« Dans toutes les occasions, le mieux est de s’armer d’une

=DU NIGER=

AU

=GOLFE DE GUINÉE=

PAR LE PAYS DE KONG ET LE MOSSI

* * * * *

21714. — PARIS, IMPRIMERIE LAHURE

9, rue de Fleurus, 9

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[Illustration : LE CAPITAINE BINGER]

=DU NIGER=

AU

=GOLFE DE GUINÉE=

PAR LE PAYS DE KONG ET LE MOSSI

PAR

LE CAPITAINE BINGER

(1887-1889)

OUVRAGE CONTENANT

UNE CARTE D’ENSEMBLE, DE NOMBREUX CROQUIS DE DÉTAIL

ET CENT SOIXANTE-SEIZE GRAVURES SUR BOIS

=D’APRÈS LES DESSINS DE RIOU=

* * * * *

TOME PREMIER

* * * * *

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

* * * * *

1892

Droits de traduction et de reproduction réservés.

=DU NIGER=

=AU GOLFE DE GUINÉE=

A TRAVERS LE PAYS DE KONG ET LE MOSSI

* * * * *

CHAPITRE I

But et objet de la mission. — Préparatifs de départ. —

Séjour à Saint-Louis. — Formation du convoi à Bakel et à

Kayes. — Lettres de recommandation du colonel Gallieni. —

Rencontre d’anciens serviteurs. — Séjour à Bammako. —

Passage du Niger. — En route pour les États de Samory. —

Arrivée à Ouolosébougou. — Entrevue avec Kali. — Misère des

habitants. — Le marché de Ouolosébougou. — Difficulté de se

renseigner. — Quelques mots sur les _dioula_ et les marchands. —

Passage d’un convoi de ravitaillement. — Mutilation de voleurs. —

Du _diala_ ou caïlcédra. — Dispositions malveillantes des gens de

Samory. — Le _kéniélala_. — Nouvelle entrevue avec Kali. —

Retour à Bammako. — Arrivée du courrier de Samory. — Retour

à Ouolosébougou. — En route pour Ténetou. — L’arbre à

beurre. — Visite à El-Hadj Mahmadou Lamine. — Le marché. —

Les voyages d’El-Hadj. — Renseignements sur Mali. — Un peu

d’histoire. — El-Hadj me donne deux lettres de recommandation. —

Arrivée sur les bords du Baoulé. — Deuxième lettre de Samory. —

Départ pour Sikasso.

Dans un moment où toutes les puissances de l’Europe jetaient

leur dévolu sur l’Afrique, et où, tous les jours, on entendait

parler d’événements qui venaient s’y dérouler, il aurait

été difficile à un officier d’infanterie de marine, ayant

déjà fait deux séjours au Sénégal et au Soudan français, de

rester indifférent et de se contenter d’enregistrer les prises de

possession des nations européennes sans s’en émouvoir quelque peu.

La France avait l’avance dans cette partie du monde et il ne

fallait pas la laisser distancer par ses rivales. C’était le

vœu de tout le monde, et je m’y associais de grand cœur. Aussi,

comme beaucoup de camarades, l’étude des voyages, surtout pour la

partie qui concernait le Sénégal, était ma distraction favorite. Je

caressais peu à peu le rêve d’aller noircir un des grands blancs

de la carte d’Afrique.

Entre les deux branches du Niger et le golfe de Guinée, les éditeurs

de cartes, pour donner satisfaction au public, qui a horreur du vide,

avaient semé un peu au hasard, d’après des traditions légendaires

et des informations indigènes — souvent difficiles à comprendre

ou à interpréter, — un certain nombre de cours d’eau indécis,

de montagnes hypothétiques, de noms d’États et de peuples,

effacés comme des souvenirs de l’antiquité.

C’est là, dans cette terre vierge d’explorations, dans le cœur

de cet inconnu, que je voulais pénétrer.

Je m’en ouvris à quelques amis dévoués, qui ne réussirent

pas à me faire partir. Je commençais à désespérer, lorsque,

à la suite de quelques travaux linguistiques que je fis paraître

au retour d’une mission topographique dans le Soudan français,

j’eus le bonheur d’être attaché à la personne du général

Faidherbe, comme officier d’ordonnance.

L’ancien et illustre gouverneur du Sénégal m’encouragea à

persévérer dans mon idée, et un an après (à la fin de 1886),

grâce à son appui, M. Flourens, ministre des affaires étrangères,

et M. de la Porte, sous-secrétaire d’État aux colonies, me

confièrent l’importante reconnaissance géographique de la boucle

du Niger et la mission politique de relier nos établissements du

Soudan français au golfe de Guinée.

Ce n’est pas chose facile que d’organiser une mission qui doit

durer deux ans au minimum.

Je voulais marcher seul, avec le plus petit nombre de personnel

possible. Pour cela, il fallait me constituer une pacotille peu

volumineuse, où cependant toutes les industries seraient à peu

près représentées.

Dans ces régions, l’échange direct n’existe pas ; avant de

faire un achat, il faut transformer les objets de la pacotille en

monnaie courante acceptée dans le pays.

On peut dire que le succès de la mission dépend en grande partie de

sa préparation. Le voyageur doit surtout s’attacher à emporter

des charges ayant le moins de volume et de poids possible, mais

beaucoup de valeur. Le corail, l’ambre, les perles, les soieries,

remplissent très bien ce but ; mais, comme on est appelé à traverser

des régions où la civilisation n’est pas assez avancée, il est

nécessaire d’emporter aussi des articles de moindre valeur dans

une proportion à déterminer[1].

Pour conserver précieusement sa pacotille, la préserver des rosées

et lui permettre de tomber impunément plusieurs centaines de fois à

l’eau, il faut également faire choix d’un emballage qui remplisse

ces conditions.

Toutes mes marchandises étaient enveloppées dans une toile

molesquine, puis roulées dans une couverture en laine, qui elle-même

était renfermée dans un sac sulfaté fermant à cadenas, et de

dimensions telles qu’il pût être porté à dos d’hommes ou

constituer une demi-charge d’âne (30 kilogrammes au maximum). En

outre, les papiers et choses précieuses étaient renfermés dans

des boîtes en fer-blanc.

Tout cela dut être confectionné avant le départ.

En dehors des marchandises d’échange, j’avais à me munir de

campement, d’armement, de munitions et d’instruments.

Des vivres, je n’en emportai que juste ce qui était nécessaire

pour ne pas passer, sans trop brusque transition, de la nourriture

européenne à la nourriture indigène, et donner le temps à

mon estomac de se dilater assez pour contenir la volumineuse dose

d’aliments indigènes qu’il est nécessaire d’absorber pour

calmer la faim.

