou, le Baoulé reçoit les deux Mono que nous avons

décrits dans notre marche de Ouolosébougou à Ténetou, puis le

Banifing et le Saméko, affluents de droite (voir chapitre II),

et enfin à gauche le Bafing ou Bananba, formé d’un faisceau

de rivières portant le nom de Kocourou, de Kôba et de Bafing,

qui arrosent le Djitoumo, le Kéléya et le Banan ; cette rivière

n’est pas navigable, elle passe à l’ouest de Bobala (Safé)

et se jette dans le Baoulé près de Ouolocoroba.

A partir de ce dernier village, le cours du Baoulé s’incline

légèrement vers le nord-est et coule parallèlement au cours

du Niger en traversant le Ségou. En saison sèche, le Baoulé est

guéable en divers endroits ; le gué de Sentilonkané, entre autres,

est très fréquenté. Aux environs de Souroucoro, sur la route de

Ségou au Kénédougou, le Baoulé se jette dans le Bagoé, dont il

est le principal affluent.

_Ba-oulé_ veut dire en mandé « fleuve rouge », et _Mayel-Balével_

a la même signification en peul.

Le service du passage est assuré par une pirogue de 5 mètres de

longueur ; aussi ai-je mis presque toute la journée à effectuer le

passage de mes bagages et de mes animaux. Sur la rive droite, où je

campe, je trouve des gens revenant de la colonne ; tous sont dans un

état de santé déplorable, et, parmi eux, il y a des mourants ;

ils se battent sur la rive à qui passerait le premier. La plupart

d’entre eux sont d’une faiblesse extrême, ils se sont nourris des

mois entiers de tiges de maïs, de feuilles et de crudités. Maintenant

ils sont relativement heureux ; s’ils ne sont pas près de leur

village, au moins, dans deux ou trois jours, ils auront échappé

à une mort certaine, car ils seront sortis de la zone déserte qui

sépare le Baoulé de Sikasso.

Les enfants bousculent des adultes sans force et les font trébucher

dans la rivière, c’est indescriptible ; d’autres sont assis au

bord de l’eau et ne cherchent même plus à passer : ils attendent

la mort.

Des places, il n’y en a pas dans l’unique embarcation, et ils

n’ont pas la force de gagner l’autre rive à la nage ; leur

air résigné m’impressionne et me navre. J’ai hâte de quitter

ces lieux.

[Illustration : Morts et mourants sur les bords du Baoulé]

La région entre Ténetou et le confluent du Mono et du Baoulé se

nomme Banimonotié (entre fleuve et Mono) ; les villages se composent

d’une série de groupes de cases espacées de 100 à 200 mètres les

unes des autres à la manière des villages serrères du Diankhine,

près de Thiès (Cayor). Les cases sont en terre, mais rondes, avec

toits en chaume. C’est une colonie du Ouassoulou qui est fixée ici

depuis fort longtemps, la plupart d’entre eux sont des Diakhité

et des Sankaré.

Foulaboula compte au moins vingt ruines ; c’est dans la plus grande

d’entre elles qu’il reste quelques habitants. Bougouni, qui est

situé près du passage du Baoulé, n’en compte que quatre. Le

marché, ici, n’existe plus depuis l’annexion aux États de Samory.

Dans la journée, un griot m’apprit que le frère de Famako (chef

de Dialacoro, près Bammako, rive droite), revenant de la colonne,

était porteur d’une lettre de l’almamy pour moi ; mais, me croyant

encore à Ténetou, il avait bifurqué à Ouré pour passer le fleuve

à Foulaboula.

Trois heures après, cet homme arriva ; il était épuisé ; il y

avait six jours qu’il avait quitté la colonne. Je lui fis donner

quelque nourriture et des kolas, ce qui parut lui faire plaisir.

Voici la traduction de la lettre de Samory :

« Au nom de Dieu, le clément, le miséricordieux !

« Louanges à Dieu l’unique ! Que les bénédictions et la paix

de Dieu soient sur Mahomet !

