Ce sofa disait : « On se bat tous les jours là-bas, et beaucoup

d’hommes meurent de faim, mais c’est fini maintenant, et nous

gagnerons Tiéba avant la fin des pluies. Nous avons aussi appris

qu’il y avait un blanc ici ; l’almamy n’est pas content du

tout de le voir dans le pays, il en a encore parlé le jour où je

suis parti.... » A ce moment, Sory apercevait mon cuisinier et lui

demandait de mes nouvelles pour empêcher l’autre de continuer et

donner un autre cours à la conversation.

Dès ce jour, l’attitude de Founé Mamourou et de Sory changea

complètement : d’indifférente elle devint presque hostile ;

l’autorisation de chasser me fut retirée, et il ne me fut

plus possible de trouver un œuf ni un bol de lait : puisque leur

maître n’était pas content de me voir ici, il fallait me le

faire comprendre.

Quand je les interrogeais, c’étaient de grossiers mensonges que

l’on me débitait ; la nuit, on me faisait surveiller, de crainte

que je ne partisse furtivement. Toutes ces raisons me faisaient songer

à mon départ, et, par moments, je me voyais dans la situation de

Mage et des officiers de la mission Gallieni dans le Ségou.

D’autre part, le climat de Ouolosébougou est fort malsain ; les

deux marigots, qui sont de véritables marais en cette saison, et la

malpropreté de ce village commençaient à éprouver mon personnel et

mes animaux ; ma santé aussi s’altérait de jour en jour. Six de

mes hommes étaient atteints de la filaire de Médine et les autres

avaient fréquemment la fièvre. Depuis notre départ de Bammako,

nous avions mangé trois fois de la viande et aucun de mes animaux

n’avait eu du mil. Je perdis mon cheval et deux de mes ânes.

Mes noirs s’inquiétaient de notre triste situation, et Dieu sait

pourtant si ces gens-là sont patients ! Ils chargèrent Diawé de

me parler. Ce pauvre garçon entra un matin dans ma case et me tint

le langage suivant, je cite ses propres paroles et son français

défectueux :

« Ma lieutenant, nous tous qui parlé _boubakh_ (beaucoup) cette

nuit, les hommes du paille (pays) il n’y a plus bon, il faut que

nous qui sort, si toi qui a besoin que nous il y a mort, nous y a

mort _rek_[13]. »

Je remerciai ce brave garçon pour les paroles de dévouement qu’il

m’apportait de la part de tous, et le consolai. Heureusement, nous

n’en étions pas là ; si d’ici quelques jours il n’y a pas de

changement, j’aviserai.

[Illustration : La bonne aventure dans la case d’un _kéniélala_.]

Depuis une huitaine de jours nous avions un nouveau voisin ; c’était

un noumou du Ouassoulou, un kokoroko, et il exerçait aussi le métier

de _kéniélala_ (de prédire l’avenir). Cet homme vint me voir

plusieurs fois dans la même journée. Intrigué de ses fréquentes

visites, je pensai qu’il avait probablement à me parler. Pour ne

pas l’interroger brusquement, je me décidai à aller lui demander

de me dire la bonne aventure. J’entrai donc dans sa case, dont il

referma soigneusement la porte. Après quelques mots échangés, il me

pria d’aller chercher mon fusil et d’apporter huit kolas rouges

et huit kolas blancs. Dans sa case il avait un petit tas de sable

bien fin : d’un seul coup, avec un petit balai, il l’étendit

devant lui en forme d’éventail.

Après m’avoir fait promettre que je ne dirais à personne ce que

le _kénié_ (sable) m’apprendrait, il plaça mon fusil le long du

diamètre de la figure et traça rapidement dans le sable, avec le

doigt, des signes cabalistiques ; puis il me fit tenir un demi-kola

rouge et un demi-kola blanc au-dessus du sable. Pendant une minute

environ il marmotta quelques paroles ; à partir de ce moment mon

rôle était à peu près terminé, je n’avais plus qu’à manger,

séance tenante, les deux moitiés de kolas et à étendre une de mes

mains au-dessus du kénié pendant les trois opérations suivantes :

2e opération : un kola rouge entier est placé au centre ;

3e opération : les sept kolas blancs sont rangés en demi-cercle et

relevés dans l’ordre inverse ;

4e opération : même opération que les précédentes, mais avec

les kolas rouges.

