Les petits articles sont, en général, toujours vendus ; il en est

de même du sel, du beurre de cé, des kolas, dont une bonne partie

est enlevée à la fin de la journée. Mais il n’en est pas de même

du bétail (bœufs, chèvres, moutons), des ânes, des fusils et des

étoffes ; j’ai rarement vu vendre plus de deux ou trois têtes de

bétail, un fusil et quelques coudées de guinée.

Le petit bétail vient du Ségou par la route de Fougani-Dioummansonnah

et Bougoula. Les bœufs et ânes sont des animaux porteurs mis en vente

par des marchands qui ont été malheureux dans leurs opérations.

Les chevaux et le sel viennent des marchés du nord du Bélédougou,

Banamba, Touba, Sokolo, Gombou, et passent en transit à Bammako.

Les fusils sont de fabrication belge, ils proviennent de Sierra Leone,

ainsi que le calicot blanc.

La guinée bleue seule vient de Médine. Nous ne sommes donc presque

pour rien dans le modeste chiffre d’affaires qui se traite à

Ouolosébougou.

Je résolus de mettre à profit mon séjour à Ouolosébougou

en amassant le plus grand nombre possible d’itinéraires et de

renseignements ; aussi, dès le lendemain, j’allai me promener

à cheval dans les villages des environs, afin d’en relever

l’emplacement ; je dus malheureusement cesser ces promenades

quotidiennes sur les observations de Founé Mamourou, qui essaya

de me persuader que je causais une grande terreur dans la région,

que les gens du pays croyaient que j’étais venu pour leur faire

la guerre, et que déjà beaucoup de femmes étaient parties à la

colonne pour se mettre en sûreté. Tout cela était absolument faux ;

ce qu’il y avait de vrai, c’est qu’on voulait m’empêcher de

prendre des renseignements.

Je puis dire que jamais personne ne m’a vu prendre une boussole,

et je ne me servais de mon calepin que quand j’étais à l’abri

des regards des indigènes. Quant à la crainte de me voir surprendre

le pays, c’était dérisoire : je n’avais pas un soldat, et depuis

mon arrivée j’avais même considérablement réduit mon personnel.

En quittant Médine, j’avais 18 âniers, 2 domestiques, 1 chef de

convoi et 6 porteurs : au total, 27 hommes. Depuis plus d’un mois que

ces gens-là servent auprès de moi, chaque ânier commence à savoir

conduire deux ânes ; de plus, la vie étant assez chère ici, j’ai

dû vendre pas mal d’articles, et j’ai eu soin de me débarrasser

de ce qu’il y avait de très lourd et de trop gênant, de sorte

que j’ai pu renvoyer une partie de mes hommes et procéder à un

écrémage, ne conservant que les bons. Mon personnel aujourd’hui

ne se compose que de dix âniers non armés, d’un cuisinier, d’un

palefrenier qui me sert en même temps de domestique, et de mon fidèle

Diawé qui, comme homme de confiance, est investi d’une autorité sur

les autres. Ces trois derniers indigènes seuls sont armés de deux

fusils Beaumont et de mon fusil de chasse. Aucun de ces trois hommes

ne porte un effet militaire, tous s’habillant à leur guise ; la

terreur que nous jetons parmi ces gens-là n’est donc pas justifiée.

La population des trois villages se décompose ainsi :

Ouolosébougou 150 habitants.

Ténetoubougoula 150 —

Dabibougou 40 —

---

TOTAL 340 habitants.

} marchands 80 habitants.

Population flottante }

} captifs 120 —

---

TOTAL GÉNÉRAL 540 habitants.

---

Ce n’est pas parmi ces gens-là, qui vivent dans la terreur, que

je pouvais trouver des auxiliaires. Dans ce pays, pour un oui ou un

non on vous coupe le cou, sans autre forme de procès. Les pauvres

Bambara, dont la condition est très malheureuse, sont les parias

de la société ; ils font toutes les corvées, et sont commandés

par le premier venu d’une autre nationalité. Ces braves gens nous

considèrent un peu comme leur futur libérateur ; d’instinct ils

aiment le blanc, et je ne cache pas qu’ils m’inspirent beaucoup

de sympathie. Quoique je ne me sois jamais ouvert auprès d’eux,

pendant tout mon séjour ils n’ont cherché qu’à m’être

agréables. La nuit, l’un d’eux venait furtivement dans ma case

y apporter deux ou trois œufs, une poignée de kolas, ou quelques

épis de maïs. Comment se procuraient-ils ces choses si simples ? je

l’ignore, car ici ils ne possèdent rien, pas même une poule. Quand,

dans la journée, je rencontrais de ces malheureux dans le village,

ils n’osaient me dire autre chose que le vulgaire _ini-tié_

(bonjour), de peur de se compromettre, et ils continuaient de vaquer

à leurs occupations, comme si j’étais pour eux un inconnu.

