baille, en face de celle qui est encore engagée dans le mur de la ville,
mais le coup de mine qui en a détruit la moitié a fait incliner l'autre.
La brèche fut murée plus tard et défendue par une échauguette sans
caractère. A la suite, le rempart du XIIIe siècle se distingue par ses
tours rondes antérieures à celles du château et plus rapprochées que
celles de la ville. Elles sont au nombre de cinq jusqu'au retour d'angle
de l'enceinte: leurs étroites archères forment à l'extérieur de longues
fentes dans le parement, mais leur couronnement a disparu.
[Illustration: Photo Lefèvre-Pontalis.
TOURS DE LA BASSE-COUR]
A l'angle sud-est de la basse-cour, on a creusé vainement jusqu'aux
fondations, en 1865, pour découvrir les restes des gens de guerre du
comte de Saint-Paul, enfouis dans une galerie de mine en 1411. En partant
de ce point, on pénètre d'abord dans une salle ronde de la seconde tour
D. Sa voûte d'ogives aux arêtes abattues est très grossière: la clef se
compose d'une pierre carrée au lieu d'être taillée en croix. Les nervures
viennent s'engager dans le mur au niveau des retombées. Trois archères
recouvertes de linteaux en saillie les uns sur les autres éclairent la
pièce. On monte au second étage recouvert d'un plancher par un escalier
qui suit la courbe de la tour.
La troisième tour E, qui remonte également au premier quart du XIIIe
siècle, ne diffère de la précédente que par deux grandes arcatures en
plein cintre soutenues par des pilastres au revers du mur intérieur. Les
ogives plates de la voûte aux angles abattus et les archères à linteau
sont du même type, mais les marches de l'escalier courbe portent sur un
chanfrein qui se décroche, comme dans le donjon. La tour suivante F
conserve sa voûte d'ogives et quatre archères, mais dans la quatrième,
désignée sur le plan par la lettre G, les nervures de même profil, à clef
cruciforme, retombent sur des culots moulurés. Les archères plus hautes
et plus larges sont surmontées de cinq linteaux. Un escalier à vis
conduit au second étage. Il est donc certain que les murs de la baille
furent bâtis en allant de l'est à l'ouest. Les trois premières tours
intactes sont les plus anciennes de toute l'enceinte.
La porte de la sixième tour H, qui défend l'angle sud-ouest de la
basse-cour, est amortie par un tympan monolithe sous un arc de décharge
en plein cintre. Les deux étages reliés par un escalier à vis étaient
voûtés d'ogives retombant sur des consoles moulurées. L'épaisseur des
murs atteint 2m,35. Les quatre archères à linteau du second étage où l'on
pouvait accéder directement par une porte et une échelle sont surmontées
d'un arc de décharge, ce qui indique un nouveau progrès. Après cette tour
très saillante, le mur de la baille fait un coude pour rejoindre la
grosse tour sud-est du château. Ce front est défendu par deux tours.
La septième tour I n'a pas le même plan que les précédentes, car la salle
basse voûtée d'ogives a la forme d'un hémicycle fermé par un mur droit.
On y entre par une porte à linteau tréflé dont l'arc de décharge est en
plein cintre. Un escalier à vis dessert le second étage dont la porte sur
la cour et les archères présentent la même disposition que dans la tour
H.
Entre cette tour et la suivante J dont la voûte d'ogives et l'escalier à
vis sont en ruines s'ouvre une poterne en tiers-point précédée d'une
archivolte en plein cintre. A côté, deux arcs de décharge plus ou moins
enterrés sont surmontés de deux rainures qui semblent destinées à
recevoir les bras d'un pont-levis intérieur. La tour K, tombée dans le
fossé, devait ressembler à toutes celles du front sud de la basse-cour.
Plus loin, après une autre poterne, le mur de la baille vient rejoindre
la courtine qui relie la grosse tour sud-est du château à la chemise du
donjon.