Cela terminé, on peut demander au devin tout ce que l’on veut. Les

kolas sont pour lui, c’est son petit bénéfice ; s’il a besoin

de sel ou de cauries, ce sont ces derniers articles qu’il faut

apporter pour la réussite de votre affaire.

Voici ce que me raconta le kéniélala :

« L’almamy a reçu la lettre le huitième jour ; il est ennuyé

que tu sois là, mais il ne veut pas déplaire aux blancs : alors

il a répondu qu’on te fasse attendre ; plus tard, peut-être,

il te laissera passer. »

Consulté sur mon intention de rallier Bammako, il me dit : « Le

sable a parlé et a dit : « Quand le blanc sera parti, l’autre

courrier arrivera, mais il faut que tu partes. »

Somme toute, il ne m’apprenait pas grand’chose, mais confirmait

mes soupçons. Comme ces gens-là par leur métier sont toujours bien

renseignés et qu’ils questionnent adroitement tous les naïfs qui

viennent les consulter, je considérai ses renseignements et avis

comme bons ; son attitude, du reste, m’avait suffisamment prouvé

qu’il voulait me renseigner ; par la suite j’ai su que ce qu’il

m’avait dit était l’exacte vérité.

L’art de prédire l’avenir par l’écriture dans le sable est

très ancien. De qui le tiennent les Mandé : des Égyptiens ou des

Arabes ? Les Arabes appellent cet art encore aujourd’hui خّط

الرمّل, « écriture dans le sable ». Longtemps j’ai cru,

comme le docteur Tautain[14], que les débris de poteries, calebasses,

vieux chiffons, grappes de sorgho, etc., que l’on trouve fréquemment

le long des chemins, placés dans les fourches des arbres, ou suspendus

aux branches près des villages, étaient destinés à protéger les

cultures contre les esprits et faisaient partie des pratiques du culte

des Bambara. Il ne faut voir en cela rien de commun avec la religion :

ce sont les kéniélala qui ordonnent ces pratiques aux personnes qui

viennent les consulter ; jamais une consultation ne se termine sans

que le kéniélala dise : « Pour que ton affaire réussisse bien,

il faut prendre tel objet et le pendre ce soir à tel ou tel arbre. »

D’autres fois, ils ordonnent de manger une poule ou un coq de telle

ou telle couleur, de mettre soigneusement les os dans un chiffon blanc

et d’enterrer cela près de leur case ; pour ne pas profaner les

restes on élève généralement un petit tertre conique de 30 à 40

centimètres de hauteur, le sommet du cône est coupé et surmonté

ordinairement d’un morceau de pierre plate ayant servi à moudre

du grain.

Cette profession n’est pas spéciale aux noumou ; il y en a

d’autres qui l’exercent, il y a même beaucoup de femmes qui font

ce métier ; souvent ces gens-là sont consultés en dernier ressort

sur la culpabilité des voleurs et des gens prévenus d’adultère,

etc., ce qui les fait craindre dans beaucoup de villages.

★

★ ★

Le mois d’août était commencé et le courrier de l’almamy

n’arrivait pas, tous les jours il venait des hommes de la colonne

et l’almamy ne donnait pas signe de vie : je pris donc le parti de

faire prévenir Kali que j’avais une communication à lui faire et

le priai de venir à Ouolosébougou ou de m’accorder la permission

d’aller le voir à Faraba.

Kali arriva au bout de cinq jours quoique Faraba ne soit qu’à

une étape de Ouolosébougou. Après les salutations d’usage, je

fais part à Kali de mon désir de rallier Bammako et d’y attendre

la réponse de l’almamy ; il me dit que ce n’est pas possible,

que jamais il ne m’autorisera à partir. J’insiste en lui disant

que je suis souffrant et qu’il est urgent que je parte le plus

tôt possible. Rien n’y fait. Voyant que mes prières n’ont aucun

succès, je lui dis : « Je te préviens que je partirai demain matin ;

si tu n’es pas content, tu me feras tirer des coups de fusil ». Il

me quitte en me disant : _Benta_, « C’est bon ».

Une heure après il revient et proteste de son amitié pour moi :

« Jamais, dit-il, tu n’aurais fait cela, et pour bien te prouver que

je suis ton ami, je t’accompagnerai à cheval jusqu’à Makhana ;

et quand le courrier de l’almamy arrivera, j’irai moi-même le

porter la lettre à Bammako. »

J’étais donc libre de m’en retourner et je m’en réjouissais

déjà, lorsqu’il se ravise, revient, insiste pour me faire laisser

mes bagages et mes animaux. Finalement, il me propose d’aller

ensemble jusqu’à la rivière Baoulé : nous rencontrerons forcément

le courrier. Je refuse naturellement, sachant bien qu’une fois au

Baoulé on trouverait d’autres raisons pour entraver ma route.

