Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée.
Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine
sont marqués =ainsi=.
Le Château
de Coucy
PETITES MONOGRAPHIES
DES GRANDS ÉDIFICES DE LA FRANCE
_PARU_:
=La Cathédrale de Chartres=, par René MERLET, ancien archiviste
d'Eure-et-Loir.
_EN PRÉPARATION_:
=L'Hôtel des Invalides=, par Louis DIMIER.
=L'Abbaye de Vézelay=, par Charles PORÉE, archiviste de l'Yonne.
=La Cathédrale de Reims=, par Louis DEMAISON, archiviste de la
ville de Reims.
=La Cathédrale du Mans=, par Gabriel FLEURY.
=Le Château de Rambouillet=, par Henri LONGNON.
=Saint-Pol-de-Léon=, par Ch. LECUREUX.
=L'Abbaye de Moissac=, par A. ANGLÈS.
=La Cathédrale d'Albi=, par Jean LARAN.
=La Cathédrale de Coutances=, par Eugène LEFÈVRE-PONTALIS.
[Illustration: PLAN DE L'ENCEINTE DE LA VILLE ET DU CHATEAU DE COUCY
A. Ventre, del.
A, porte de Chauny.
B, tour Mangard.
C, porte de Laon.
D, barbacane.
E, église.
H, porte de Soissons.
K, porte restituée.]
Petites Monographies des Grands Édifices
* * * de la France * * *
Publiées sous la direction de M. E. LEFEVRE-PONTALIS
Le Château
de Coucy
PAR
EUGÈNE LEFÈVRE-PONTALIS
Directeur de la Société française d'Archéologie.
INTRODUCTION HISTORIQUE DE PH. LAUER
Ouvrage illustré de 32 gravures et de plans.
Relevés de M. A. VENTRE, architecte.
[Logo]
PARIS
HENRI LAURENS, ÉDITEUR
6, rue de Tournon, 6
Tous droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous pays.
AVANT-PROPOS
Il est peut-être téméraire de consacrer une nouvelle étude aux ruines
imposantes du château de Coucy après Viollet-le-Duc qui a décrit et
dessiné dans son _Dictionnaire_ toutes ses parties principales, en
expliquant le système de défense primitif. Cependant j'aurai l'occasion
de rectifier beaucoup d'erreurs du célèbre architecte. Il eut tort de
reproduire le plan très inexact d'Androuet du Cerceau, sans vérifier sur
place l'absence de la petite tour du Nord, le diamètre des salles, la
plantation des escaliers et des latrines dans les grosses tours et sans
indiquer par des hachures les remaniements de tous les corps de logis. On
remarquera donc d'importantes différences entre le plan de Viollet-le-Duc
et celui que j'ai dressé avec le précieux concours de M. André Ventre,
architecte en chef des Monuments historiques, qui a bien voulu relever
avec le plus grand soin tous les détails nécessaires à l'illustration.
L'histoire des sires de Coucy et des sièges de la ville avait grand
besoin d'être mise au point à l'aide des documents conservés à la
Bibliothèque Nationale. Mon confrère, M. Philippe Lauer, bibliothécaire
au département des manuscrits, a dépouillé les meilleures sources pour la
résumer en tête de cette notice. Je ne saurais trop le remercier d'avoir
prouvé une fois de plus que l'histoire et l'archéologie doivent se prêter
un mutuel appui.
Les archéologues et les touristes qui voulaient visiter sérieusement la
ville de Coucy, n'avaient à leur disposition que la notice de
Viollet-le-Duc qui ne décrit ni l'enceinte, ni la basse-cour, ni
certaines parties du château, mais qui met bien en relief l'importance du
donjon. Je me suis donc efforcé de rédiger une petite monographie plus
complète en distinguant soigneusement les constructions du XIIIe siècle
de celles du XIVe siècle, afin de faire mieux comprendre l'intérêt
exceptionnel de ce chef-d'œuvre de l'architecture militaire du moyen
âge.
[Illustration:
LA FACE OPPOSITE FACIES INGRESSVI
DE LENTREE OPPOSITA
Androuet du Cerceau del.
LE CHATEAU EN 1576
Vue prise à l'ouest.]
INTRODUCTION HISTORIQUE
LES SIRES DE COUCY
L'origine de Coucy-la-Ville (_Codiciacum villa_) en Laonnais, dans
l'ancienne cité des Rémois, date certainement de l'époque gallo-romaine.
Ce lieu est d'ailleurs situé à proximité de la voie romaine de Soissons à
Saint-Quentin. La plus ancienne mention de Coucy ne remonte cependant
qu'au IXe siècle: on la rencontre dans la _Vie de saint Rémi_, par
Hincmar, qui fait remonter au temps de Clovis la donation de ce domaine à
l'église de Reims[1]. Au début du siècle suivant, l'archevêque de Reims,
Hervé, fit construire un château fort (_municio_), à l'extrémité de la
colline allongée qui domine Coucy-la-Ville: ce fut l'origine de
_Coucy-le-Château_[2].
[1] _Monumenta Germaniæ historica, Scriptores_, t. III, p. 256,
307, 322 et 343.
[2] Flodoardus, _Historia ecclesiæ Remensis_, lib. IV, c. 13 (_M.
G. hist., Scriptores_, t. XIII, p. 576).
Herbert II, comte de Vermandois, père de l'archevêque Hugues, ne tarda
pas à s'en emparer. Après avoir été concédé comme fief à Anseau de Vitry,
vassal de Boson, frère du roi Raoul (930), Coucy passa successivement à
Bernard de Senlis et Thibaud le Tricheur, vassaux de Hugues le Grand, duc
de France. C'est là que, selon Dudon de Saint-Quentin, le jeune duc de
Normandie, Richard, fut caché par son fidèle Osmond, à la suite de son
évasion de Laon (vers 944).