C’est donc près des marchands originaires de notre Soudan ou du

Ségou que j’obtins des renseignements ; et cela au prix de puissants

efforts de mémoire, car le crayon doit être exclu de l’entretien.

Quand je recevais la visite de quelques-uns d’entre eux, je ramenais

insensiblement la conversation sur la route qu’ils venaient de

suivre, les marigots difficiles qu’ils avaient traversés ; et,

pour obtenir les distances, je me servais de comparaisons entre des

étapes connues d’eux et de moi ; ensuite c’était la future

route qu’ils se proposaient de suivre, etc.

Cette tâche m’était rendue encore plus difficile par la grande

quantité de villages qui portent le même nom, ou des noms à

peu près semblables, tels que les Bougoula, Bougouni, Dialacoro,

Banancoro, Sounsouncoro, Sanancoro, Farako, Faraba, etc. Bougoula,

Bougouni signifient « grand village » ; les autres étymologies

se rapportent à des arbres et signifient « à côté du diala

(_caïlcédra_), à côté du banan (_bombax_), à côté du _sounsoun_

et du _sanan_[10] » ; quelquefois cela veut dire aussi « vieux

Banan », car _coro_ signifie en bambara : vieux et à côté. Les

noms de villages dans la composition desquels entre le mot _fara_

impliquent la proximité d’un marigot.

★

★ ★

Dans nos possessions du Sénégal et du Soudan français, on a pris

l’habitude de désigner les marchands sous le nom générique de

_dioula_ ; c’est une appellation impropre et qui ne peut qu’amener

la confusion dans une relation de voyage.

Le mot _dioula_ sert à désigner une partie très importante de la

famille Mandé et n’implique en aucune façon l’obligation de

s’occuper de commerce : nous ne l’emploierons donc que lorsqu’il

s’agira de désigner des gens de cette race.

Les marchands du Soudan peuvent se diviser en plusieurs catégories :

1o Le marchand momentané, nègre de n’importe quelle race, qui

borne son commerce du sel, de la guinée ou du kola à deux ou trois

voyages, juste le temps nécessaire pour se procurer une épouse ou

un personnel suffisant pour l’exploitation de ses terres et lui

permettre de vivre tranquillement dans son village sans rien faire. Il

n’est pas marchand de profession.

2o Les _kokoroko_ ; ce sont généralement des _noumou_ (forgerons) du

Ouassoulou ou du Ouorocoro. Ils commencent par fabriquer de la poterie,

des objets en bois ou en fer, de la vannerie, qu’ils vendent contre

des cauries. D’autres fois ils exercent le métier de _kéniélala_

(voir p. 41). Lorsqu’ils ont un lot de quelques milliers de

cauries, ils s’en vont sur les marchés à kolas, achètent une

petite charge de ce fruit, et vont à 300 ou 400 kilomètres plus au

nord, généralement à Ouolosébougou, Ténetou, Kangaré ou Kona,

l’échanger avec un modeste bénéfice contre du sel. Le sel à son

tour est porté sur la tête jusqu’aux marchés à kolas les plus

éloignés, tels que Sakhala, Kani ou Touté ; là ils ont le kola

à un peu meilleur marché, puis ils reviennent et font ce métier

d’échange du sel et du kola jusqu’à ce qu’ils aient gagné un

certain nombre de captifs leur permettant de se livrer à un commerce

plus lucratif et d’opérer sur une plus vaste échelle.

Peu à peu ils se procurent des animaux porteurs et quelquefois même

des chevaux. Leur profession est d’être marchands, mais ils ont

ceci de particulier, c’est qu’ils ne s’éloignent guère de

leur pays et sont moins entreprenants que les Mandé de la région

Kong, qui portent, eux, le nom de Dioula, qu’ils soient marchands

ou non. Rarement les kokoroko arrivent à se créer une situation ;

ce terme indique presque toujours l’idée d’un marchand misérable,

qui n’arrive pas à grand’chose.

3o Vient ensuite le marchand dans toute l’acception du mot, celui

qui ne fait que voyager et ne craint pas d’être absent des sept

ou huit mois de l’année. Il est, ou _dioula_ quand il est Mandé,

ou _marraba_ quand il est Haoussa ou Dagomba.