Pour mener à bien ma mission, deux routes s’offraient à moi :

celle du Soudan français et celle du golfe de Guinée. Voici les

raisons qui m’ont fait opter pour la voie Sénégal-Niger-Bammako :

1o Impossibilité de se porter à Assinie ou Grand-Bassam autrement

que par des vapeurs anglais, et inconvénient d’éveiller ainsi

l’attention sur mes projets de pénétration vers une région

convoitée depuis longtemps par l’Angleterre ;

2o Les explorations vers l’intérieur en partant du golfe de Guinée

avaient toujours échoué de ce côté ;

3o Renseignements trop vagues sur les voies de pénétration vers

l’intérieur ;

4o Difficulté de recruter une escorte de gens connus et dévoués ;

5o Impossibilité, en partant du golfe de Guinée, de faire usage

d’animaux porteurs, et obligation d’avoir recours à des noirs,

qui, s’ils se révoltaient ou se menaient en grève, me forceraient

à rebrousser chemin.

6o Avantage, en traversant le Soudan français, de pouvoir emmener

des hommes dévoués et dont je connaissais les langues et dialectes.

Enfin, la traversée du Soudan français et des États de Samory

semblait surtout m’offrir l’avantage de marcher longtemps et assez

loin vers l’intérieur sous la protection de chefs avec lesquels

nous sommes en relation. Le difficile est d’aller assez loin et

de traverser plusieurs États. Au fur et à mesure que l’on avance

vers l’intérieur, la méfiance des indigènes diminue : on n’a

pas de peine à leur faire comprendre qu’on n’est pas tombé du

ciel et que, pour avoir déjà traversé tant de pays sans encombre,

on jouit d’une bonne réputation.

Le 18 février 1887, tous mes achats étaient terminés, et le 20 je

m’embarquais à Bordeaux, sur le paquebot la _Gironde_, emportant

avec moi toutes mes provisions et marchandises. Le 28 à midi,

j’étais à Dakar, où je ne restai que le temps nécessaire au

transbordement de mes bagages du quai au chemin de fer, et je partis

pour Saint-Louis.

Malgré toute la hâte que j’avais de me mettre en route, je

dus rester à Saint-Louis onze jours ; en cette saison, où il

n’y a presque plus d’eau dans le fleuve, les départs ne sont

pas fréquents. M. Genouille, gouverneur du Sénégal, fit tout ce

qu’il était possible pour me rendre moins pénible mon voyage vers

Kayes. Sur ses ordres, un chaland, muni d’une baraque en planches

avec véranda, fut installé à mon intention. Il devait servir à

ramener des malades à Saint-Louis le cas échéant.

Le gouverneur m’offrit également un petit cheval du Cayor,

provenant des dernières prises ; je le mis immédiatement en route,

par terre, sous la conduite d’un indigène nommé Ndyaye Kane,

frère d’Éliman Baba, chef de Podor. Ce noir, qui nous est dévoué

depuis fort longtemps, amena le cheval à Bakel en douze jours. La

traversée du Fouta eut lieu sans incidents, M. Genouille ayant eu la

bonté d’écrire à ce sujet à Abdoul Boubaker, almamy[2] du Fouta.

Le 12 mars au matin, je quittai donc Saint-Louis sur mon chaland,

remorqué par le _Médine_, qui portait des approvisionnements et le

courrier de France. J’emportais les vœux de réussite du gouverneur

et ceux de nombreux amis qui étaient venus jusqu’au chaland me

serrer la main.

A Mafou (premier barrage), où j’arrivai le 14, les cinq _laptots_[3]

qui composaient l’équipage de mon chaland se mirent à la cordelle,

et c’est ainsi que je naviguai jusqu’à Moudiéri, à une vingtaine

de kilomètres en aval de Bakel ; ce fut le point extrême que je

pus atteindre, quoique mon chaland ne calât que 20 centimètres.

Ces voyages en chaland, quand on est en bonne santé et bien installé,

ne sont pas pénibles. J’avais du reste un peu d’ordre à mettre

dans mes nombreux colis, ce qui me créa une occupation de quelques

heures par jour. Les rives du fleuve sont très giboyeuses, surtout

l’île à Morfil. On se distrait le matin en chassant ; dans la

journée, on tire des caïmans, des hippopotames, et le soir on peut

se livrer à la pêche.

Avec un chaland un peu lourd, comme celui qui me portait, il ne faut

pas espérer franchir plus de 8 à 10 milles par jour, en remontant

le courant, les échouages étant assez fréquents.

Le 22 mars j’étais à Saldé, le 31 à Matam. Le mois d’avril

amena des vents favorables ; ma toile de tente servit de _vire_

(voile), comme disent les Wolof, et nous gagnions 1 à 2 milles par

jour environ.

C’est dans la nuit du 4 au 5 avril qu’eut lieu la première

tornade sèche ; le vent sévit avec violence et notre chaland mal

mouillé remonta le courant pendant environ 500 mètres. L’ancre

traînant au fond de l’eau, je craignais de la voir s’empêtrer

dans quelque bois mort, mais il n’en fut rien et ce grain n’eut

pas de suites fâcheuses.

[Illustration : La _Gironde_ à Dakar.]

Enfin, le 9 avril, après plusieurs tentatives pour franchir les

bancs de Moudiéri, je dus y renoncer et me rendre par terre à Bakel.

Le lendemain, M. Largeau, commandant du cercle de Bakel, eut

l’amabilité d’envoyer de petites embarcations à Moudiéri pour

y prendre mes bagages.

Secondé par les camarades en garnison au poste et les traitants de

Bakel, j’achetai dix-huit ânes contre des armes et de la guinée[4],

et j’engageai un peu de personnel.

Les traitants de Bakel sont pour la plupart des Wolof de Saint-Louis ;

ils savent presque tous lire et écrire le français ; un d’entre

eux, Boly Katy, a même fréquenté pendant quelque temps une

institution à Bordeaux. Les autres ont appris ce qu’ils savent

à l’école des otages de Saint-Louis, créée par le général

Faidherbe quand il était gouverneur du Sénégal. Leur concours

m’a été précieux. Ce sont eux qui m’ont fait confectionner

les petits sacs (_tarfadé_) qui servent de bât et brêler par leur

personnel mes bagages à la manière des ballots de gomme des Maures.

Ils m’ont initié à mille petits détails qu’il est utile de

connaître quand on emploie ce mode de transport, et cela avec le plus

grand désintéressement. Je leur adresse ici tous mes remerciements,

et à mon ami Boli Katy en particulier.