En 950, la garnison de Coucy qui, l'année précédente, avait passé au
parti de l'archevêque de Reims, Artaud, revint à celui de Thibaud le
Tricheur. Celui-ci s'établit solidement dans le donjon roman, et en
confia la garde à son vassal Harduin. Les hommes d'armes du roi et de
l'archevêque essayèrent en vain de l'en déloger. En 958, cependant, les
partisans d'Artaud pénétrèrent par surprise à l'intérieur de la
forteresse. Le châtelain Harduin se réfugia dans le donjon, déjà presque
inexpugnable. Pour le réduire, il fallut que le roi vînt en personne
l'assiéger, en compagnie d'Artaud et de bon nombre de comtes et
d'évêques. Le siège dura deux semaines environ. Harduin donna ses
neveux comme otages, et l'armée assiégeante se retira. Thibaud parvint
cependant à y rentrer, on ne sait comment, quelque temps après, puisqu'en
964 nous le voyons consentir à rendre de nouveau Coucy à l'archevêque
pour être absous de l'excommunication, mais il exigeait que Coucy fût
inféodé à son fils Eudes Ier. Celui-ci mourut en 995, et on ignore entre
les mains de qui passa l'héritage de Coucy.
[Illustration:
Photo Neurdein.
LE CHATEAU DE COUCY
Vue prise au sud-ouest.]
En 1059 paraît un certain Aubri de Coucy. On le trouve mentionné dans la
charte d'Élinand, évêque de Laon, en faveur de Nogent (1059); dans les
diplômes de Philippe Ier pour Saint-Médard de Soissons (1065) et l'église
de Laon (1071); dans un acte du cartulaire de Notre-Dame de Paris (1067);
enfin, dans une charte de Robert Courteheuse en faveur du
Mont-Saint-Michel (1088). Le biographe de saint Arnoul, évêque de
Soissons, fait allusion à des circonstances où Aubri de Coucy aurait été
saisi par ses ennemis, traîné, garrotté, puis exilé et privé à jamais de
son habitation ou domaine de Coucy. Un fait est certain, c'est sa
présence en Angleterre, à la cour de Guillaume le Conquérant, où il était
peut-être en exil; car, dans le _Domesday-book_, il est question d'une
«terre d'Aubri de Coucy», située dans le comté d'York[3].
[3] L. Delisle, _La Commémoration du Domesday-book, à Londres_,
en 1886, dans l'_Annuaire-Bulletin de la Société de l'histoire de
France_, 1886, p. 179-180 et 183.
Après Aubri, on trouve, comme sire de Coucy, Enguerrand Ier, fils aîné de
Dreux de Boves, dont la mère était de la famille comtale d'Amiens. Par
son mariage avec Ade de Roucy, il devint seigneur de Marle et de La Fère.
Devenu veuf, il enleva et épousa Sibylle, fille de Roger, comte de
Château-Porcien, et femme du comte Godefroi de Namur. L'évêque de Laon,
parent d'Enguerrand, ne l'excommunia pas; mais une guerre acharnée et
féroce s'ensuivit entre les seigneurs de Coucy et de Namur. Ce dernier
finit par se consoler en épousant Ermanson de Luxembourg.
Enguerrand Ier prit part à la première croisade avec son fils du premier
lit, Thomas de Marle. Dans cette expédition, selon la légende, ne
trouvant pas, au cours d'une surprise, sa bannière, il coupa un morceau
de son manteau écarlate, fourré de pannes de vair, d'où l'origine du
blason des Coucy, ainsi décrit par les anciens auteurs: _Fascé de vair et
de gueules de six pieces_.
Au retour de la Terre sainte, Thomas épousa une parente dont la dot fut
la seigneurie de Montaigu. Ses brigandages le rendirent odieux à son
propre père, qui d'ailleurs sous l'influence de Sibylle, le croyait
maintenant adultérin. Enguerrand assiégea Montaigu. Mais Thomas
s'échappa, et, grâce à la protection royale, parvint à rentrer à
Montaigu. Une horrible guerre d'extermination commença entre le père et
le fils. Thomas soutint les habitants de Laon contre leur évêque, et ceux
d'Amiens contre leur comte Enguerrand. Celui-ci offrit enfin, en 1113, la
paix à son fils, qui l'aida à soumettre Amiens. Cela n'empêcha pas
Sibylle de préparer une embuscade d'où Thomas s'échappa avec une
blessure.
Les évêques réunis au Concile de Beauvais, en 1115, excommunièrent Thomas
de Marle comme scélérat et ennemi du nom chrétien, à cause de sa cruauté.
A quelque temps de là, ses protégés, les Laonnais révoltés étaient
massacrés à Crécy par Louis le Gros.
L'année suivante, Enguerrand étant mort, Thomas lui succéda sans
difficulté. Bientôt Louis le Gros vint assiéger le château de Coucy pour
punir Thomas du rôle qu'il avait joué à Laon. Mais le rusé seigneur
manifesta le plus grand repentir et promit de réparer tous les dommages
par lui causés. Louis se retira, et, peu après, Thomas, malgré ses
promesses, fit assassiner Henri de Chaumont, frère de Raoul, comte de
Vermandois, qui lui disputait le comté d'Amiens, et il osa même arrêter
des marchands munis d'un sauf-conduit royal. Louis le Gros, accompagné du
comte de Vermandois, marcha immédiatement sur Coucy qui était considéré
comme presque imprenable. Thomas commit la faute de leur tendre une
embuscade: il y périt inopinément de la main même de Raoul de Vermandois
(1130)[4].