=Chapelle romane.=--La basse-cour renferme, au sud de l'allée centrale,
un puits[18], et près de la maison du gardien les fondations d'une
chapelle romane. Sa nef unique et son transept flanqué de deux absidioles
arrondies n'étaient pas voûtés; mais l'abside en hémicycle, dépourvue de
contreforts, était recouverte d'un cul de four précédé d'une voûte en
berceau. On voit la trace de deux arcatures de chaque côté du chœur dans
la partie droite. La base de l'une de leurs colonnes, encore intacte, et
celle des six colonnettes du portail de la façade, permettent d'attribuer
cette chapelle au XIIe siècle et non pas au XIe siècle, comme
Viollet-le-Duc le prétend. Cette date se trouve confirmée par les
fragments d'une corniche garnie de palmettes, semblable à celle de
l'église de Berzy-le-Sec, près de Soissons, et par les débris d'une croix
de pignon formée de cercles découpés à jour, comme à Bruyères-sous-Laon.
Trois chapiteaux à crochets, du XIIIe siècle, retrouvés dans les
fouilles, et posés sur une pile d'angle, sont peut-être des témoins d'un
remaniement exécuté dans cette chapelle, au XIIIe siècle.
[18] Le compte de 1386-1387 mentionne la construction d'une
étable dans la basse-cour, avec de vieux matériaux.
III
DESCRIPTION DU CHATEAU
=Date de la construction.=--Viollet-le-Duc a voulu limiter la durée des
travaux du château à cinq ans, de 1225 à 1230, d'après les profils et le
caractère de la sculpture, mais cette hypothèse ne repose sur aucun
fondement. A défaut de textes, la science archéologique permet de
distinguer deux campagnes dans la construction de la basse-cour, et deux
autres pour le château proprement dit. Je crois que le donjon fut élevé
en dernier lieu avec la chapelle, aussitôt après l'achèvement de
l'enceinte, comme le prouve le style avancé des figurines sculptées sur
les consoles de la salle basse. Le profil des ogives des grosses tours,
les clefs de voûte, les chapiteaux à crochets, portent l'empreinte du
style en usage dans la première moitié du XIIIe siècle.
Un détail, qui a son importance, permet de rajeunir quelque peu la
forteresse, c'est le bec des tailloirs qui n'était pas d'usage courant
avant 1225 environ. Sans doute, on en voit des exemples précoces à la
cathédrale de Soissons, dans la chapelle haute du croisillon sud,
terminée au XIIIe siècle et dans le rond-point consacré en 1212, mais à
Longpont, dont l'église abbatiale fut livrée au culte en 1227, le plan
carré des tailloirs persiste. Par contre, à Royaumont où la dédicace de
l'église eut lieu en 1235, les tailloirs du bas côté sud encore en place,
présentent un bec caractéristique, comme dans les tours de Coucy. En
outre, la corniche à crochets du donjon est identique à celle qui fut
refaite au chevet de Notre-Dame de Paris vers 1240.
Il est donc probable que la période de grande activité des chantiers dut
plutôt correspondre au second quart qu'au premier quart du XIIIe siècle.
Ces observations techniques sont d'accord avec la tradition qui attribue
à Enguerrand III l'honneur d'avoir construit le château, car le gros
œuvre devait être terminé quand il mourut en 1242.
Nous sommes beaucoup mieux renseignés sur l'époque du remaniement des
bâtiments d'habitation, grâce à un registre des comptes de la châtellenie
de Coucy, commencé le 1er octobre 1386 et terminé le 30 septembre
1387[19]. Ce précieux document, écrit de la main de Jean Plançon,
receveur d'Enguerrand VII, a été récemment vendu par un libraire de Caen
à M. Lucien Broche, archiviste départemental, qui l'a fait entrer dans
les archives de l'Aisne.
[19] Ce registre, en assez mauvais état, se composait de 168
feuillets, mais il en manque 20. Sa cote provisoire est E. 672.
Plusieurs mentions prouvent qu'on achevait à cette époque la salle des
Preux et la salle des Preuses, après avoir exhaussé les courtines avec
des pierres provenant des carrières de Neuville-sur-Margival et de
Courval. La porterie et les bâtiments adossés au mur du nord furent sans
doute également l'œuvre des architectes d'Enguerrand VII secondés par
Jean de Cambrai et Robinet Carême, maîtres-maçons de Coucy. En tout cas,
il faut rapporter à la campagne de 1386-1387 la cheminée du boudoir de la
salle des Preuses, l'établissement d'un cachot, à l'ouest du grand
cellier, pour «gesir Bonnifface et Guedon»[20], la restauration des
arcades aveugles du premier étage, et le remplacement de la voûte de
cette salle par un plancher dans la tour nord-ouest, la captation dans un
réservoir de la source qui jaillit au pied de la chemise du donjon, la
pose de conduits pour évacuer les eaux de la cuisine, les lambris du
plafond de la galerie de la chambre aux Aigles et de l'oratoire voisin
des «chambres neuves», la réparation des charpentes et de toutes les
toitures avec des tuiles de Pinon, et la décoration du parloir contigu à
la salle des Preuses par trois peintres de Paris. La note gaie est
fournie par des dépenses de vitrerie causées par les ébats du singe
d'Isabelle de Lorraine, femme d'Enguerrand VII[21]. Malgré l'opinion de
Viollet-le-Duc, ces importants travaux ne doivent plus être attribués à
Louis d'Orléans, qui se rendit acquéreur de la baronnie en 1400.