Ce sont de bons Français, ils se sont vaillamment battus lors de

l’attaque de Bakel par Mahmadou-Lamine ; quelques-uns d’entre eux

ont reçu à cette occasion des médailles d’honneur du ministre

de la marine.

Le 21 avril au soir je quittai Bakel. Au moment de me mettre en route,

un de mes ânes m’administra un bon coup de pied, ce qui fit dire à

Dieumbé, un des traitants : « Tu as vraiment de la chance : quand,

avant le départ, on reçoit un coup de pied ou que l’on est piqué

par une abeille, c’est signe de réussite. Nous n’avons pas besoin

de te souhaiter bon voyage. »

Arrivé à Médine le 29, j’étais prêt à me mettre en route

quelques jours après. Le commandant Monségur, commandant de Kayes,

me facilita le recrutement de mon personnel en me cédant tous les

manœuvres qui me convenaient et que je choisissais exclusivement

parmi ceux originaires de la rive droite du Niger et des pays mandé.

A Médine même, j’achetai six captifs, que je libérai ; tous les

six avaient été pris par les sofa[5] de Samory pendant les dernières

expéditions dans le Ouassoulou, le Bolé, etc. ; ils connaissaient

une notable partie du pays de Samory que je me proposais de visiter.

Le colonel Gallieni, commandant supérieur du Soudan français, ne

tardait pas à arriver à Kayes. Il me mettait aussitôt en possession

d’une lettre de recommandation, en arabe, pour l’almamy Samory,

dont j’avais à traverser les États, et d’une autre adressée

à tous les chefs que je pourrais rencontrer dans mon voyage.

Voici ces deux lettres :

[Illustration : Le chaland pendant la tornade.]

« Le lieutenant-colonel Gallieni, commandant supérieur du Soudan

français, à l’almamy Samory :

« Le porteur de cette lettre est un officier qui est envoyé par

le grand chef des Français pour visiter les marchés de Kong et des

pays voisins dont tu as beaucoup parlé au capitaine Péroz.

« M. Binger a pour mission d’étudier les produits de ce pays et de

voir quels sont les objets que nos commerçants devraient apporter à

Bammako pour leurs échanges avec les habitants de Kong et des pays

voisins. M. Binger accomplit une mission toute pacifique et je le

prie de l’aider de tout ton pouvoir dans son voyage. Tu me feras

plaisir et tu montreras ainsi que tes sentiments d’amitié sont

bien sincères.

« Je te salue. »

« Le lieutenant-colonel Gallieni, commandant supérieur du Soudan

français, à tous les rois et chefs des pays situés de l’autre

côté du Niger :

« Celui qui vient vous visiter est un ami. Il ne vous porte que

des paroles de paix et d’amitié. Vous savez que les Français

possèdent un établissement commercial à Bammako, sur le Niger. Ils

ont donc résolu de vous envoyer quelqu’un pour vous connaître,

pour vous dire notre désir d’entrer en relations d’amitié et

de commerce avec vous. Moi, le chef français de tout le pays depuis

Bakel jusqu’à Bammako, je vous recommande le lieutenant Binger,

qui va vous visiter, et je vous prie de l’aider dans son voyage,

il n’en résultera que du bien pour vous.

« Je vous salue. »

Le colonel eut la bonté de me mettre au courant de tout ce qui

pourrait m’intéresser et me communiqua les derniers traités

qu’il venait de signer. A Kayes, j’eus la bonne fortune de

rencontrer mon ancien palfrenier Mouça Diawara, qui de suite demanda

à m’accompagner ; comme j’avais été très content de lui pendant

mon séjour ici en 1884-85, je m’empressai de l’enrôler en lui

faisant cadeau d’un fusil à pierre à deux coups, ce qui mit le

comble à son bonheur.

Bien pourvu et muni de tout ce qui est nécessaire pour un voyage

de dix-huit mois à deux ans, je m’acheminai vers le Niger et

quittai Médine le 14 mai. Je suivis notre route de ravitaillement

et arrivai à Bafoulabé le 18, à Badumbé le 24 et à Kila le 1er

juin, donnant dans chaque poste deux jours de repos à mes animaux,

afin de ne pas les surmener.

J’avais prié, par dépêche, le commandant de Kita d’apprendre

mon arrivée à mon ancien domestique, Diawé, un Fofana de Dogofili,

en qui j’avais la confiance la plus absolue. En arrivant à Boudofo,

je l’aperçus de loin qui accourait en me disant : « Bonjour, ma

lieutenant, moi qui vinir de suite pour service toi, parce que moi

qui trop content pour toi. » Ce pauvre garçon était tout heureux

de me revoir et de m’accompagner.

Le 21 juin j’étais à Bammako. Partout à mon passage dans les

postes je reçus l’accueil le plus cordial et emportai les vœux

de tous les camarades pour le succès de ma mission.

Tous ceux qui, comme moi, sont venus plusieurs fois au Sénégal,

savent combien les officiers d’un poste sont heureux de recevoir

la visite d’un camarade de passage. A peine est-il entré qu’on

s’empresse autour de lui, on l’installe le plus confortablement

possible, on le soigne, on le comble d’attentions : lui manque-t-il

quelque chose, vite on le force d’accepter ceci, d’emporter

cela. Après le premier repas on se croirait vieux camarades, et

pourtant on ne s’est jamais vu, c’est à peine si on se connaît

de nom.

Dans ce pays, où l’on éprouve tous les mêmes souffrances, où

l’on est si loin de ceux qu’on aime, on se sent naturellement

porté l’un vers l’autre, vers ce dernier arrivé qui apporte

comme un peu d’air de France.

Personne ne sait pourquoi il aime le Sénégal ; il aura beau y

avoir souffert, si vous le questionnez à ce sujet, il vous répondra

invariablement : « Je ne m’y trouvais pas aussi malheureux que cela,

j’étais libre, j’étais mon maître. J’ai été quelquefois

bien malade, mais vite remis à ma rentrée en France, la traversée

m’a suffi ! »

En effet, dès qu’on a mis le pied à Bordeaux, tout ce qu’on

a souffert est oublié. Quelques mois après, à la première

petite misère qui vous arrive, on crie par tous les échos :

« Ah ! j’étais bien plus heureux au Sénégal ! » C’est ainsi

qu’on y revient.

En arrivant à Bammako, je m’informai d’abord de ce qui se passait

chez nos voisins de la rive droite du Niger.

Voici quelle était la situation :

1o Ahmadou, sultan de Ségou, venait de signer, avec le colonel

Gallieni, un traité par lequel il plaçait ses États sous notre

protectorat. Il était à Nioro, dans le Kaarta, et coupé du Ségou

par les Bambara du Bélédougou. Son fils, Madané, gouvernait à

Ségou-Sikoro ; il était en guerre contre les Bambara commandés

par Karamokho Diara, frère d’Ali Diara, ancien roi de Ségou.