[4] A. Luchaire, _Louis VI le Gros, annales de sa vie et de son
règne_, nos 26, 183, 189, 203, 220, 266, 309, 379, 461 et 491.
Son fils, Enguerrand II, qui lui succéda, avait épousé Agnès de
Beaugency, fille de Mahaut, la propre cousine du roi. Il s'efforça
d'atténuer les conséquences des excès paternels, puis partit en 1146 pour
la deuxième croisade, d'où il semble n'être point revenu; et son fils
Raoul Ier qui eut pour femme Alix de Dreux, nièce de Louis VII, fit une
fin semblable en Terre sainte.
C'est à l'époque de Raoul Ier qu'on rapporte généralement la légende du
joli roman du _Chastelain de Couci et de la dame de Faiel_. Gaston Paris
a montré[5] qu'il n'y avait rien d'historique dans l'aventure de ce sire
de Fayel, qui aurait fait manger à sa femme le cœur de son amant, le
châtelain de Coucy, Renaud. La légende du Cœur Mangé que la littérature
populaire attribue maintenant au sire de Vergy, est bien antérieure au
XIIe siècle. Il n'en reste pas moins vrai qu'il exista, vers 1198-1218,
un gardien du château de Coucy ou «châtelain» appelé Renaud de Magny,
jadis chanoine de Noyon, doué d'un très beau talent poétique, dont
quelques-unes des chansons nous sont parvenues, grâce à Jakemes Sakesep,
l'auteur du roman du _Chastelain de Couci_.
[5] _Histoire littéraire_, t. XXIII, p. 370; Ch.-V. Langlois,
_La Société française, au XIIIe siècle_, p. 188.
Enguerrand III, fils et successeur de Raoul Ier, assista à l'éclosion du
mouvement communal déjà commencé sous son père en Soissonnais[6]. Sa
minorité favorisa la création de la commune de Coucy, dont la charte
datée de 1197 fut copiée sur celle de Laon. C'est le moment de l'apogée
de la maison de Coucy, qui, par ses brillantes alliances, était arrivée à
étendre au loin ses domaines. La reconstruction de l'enceinte de la
ville et du château remonte à cette époque, mais elle ne fut pas faite
d'un seul jet.
[6] G. Bourgin, _La commune de Soissons et le groupe communal
soissonnais_, p. 20.
Enguerrand III eut quelques démêlés, pour des contestations obscures de
droits de juridiction avec l'archevêque de Reims et surtout le chapitre
de Laon, dont il arrêta le doyen en pleine cathédrale. En 1209, il prit
part à l'expédition contre les Albigeois, et, en 1214, se signala à la
bataille de Bouvines.
Par ses mariages successifs, il agrandit encore ses domaines. Eustache de
Roucy lui apporta le comté de Roucy; Mahaut, fille d'Henri duc de Saxe,
et sœur d'Otton IV, le comté de Perche; Marie de Montmirail, la vicomté
de Meaux et la châtellenie de Cambrai. Ainsi parvenu au plus haut degré
de la puissance, et enivré de ses immenses richesses, il aspira à devenir
le maître du royaume. La minorité de Louis IX semblait justement lui
offrir une occasion des plus favorables. Il complota avec les ennemis de
Blanche de Castille l'enlèvement du jeune roi. On raconte même qu'il
avait fait faire une couronne d'or et des ornements royaux pour s'en
revêtir devant ses favoris[7]. Mais au bout de deux années d'intrigues et
de sourdes menées, il se vit obligé de renoncer à ses projets ambitieux,
et prêta serment de fidélité entre les mains du roi, qui feignit d'avoir
ignoré ses desseins. Il mourut accidentellement d'une chute de cheval au
passage d'un gué, en 1242.
[7] Élie Berger, _Histoire de Blanche de Castille, reine de
France_, p. 121.
L'aînée des filles d'Enguerrand III, Marie, épousa d'abord le roi
d'Écosse Alexandre II, puis Jean de Brienne, grand bouteiller de France,
fils puîné de Jean de Brienne, roi de Jérusalem. Son fils aîné, Raoul II,
eut une fin prématurée. Il trouva la mort à la bataille de Mansourah
(1250), en Égypte, où il avait suivi saint Louis. Il venait de sauver la
vie au comte d'Artois, frère du roi.
Enguerrand IV recueillit la succession de son frère Raoul. Il se signala
comme le digne héritier de Thomas de Marle. Sa cruauté à l'égard des gens
de l'abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois lui valut d'être jugé par le roi en
personne. Peu s'en fallut qu'il ne fût exécuté. Enfin il s'en tira
moyennant une énorme amende. Il vécut ensuite dans le calme, et, vers la
fin de sa vie, répartit des aumônes entre les léproseries de ses
domaines.
Comme il ne laissait pas d'enfants, ses deux sœurs, Marie de Coucy,
l'aînée, puis la seconde, Alix, femme d'Arnoul III de Guines, lui
succédèrent, l'une après l'autre, Marie de Coucy n'ayant pas eu
d'héritiers.
Enguerrand V, fils d'Alix, est la tige de la seconde maison de Coucy.
Élevé à la cour du roi d'Écosse, il épousa une parente de celui-ci,
Chrétienne de Bailleul. Il porta toute sa vie les armes de Guines.