« Mille et mille salutations et mille souhaits au chrétien qui

vient dans notre pays.

« Ma situation n’est pas comme je la voudrais, les guerriers que

j’ai sont nombreux, mais si tu pouvais m’amener 30 tirailleurs

noirs avec 5 blancs et quelque chose de plus formidable (du canon

probablement), nous prendrions Sikasso en une heure.

« Je compte sur toi et notre alliance ; certes, cela ne va pas trop

bien au camp.

« Mille et mille souhaits à tous les chrétiens et à leur chef.

« O Français, qui nous apportes la force, je te salue. J’ai fini

de parler. »

Que devais-je faire ? C’était tout simplement une demande suppliante

de secours ; je ne me souciais pas de me rendre à la colonne, mais

je me décidai quand même à y partir le plus tôt possible.

Je comptais proposer à Samory d’ouvrir des négociations avec

Tiéba, contre lequel il était en guerre, et par ce moyen gagner

l’amitié de ces deux souverains, dont je devais forcément traverser

les États. D’autre part, une marche sur Sikasso me permettait de

juger des forces dont disposait Samory et d’en rendre compte au

commandant supérieur du Soudan français.

Samory venait de traiter avec nous : il me paraissait difficile de

l’abandonner, même moralement. Nous étions, certes, en droit de

lui refuser un secours avoué, mais nous ne pouvions lui refuser notre

appui moral. Si je réussissais dans mes négociations, le succès

de mon voyage était presque assuré, la route vers l’intérieur

me serait ouverte. J’informai par lettre le commandant du cercle

de Bammako de ce que je venais de décider, et, le soir du 20, je

parlais avec deux hommes et Diawé, emportant une tenue de rechange

dans une peau de bouc, ce qu’il fallait pour lever et dessiner,

une autre peau de bouc de riz, un peu de viande boucanée et du sel ;

plus une malle contenant quelques cadeaux et présents.

La nouvelle lune datait déjà de trois jours ; mes hommes ne

l’avaient pas encore aperçue, ce qui les inquiétait au point

de ne pas vouloir se mettre en route. « Ce n’est pas bon signe,

disaient-ils, personne n’a encore miré la lune et le chemin ne

sera pas bon pour nous. »

Heureusement que ce soir le croissant leur est apparu ; ils ne se

sentaient plus de joie ; tous se sont tournés vers lui, et, comme

il est de coutume, se sont frappé le front de la main droite en

disant : _Allah ! ma toula kendé, kalo koura yé !_ Ce qui veut dire :

« Dieu m’a laissé bien portant, je vois la nouvelle lune ! »

CHAPITRE II

Départ pour Sikasso, les ruines et les chemins encombrés de

cadavres. — Passage du Banifing. — Ruines de Sékana. — Rencontre

d’un convoi de ravitaillement. — Le Ménako. — Arrivée sur

les bords du Bagoé. — Une lettre de Samory. — Kourala et les

Siène-ré ou Sénoufo. — Industrie et mœurs des Siène-ré. —

Siège de Natinian. — Arrivée au camp de Samory. — De la façon de

voyager des Soudanais. — Portrait de Samory et son entourage. —

Musulmans peu scrupuleux. — Familiarité de Samory et de son

fils. — Le camp de Samory. — Les palanquements et le blocus. —

Garnison des diassa ou palanquements. — Effectifs et personnel

non combattant. — Du ravitaillement en vivres, en poudre. —

Vente d’esclaves. — Organisation des troupes. — Dénominations

et grades. — Des insignes de commandement, des sonneries et des

batteries, des pavillons et emblèmes. — Le _Mokho missi kou_. —

Les cris de guerre. — Pourparlers avec Samory. — Sotte vanité de

Samory. — Situation des armées belligérantes. — Autographe de

Karamokho. — Samory essaye de me garder devant Sikasso. — Sottes

réflexions de Karamokho. — Je réussis à quitter le camp. —

Route de retour sur Tiola-Saniéna et le passage de la rivière

de Tiékorobougou. — Arrivée à Komina. — Sur les bords du

Bagoé. — Nous nous emparons par ruse d’une pirogue. — Arrivée

sur les bords du Baniégué et entrée à Bénokhobougoula.