C’est cette catégorie de gens qui fait les grands et longs

voyages, qui s’abouche avec les rois et chefs, leur achète les

captifs faits pendant la guerre, leur procure armes, munitions,

et leur fait quelquefois de superbes cadeaux en étoffes fines, en

objets qu’ils vont se procurer à la côte, ou directement à nos

comptoirs de Médine.

Ils ont des femmes un peu partout : c’est la cause principale qui

les force à travailler presque toute leur vie pour leur fournir des

captifs et pourvoir à leurs besoins.

D’aucuns vont se fixer dans les grands centres comme Djenné, Ségou,

Banamba, Bla, Kong, et y deviennent d’importants personnages, se

contentant de faire travailler leurs enfants et leurs captifs. Enfin il

y en a qui se fixent dans le Ouorodougou et y accaparent le commerce

du kola ; ils deviennent rapidement les courtiers indispensables

entre le producteur et l’acheteur.

Il ne faudrait pas en conclure qu’ils sont tous dans l’aisance et

qu’ils réussissent toujours. Non ; il y en a beaucoup qui portent

sur la tête, comme les kokoroko, mais ils ne se spécialisent pas

au sel et au kola comme ces derniers.

Apprennent-ils qu’il y a avantage à acheter une denrée, un tissu

ou un tout autre produit dans telle région et de le vendre dans

telle autre, même très éloignée, ils ne manquent jamais de saisir

l’occasion de réaliser quelques bénéfices[11].

4o Nous avons enfin à signaler aussi le marchand _maure_. Celui-ci,

dans la région qui nous occupe, voyage peu ou pas du tout ; il y en

a quelques-uns de fixés dans le Ségou, à Nyamina et à Bammako,

mais ils ne voyagent pas et se bornent à faire faire le commerce par

leurs esclaves, se contentant de vivre entourés d’un certain luxe

dans la résidence qu’ils ont choisie. Ceux du nord du Bélédougou

et du Kaarta font un métier plus pénible : beaucoup d’entre eux

vont acheter du sel à Tichit et poussent jusqu’au Maroc pour y

vendre des captifs.

Pendant mon séjour à Ouolosébougou, j’ai reçu la visite de deux

Songhay, marchands de Djenné ; ils avaient chacun une vingtaine de

captifs et se rendaient pour la première fois à Médine pour vendre

leurs esclaves dans le Kaarta et se procurer du sucre, des tissus

fins, des coffrets en bois, du corail, etc. ; sachant qu’ils sont

très friands de thé, je ne manquais pas de les inviter à venir en

prendre tous les soirs pendant leur séjour ici.

Avant de partir de Paris, j’avais pris dans les vocabulaires

de Barth, Caillié, Lyons et Clapperton tous les mots songhay qui

s’y trouvent, et en avais fait un vocabulaire assez complet, par

lettre alphabétique. Presque tous ces mots sont bons, et je faisais

la joie de mes nouveaux amis en leur en citant quelques-uns. Ces

deux hommes ont voyagé dans toute la boucle du Niger ; ils parlent

aussi l’arabe et le bambara et je ne regrette pas d’avoir été

bienveillant pour eux, car ils m’ont appris beaucoup de choses et

initié à la géographie des pays que je me proposais de visiter.

Interrogés sur la manière dont serait reçu un Français à Djenné,

les deux Songhay m’ont répondu que c’était le grand désir

des marchands de voir arriver des blancs, mais qu’ils croyaient

Tidiani peu disposé en notre faveur parce qu’il a peur. Ils

pensaient cependant qu’au moyen de gros cadeaux on pourrait gagner

la confiance du captif de Tidiani, chef de Djenné ; ce ne serait

que par ce moyen qu’on pourrait obtenir quelque chose.

_Dimanche_, 17 _juillet._ — Un convoi de ravitaillement de 62

porteurs venant de Bougoula et des environs, se rendant à la colonne,

se repose sous le grand bombax devant ma case. Ce convoi est composé

de femmes et d’enfants et transporte :

52 foufou de mil environ 800 kilogrammes.

9 foufou de riz — 100 —

2 de netté — 25 —

3 doundoun de poudre — 800 —

Le _foufou_ est une sorte de filet rond tressé grossièrement en

fibres d’écorces d’arbres ; il est garni intérieurement de larges

feuilles et sert à conserver et à transporter les denrées. Les

foufous sont de grosseur variable et pèsent en moyenne de 10 à 15

kilos ; ils sont destinés à être portés sur la tête par les femmes

et les enfants. Ces foufous sont commodes à manier et peuvent être

passés à la nage, posés dans une calebasse vide, poussée devant

soi par le nageur : c’est la raison qui a fait limiter leur poids.