Son troisième fils, Guillaume, qui lui succéda en 1321, reprit le blason
des Coucy. Il eut pour femme Isabeau, fille de Gui III de Châtillon,
comte de Saint-Pol, grand bouteiller de France. La comtesse d'Eu, Jeanne
de Guines, contestait alors à Enguerrand la possession même de Coucy,
qu'elle revendiquait du chef de son père Baudoin, fils aîné d'Arnoul III,
comte de Guines et d'Alix de Coucy. Ces prétentions amenèrent un procès
qui dura dix-huit ans, et qui se termina en faveur de Guillaume dont la
succession fut ainsi assurée à son fils Enguerrand VI. Ce puissant
seigneur se maria en 1338 avec Catherine d'Autriche, fille de l'empereur
Léopold et de Catherine de Savoie, alliance qui permit plus tard à son
fils de briguer la couronne impériale.
La guerre de Cent Ans était à ses débuts. Dès l'année 1339, Coucy fut
menacé par le roi d'Angleterre, Édouard III. Enguerrand VI se joignit au
roi de France, son suzerain, pour lutter contre l'envahisseur. Il prit
une part active aux expéditions contre Jean de Montfort et les Anglais,
et perdit la vie à la bataille de Crécy (1346), ne laissant qu'un enfant
en bas âge.
Survinrent la captivité du roi Jean, les pillages anglais et leurs
conséquences: la misère des campagnes avec la Jacquerie. Enguerrand VII,
arrivé à l'âge d'homme, prit une sérieuse part à la répression et fit
exécuter sans merci les factieux. Il fut envoyé peu après en otage en
Angleterre, pour garantir le paiement de la rançon du roi Jean. Alors
commença véritablement sa vie extraordinaire d'aventures, qui en font une
des figures les plus attachantes du XIVe siècle. Il se fit si bien
remarquer à la cour de Londres qu'Édouard III lui donna en mariage sa
seconde fille, Isabelle; et Enguerrand ajouta ainsi aux domaines anglais,
qui lui venaient de sa grand'mère Chrétienne de Bailleul, le comté de
Bedford, en même temps qu'il obtenait la restitution du comté de
Soissons, engagé pour sa rançon.
A son retour en France (1368), Enguerrand, trouvant ses domaines
incultes, s'efforça d'y attirer les habitants d'alentour par l'octroi
d'une charte collective d'affranchissement à un grand nombre de ses
bourgs et villages, y compris Coucy.
Lorsque la guerre se ralluma avec l'Angleterre, il garda la plus stricte
neutralité à cause de son mariage, et partit même en croisade contre les
Visconti, tyrans de Milan excommuniés par le pape. En 1373, il tailla en
pièces l'armée de Barnabo Visconti, près de Bologne, puis celle du fils
de Galéas; et entreprit le siège de Plaisance avec le duc de Savoie. Une
grave maladie de ce dernier contraignit Enguerrand à se retirer. Pendant
ce temps, les Anglais de Robert Knoll avaient respecté les domaines de
Coucy.
Sur ces entrefaites, l'empereur Léopold étant mort sans autre héritier
que Catherine d'Autriche, Enguerrand tenta de revendiquer, les armes à la
main, l'héritage de sa mère. A la tête d'une bande de mercenaires,
secondé par un grand nombre de seigneurs français, et aidé des subsides
fournis par le roi de France, il entreprit une expédition des plus
hasardeuses qui échoua malheureusement. Cet insuccès l'amena, dit-on, à
fonder l'Ordre de la Couronne, dont l'emblème était une couronne
renversée,--allusion à ses droits méconnus.
A la mort d'Édouard III, il rompit tout lien avec l'Angleterre, où il
renvoya sa femme Isabelle, ne gardant près de lui que sa fille aînée
Marie. Sa seconde fille, Philippote, n'était jamais venue en France: elle
épousa Robert de Veer, duc d'Irlande et comte d'Oxford, auquel elle
apporta en dot les domaines anglais de son père. Dès lors, Enguerrand
prit une part active à la lutte contre les Anglais, en Guyenne et en
Normandie. Il refusa l'épée de connétable de Duguesclin, que Charles V
lui offrait et l'engagea à la confier plutôt à Olivier de Clisson. Devenu
gouverneur de Picardie, il donna la chasse aux troupes ennemies
débarquées à Calais, en 1380.
Il assista, comme haut baron, au sacre de Charles VI, et fut chargé de
conclure la paix avec le duc de Bretagne. A partir de ce moment, il
s'affirma de plus en plus comme un habile diplomate: c'est lui qui traita
avec les Maillotins et apaisa leur révolte, lui encore qui, après la
bataille de Rosebeck, négocia le retour du roi dans Paris[8].
[8] L. Mirot, _Les insurrections urbaines au début du règne de
Charles VI_. Paris, 1906, pp. 130, 137, 138, 145, 152, 154, 155
et 181.
On le voit ensuite en Écosse, où il avait opéré une descente, avec
l'amiral Jean de Vienne, pour ravager les frontières septentrionales de
l'Angleterre.
Son gendre, Robert de Veer, duc d'Irlande, abandonnant sa femme, réussit
à faire prononcer son divorce par le pape Urbain VI. Battu par les
révoltés de Londres, qu'il avait tenté de soumettre, ce seigneur se
réfugia en Hollande, d'où il ne craignit pas de se rendre à la cour de
France. Enguerrand la quitta aussitôt, chargé d'une mission auprès du duc
de Bretagne, à Vannes. Il y réussit si bien que non seulement il obtint
la restitution à Olivier de Clisson de ses châteaux confisqués, mais
encore l'hommage solennel rendu par le duc en personne au roi, à Paris
même. Robert de Veer reçut l'ordre de quitter la France.