2o Samory, comme on le sait, venait également de signer avec nous un

traité, plaçant ses États sous notre protectorat. Lui, ses frères

et son fils Karamokho étaient partis en guerre contre Tiéba, chef

du Kénédougou et du Ganadougou, sur la rive droite du Bagoé.

Si Madané me laissait passer (ce qui était plus que problématique),

puisque son père était absent et que, deux fois déjà, Ahmadou avait

imposé des séjours forcés à nos envoyés (à Mage en 1862 et à

la mission Gallieni en 1880), je tombais, en sortant de ses États,

dans les États bambara.

Si ces derniers, que nous avons toujours soutenus contre les Toucouleur

de Ségou, apprenaient que nous avons conclu un arrangement avec

leurs ennemis, ils ne me laisseraient jamais passer. Or Ahmadou,

très fier d’avoir traité avec les Français, va s’empresser de

le leur faire savoir pour leur en imposer. La situation était loin

d’être brillante de ce côté.

[Illustration : Mouça Diawara et Diawé.]

Samory, d’autre part, était plein de bonnes dispositions à notre

égard, disait-on, il avait parfaitement reçu nos envoyés et signé

tout ce qu’on lui avait présenté.

J’optai donc pour le passage chez Samory. Mes instructions, que

je relisais avec soin, me _prescrivaient de profiter des bonnes

dispositions de l’almamy à notre égard_. Enfin une autre raison

l’emportait sur tout le reste : je me disais, bien justement, que ce

dernier parti me promettait une plus ample récolte d’itinéraires

par renseignements, qu’un passage chez Madané.

Si, comme je me le proposais, je réussissais à passer à Ténetou

et à Tengréla, cela me permettait :

1o Dans mon voyage du nord au sud vers Ténetou, de relier partout

mon itinéraire à nos points connus du Niger : Kangaba, Kéniéra,

Tiguibiri, Kankan et même Bissandougou et Sanancoro que la mission

Péroz venait de visiter, et cela sans trop d’inexactitudes,

puisque la distance me serait connue et que les erreurs que je pourrais

commettre ne porteraient qu’entre les lieux intermédiaires (distance

d’un village à l’autre).

2o Dans mon voyage de l’ouest à l’est-sud-est vers Tengréla,

je pourrais faire le même travail avec autant de sécurité sur

Koulicoro, Nyamina, Ségou, Sansanding et Djenné.

3o Si plus tard j’avais à remonter vers le nord, à Djenné par

exemple, il serait encore intéressant de recouper les itinéraires

précédents en opérant sur Bammako, Koulicoro, Nyamina et Ségou.

Après avoir pris auprès des indigènes quelques renseignements

sur la route que j’avais à suivre pendant mes premières étapes,

je fixai la date du départ au 30 juin, sept jours après la fête

de la cessation du jeûne des musulmans, عيد الڢطر (petite

fête), célébrée le premier jour du mois de شوال (choual),

qui suit celui de رَمَضان (ramadan).

Les deux derniers jours passés à Bammako furent employés à faire

mes préparatifs et surtout à terminer ma correspondance, car de

longtemps je n’allais peut-être avoir l’occasion de communiquer

avec la France. Le 30 au matin, après avoir pris congé des camarades

du poste de Bammako, je m’acheminai vers le Niger, sur les bords

duquel mon personnel était déjà arrivé.

Le chef des Somono avait réuni les quatre meilleures pirogues, et

le passage commença aussitôt. Tout était terminé en trois heures.

Les pirogues étaient toutes en _caïlcédra_ (acajou indigène) et

composées de trois parties, reliées ensemble à l’aide d’une

couture faite avec de la corde ; les fissures étaient calfatées

avec de vieux linges et de la terre glaise. Les embarcations

avaient de 9 à 10 mètres, et portaient à chaque voyage environ

1000 kilogrammes. Les ânes sont placés dedans à raison de trois

par pirogue et tenus chacun par un homme. Le trajet étant de quinze

minutes, ces animaux ne pouvaient l’effectuer à la nage comme les

chevaux et les bœufs. Chaque pirogue est manœuvrée par deux hommes,

un à l’arrière et un à l’avant ; tous les deux sont armés de

gaffes en bambou et de pagaies, la gaffe ne servant que tout à fait

sur les bords.

Les droits de passe sont prélevés par le chef des Somono à raison

de 2 fr. 50 par âne avec sa charge et de 5 francs par bœuf porteur

ou par cheval, payables en cauries.

Les hommes, femmes, etc., passent gratuitement.

Les revenus sont répartis comme suit :

Un tiers pour Titi, chef de Bammako ;

Un tiers pour le chef des Somono et les propriétaires des pirogues ;

Un tiers pour les Somono.

[Illustration : Passage du Niger.]

Comme Européen, j’étais exempt de droit ; je donnai cependant 10

francs de gratification aux piroguiers.

Le fleuve a en ce moment 750 mètres de largeur et un très fort

courant ; le passage s’effectue cependant sans incidents ; mes

hommes baptisent les ânes au milieu du fleuve, en leur mettant un

peu d’eau sur le front ; c’est, paraît-il, un usage des Dioula.

Le reste de la journée fut employé à boucaner la provision de

viande et à confectionner des muselières (_dion_) pour les ânes,

afin de les empêcher de brouter les récoltes dans les sentiers trop

étroits et éviter ainsi des difficultés avec les habitants.

De Bakel à Bammako, le voyage se fit sans incidents ; d’ailleurs

la route est protégée, comme on sait, par une série de postes

fortifiés qui permettent de voyager avec autant de sécurité qu’en

France. J’en étais bien aise, car les débuts sont toujours très

pénibles, le personnel n’est pas encore dressé et ce n’est

qu’avec toutes sortes de difficultés que l’on avance.

Quoique au début chacun de mes dix-huit ânes fût conduit par un

homme, les charges, mal brêlées, tombaient souvent, mes ânes

se blessaient, les hommes ne savaient pas bien organiser leur

campement, il me fallait faire leur éducation en tout, et c’était

laborieux. On ne peut leur faire qu’une seule recommandation à la

fois, sans quoi on parle en pure perte. Je me mettais parfois dans

des colères atroces, désespérant d’en faire quelque chose ;

et puis, peu à peu, j’en pris mon parti et j’arrivai à avoir

plus de patience qu’eux.