Voyant que je ne reviendrais pas sur ma décision, il me donne

rendez-vous pour le lendemain matin au départ.

10 _août._ — Le lendemain de bonne heure, je me mets en route,

après avoir, par-ci par-là, distribué quelques cadeaux. J’allai

avec mon domestique à Ténetoubougoula pour prendre Kali en passant,

puisqu’il devait m’accompagner. Les chevaux de Kali, du chérif

et de leurs griot étaient sellés ; le chérif s’entretenait à

voix basse avec Kali et sa suite ; au bout d’un quart d’heure

d’attente je fis demander à Kali ce qu’il attendait : il me

répondit qu’il regrettait beaucoup de ne pouvoir m’accompagner,

mais que « les chevaux n’étaient pas contents d’être montés

ce matin ».

Je me mis donc en devoir de rallier mon convoi, et peu de temps après

j’apprenais par un dioula que Kali, accompagné de quelques hommes

armés, me suivait à environ deux kilomètres.

Quel était le mobile qui dictait à ce chef cette conduite

étrange ? Avait-il peur de moi ou craignait-il que je ne prisse un

des chemins qui mènent dans le Ségou ? Je l’ignore.

Un de ses griots m’accompagna jusque sur les bords du Niger,

où j’arrivai le 13 à neuf heures du matin. A midi et demi je me

retrouvais au milieu de mes camarades du poste.

Mon retour ne leur causa aucune surprise. Le docteur Tautain, qui

commandait le cercle, avait appris par des marchands ma fâcheuse

situation à Ouolosébougou et devait le lendemain me faire prévenir

par un courrier de faire tout mon possible pour revenir.

Les soins dont j’étais entouré, la bonne nourriture, me remirent

promptement, et trois jours après je prenais des dispositions pour

demander à Madané, fils d’Ahmadou, l’autorisation de traverser

le Ségou. La situation de ce côté était peu brillante : le

Bélédougou était en lutte ouverte avec les Toucouleur de Ségou ;

il paraissait difficile au commandant du cercle de faire parvenir une

lettre en ce moment, lorsqu’une dépêche de Kayes nous informa du

prochain passage de deux hommes du Ségou, envoyés d’Ahmadou. Il

fut décidé que nous attendrions leur arrivée pour faire partir

ma demande.

Sur ces entrefaites il vint un sofa de l’almamy porteur d’une

lettre en arabe, dont je donne la traduction ci-dessous :

« Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ! Louanges à

Dieu ! Que les bénédictions et la paix de Dieu soient sur Mohammed !

« J’ai appris qu’un chrétien venant de Bammako demande à me

voir. Certes, c’est mon intention d’être son ami.

« Qu’il vienne au camp de Sikasso pour que j’entende sa parole ;

les routes lui sont ouvertes et on lui aidera pour venir me voir.

[Illustration : Le départ de Ouolosébougou.]

« J’ai le cœur plein de joie à cause de la grande amitié qui

existe entre nous et les Français et je me réjouis de notre alliance.

« Sur ce, je vous salue. »

Je mis mon temps à profit à Bammako, en construisant avec le

concours des tirailleurs, mis aimablement à ma disposition par le

capitaine Josset, une carte à grande échelle des pays de la rive

droite du Niger.

Beaucoup de renseignements, que j’ai eu l’occasion de contrôler

depuis, m’ont prouvé qu’un travail préliminaire de ce genre,

si imparfait qu’il soit, rend de grands services.

Le jeune sofa qui venait apporter la lettre fut interrogé avec soin ;

il débita une série de contradictions, disait ne pas savoir depuis

combien de temps il était parti de chez l’almamy, etc.

La lettre de l’almamy, comme on le voit, m’autorisait à traverser

ses États ; je fis donc mes préparatifs pour repasser le Niger,

bien décidé à revenir si les difficultés recommençaient.

Le 3 septembre je traversais le Niger, et le 8 j’arrivais à

Ouolosébougou ; l’accueil de la population avait été plus

franchement amical que lors de mon premier passage : dans tous les

villages on me fit un cadeau en nourriture toute préparée ou en

denrées, un des villages me donna même un bœuf.