[20] Ce cachot se trouvait sous le trésor.
[21] Huit charpentiers, deux menuisiers, un couvreur, un
verrier, un plombier et deux serruriers, cités dans les comptes,
furent employés à ces travaux. Ils étaient originaires de Coucy,
de La Fère, de Laon et de Soissons.
=Plan et appareil.=--Le château proprement dit forme un quadrilatère
irrégulier, flanqué de quatre tours d'angle, et dominé par le château,
qui s'élève au milieu de la face orientale. Le front nord mesure 92m,45,
entre les tours; le côté ouest 35 mètres; la face du midi 50m,80; et le
front est 88 mètres. C'est grâce à une vue cavalière dessinée par
Androuet du Cerceau, avant 1576, que nous pouvons nous faire une idée de
l'aspect du château à cette époque. Viollet-le-Duc s'est borné à tirer un
heureux parti de cette perspective; mais il aurait dû prévenir ses
lecteurs que son croquis représente le château non pas au XIIIe siècle,
comme on se l'imagine, mais au XVIe siècle. En effet, vers 1250, je suis
persuadé qu'il n'y avait aucun bâtiment au revers de la porte et du mur
nord, mais seulement des arcades en tiers-point destinées à porter un
large chemin de ronde. La cour, bordée par des logements à l'ouest et au
sud où la chapelle faisait une saillie prononcée sur la grande salle,
occupait donc une superficie plus grande au XIIIe siècle qu'au XVIe
siècle.
La pierre calcaire, à gros grain parsemée de coquillages, qui a servi à
construire le château, provient des carrières de la ville et du plateau.
Certaines assises atteignent 1m,34 et même 1m,90; mais leur longueur
moyenne est de 0m,80. L'épaisseur des lits varie de 0m,33 à 0m,40. Les
dalles qui recouvrent des couloirs mesurent souvent 2 mètres de longueur
et 1 mètre de largeur sur 40 centimètres d'épaisseur. J'ai relevé des
linteaux épais de 0m,60, des claveaux de 0m,00, des murs de 3 à 5 mètres
à la base des tours.
[Illustration: MARQUES DE TACHERONS DU XIIIe SIÈCLE]
L'appareil est donc plus grand que dans les églises du XIIIe siècle. Les
marques de tâcherons si nombreuses dans le château et si rares dans la
basse-cour, présentent une soixantaine de types différents qui
correspondent au nombre des tailleurs de pierre pour les parements. On
peut distinguer du premier coup d'œil une assise du XIIIe siècle d'une
pierre mise en place à la fin du XIVe siècle dans la salle des Preux ou
dans la salle des Preuses; car les signes les plus anciens sont gravés
très profondément.
=Souterrains.=--Il faudrait entreprendre des fouilles très coûteuses pour
tracer le plan des souterrains qui facilitaient les communications entre
les diverses parties du château et qui devaient permettre de prendre
l'ennemi à revers au dehors de l'enceinte. L'architecte avait pris la
précaution, comme on le fit plus tard à Pierrefonds, de n'en creuser
aucun derrière la porte d'entrée, pour que les mineurs rencontrent un
terre-plein. Au revers du mur nord de la cour, un escalier à vis du XIVe
siècle, établi après coup, descend dans un souterrain du XIIIe siècle
voûté en berceau qui se rétrécit près d'une rainure de herse et qui
conduit à la cave circulaire de la tour nord-est. Cette galerie qui se
continuait jadis à l'ouest était recoupée au bas de l'escalier par un
autre souterrain partant de la courtine, comme l'indique une bouche
d'aérage.