Mage résume bien la situation, quand il dit :

« Dans toutes les occasions, le mieux est de s’armer d’une

patience à toute épreuve, d’un calme imperturbable. Les charges

tombent, les noirs se disputent ; laissez-les faire, ils n’en

arriveront jamais aux coups, la langue est leur arme favorite, mais

aussi comme elle travaille ! »

J’avoue franchement que c’est le plus sage parti à prendre. Comme

je ne pouvais pas empêcher, je laissais faire. Dans les débuts,

jamais on ne traversait un marigot sans que les bagages tombassent

à l’eau ; pour ne pas m’en apercevoir, je n’en surveillais

plus le passage, cela m’évitait au moins de me mettre en colère.

1er _juillet._ — Nous nous mettons en route de bonne heure,

et, aussitôt après avoir traversé les ruines de Siracoroni,

nous commençons à gravir les petites collines ferrugineuses qui

bordent la rive droite du Niger. Le point le plus élevé qu’on

atteint est à peine à 50 mètres au-dessus de la plaine ; arrivé

sur le plateau ferrugineux, on voit cette ligne de collines se

prolonger vers le nord-nord-est ; et au loin se dresser, en bonnet

de police, le point culminant de cette région, le Talikourou,

qui domine Dioumansonnah. Au pied de ces collines et sur l’autre

versant, on voit les ruines de Kalaba, que nous traversons quelques

minutes après. Kalaba, à en juger par ses ruines, était un très

gros village ; son chef commandait sept villages aux environs. Ce

pays, appelé Bolé, vivait en paix avec ses voisins, les Bambara

Sokho et Samanké, qui composaient exclusivement sa population, et

reconnaissait l’autorité d’Ahmadou de Ségou. Dans le courant

de 1883, Kémébirama, qui s’appelait à cette époque Fabou,

et qui est frère de l’almamy Samory, détruisit, le même jour,

Banancoro, Sénou, Kola et Kalaba, dont le chef fut pris et décapité.

A côté de Kalaba coule un petit marigot où l’on voit encore des

traces de rizières et le bosquet sacré des Bambara, remarquable

par sa luxuriante végétation.

En quittant Kalaba, on traverse un grand plateau ferrugineux, boisé

d’arbres rabougris, d’essences analogues à celles de notre

Soudan ; par-ci par-là, il y a quelques beaux arbres, surtout près

des ruines de Kola et près de Sénou.

[Illustration : 1. Saba, rameau fructifère, feuilles et

fruits. — 2. Ntaba (_Sterculia_), feuilles et fruits. —

3. Ban (_Raphia vinifera_). A. Portion de régime avec

fruits. B. Feuille. C. Fruits. D. Graine.]

Ce village, où je passe la journée, est une ruine dans laquelle il

y a deux familles, en tout vingt personnes. Il n’y a ni poules ni

bétail, et ces malheureux sont dans la misère la plus profonde ;

la grande quantité de détritus de fruits parsemés partout prouve

qu’il y a longtemps que ces malheureux se nourrissent exclusivement

de _ntaba_, de _saba_ et de _ban_.

Le ntaba, _Sterculia cordifolia_, est une sorte de ficus qui atteint

les mêmes dimensions que la plupart des autres variétés de cette

même famille ; ses feuilles, qui sont très grandes (de 20 à 25

centimètres), le font rechercher pour abriter les campements. Le fruit

est une cosse en forme de croissant, il commence à mûrir en juin et

renferme quatre ou cinq gros haricots à noyau d’une couleur rose ;

ce noyau baigne dans un jus très sucré, dont les indigènes sont

friands. Une double allée de ces arbres entoure le poste de Bammako.

Le saba, _Landolphia_, n’est autre que la liane-caoutchouc ;

son fruit, qui est de la grosseur d’une belle pêche, renferme

une douzaine de petits noyaux entourés d’une chair filandreuse,

mais très juteuse. Les Européens préfèrent ce fruit au ntaba

parce qu’il ressemble un peu comme goût à la cerise aigre.

Le fruit du _ban_, _Raphia vinifera_, ressemble par sa forme, ses

dimensions et sa couleur à notre pomme de pin. Il est le fruit d’un

palmier que l’on nomme _ban_ en mandé.

Ce palmier ne pousse qu’au bord des marigots et dans les endroits

très frais. Son fruit, qui vient en régime, renferme un noyau

enveloppé d’une chair blanche très amère, que les indigènes

mangent en temps de disette. Les branches, qui commencent au sol,

sont employées à construire les charpentes des toits de cases,

des paniers ou châssis servant aux transports, connus sous le nom de

_bouakha_. Avec les feuilles, on fait des chapeaux, des nattes, des

sacs à marchandises ; enfin, avec la branche sèche et fendillée,

on fait d’excellentes torches. C’était la lumière dont nous nous

servions généralement en route, tant pour nous éclairer le matin et

charger les animaux que pour nous guider dans les fortes obscurités.

A mon arrivée à Sénou, je demandai à quel chef je devais

m’adresser pour faire parvenir ma lettre de recommandation à

l’almamy. On me répondit que ce territoire était commandé

par Famako, qui résidait habituellement à Tenguélé, près

Ouolosébougou, mais que ce chef était à la guerre et qu’à

Ouolosébougou seulement je trouverais à qui parler.

La proximité de la frontière soumet cette région aux incursions

des pillards venant des territoires soumis à Madané.

Le jour de mon passage à Sénou, un homme de Badoumbé que j’avais

croisé en route revint deux heures après au village et me raconta

que des Toucouleur venaient de lui enlever ses quatre captifs et

les charges de kola qu’ils portaient. Il ne devait son salut

qu’à la fuite. Depuis j’ai appris que les marchands attendent

généralement qu’ils se trouvent en nombre pour quitter Sénou et

se rendre à Bammako.

2 _juillet._ — L’étape de Sénou à Sanancoro est peu fatigante ;

le terrain est plat et sablonneux ; je remarque qu’il y a beaucoup

de _cé_ (arbres à beurre) dans cette région ; mais, en revanche,

on ne voit ni baobab, ni rônier, ni tamarinier.

Près des ruines de Banancoro, il faut traverser un petit marigot de

2 mètres de large, mais qui est très profond en cette saison, et

dépourvu de pont. Il faut décharger les animaux. Aussitôt après,

on entre dans les cultures de Sanancoro, qui s’étendent fort

loin. Beaucoup d’entre elles sont en friche et restent inexploitées

faute de bras. Sanancoro contient à peine aujourd’hui 300 habitants,

tous bambara, des tribus sokho et dambélé.

[Illustration : Types de cases bambara.]

Dans l’intérieur du village, il y a deux petites places carrées

et entourées de cases bambara assez originales par leur ornementation.

Je donne ci-dessus un croquis de celles qui m’ont paru le mieux

ornementées.