_Mardi_ 20 _septembre._ — Avant de quitter les bords du Baoulé

je donnai mes instructions à Mouça Diawara, mon domestique, sur

la route qu’il aurait à suivre pour se rendre avec le convoi à

Bénokhobougoula, et lui fis adjoindre un sofa comme sauvegarde.

Mon départ eut lieu à quatre heures de l’après-midi. En quittant

les bords du Baoulé, on chemine pendant un bon kilomètre dans des

terrains inondés, couverts de hautes herbes. Les rives mêmes du

fleuve sont peu boisées ; aussi loin que la vue peut s’étendre

on découvre à peine un léger rideau de menus arbres.

Jusqu’à la nuit tombante nous avons contourné des terrains

inondés. Le terrain ne se relève guère qu’aux abords de Toula,

village abandonné. Menacés par une tornade, nous cherchons à nous

établir dans le village pour y passer la nuit. Une inspection des

ruines nous force à abandonner notre projet. Hélas ! dans chaque

case il y a des cadavres, de partout il se dégage une odeur infecte,

il y a peut-être une centaine de malheureux qui sont morts de faim

dans ce triste lieu. On est absolument écœuré.

Bon gré, mal gré, nous nous remettons en route, nous dirigeant sur

le village suivant, qui se nomme Ouré, où nous arrivons à neuf

heures du soir. Pendant ce trajet nous avons traversé une jolie

petite rivière, bordée d’une belle végétation, dans laquelle

il y avait à peu près un mètre d’eau, ainsi que des terrains

marécageux dont les eaux rejoignent la rivière précédente.

Ouré était, avant que les troupes de Samory s’en emparent, un très

gros village ; ses ruines, que l’on traverse avant d’atteindre

le village actuel, sont plus grandes que Bammako.

Il s’y tenait un marché important, dont la place se trouve encore

à l’extérieur du village ; elle est abritée par quatre immenses

arbres dont je n’ai pu distinguer l’essence, car la nuit était

trop sombre.

C’est la première fois depuis mon départ de Ténetou que je

vois une aussi belle végétation, les terres de culture paraissent

excellentes. Avant d’entrer dans le village nous avons traversé un

champ de mil où nous avons failli nous égarer : les tiges avaient

5 mètres de hauteur.

Dans le village, il n’y a qu’une vingtaine d’habitants,

dont un dougoukounasigui (délégué de l’almamy) ; on nous offre

l’hospitalité dans une case d’entrée, sorte d’antichambre,

nommé _boulou_, qui sert d’écurie, de parc, de corps de garde et

de cuisine. C’est à peine si l’on voit clair dans cette case. A

la lueur du feu, les noirs qui cohabitent avec moi me paraissent de

vrais bandits ; j’ai hâte de quitter ce lieu et ces gens, dont

l’aspect est peu rassurant.

_Mercredi_ 21 _septembre._ — A environ 7 kilomètres dans l’est

d’Ouré on atteint le Banifing, grand affluent de droite du Baoulé,

qu’il rejoint dans les environs de Tabacoroni.

En arrivant à ses bords, inondés sur une profondeur de quelques

centaines de mètres, nous rejoignons un convoi de vivres qui est

en train d’effectuer son passage ; il utilise à cet effet deux

petites pirogues (de 4 mètres de longueur), qui constituent tous

les moyens de passage.

Le lit de la rivière est obstrué par des arbres du genre

palétuvier. Sa largeur totale est de 40 mètres environ et sa

profondeur atteint en ce moment 4 à 5 mètres. En saison sèche elle

est cependant guéable.

Nous avons hâte de quitter cet endroit. Là aussi il y a des

squelettes et des cadavres en quantité. Je ne les compte plus. Au

début, en quittant Ténetou, les deux premiers jours, j’en ai

compté une dizaine, mais il y en avait d’autres à quelque distance

du chemin, qui se révélaient par l’odeur.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 4 / 41 段