Sous la salle des Preux, à l'est, un bel escalier droit, encadré par des
archivoltes en plein cintre qui forment un ressaut au-dessus de chaque
marche, comme à l'entrée des caves de Pontoise, de Senlis, de Noyon,
d'Elincourt-Sainte-Marguerite (Oise), et du château de Pierrefonds,
conduit dans une cave encore intacte. Ses deux galeries parallèles,
voûtées en berceau brisé, communiquent par des arcades en plein cintre,
et dans la seconde une porte donne accès dans la salle basse de la tour
sud-est. Vers la droite, les lits d'assises du parement ne se raccordent
pas, mais l'identité des marques de tâcherons permet de conclure à une
erreur d'appareil plutôt qu'à deux constructions d'âge différent. A
l'extrémité occidentale, un escalier du XIVe siècle aboutit au
rez-de-chaussée de la salle des Preuses. M. Colin, gardien du château, a
trouvé d'autres amorces de souterrains qui s'enfoncent dans le sol aux
deux extrémités de ces galeries, mais les caves des tours nord-ouest et
sud-ouest n'étaient pas desservies par des couloirs inférieurs, car on
n'y voit aucune trace de porte. Est-il besoin d'ajouter que les prétendus
souterrains, qui auraient relié au château les abbayes de Nogent et de
Prémontré, n'ont jamais existé que dans l'imagination des romanciers?
=Porte d'entrée.=--Un dessin d'Androuet du Cerceau donne une idée des
défenses extérieures de la porte d'entrée. Pour franchir le fossé, large
de vingt mètres, il fallait passer sous deux portes, en traversant un
pont de bois à deux bascules qui reposait sur des massifs de maçonnerie
et sur les piles de deux petits corps de garde isolés. En 1829, leurs
débris furent enfouis sous le remblai actuel. Le parement extérieur de la
porte est arraché, mais on voit encore de chaque côté les rainures des
trois herses qui glissaient entre des arcs en tiers-point. Au XIIIe
siècle, la porte était flanquée au revers de deux grandes arcades en
tiers-point; celle de gauche encadre une archère; celle de droite, à mur
plein, fut convertie en logement à l'époque moderne. Je suis persuadé que
le corps de garde, désigné par la lettre H sur le plan de Viollet-le-Duc,
et dont il reste les substructions, fut une addition de la fin du XIVe
siècle, car il est évident que les piédroits, les écoinçons et les
claveaux des arcades n'étaient pas destinés à être englobés dans un
bâtiment quelconque. A son point de rencontre avec la chemise du donjon,
le mur ne présente aucune trace de collage, mais au niveau du sol on voit
la feuillure d'une porte relancée dans les assises primitives et
l'ouverture d'une fosse d'aisances rectangulaire appliquée après coup
contre le parement du fossé.
[Illustration:
LA FACE DE LENTREE FACIES INGRESSVS
Androuet du Cerceau del.
LE CHATEAU EN 1576. Vue prise à l'est.]
A gauche de l'entrée, le sommier d'une branche d'ogives aux arêtes
abattues vient s'incruster dans les claveaux de l'arcade aveugle, déjà
signalée. Comme le profil de la nervure est identique à ceux des voûtes
faites vers 1385, sous les salles des Preux et des Preuses, de l'est à
l'ouest, il faut en conclure que le corps de garde carré, divisé par
quatre piles centrales en neuf travées et recouvert de croisées d'ogives,
avait été ajouté à la même époque. L'architecte du XIIIe siècle avait
calculé que la porte de la basse-cour suffirait à tenir en échec
l'assaillant. D'ailleurs l'ennemi qui aurait voulu forcer l'entrée du
château se serait fait écraser par les projectiles lancés du haut du
donjon et de la grosse tour nord-est. Il était donc inutile d'adopter la
même disposition qu'à la porte de Laon, mais une chambre de manœuvre des
herses devait s'élever au milieu de la courtine, défendue par une
bretèche.