Cependant Coucy se trouvait dépeuplé à la suite des guerres et des
pillages ou incendies qu'elles avaient attirés. En 1388, Enguerrand fit
décider, par le roi, que deux foires annuelles s'y tiendraient à la
Saint-Nicolas d'été, et à celle d'hiver. Un grenier à sel y fut aussi
établi.
Enguerrand paraît ensuite en Espagne où il conduit le fils du duc
d'Anjou, fiancé de la fille de Jean Ier, roi d'Aragon; à Arezzo qu'il
assiège pour Louis d'Anjou; à Gênes auprès du duc de Bourbon, chef de
l'expédition contre les pirates des côtes barbaresques. Il prend part à
la descente des Gênois en Afrique. En 1393, il est à la cour de Savoie,
s'occupant avec ardeur d'aplanir les difficultés élevées au sujet de la
régence de cet État, durant la minorité d'Amédée VIII. Deux ans plus
tard, il est chargé des intérêts du duc d'Orléans auprès de la République
de Gênes, qui cherchait un roi parmi les princes du sang.
L'entreprise capitale et la dernière de sa vie fut la croisade de
Nicopolis. Il y accompagna le comte de Nevers, sur la demande instante de
ses parents, à titre de guide et conseil. On sait comment, après une
heureuse escarmouche d'Enguerrand, les Croisés furent taillés en pièces
par l'armée du sultan Bajazet (28 septembre 1396). Enguerrand, fait
prisonnier, fut reconnu par l'interprète picard Jacques de Heilly qui fut
chargé de négocier en France le rachat des captifs. Aussitôt la nouvelle
connue, le duc d'Orléans envoya Robert d'Esne pour obtenir la délivrance
d'Henri de Bar et d'Enguerrand; mais Robert apprit à Vienne, en même
temps, la maladie et la mort du célèbre baron qui venait d'expirer à
Brousse le 18 février 1397. Jacques Wilay, de Saint-Gobain, ramena son
cœur à l'abbaye de Villeneuve, près Nogent[9].
[9] Delaville le Roux, _La France en Orient au XIVe siècle_, pp.
257, 262, 270 et suiv., et p. 313.--Mangin, _Enguerrand VII, sire
de Coucy_, dans le _Bulletin de la Société académique de Laon_,
t. XXIV, p. 40.
Avec lui finit l'histoire de cette fameuse maison de Coucy, alliée aux
familles royales de France, d'Angleterre et d'Autriche, qui produisit un
Enguerrand III et un Enguerrand VII. C'est à ces deux seigneurs, dont la
vie marque les périodes brillantes de la dynastie, qu'il faut attribuer
la construction et la restauration de leur magnifique château, dont la
mâle architecture était le symbole de la puissance politique des sires de
Coucy. Il ne nous reste malheureusement aucun compte d'Enguerrand III,
mais les Archives de l'Aisne ont eu la bonne fortune de s'enrichir,
l'année dernière, grâce à M. Broche, d'un registre des recettes et
dépenses de la châtellenie en 1386-1387. A cette époque, Enguerrand VII,
comme on le verra plus loin, avait déjà fait rebâtir la salle des Preux
et la salle des Preuses. A l'occasion de la visite de Charles VI, qui eut
lieu le 23 mars 1387, un jeu de paume fut établi dans la cour.
Les revenus de la seigneurie se composaient alors des droits féodaux, des
produits du domaine, couvert de vignobles, de la pêche des viviers et des
coupes de bois. Les divers chapitres de dépenses mentionnent les deux
chapelains qui desservaient la chapelle des Onze mille Vierges et celle
de la Madeleine, dans l'enceinte du château, l'affrètement d'un bateau
qui transporta de Soissons à Rouen des approvisionnements de tout genre
en vue d'une descente en Angleterre, projetée par Charles VI, le séjour
de Guillaume de Verdun, astronome du châtelain, à Soissons, à l'hôtel du
Mouton, les frais de déplacement d'Enguerrand VII à Dijon et à Soissons,
et le carrosse amené de Lorraine par sa seconde femme, fille du duc Jean
Ier.
Enguerrand mort, sa fille aînée Marie, femme d'Henri de Bar, prit
possession des domaines de son père, avec leurs nombreuses dépendances,
parmi lesquelles le comté de Soissons. Mais une fille cadette, Isabeau,
issue de son second mariage, et femme de Philippe de Nevers, réclama le
partage et intenta un procès. Sur ces entrefaites, le frère du roi
Charles VI, Louis duc d'Orléans, voyant la riche baronnie de Coucy entre
les mains d'une femme, offrit à Marie de l'acheter. On négocia, et, le 15
novembre 1400, fut conclu l'acte de vente moyennant 400.000 francs, et
l'abandon des revenus à titre viager; mais en réalité le duc ne paya
jamais que 104.000 francs, comme M. Lacaille a pu l'établir. Marie de
Coucy s'éteignit cinq ans plus tard. Sa sœur Isabeau, à qui un arrêt du
Parlement avait adjugé la moitié de Coucy, Marle, La Fère et Origny, le
quart de Montcornet et Pinon, avec le cinquième de Ham, décéda à son
tour, en 1411, laissant une fille unique qui la suivit de près dans la
tombe. Le fils de Marie de Coucy, Robert de Bar, demeuré seul héritier,
poursuivit le duc d'Orléans en paiement d'une somme de 120.000 livres,
restée due sur le prix de vente de la seigneurie. Une transaction
intervint: le comte de Bar consentit à tenir quitte de sa dette le duc
d'Orléans moyennant la restitution des châtellenies de La Fère et de
Marle.