Les _doundoun_, qui contiennent la poudre fabriquée par les Bambara,

sont confectionnés en bois de diala et d’un seul morceau ; ils ont

la forme d’un pain de sucre, l’orifice est légèrement disposée

en entonnoir et bouchée avec un tampon en bois autour duquel est

enroulé un vieux linge. Chaque doundoun contient 8 à 10 kilos de

poudre au maximum.

Le chef du convoi, qui était armé d’un fusil, m’a dit que

c’était la deuxième fois qu’il faisait un convoi, et qu’il

comptait mettre 25 à 30 jours de Bougoula à Sikasso, aller et retour.

La plupart des porteurs avaient en outre un petit sac contenant 3 à

4 kilos de maïs : ce sont les provisions de bouche pour cette route

de 30 jours.

Le soin d’organiser et de mettre en route ces convois incombe aux

dougoukounasigui, dont les fonctions sont multiples, comme on va

le voir.

Dans chaque village il y a à côté du chef un captif de l’almamy,

sorte de fonctionnaire qu’on nomme _dougoukounasigui_ ; il donne des

ordres au chef du village et représente en fait l’almamy. C’est

lui qui tranche les différends entre les populations et les marchands

et qui s’occupe de recruter des hommes lorsqu’on demande des

renforts. Il doit faire rallier les hommes qu’il soupçonne avoir

déserté (mais il s’en dispense presque toujours), fait cultiver

les lougans dits de l’almamy, serrer la récolte, et l’envoie à

l’armée ou aux femmes et gens de l’almamy quand l’ordre lui

en est donné. Dans les villages où il y a des marchés, c’est

lui qui est chargé des achats pour le compte de l’almamy ; enfin

sa fonction principale est surtout de renseigner l’almamy sur les

faits et gestes des habitants.

Dans chaque village les meilleures rizières sont pour l’almamy. Deux

ou trois fois par semaine, tous les Bambara, hommes, femmes et enfants,

sont rassemblés et conduits aux lougans par un sofa désigné par

le dougoukounasigui ; les récalcitrants sont ramenés à la raison

à coups de trique, s’il y a lieu.

La récolte est empaquetée dans les foufou et emmagasinée dans un

village de la région. Pour les environs de Ouolosébougou, c’est

Dara, près Faraba, qui est le dépôt des vivres de l’almamy.

Quelquefois, quand la récolte d’un lougan cultivé par les

Bambara est près de mûrir, le dougoukounasigui y place un sofa

qui empêche les propriétaires du terrain d’en venir faire la

cueillette ; c’est ainsi que sont traités ces malheureux vaincus,

qui, désespérés, ne cultivent plus rien, et vivent comme la brute,

de feuilles, de racines et de fruits.

Un sofa, en route, a-t-il besoin d’un ou plusieurs porteurs, il prend

dans le premier village venu deux ou trois de ces malheureux. Arrivé

à l’étape, il les fait garder à vue pour les empêcher de se

sauver, et les coups de fouet et de trique remplacent la nourriture

que ces pauvres êtres ne reçoivent jamais.

18 _juillet._ — Un Maure, nommé Abou Bakr, de la tribu des

Ouled-Embarek, vient me voir et me prier de lui faire l’aumône de

quelques cauries pour rallier Bammako. Il me dit revenir de la colonne

où il devait conduire un cheval qui est mort en route ; il n’a plus

rien, ce malheureux, pas même une peau de bouc. Après l’avoir

fait manger et lui avoir donné un petit secours, je l’interroge

sur ce qu’il a vu. Abou Bakr me fait le plus triste récit de la

situation des troupes de l’almamy ; elles sont encore à plusieurs

kilomètres de Sikasso et n’entourent pas du tout le village,

comme on le dit ici.

Sur toute la route il y a des morts et des mourants ; en revenant,

il a vu passer la rivière Baoulé aux troupes de Liganfali, qui

arrivent du Fouta-Djallo. Pendant les trois jours qu’il a été en

contact avec cette colonne, il n’a été distribué qu’un bœuf

pour les chefs et les griots ; les guerriers mangeaient des feuilles

et des tiges de maïs — c’est la misère la plus affreuse.