IV
TOURS D'ANGLE
=Tour nord-est.=--A côté de la porte du château s'élève une grosse tour
ronde O dont le diamètre extérieur est de dix-neuf mètres. La salle
circulaire du sous-sol, voûtée par six ogives aux arêtes abattues qui
retombent sur des consoles, est enclavée par deux archères à linteaux
superposés. On y accédait par une porte en plein cintre au bout du
souterrain déjà signalé, qui longe la courtine du nord. Au
rez-de-chaussée, une porte à linteau précède une voûte en berceau brisé
qui vient buter contre deux grandes dalles. Dans ce couloir venait
déboucher l'escalier à vis, dépourvu de marches, qui conduisait
directement à la plate-forme supérieure[22]. La salle hexagone est
recouverte par six nervures en amande qui se réunissent autour d'une clef
à feuillage et qui s'appuient sur de courtes colonnettes. Les crochets de
leurs chapiteaux se recourbent sous des tailloirs à bec moulurés. Les
formerets à claveaux nus encadrent de larges niches en tiers-point. A
l'ouest, une fenêtre de la même forme, avec glacis en escalier, s'ouvre
dans le mur, épais de 4m,80. Un couloir coudé, éclairé par une archère,
conduit à des latrines dont la fosse, très profonde, se compose d'un
puits rond surmonté d'un puits carré.
[22] Viollet-le-Duc a mal planté les latrines de cette tour.
[Illustration:
A Ventre del.
CHAPITEAU DE LA TOUR NORD-EST]
Au premier étage, la voûte s'est écroulée; mais on voit l'amorce de l'une
des six ogives à tore aminci. Cette salle, à six pans, communiquait par
une porte avec la courtine du nord. Ses grandes niches en tiers-point,
ses cinq archères, sa cheminée et ses latrines sont encore intactes. Le
dernier étage, hexagone, n'était pas voûté: ses niches au nombre de six,
ne correspondaient pas aux précédentes pour donner plus de solidité à la
maçonnerie. La toiture reposait sur un mur circulaire percé de baies à
linteau, et les hourds de bois prenaient leur point d'appui sur de gros
corbeaux de pierre, dont le profil est formé de quatre quarts de rond,
comme au sommet du donjon.
[Illustration:
Photo Lefèvre-Pontalis.
COURTINE ET TOUR NORD-EST]
=Musée lapidaire.=--Le déblaiement des ruines a permis de
recueillir, dans la salle du rez-de-chaussée de cette tour, des
sculptures très intéressantes, comme un chapiteau du XIIe siècle,
à larges feuilles recourbées en volutes, qui devait orner une
salle du château roman, et qui couronnait une colonne isolée. Une
large clef de voûte, du XIIIe siècle, dont le trou central est
entouré d'une guirlande de feuillages, provient de la chapelle
gothique, comme le prouvent les amorces de ces quatre branches
d'ogives, tandis que deux clefs à six nervures faisaient partie
des voûtes dans les grosses tours. Deux grosses gargouilles, à
tête d'animal et des débris des quatre pinacles terminés par un
fleuron sortant d'un cercle de boules, qui se trouvaient jadis au
sommet du donjon, méritent d'attirer l'attention avec un
personnage assis, les jambes croisées, qui décorait un sommier de
la voûte d'ogives du rez-de-chaussée.
[Illustration:
Photo Lefèvre-Pontalis.
MUSÉE LAPIDAIRE.--SCULPTURES DU XIVe SIÈCLE
A droite, têtes d'un Preux et d'une Preuse provenant des cheminées.]
Trois lions mutilés du XIIIe siècle, dont l'un dévorait un enfant
et l'autre un chien, portaient sur leur dos une table de pierre
qui servait de siège à un autre lion assis. C'était l'ancien
perron dessiné par Androuet du Cerceau, où les vassaux des sires
de Coucy juraient foi et hommage à l'entrée du château. «Devant
ladite figure, dit-il, se paye certain tribut par les voisins du
lieu, scavoir est qu'ils sont tenus envoyer tous les ans un
rustique, ayant en sa main un fouet, pour sonner d'iceluy trois
coups: avec ce une hotte pleine de tartres et gasteaux qu'il
fault qu'il distribue aux seigneurs de là». La redevance de
quarante rissoles par l'abbé de Nogent donnait lieu à une bizarre
cérémonie.
Une petite gargouille, des chapiteaux à crochets, des carreaux
vernissés, des boulets de pierre et de fonte complètent cette
collection ainsi que les têtes d'un Preux et d'une Preuse qui
ornaient au XIVe siècle les cheminées des salles du même nom; des
figurines et des chapitaux de la même époque; la tombe plate d'un
bourgeois de Coucy, mort en 1596. Enfin, il faut signaler une
couleuvrine en cuivre à six pans.
[Illustration:
ANTE LEONIS HVIVS COVVSSI
STATVAM FIDELITATIS DEVANT LA FIGVRE DE CE
IVRA PRÆSTANTVR LION SE PAIE LHOMMAGE
Androuet du Cerceau del.