La partie de la baronnie qui ne fut pas réunie à la couronne, sous Louis
XII, passa plus tard dans la maison de Luxembourg, puis dans celle de
Bourbon, par les Vendôme et Alençon, et fut enfin réunie à la couronne
par Henri IV.
Coucy était dès ce temps le siège d'une prévôté royale, transformée plus
tard en bailliage, et d'une maîtrise des eaux et forêts ou gruerie. En
matière judiciaire, les causes allaient en appel devant les présidiaux de
Soissons et de Laon. Le duc d'Orléans obtint du roi, en 1405, l'érection
de Coucy en pairie, pour lui et ses descendants.
La possession de ce magnifique domaine excita la convoitise du duc de
Bourgogne et des maisons de Luxembourg et de Lorraine: ceux-ci le
revendiquèrent, en vertu d'anciennes alliances. Ce fut une des causes de
l'hostilité des Bourguignons contre les Armagnacs, partisans du duc
d'Orléans.
Le duc d'Orléans périt assassiné en 1407, et ses enfants prirent les
armes pour le venger. Aussitôt Charles VI, qui s'était montré favorable
aux Bourguignons, prononça la confiscation du domaine de Coucy. Valeran
de Luxembourg, comte de Saint-Pol, fut chargé d'aller l'occuper.
Celui-ci marcha sur Coucy, et y entra sans coup férir (1411); mais il ne
put forcer le château où commandait Robert d'Esne. Malgré toutes les
sommations, ce vaillant capitaine refusait opiniâtrement de se rendre,
confiant dans la solidité des murailles et le courage de compagnons
déterminés à tenir tant qu'il y aurait des vivres. Le comte de Saint-Pol
fut obligé de commencer un siège en règle. Il employa, à cet effet, un
procédé considéré alors comme une innovation, la mine. Des ouvriers
liégeois furent chargés de pratiquer une galerie au-dessous de la tour de
la porte basse du château ou porte Maître-Odon. Les chevaliers et hommes
d'armes assiégeants descendaient à tour de rôle dans le souterrain,
curieux de voir de près la nouveauté du jour. Or, il arriva qu'à
l'endroit où la galerie passait sous les fondations de la muraille
extérieure du château, on négligea de l'étayer suffisamment: tout à coup
la voûte s'effondra sous le poids d'une portion de la base croulante de
la tour, ensevelissant ouvriers et visiteurs. _Et encores y sont-ils_,
ajoute le chroniqueur Juvénal des Ursins, en manière d'oraison funèbre
des victimes[10].
[10] Le fait est aussi rapporté par Pierre de Fenin, Jean
Lefebvre de Saint-Remy et Monstrelet.
L'affaissement d'une tour n'avança en rien le siège de la place qui dura
encore trois mois. Enfin Robert d'Esne ne recevant aucun secours du
dehors se trouva contraint de capituler. Ce succès valut au comte de
Saint-Pol l'épée de connétable.
Deux années plus tard, Coucy fut restitué au duc d'Orléans, à la suite du
traité de paix conclu avec le duc de Bourgogne. Mais, de nouveau, en
1419, la place fut livrée aux Bourguignons, cette fois de la façon la
plus extraordinaire. Voici comment: Pierre de Saintrailles était
gouverneur du château pour le dauphin. Ses serviteurs furent gagnés par
les nombreux prisonniers bourguignons enfermés par La Hire dans le
donjon. Sur leurs instances, ils dérobèrent les clefs de la tour et en
ouvrirent les portes nuitamment. Les Bourguignons conduits par le fameux
sire de Maucourt et Lionnel de Bournonville, se saisirent des premières
armes venues et se précipitèrent au logis de Saintrailles, qu'ils
égorgèrent avec ses sentinelles et mirent le poste hors d'état de nuire.
En même temps des émissaires furent dépêchés au duc de Bourgogne pour
appeler à l'aide. La Hire, stupéfait et furieux, à son retour d'une
course dans le voisinage, ne put même pas essayer de rentrer dans le
château, et dut bientôt se retirer devant les renforts bourguignons[11].
[11] Germain Lefèvre-Pontalis, _La Guerre de partisans dans la
Haute-Normandie_ dans la _Bibliothèque de l'École des Chartes_,
t. LVI, 1895, p. 455. L'anecdote est racontée par Fenin et
Monstrelet.
Le duc de Bourgogne ne profita guère du coup d'audace de l'«écorcheur»
Maucourt, puisqu'il fut assassiné avant même la fin de l'année. La Hire
et Poton de Saintrailles rentrèrent dans Coucy à quelque temps de là. En
1423, le comte de Suffolk vint assiéger la place, s'en rendit maître et
la livra à Jean de Luxembourg, comte de Saint-Pol, un des plus chauds
partisans des Anglais. A la mort de ce dernier (1440), le véritable
propriétaire de Coucy, Charles d'Orléans, qui était retenu prisonnier en
Angleterre, depuis Azincourt, pensa pouvoir acheter sa rançon en offrant
au duc de Bourgogne la baronnie de Coucy avec celle de La
Fère-en-Tardenois et le comté de Soissons, moyennant 45.600 écus d'or.
Charles VII s'entremit, et pour faciliter, avec la conclusion du marché,
le retour du duc d'Orléans, il renonça formellement et définitivement à
ses droits de _quint_ et de _requint_ sur ces seigneuries. Les
propositions durent être agréées de part et d'autre, car Charles
d'Orléans revint en France cette année même.