A mon arrivée à Ouolosébougou, je n’y trouvai pas Kali, quoique

dès Sanou je l’eusse envoyé prévenir de mon passage par un

courrier se dirigeant vers Faraba en prenant à Cisina le chemin du

bord du fleuve, plus direct que celui qui passe par Ouolosébougou.

Le lendemain je m’arrêtai à Séguésona. Une grosse rivière

très gonflée par les pluies et au courant très rapide, affluent

du Banifing, me força de rester inactif toute la journée. Comme ce

cours d’eau ne commença à se dégonfler que vers quatre heures,

le passage dura fort longtemps et ne fut terminé qu’à neuf heures

et demie du soir.

Trois ânes avaient été entraînés par le courant : quatre bons

nageurs réussirent à les faire aborder à environ 1 kilomètre en

aval et à les ramener au campement. Cette rivière a de 1 m. 50 à

3 mètres de profondeur en cette saison, des berges très escarpées

et glissantes ; sa largeur est de 12 à 15 mètres.

Kali vint donc dans la journée ; il m’apportait 2 bœufs, 2 moutons

et une vingtaine de kilos de riz ; je lui fis cadeau d’un fusil à

deux coups, d’une paire de pistolets et de quelques menus objets,

bonnets en velours, couteaux, etc. C’était un vendredi et nous

rencontrions des femmes se rendant au marché de Ouolosébougou ;

quelques-unes, qui venaient de Sounsouncoro, connaissaient par son

nom le jeune sofa qui m’accompagnait ; elles l’interpellaient

en lui disant : « _Kélébakha, ini-tié._ » Comme je savais mon

gaillard originaire du Torong, cela m’intriguait. Je fis signe à

Diawé, qui questionna une femme. Elle lui apprit que Kélébakha

était resté une demi-lune à Sounsouncoro et qu’il n’y avait

pas longtemps qu’il était parti pour Bammako y chercher un blanc.

Quelques jours après, le jeune Kélébakha fit des ouvertures à

Diawé, lui raconta qu’il ne tarderait pas à déserter : le moment

était venu de l’interroger. Il m’avoua être parti du camp de

l’almamy porteur de deux lettres. Arrivé à Sounsouncoro, il fut

arrêté et les deux lettres portées à Faraba.

Quelques jours après mon départ pour Bammako, on lui en donna une

avec l’ordre de me rejoindre et de me la remettre ; on lui recommanda

surtout de me cacher qu’il ne venait pas directement de la colonne.

Le kéniélala de Ouolosébougou était bien renseigné, comme on

le voit.

Samory avait là une belle occasion de nous prouver sa reconnaissance

pour la situation que nous lui avions créée vis-à-vis des autres

souverains et chefs de la rive droite du Niger, en appelant son fils

Karamokho en France et en lui faisant l’honneur de traiter avec lui.

[Illustration : Vue de Bammako.]

Il nous remercie par la plus noire ingratitude.

Dieu seul sait comment je sortirai de son maudit pays, car mes

tribulations commencent seulement sans doute.

A Séguésona, au lieu de prendre le chemin le plus suivi, passant

par Ourou, et dont je possédais un très bon itinéraire, je suivis

un autre chemin moins frayé en cette saison et plus à l’est, afin

de me rapprocher du Kéléya et du Banan, sur lesquels je n’avais

que de médiocres renseignements.

Le lendemain je quittais le chemin de Kéléya à Missaguébougou

(pays des bœufs blancs), misérable petit village ne contenant

qu’une trentaine d’habitants, et je faisais étape le soir à

Dialanicoro, le passage de la Koba, autre affluent du Banifing,

ayant considérablement ralenti ma marche.

Cette rivière est très profonde, aux berges escarpées, et d’une

largeur variant de 10 à 15 mètres. Il n’existe qu’un pont en

branchages dont la partie nord s’était affaissée entraînée

par les eaux ; il fallut faire des prodiges d’équilibre pour le

franchir ; l’opération était presque terminée lorsque le reste

du pont se rompit, entraînant six de nos hommes qui faisaient passer

les deux dernières charges.

Le reste de mes noirs se jeta immédiatement dans la rivière pour

porter secours aux malheureux que le courant emportait ; hommes et

bagages furent sauvés, il n’y eut de perdu que mes allumettes,

qui avaient pris l’eau quoique soigneusement enfermées dans des

boîtes en zinc fermant presque hermétiquement.

Comme Missaguébougou, Dialanicoro est sans ressource et aux trois

quarts ruiné. Des femmes bambara étaient occupées à y préparer

du beurre de cé, destiné à l’almamy.