ANCIEN PERRON DU CHATEAU]
=Tour nord-ouest.=--Les trois autres tours d'angle offrant des
dispositions à peu près identiques avec quelques variantes, il serait bon
de les visiter successivement. Celle du nord-ouest, dite du Roi,
renferme une cave ronde d'un diamètre inférieur à celui des autres
salles[23]. Ses ogives, sans moulures, au nombre de six, viennent
s'assembler autour d'un œil central, large de 0m,80, qui permettait le
passage d'un homme: la voûte a deux mètres d'épaisseur. On ne pouvait
descendre dans cette cave qu'avec un treuil. La salle hexagone du
rez-de-chaussée, dont les murs ont 2m,80 d'épaisseur, était voûtée
d'ogives, car on voit encore les amorces des lunettes. Une profonde
arcade en tiers-point fait corps avec chaque pan coupé, comme dans les
trois autres étages, mais toutes ces niches sont désaxées par rapport à
celles qui les précèdent ou qui les surmontent. Les archères sont au
nombre de cinq, à cause de la cheminée. Il est difficile d'expliquer
pourquoi cette salle est dépourvue de latrines: on y entre de plain-pied
avec le soubassement de la salle des Preuses.
[23] La coupe de cette tour N, dessinée par Viollet-le-Duc, est
très inexacte. Cf. _Dictionnaire d'architecture_, t. IX, p. 83.
Son diamètre est de 17m,50.
L'escalier à vis s'interrompait à chaque étage pour obliger les hommes
d'armes à se faire reconnaître, en traversant les salles. Le premier
étage communiquait avec la courtine par une porte: on voit encore les
corbeaux qui soutenaient les solives du plafond, car la voûte de cette
salle, détruite par un incendie, fut supprimée en 1386 quand on restaura
les niches, comme le prouve le compte déjà cité. Un plancher séparait le
second et le troisième étage, percés d'archères, et chauffés par des
cheminées. Tous les murs étaient recouverts d'un enduit très mince peint
en jaune avec faux joints rouges. Une archère supérieure fut transformée
en fenêtre, à la fin du XVIe siècle. Les corbeaux sont semblables à ceux
que j'ai déjà décrits.
=Tour sud-ouest[24].=--La salle souterraine de cette tour M, voûtée
d'ogives et dépourvue de toute ouverture, est identique à celle de la
tour précédente: elle renferme des latrines. La voûte du rez-de-chaussée
est également intacte, avec ses six nervures en amande qui retombent sur
des colonnettes, engagées entre les cinq profondes niches et la cheminée
de la salle hexagone. On y pénètre en passant sous un linteau surmonté
d'un arc de décharge. Derrière cette porte, à droite, s'ouvre un couloir
voûté en berceau brisé qui débouche sous la salle des Preuses. A gauche,
un long couloir coudé conduit à des latrines, éclairées par une archère,
suivant une disposition qui n'existe pas dans les autres tours. Une autre
différence, c'est que la salle du rez-de-chaussée et celle du premier
étage ne sont pas reliées par un escalier à vis, parce qu'on pouvait
passer de la salle des Preux et de la salle des Preuses dans la tour du
sud-ouest.
[Illustration:
A Ventre del.
COUPE DE LA TOUR SUD-OUEST]
[24] Sa hauteur est de 44m,50 et son diamètre extérieur de 18
mètres.
Le second étage, voûté d'ogives, d'après les amorces des compartiments de
remplissage, était éclairé par quatre archères, et chauffé par une grande
cheminée. A côté, on voit dans l'épaisseur du mur le conduit de fumée
de la salle inférieure. A l'angle de la courtine occidentale et de cette
tour, des latrines en encorbellement pouvaient servir au besoin de
mâchicoulis. On montait au troisième étage, recouvert d'un plancher de
bois, par une cage d'escalier. La clef de ses niches correspond à l'axe
des piédroits de celles du second étage, suivant une disposition qui se
répète dans les quatre tours d'angle. Pour arriver sous la toiture
conique, au niveau des hourds, il fallait gravir un escalier de bois.
[Illustration:
Photo Lefèvre-Pontalis.
INTÉRIEUR DE LA TOUR SUD-OUEST]
[Illustration:
Photo Lefèvre-Pontalis.
TOUR SUD-EST]