La terre de Coucy apparaît cependant dans des actes, de peu postérieurs,
comme dépendant à nouveau de la maison d'Orléans, sans qu'on sache au
juste comment. Le duc Charles mourut en 1465, et son fils Louis d'Orléans
disputa la régence à Anne de Beaujeu. Tandis qu'il était vaincu et fait
prisonnier à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier (1487), Pierre d'Urfé,
grand écuyer de France, se présenta devant Coucy avec les troupes royales
et s'en empara au bout de huit jours. Quelques années s'écoulèrent. Le
duc d'Orléans se réconcilia avec Charles VIII, obtint restitution de la
place, qu'il réunit au domaine de la couronne en devenant roi sous le nom
de Louis XII (1498). Sa fille, Claude de France, reçut la baronnie en
apanage, lors de son union avec François d'Angoulême (1514). Un an après,
nouveau retour au domaine royal, à l'avènement de François Ier.
La forteresse de Coucy fut, de bonne heure, une des places convoitées par
les Calvinistes. Dès 1567, ils s'en emparèrent et y établirent leur point
d'appui. Henri III la fit bientôt reprendre et la donna, avec ses
dépendances, en apanage à Diane de France ou de Valois, duchesse
d'Angoulême sa fille naturelle (1576).
Les troupes royales l'occupaient pendant la Ligue, et s'élançaient à
l'improviste de son château sur les partisans de la sainte union, par
exemple sur les habitants de Mons-en-Laonnais, devenus de véritables
bandits, ou sur ceux de Monampteuil. Puis, subitement, sans raison
apparente, la ville de Coucy se déclara pour la Ligue. Le sieur de
Lameth, commandant ligueur de la place de Coucy, finit, en 1594, par
faire sa soumission au roi et lui remit le château.
Occupé au siège de Laon, Henri IV ne trouva l'hospitalité, pour Gabrielle
d'Estrées, qu'à Coucy, chez le maire où elle mit au monde le duc de
Vendôme le 7 juin 1594.
En 1615, les princes et les grands, mécontents du gouvernement de Marie
de Médicis, s'emparèrent de cette forte position, voisine de Paris. La
cour négocia avec eux et parvint à leur faire déposer les armes. Ils
tirèrent prétexte de l'arrestation du prince de Condé pour reprendre
Coucy, l'année suivante, et s'y maintinrent jusqu'à la mort du maréchal
d'Ancre (1617).
Diane de France, apanagiste de Coucy, mourut en 1619, et son domaine fut
donné à François de Valois, second fils du duc d'Angoulême, qui mourut
lui-même, en 1622, sans postérité. En 1645, Louis XIV engagea Coucy à
Roger de Longueval, moyennant plusieurs milliers de livres.
Durant la Fronde, Hébert, gouverneur de Coucy, devint suspect à Mazarin.
Sommé de remettre la place au maréchal d'Estrées, gouverneur de Laon, il
répondit qu'il la tenait directement du roi. Sur ce refus, d'Estrées eut
ordre de faire avancer des troupes et d'investir la place. Le sieur de
Manicamp, gouverneur de La Fère, s'étant joint à lui avec six pièces de
canon amenées de La Fère et Péronne, le siège commença le 10 mai 1652.
L'artillerie ouvrit une large brèche dans les murs. Les assiégés tinrent
encore quelque temps dans la ville et ne se retirèrent derrière
l'enceinte du château que le 19. Trois jours après, les troupes lorraines
arrivèrent au secours d'Hébert, et leur cavalerie ayant défait un
régiment d'assiégeants, ceux-ci se retirèrent en désordre, abandonnant la
ville aux Frondeurs.
Les habitants de Coucy ne tardèrent pas toutefois à se soumettre au roi.
Le cardinal Mazarin chargea Clément Métezeau, l'ingénieur qui avait
dirigé le siège de La Rochelle et probablement aussi son fils de
démanteler les fortifications du château, en vertu d'un ordre royal daté
du 11 septembre 1652[12]. Ils firent sauter à coups de mine les portes
d'entrée de la basse-cour et du château, la chemise du donjon, les voûtes
d'ogives de ses trois salles, mais l'explosion ne produisit que trois
lézardes dans l'énorme cylindre. Ils rendirent inhabitables les tours
d'angle, tous les corps de logis, et les ruines furent dès lors
exploitées comme une carrière. Le tremblement de terre de 1692 acheva
l'œuvre de la mine.
[12] Arch. nat. O{1}3, fol. 288 vº. Clément Métezeau mourut le
28 novembre 1652.
En 1673, Louis XIV donna Coucy, avec Folembray, en apanage à Philippe de
France, duc d'Orléans, pour lui et ses descendants mâles, qui depuis lors
portèrent le titre de sires de Coucy. La chapelle de la Madeleine, qui
avait été épargnée dans le château, fut désaffectée, et ses revenus
attribués à l'Hôtel-Dieu.
Pendant la Révolution, le tribunal du district de Chauny fut établi à
Coucy, dont le dernier seigneur fut Louis-Philippe-Joseph d'Orléans.
Coucy-la-Ville prit le nom de Coucy-la-Vallée, et Coucy-le-Château celui
de Coucy-la-Montagne. Le château, dont la grosse tour servit de prison
aux malfaiteurs arrêtés dans les forêts voisines, devint un bien
national. Attribué à l'Hôtel-Dieu de Coucy, qui continua à laisser les
habitants de la ville et des environs arracher les parements des murs,
moyennant une redevance de 3 francs par charrette de pierres, il fut
racheté en 1829, par le duc d'Orléans, au prix de 6.000 francs. Son
architecte, M. Malpièce, combla le fossé devant la porte, et fit boucher
les trois lézardes du donjon, mais ce travail était tout à fait
insuffisant.