Aucune d’elles ne fait l’office d’habitation, mais, dans la

journée, elles servent de lieu de réunion aux oisifs. Dans le creux

d’une des cases sont disposés des rondins en bois qui servent de

sièges aux spectateurs les jours de tam-tam.

A l’ouest du village, près du bosquet sacré, se trouve l’origine

d’une grande dépression, d’une cinquantaine de mètres de

largeur, qui communique avec les marais de Cisina. Pendant tout

l’hivernage on peut se rendre en pirogue de Sanancoro au Niger,

par Cisina et Nafadié.

3 _juillet._ — Près des ruines de Banancoro on trouve le chemin de

Cisina à Tadiana, suivi par la mission Gallieni en 1880 ; à cette

époque on évitait de passer à Dialacoro et ce chemin-là était

très fréquenté. Aujourd’hui, pour le trouver, il faut savoir

qu’il existe ; il n’est plus frayé, toutes les communications

de Cisina à Tadiana se faisant par Dialacoro. Elles sont du reste

très rares, aucun de ces villages n’ayant conservé l’importance

qu’il avait sous la domination toucouleur.

Avant d’arriver à Dialacoro, on aperçoit à l’est les ruines

de Bambélé, et l’on traverse, quelques minutes après, celles de

Grigoumé. Ces deux villages ont aussi été détruits par Samory.

Dialacoro est un très gros village. Famako, qui commande en temps

ordinaire cette région, y habite quelquefois. Actuellement, il ne

renferme pas plus de 150 habitants, tous bambara samanké. Le reste

de la population est parti au moment de la conquête du pays par

Samory. Une partie est allée se fixer à Kintan et à Kéréla dans

le Ségou, l’autre à Farako dans le Baninko.

Tous les hommes valides sont en guerre ; les rares jeunes gens qui

sont ici sont des blessés ou des convoyeurs, ou bien encore des

déserteurs. Un blessé arrivé dans la journée me prie de lui

extraire une balle ; il me raconte qu’il est content d’être

blessé, car on meurt de faim au camp de l’almamy et tous les jours

on se bat. Il ne pense pas que cette guerre finisse bientôt.

Les abords du Dialacoro ne sont qu’un marécage dont les eaux se

retirent vers le nord ; ce sont les sources de la Faya, qui se jette

dans le Niger, aux environs de Koulicoro.

4 _juillet._ — En quittant Dialacoro, on trouve une série de

plateaux ferrugineux à végétation rabougrie, coupés par de petits

bas-fonds marécageux dans lesquels sont les villages de Bananzolé

et de Marako. Les _tatas_ (enceintes) de ces deux villages sont mal

entretenus, ce sont presque des ruines. Les habitants, tous Samanké,

ont fourni trente guerriers.

Dounkourouna, où je fais étape, et ses environs sont d’un aspect

désolé. Il n’y a même pas de gibier ; on a toutes les peines

du monde à trouver des tourterelles, qui d’ordinaire affluent

près des lieux habités. Ce village est misérable : ni bétail ni

poules. Un demi-litre de mil vaut, en cauries, 60 centimes.

Le chef de ce village m’informe que l’almamy est prévenu de mon

arrivée, par un courrier parti de Dialacoro le jour de mon entrée

à Sénou.

5 _juillet._ — Trois quarts d’heure après avoir quitté

Dounkourouna on arrive à Simindjé, petite ruine habitée par trois

familles.

A 500 mètres à l’est du village se trouvent les ruines de

Soukoura. A l’ouest, il y a encore une autre ruine, mais beaucoup

plus ancienne que celle de Soukoura ; on n’a pas pu m’en donner

le nom. Un petit plateau, dans lequel deux ruisseaux prennent leur

source, nous sépare de Makhana, grand village tout en ruines ; c’est

à peine s’il y a une cinquantaine d’habitants. Au nord de ce

village et à quelques centaines de mètres, on traverse un bas-fond

marécageux près duquel des marchands sont occupés à décharger

leurs animaux. En cette saison le passage est très difficile, la

moindre averse transformant ce bas-fond en rivière.

A la sortie de Makhana, le chemin se partage en deux : celui de

droite conduit à Ténetoubougoula, celui de gauche à Ouolosébougou

proprement dit. A Ouolosébougou je fus reçu par Founé Mamourou, un

Malinké Kaméra qui remplissait les fonctions du _dougoukounasigui_

(délégué de l’almamy) ; il s’informa dans lequel des

villages j’avais l’intention de camper, et, sur ma demande, fit

immédiatement percer une porte dans l’enceinte ; cela m’évitait

de faire le tour du village pour me rendre de ma case sur la place du

grand marché. Dans les quatorze cases que comporte le groupe dans

lequel j’habite, il n’y a que six habitants ; les douze cases

qui restent sont ou en ruines ou inoccupées. Tous les villages que

j’ai traversés en sont là. Les cinq sixièmes de la population ont

disparu depuis que le pays est sous la domination de l’almamy Samory.

Vers midi, je reçois la visite des quatre personnages les plus

influents de la région, pour le moment :

Kali Sidibé, chef de Faraba et du Tiaka — il remplace Famako dans

le commandement de la région ;

Faguimba, chef de Mpiébougoula, parent d’une femme de l’almamy ;

il a accompagné Karamokho jusqu’à Saint-Louis ;

Un chérif, toucouleur du Ségou, sachant un peu lire et écrire

l’arabe, ce qui le fait considérer dans la région comme un savant ;

L’almamy de Tenguélé, petit chef qui avait jadis un commandement

et jouissait d’une certaine influence dans le Ouassoulou.

Ils étaient accompagnés de leurs _griots_[6] et de gens des environs

dont la curiosité avait été mise en éveil par l’arrivée d’un

blanc ; tous ceux qui possédaient un cheval dans un rayon de 40

kilomètres étaient là ; les sofa de Ouolosébougou avaient, pour

la circonstance, pris les neuf chevaux qui étaient à vendre dans

le village. En tout ils étaient trente-deux cavaliers, dont douze

avaient des montures passables, et encore ! Les vingt autres étaient

des squelettes incapables de donner quoi que ce soit et tout au plus

bons à être conduits chez l’équarrisseur.

Toute cette cavalerie galope en désordre ; à force de leur

administrer des coups de fouet, les cavaliers réussissent à les

faire cabrer et finalement à courir en cercle autour de Faguimba.