[Illustration : Écroulement d’un pont sur la Koba.]

★

★ ★

Le cé ou karité (_Bassia Parkii_) a été décrit par tous les

voyageurs, mais la manière d’en extraire le beurre n’a jamais

été expliquée que d’une façon incomplète ; comme j’ai eu

l’occasion de le voir préparer aujourd’hui, je vais donner

quelques détails.

L’écorce verte étant enlevée et la châtaigne bien séchée, soit

à la fumée, soit simplement cuite à l’eau, est décortiquée,

lavée dans plusieurs eaux et exposée au soleil.

L’amande est ensuite pilée et réduite en granules de la grosseur

d’un pois cassé, qui sont mis de suite sur le feu, dans des pots

en terre. On remue jusqu’à ce que ces granules soient fondus et

présentent la consistance d’une pâte ; cette préparation d’un

beau brun dégage une très bonne odeur rappelant le chocolat. Cette

pâte est ensuite broyée entre deux pierres afin d’écraser

les grumeaux qui pourraient rester ; puis elle est bouillie dans de

l’eau. On écume la graisse qui nage à la surface et on la triture

avec les mains une fois refroidie, puis elle est recuite sans eau

pour l’épurer ; quand elle est bien liquide, on la verse dans

des calebasses de grosseurs variables suivant le poids du pain que

l’on veut obtenir, en ayant soin de laisser au fond du chaudron

les corps étrangers.

La graisse refroidie est d’un blanc un peu verdâtre, de la

consistance de la cire, on l’emballe dans de grandes feuilles

d’arbre et le pain est ficelé à l’aide de fibres d’écorces

d’arbre.

Son goût est nauséabond quand on s’en sert pour la cuisine sans

l’épurer. Pour s’en servir utilement, il suffit de jeter un

peu d’eau dans la graisse bouillante pour faire disparaître tout

mauvais goût.

Cette graisse est souveraine pour les douleurs rhumatismales et les

courbatures, on s’en frictionne les parties malades après l’avoir

fait légèrement chauffer. Après de grosses fatigues les noirs ne

manquent jamais de l’employer et je me suis toujours bien trouvé

de les imiter à ce sujet.

★

★ ★

11 _septembre._ — Une heure après avoir quitté Dialanicoro, je

rencontrai six cavaliers qui venaient au-devant de moi pour me prier

de passer la journée à Dialacoroba. Je les remerciai en leur disant

que j’avais un long voyage à faire et qu’il m’était impossible

de m’arrêter dans tous les villages. J’y passai cependant une

heure pour leur faire plaisir.

Dialacoroba est un gros village, au centre duquel se trouve un

_diassa_ (palanquement) où réside le chef de cette région, Mahmady

Lansiné. On m’apporte de la part de ce chef, qui est en guerre,

un bœuf, un mouton, des poules, des œufs et du riz. Ce village

contient, en temps normal, environ 500 à 600 habitants ; son chef

vit dans l’aisance, mais les Bambara Baniokhola qui constituent

sa population se trouvent dans les conditions les plus misérables,

comme partout ailleurs.

Après avoir fait les cadeaux d’usage, je quittai ces braves gens

pour faire étape au Banifing. Cette rivière est moins profonde que

ses deux affluents que je venais de traverser les jours précédents ;

elle vient de l’ouest, traverse le Kéléya et prend sa direction

sud-nord en arrivant dans le Banan. Elle est aussi connue sous le

nom de _Banan-ba_ (fleuve du Banan). Presque tous ses affluents ont

leur confluent près de Gouénetou ; c’est cette rivière qui passe

près de Bobalé et non le Baoulé (Mayel Balevel) comme l’indiquent

certaines cartes. Son confluent avec le Baoulé est au-dessus de

Bobalé, à hauteur de Toucoro, près d’un village appelé Ouacoro.

Les chefs de Ourou et de Tiérou envoient leurs griots me saluer.

La région que je viens de traverser est d’un aspect très monotone :

pas la moindre petite ride, partout une grande plaine couverte de

hautes herbes et parsemée de petits arbres rabougris ; à partir

de Dialacoroba, je n’ai plus vu de cé, ni aucun arbre utile. Un

peu à l’est de ce dernier village se trouve un mamelon surmonté

de deux petits sommets coniques absolument dénudés et dépourvus

de végétation.