Ce récit n’est pas exagéré, il m’a été confirmé trois jours

après par deux malheureux bambara de Makhana, qui ont dit à mes

hommes que, partis au mois d’avril, ils n’avaient jamais reçu

une graine comme nourriture. Ils faisaient pitié à voir.

19 _juillet._ — On défend de vendre le maïs, et les sofa

confisquent deux paniers qu’on vient d’apporter sur le marché. Le

même jour on interdisait aux marchands de dépasser Ouolosébougou

avec du sel ; cette défense ne s’étendait pas aux kokoroko. Cette

mesure était motivée par un achat de sel pour l’almamy, afin

d’en faire baisser le prix.

22 _juillet._ — C’est aujourd’hui grand jour de marché. Kali est

venu de Faraba pour me voir, dit-il ; en réalité, c’était pour

faire mutiler trois hommes ayant volé des cauries. Il ne faudrait

pas conclure de cela que ces chefs rendent la justice d’une façon

irréprochable ; ils sont cléments pour leurs créatures et très

sévères quand il s’agit de pauvres hères sans défenseurs. Quand

ils croient léser les intérêts d’un des leurs, ils ne se

prononcent pas.

Pendant mon séjour ici, un noumou de Ténetou, mais habitant

Ouolosébougou, est venu me proposer de lui acheter un bœuf porteur ;

il était accompagné du dougoukounasigui ; il en demandait onze

pièces de calicot blanc. Je lui fais remarquer que ce prix me paraît

élevé, et lui en propose huit. Comme ce bœuf était très beau et

pour en finir, je consens à lui en donner dix pièces ; il examine

mon calicot, le trouve beau et les pièces lourdes et me dit que le

marché est presque conclu, qu’il va consulter son frère.

Le lendemain, je le vois sur le marché et lui demande ce qu’il a

décidé. Il me répond que son frère n’a pas consenti. « Eh bien,

lui dis-je, tu auras les onze pièces demandées, elles sont toutes

prêtes dans ma case. » A ces mots, il se récrie et dit : « Pas du

tout, aujourd’hui j’en veux seize pièces de 100 coudées (pièces

anglaises de 50 yards) », ce qui portait le prix à quarante-huit

de mes pièces.

Indigné de cette façon de procéder, je fais mander le

dougoukounasigui, qui lui reproche sa façon d’agir, lui dit qu’il

a vu le calicot et qu’il n’y a pas de méprise, que du reste

c’était un prix fort honnête que je lui offrais. L’affaire fut

portée devant Kali, et malgré mes instances réitérées auprès

de ce chef, le marché ne fut pas conclu.

★

★ ★

J’avais essayé d’intercéder en faveur de ces voleurs ; mais avec

des barbares de ce genre il n’y a rien à obtenir. Un peu avant

l’exécution, deux sofa ont fait taire et accroupir tout le monde

à coups de trique ; puis le chef du village, faisant fonctions de

bourreau, fit placer à chaque voleur sa main gauche sur un billot

et d’un coup de sabre il abattait la main, qui était ensuite

portée à Kali. L’exécution terminée, personne ne parla plus

de rien. Les trois mains furent amarrées à un poteau et exposées

pendant plusieurs jours.

Les trois mutilés sont partis sans qu’on s’inquiétât d’eux ;

l’un est mort un jour après et les deux autres ont survécu à ce

terrible supplice. Il n’est pas rare dans ces pays de voir guérir

des blessures de ce genre.

L’absence d’hémorragie est fréquente chez les noirs, et quand

elle se produit elle s’arrête avec une facilité surprenante,

qui paraît devoir être attribuée à une augmentation de la

coagulabilité du sang.

J’ai eu l’occasion d’entretenir de ces cas plusieurs médecins

qui se sont occupés d’hématologie : quelques-uns d’entre eux

ont conclu, pour expliquer la coagulabilité exceptionnelle du sang

des nègres, à un excès relatif du nombre des hématoblastes,

mais la question ne semble pas résolue du tout.

M. Hayem, professeur à l’École de médecine de Paris, qui fait

autorité en hématologie, pense que la solution de cette question

est complexe. « Pour lui, il ne s’agirait pas d’une modification

morphologique du sang des nègres ; il croit plutôt à des variations

dans les qualités chimiques de ce liquide, dépendantes de la race,

du genre de vie, de l’alimentation.