Kali, lui, arrive au petit galop ; il est bien monté ; son cheval

est de petite taille, mais il a de la vigueur ; derrière lui, suit au

pas de course un peloton de vingt-six hommes à pied ; ils se tiennent

groupés sans ordre, le fusil sur l’épaule gauche, la main tenant

l’arme à la poignée. Kali s’arrête brusquement devant moi en

levant son sabre en l’air, et ses vingt-quatre guerriers ruisselants

de sueur font le simulacre de tirer en l’air en poussant des cris

de bêtes féroces. Ils n’ont pas d’uniforme, un seul porte une

culotte en guinée. Quelques-uns ont un sabre retenu par un cordon de

laine rouge ; ils portent chacun un _doroké_[7] qui a été blanc

jadis, mais qui est d’une saleté repoussante. Ils sont coiffés

de bonnets de toutes couleurs et de différents types ; une partie

d’entre eux n’ont aucune coiffure, mais ils ont les cheveux

coiffés d’une façon particulière.

Tous les sofa, griot, captifs de l’almamy, ont la tête coiffée de

la manière suivante : tête rasée avec une petite touffe de cheveux

épargnée sur le sommet de la tête et agrémentée d’amulettes,

une autre touffe de chaque côté de la tête et une dans la nuque

complètent cette coiffure d’ordonnance.

Il y a, parmi ces guerriers, des gamins de quinze à seize ans,

je pourrais dire qu’ils y sont en majorité. Somme toute, ce que

je viens de voir est une bande que j’estime tout au plus bonne

à épouvanter les femmes et les enfants, et à faire captifs des

gens sans défense. Espérons, pour notre protégé, que c’est

son arrière-ban qu’on m’a fait voir. Tous ces sofa sont presque

hideux ; il y a là des captifs de toute nationalité.

Ces exercices terminés, tout le monde s’assied et se range en

demi-cercle autour de Kali. Ce Ouassoulounké est un bel homme ;

au premier abord il a la figure sympathique, mais en le regardant

bien on devine en lui un être dissimulé et rampant. Kali souffre

encore d’une blessure qu’il a reçue à l’avant-bras gauche au

combat du marigot de Kokoro (colonne du commandant Combes en 1885).

[Illustration : Arrivée de Kali Sidibé à Ouolosébougou.]

Quand il apprend que je voyage seul, sans médecin, il ne dissimule

pas son étonnement ; et son entourage et lui se mettent à pousser

une série d’exclamations se traduisant par : _Allah akbar !_

« Dieu est grand », ou bien encore _Kavakou_, qui équivaut à notre

« Est-ce possible ! », mais dont la traduction exacte veut dire :

« Le maïs est mûr ? ».

Après les salutations d’usage, je lui donne quelques explications

sur le but de mon voyage et l’informe que je suis porteur d’une

lettre de recommandation pour l’almamy ; je le prie de vouloir bien

la lui faire parvenir le plus tôt possible, et lui parle également

de mon intention de pousser jusqu’à Ténetou pour y attendre la

réponse de l’almamy.

Kali et ses gens se retirent pendant environ une demi-heure pour

délibérer et reviennent.

Je lui remets mon pli pour l’almamy ; il l’ouvre, le fait lire par

le chérif, qui met une demi-heure pour le déchiffrer, une heure pour

le recopier et y ajouter quelques observations. La lettre est ensuite

remise sous enveloppe et donnée devant moi à un courrier. Kali me

conjure de ne pas partir : il y va de sa tête ; l’almamy étant

très sévère, il craindrait de lui déplaire en me laissant pousser

jusqu’à Ténetou, et me promet que je ne manquerai de rien pendant

mon séjour ici.

La réponse devait me parvenir dans vingt jours au grand maximum,

les courriers mettant sept jours pour faire ce trajet à l’aller.

Je suis contrarié d’être déjà arrêté, mais, comme je le

prévoyais un peu, j’en prends vite mon parti.

Ténetou me tentait beaucoup : j’avais une lettre de recommandation

pour un grand marabout qui y habite et qui avait beaucoup voyagé. Son

fils, el-hadj Mahmady, qui était précisément de passage ici,

vint me voir.

Ce jeune homme a accompagné son père à la Mecque ; il est très

bien élevé, et me dit que « les regrets sont pour son père, qui a

eu d’excellentes relations avec les chrétiens ; que c’est avec

plaisir qu’il m’aurait donné des renseignements sur le pays à

traverser et que ce sera un véritable chagrin pour el-hadj de ne

pouvoir s’entretenir avec un chrétien et un homme instruit ».

Je le quitte en le priant de saluer son père de ma part et lui

promets de passer à Ténetou si l’almamy m’autorise à traverser

ses États.

Ouolosébougou se compose de trois villages : Ouolosébougou proprement

dit, où se tiennent un marché quotidien et un marché hebdomadaire

le vendredi ; Ténetoubougoula, qui a un petit marché quotidien

où l’on vend les chevaux ; et enfin Dabibougou, qui n’est plus

qu’une ruine habitée par trois ou quatre familles.

Ces villages ont un aspect misérable : sur cinq cases, il y en a

une d’occupée ; les rues sont sales, pleines d’immondices ; dans

les cases détruites on a déposé des ordures, ou planté du maïs.

Le jeudi soir, veille du grand marché, un crieur prévient qu’il est

interdit d’aller faire ses besoins sur la place du marché (_sic_).

C’est en vain que j’essaye d’assainir mon campement et de tenir

propre ma case en faisant mastiquer le sol avec de la terre glaise

mélangée de bouse de vache, comme font les indigènes ; il sort

des asticots blancs de partout.

C’est un peu ce qui arrive dans tous les villages dont les cases sont

construites en terre. Quand il n’y a pas d’argile à leur portée,

les indigènes prennent de la terre du village, qui renferme déjà

des matières en décomposition, puis avec de l’eau croupie ils en

font un mortier et des briques ; le tout répand une odeur infecte.

[Illustration : Les trois villages de Ouolosébougou.]

C’est surtout dans les habitations, dont les miasmes sont empestés,

que l’Européen attrape la fièvre ; il vaut bien mieux, si c’est

possible, camper en plein air que d’habiter de semblables lieux.

La case en paille vous abrite moins, c’est vrai, mais elle est

généralement plus saine, par la raison bien simple qu’elle pourrit

rapidement et que tous les ans ou à peu près on est forcé de la

remettre en état en prenant des matériaux neufs.

Ici il n’y a pas le choix, c’est une ruine, et je suis encore

bien heureux d’avoir trouvé de quoi m’abriter, car il pleut

déjà beaucoup et l’hivernage s’avance rapidement.

La population de ces deux villages, qui était composée de Bambara

Samanké, comme tout le Djitoumo, s’est entièrement transformée

à son désavantage par son contact avec les captifs. Les quelques

hommes qui sont ici semblent encore avoir un peu de vigueur, mais les

enfants et les femmes surtout sont des êtres repoussants. J’ai vu

des enfants n’être plus que des pièces d’anatomie ; du reste,

quand on voit leurs mères, on se demande si des êtres semblables

sont capables de mettre au monde un enfant sain et vigoureux.