A Tiérou, où j’arrive de bonne heure, on a nettoyé à mon

intention un groupe de douze cases situé à l’est du village. Ces

cases, qui sont remarquables par le soin qu’on a mis à les

construire, étaient destinées à recevoir l’almamy lors de son

passage ici, mais il ne s’y est pas arrêté. Celle que j’occupe

est ronde comme toutes les autres, et du diamètre de 7 m. 50 ;

son toit en chaume est soutenu par cent vingt chevrons en palmes

_ban_. Dans la cour, les herbes étaient enlevées et l’on avait

répandu des cailloux ferrugineux mélangés de quartz ; quelques-uns

de ces cailloux renferment des paillettes de mica ; j’en ai pris un

échantillon ; ces cailloux ont été trouvés dans le lit du marigot

qui passe près des ruines de Téniéko.

Les porteurs qui, du Djitoumo et du Tiaka, se rendent à la colonne,

passent à Tiérou, et, de là, vont directement à Bougouni pour y

traverser le Baoulé ; ils évitent ainsi le détour qu’occasionne

le passage à Ténetou.

A partir de Tiérou jusqu’à Ténetou, le terrain se relève

légèrement, à la plaine succèdent de petites rides ferrugineuses,

la végétation est un peu plus dense. Les deux rivières Mono que

l’on traverse sont garnies de quelques beaux arbres. Le petit

Mono n’a que 1 mètre d’eau et 6 mètres de largeur ; l’autre,

au delà du petit village de Sibirila (30 habitants), est une belle

rivière de 12 mètres de largeur ; on la passe sur un pont assez

solide que l’on traverse également quand on a suivi la route

ouest. A partir de Sibirila, ces deux routes se rejoignent.

Près du Mono, on aperçoit dans le sud-est un grand mamelon, le

Kouroulamini, qui a donné son nom aux environs. Deux heures après

on arrive à Ténetou.

14 _septembre._ — De loin, on prend Ténetou pour une grande

ville ; les cases, presque toutes carrées, sont rapprochées

les unes des autres ; au centre on aperçoit quelques gros banans

(_bombax_). C’est sa disposition en amphithéâtre qui trompe de

loin : au fur et à mesure que l’on approche on est désillusionné.

En arrivant, je me fais indiquer la demeure d’El-Hadj Mahmadou

Lamine, qui habite un groupe de cases à l’ouest du village. Bientôt

un captif vient m’annoncer que je puis entrer : c’est que le

pèlerin a voulu faire un peu de toilette.

C’est un grand bel homme, à la figure ouverte ; il est vêtu à

l’orientale : haïk, gandoura, turban et chechia. Assis sur un tapis

de Stamboul dans une case très sale, il me reçoit fort bien, et me

fait asseoir sur un autre tapis placé en face de lui. Un oreiller

maure, en cuir orné, à côté d’un grand flambeau en cuivre rouge

dépourvu de bougies et d’un saladier en vieille faïence orné

de fleurs, une bouillotte en fer battu, deux Corans et un chapelet

complètent la mise en scène. Son accueil est des plus cordiaux. Ce

musulman est fort poli : de la fréquentation des gens civilisés en

Égypte lors de ses trois pèlerinages à la Mecque il a gardé un

certain vernis d’éducation. Ce premier entretien fut naturellement

de courte durée. El-Hadj me fit conduire chez le dougoukounasigui,

qui m’installa près de la demeure d’El-Hadj, dans un diassa

construit à l’intention de l’almamy.

Ténetou est un grand village, d’une malpropreté excessive ;

ses rues étroites sont des bourbiers dans lesquels pourrissent

des détritus ; la plupart des cases sont inhabitées ; j’estime

cependant sa population à 800 habitants, y compris une centaine

de marchands de passage et environ autant de captifs. Il y règne

beaucoup d’animation, grâce à sa situation exceptionnelle au

centre d’une région d’où l’on peut facilement se diriger sur

n’importe quel point de la boucle du Niger, et au croisement de

tous les chemins fréquentés par les caravanes.

[Illustration : Vue de Ténetou.]

Le marché de Ténetou se tient tous les jours : il est à quelques

centaines de mètres au sud du village, à droite du chemin de

Niamansala.

Il se compose de trois rangées d’échoppes en paillotes ;

quelquefois ce ne sont que des _séko_ (natte) placés sur quatre

branches fichées en terre qui constituent les abris contre le soleil,

car il n’y a pas de gros arbres. Quand il pleut, acheteurs et

vendeurs se retirent dans le village.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 3 / 41 段