« Le sang du cheval, dit le savant professeur, celui de l’âne,

se coagulent lentement, bien que ces animaux aient autant

d’hématoblastes que les chiens, les lapins, les singes, etc.,

dont le sang se coagule très rapidement. L’élévation de la

température, ajoute-t-il, hâte aussi considérablement la coagulation

du sang ; il est d’ailleurs naturel que des vaisseaux ouverts sous

un ciel de feu se bouchent plus facilement que lorsqu’ils sont

divisés dans un milieu tempéré. »

J’ai cru devoir attirer l’attention des biologistes sur

cette propriété que possède le sang des nègres soudanais ;

mon observation provoquera peut-être de nouvelles recherches

scientifiques qui seront très utiles, car rien n’est insignifiant

quand il s’agit d’hématologie.

Quand l’hémorragie se produit, les noirs font aussi quelquefois

des ligatures et mastiquent la plaie avec de la terre pour arrêter

le sang. Si la plaie devient mauvaise, on emploie le _diala_.

Le _diala_, plus connu au Sénégal sous le nom de caïlcédra, est

un arbre qui existe dans tout le Soudan : il atteint généralement

de très grandes dimensions ; son bois, sorte d’acajou, est très

dur et assez lourd ; il est connu de tous les ouvriers en bois

du Sénégal, et sert aux Laobé[12] et aux noumou (forgerons) à

faire des pirogues, des tabourets, des massues à battre le linge,

les pilons à couscous, etc.

[Illustration : Mutilation de trois voleurs.]

Le docteur Borius et M. Bérenger-Féraud ont signalé, il y

a longtemps, l’efficacité d’une décoction d’écorce de

diala pour combattre les fièvres non rebelles, mais je ne crois pas

qu’aucun de ces messieurs ait parlé de son emploi pour la guérison

des plaies mauvaises.

Voici comment on l’emploie :

On fait cuire un morceau d’écorce du poids de 1 kilogramme

environ dans 2 litres d’eau et on laisse réduire à 1 litre. Cette

préparation sert à laver et nettoyer la plaie.

Un autre morceau d’écorce fraîchement coupé est pilé dans un

mortier à mil jusqu’à ce qu’on obtienne une sorte de pâte. Cette

pâte est séchée au soleil, les gros résidus sont enlevés et la

poudre qui reste est employée à saupoudrer la plaie après chaque

lavage ; la croûte qui ne tarde pas à se former est enlevée tous

les jours jusqu’à ce que toute trace de suppuration ait disparu

et que la plaie ait l’aspect sanguinolent.

On cesse ensuite les lavages et l’on se contente de saupoudrer les

parties non recouvertes de croûte.

J’ai eu un mulet dont le palefrenier avait par mégarde changé le

bât ; ce nouveau bât, trop petit, avait engendré sur le côté une

grosseur qui, malgré les compresses d’eau froide, ne s’est pas

réduite ; au bout de huit jours, cette grosseur était une plaie

de la largeur d’une main et présentait un trou de la grosseur

du poing avec un fort décollement tout autour ; elle suppurait

d’une façon inquiétante et je croyais mon mulet indisponible

pour plusieurs mois. Un de mes indigènes lui appliqua le traitement

ci-dessus ; le seizième jour la plaie commençait à se cicatriser,

et le vingt-cinquième jour mon mulet était en état.

★

★ ★

Je profitai de la présence de Kali pour lui parler de mon courrier. Il

me répondit : « J’ai appris qu’il n’était pas loin : attends

encore quelques jours, il sera là bientôt. » Je lui fis observer

qu’un courrier, de l’avis de tout le monde, ne devait se laisser

dépasser par personne, que donc on n’avait pu le prévenir de

cela. Kali, voyant que ce grossier mensonge ne prenait pas, me dit

qu’il y avait beaucoup d’eau dans le Bagoé et que le cheval du

courrier avait été mangé par un caïman.

Voyant qu’il n’y avait rien à tirer de ces gens-là, je me

dis que le plus sage parti à prendre était d’attendre encore

quelques jours.

Cependant hier soir, vers dix heures, un de mes hommes, qui rôdait

silencieusement, a entendu distinctement dire, en passant près

d’une case : « Le courrier de l’almamy pour le blanc a été vu

à Dialacoroba, il y a deux jours, par Mori Mouça. »

Je ne m’inquiétais pas outre mesure de ces racontars et continuais

à m’occuper de mes itinéraires, lorsque, le 27, Mouça, mon

cuisinier, en tournée à Ténetoubougoula, vint à s’accroupir

derrière un cercle d’indigènes entourant Sory, le dougoukounasigui

et un sofa venant de la colonne avec quatorze captifs pour acheter

deux chevaux.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 2 / 41 段