[Illustration : Marché de Ouolosébougou.]

Chaque fois que je reviens du village, je suis écœuré : on y voit

des enfants chercher leur nourriture dans les fumiers, des grandes

personnes couvertes de vilaines plaies, des femmes goitreuses et rien

que des visages souffreteux et marqués de la petite vérole.

Dans quelques villages on vaccine en prenant le venin dans les pustules

du malade et l’on fait la piqûre au bras comme en Europe. Mais

les noirs ne connaissent pas le vaccin de la vache.

Un de mes domestiques m’a raconté avoir vu un jour une femme

noyer son petit enfant. Je refusais de croire à cette monstruosité

et m’en allai voir Founé Mamourou pour lui demander si le crime

dont on accusait cette malheureuse avait été réellement commis par

elle. Il m’emmena voir la femme, qui était enfermée dans une case

du village ; elle m’avoua avoir volontairement jeté son enfant à

l’eau pour éviter de le voir mourir de faim : « Je n’ai rien à

manger, me dit-elle, le lait me fait défaut, et je ne puis voir mon

enfant souffrir : cela me fait trop de peine. Si l’on ne me tue pas,

je me jetterai aussi à l’eau. »

Quelle différence avec nos villages wolof, où le tam-tam résonne

une partie de la nuit et où, à trois heures du matin, tous les

pilons à couscous troublent votre sommeil !

Ici rien de tout cela : la misère a abruti ces pauvres gens ; ils

ne ressentent plus ni joie ni douleurs ; c’est à peine si on les

voit se préparer quelque nourriture.

Les marchés journaliers de Ténetoubougoula se tiennent sur deux

petites places et se prolongent chacun dans une ruelle étroite,

plus sale peut-être que le reste du village. On trouve à y acheter

tous les jours :

Du tabac à fumer et à priser ;

Des feuilles servant à emballer les kolas ;

Deux ou trois calebasses de mil ou de fonio ;

Des petits tas de sel ;

Du piment, du netté, des cé ;

Des rondelles de patates sèches ;

Sur une peau, de petits tas de viande à moitié pourrie ;

Des clous de girofle ;

Des _maumi_ ou _niomi_ (galettes de farine de mil ou de maïs frites

dans du beurre de cé) ;

Des _koyo_ ou pagnes en bandes.

Le tout est rangé par petits lots, se vendant de 10 à 80 cauries ;

pour 20 francs on achèterait tout le marché.

C’est dans les cases que se fait le commerce de captifs, de sel

et de kolas. Il n’y a dans les deux villages qu’une dizaine de

pièces de guinée et de cotonnade en tout. Les marchands de sel

vont dans les cases s’entendre avec les marchands de kolas, et au

bout de plusieurs visites le marché se conclut. Quelquefois, mais

très rarement, le marchand de captifs (_diontigui_) fait le tour du

marché avec deux ou trois malheureux, non vêtus, mais bien enduits

de beurre de cé. Après quelques _ini-sini_ (bonjour) on s’abouche,

on va débattre le prix et faire choix de la marchandise dans la case.

Pour la vente et l’achat de chevaux, c’est moins compliqué :

il n’y a qu’un acheteur, c’est l’almamy. A-t-il besoin d’un

ou de plusieurs chevaux, il envoie un sofa conduire sept, huit, neuf

ou même dix captifs par cheval à Sory, dougoukounasigui, résident

de Ténetoubougoula, et lui donne l’ordre d’acheter ; ce dernier

débat les prix et achète pour le compte de l’almamy. Le marché

terminé, le sofa conduit le cheval à son maître.

Actuellement, un cheval commun vaut huit ou neuf captifs.

8 _juillet._ — C’est aujourd’hui vendredi, jour du grand marché

à Ouolosébougou. Founé Mamourou, qui vient me voir, me dit que ma

présence ici va attirer beaucoup de monde des environs. Vers huit

heures du matin, les vendeurs commencent à arriver ; à onze heures

le marché bat son plein.

Comme je veux éviter une fausse interprétation, je ne me servirai

pas des expressions « marché important, centre commercial, grand

marché », etc., termes qui prêtent tous à l’équivoque, et je

me borne à donner ci-dessous l’énumération fidèle de tout ce

qu’il y avait sur le marché :

PRIX DE VENTE EN CAURIES ET EN FRANCS.

Cauries[8] Francs.

50 kilogrammes de mil le moule (2 lit. 500) 1 ba 2,50

20 — fonio — » 2,50

10 — riz — » 2,50

2 à 300 kilogrammes

de sel la barre de 25 kilog. 31 ba 77,50

50 kilogrammes de

beurre de cé le kilogramme 2 kémé 0,50

7 ou 8 chèvres la chèvre 12 ba 30 »

7 ou 8 moutons le mouton 15 ba 37,50

5 ou 6 poulets le poulet 1 ba et 4 kémé 3,30

2 bœufs le bœuf 68 ba 170 »

2 ânes l’un 48 ba 120 »

6 fusils à pierre

à un coup l’un 15 ba 37,50

Des koyo ou bandes de pagne blanc du pays, larges

de 10 centimètres (2 sougoudé), mesure de

l’extrémité du pouce à l’extrémité du petit doigt,

la main étendue le plus possible, plus une largeur

de 3 doigts (environ au total 66 centimètres), se

vend 1 kémé 0,25

9 pierres à fusil l’une 1 kémé 0,25

25 aiguilles — 40 cauries 0,10

2 pièces de guinée

bleue la coudée 3 kémé 0,75

— la pièce de 15 mètres 9 ba 22,50

1 pièce de calicot blanc anglais de mauvaise

qualité, la pièce de 15 mètres 11 ba 27,50

2 _dialabougou_

(turban en étoffe

du pays) l’un 5 ba 12,50

2 houes, } l’une 6 kémé 1,50

}

5 pots en terre, } fabrication indigène l’un 6 — 1,50

}

4 couteaux, } l’un 3 — 0,75

3 tabourets en bois, } l’un 4 kémé 1 »

} fabrication

6 petites corbeilles, } indigène l’une 6 — 1,25

}

3 chapeaux en paille, } l’un 6 — 1,50

1 main de papier blanc la feuille 1 — 0,25

_Ourou_, noix de kola[9] ; prix variables selon

la grosseur et la qualité.

Des bandes de palme pour vannerie ;

Quelques perles très ordinaires ;

Des portions de peau de bœuf grillée ;

Des portions de sang caillé ;

Et enfin toute la série des piments, condiments, ognons.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 1 / 41 段