En 1856, quand l'Etat devint propriétaire du château, la commission des
Monuments historiques, sur l'initiative de Viollet-le-Duc, prit en main
le sauvetage des ruines de Coucy. Le donjon, qui menaçait de s'écrouler,
fut chaîné par deux cercles de fer, à la hauteur des corbeaux, et
recouvert d'une toiture; on reprit ses lézardes avec le plus grand soin.
Le déblaiement du fossé dallé, de la poterne qui passe sous la chemise,
de la chapelle, des soubassements des deux grandes salles se poursuivit
méthodiquement, en ramenant au jour les débris de sculpture qui forment
le musée lapidaire.
L'imagination du voyageur moderne, en visitant les ruines d'un antique
château féodal, se plaît au récit des légendes qui animent les vieux murs
croulants. A défaut du roman de son châtelain, qui n'a aucun fondement
sérieux et se rapporte plutôt au château de Fayel, Coucy a du moins
l'histoire vraie, merveilleuse et souvent romanesque de ses seigneurs
d'antan, dont on connaît la devise présomptueuse, mais justifiée:
Roi ne suis
Ne prince, ne duc, ne comte aussi,
Je suis le sire de Coucy.
PH. LAUER.
[Illustration:
Photo Neurdein.
PORTE DE LAON]
LA VILLE ET LE CHATEAU
I
ENCEINTE DE COUCY
La ville de Coucy, fièrement campée sur un promontoire qui domine la
vallée de la Lette, affluent de l'Oise, occupe une position stratégique
de premier ordre aux confins du Soissonnais et du Laonnais. Son enceinte
du XIIIe siècle encore intacte, flanquée de vingt-huit tours en y
comprenant celles du château et de sa basse-cour, ne présentait qu'un
point faible correspondant au plateau dont l'axe est occupé par la route
de Laon. Cette raison suffit à expliquer la valeur défensive
exceptionnelle de la porte de Laon qui jouait le même rôle que la porte
Saint-Nazaire à Carcassonne. Viollet-le-Duc, qui en a décrit les
ingénieuses dispositions avec le plus grand soin l'attribue avec raison à
une époque un peu antérieure à celle du château[13].
[13] _Dictionnaire d'architecture_, t. VII, p. 322-335.
=Porte de Laon.=--Au XIIIe siècle, cette porte était précédée d'une
barbacane en demi-lune où les routes de Laon et de Chauny venaient se
réunir en passant chacune entre deux tours pour aboutir à un viaduc
coudé[14] qui traversait une tour ronde isolée devant l'entrée de la
porte. Cette tour fut remplacée en 1551 par un bastion pentagonal qui
coûta la somme de 2.331 livres[15]. De nouvelles galeries de contre-mine
dont le plan est très compliqué vinrent alors se souder à celles du XIIIe
siècle. Un couloir voûté qui passe entre les anciennes piles du viaduc
primitif permet d'y pénétrer, mais au XIIIe siècle ce passage aboutissait
à deux ponts à bascule destinés aux défenseurs qui voulaient passer dans
l'intérieur de la barbacane sans faire ouvrir la grande porte.
[14] On en voit trois arcades en tiers-point dans le verger du
commandant Mangard.
[15] Cf. Mandat de paiement du 2 janvier 1552, publié par De
L'Epinois, _Histoire de la ville et des sires de Coucy_, p. 374.
[Illustration:
Viollet-le-Duc del.
PORTE DE LAON
Coupe transversale.]
Le plan de la porte se compose d'un rectangle flanqué de deux tours en
hémicycle du côté extérieur. Un long passage voûté en berceau brisé et
précédé d'un pont-levis donnait accès dans la ville. Deux archères
s'ouvraient sur ce couloir du côté de l'orient et débouchaient dans la
salle ronde inférieure des tours, éclairée par deux autres ouvertures du
même genre. A l'autre extrémité, plus large, un couloir coudé pour
dissimuler le nombre des défenseurs aboutissait de chaque côté à un
corps de garde carré en ruines surmonté d'un plafond de bois[16] comme
toutes les autres salles et chauffé par une cheminée. Au-dessus de ces
deux pièces et du passage, une grande salle longue de 22 mètres et large
de 8 mètres pouvait servir à loger les hommes du poste. Elle était
éclairée à l'ouest par cinq fenêtres à linteau recoupées par un meneau
vertical: on y montait par deux escaliers à vis[17].
[16] Un pilier central soulageait la portée des poutres.
[17] M. Champion, propriétaire de l'hôtel de la Pomme d'Or,
possède deux curieuses faitières en terre cuite vernissée de
couleur verte qui proviennent de la toiture de la porte de Laon.
Chaque tour ronde était divisée en quatre étages non voûtés au-dessus
d'une cave sans aération. Les archères encore intactes très longues et
très étroites à l'extérieur se chevauchaient pour ne pas affaiblir les
murs épais de 5 mètres à la base. A l'intérieur, elles sont encadrées
sous des arcs en tiers-point. La chambre qui renfermait le treuil des
deux herses se trouvait au-dessus du passage entre les deux tours et le
pont-levis se manœuvrait plus haut dans le même axe. On voit encore une
sablière courbée sur les corbeaux profilés en quart de rond qui dominent
l'entrée. C'est un débris des hourds en bois qui contournaient le sommet
des tours sous leur toit conique, suivant la disposition adoptée
également par le constructeur du château, mais comme les marques de
tâcherons diffèrent, il est évident que la porte et le château ne furent
pas élevés par les mêmes ouvriers.
A droite de la porte de Laon, on remarque une grosse tour ronde qu'on
peut visiter en traversant le jardin du commandant Mangard toujours
aimable pour les archéologues. Elle fut ajoutée au XIIIe siècle de chaque
côté d'un rempart déjà bâti, car la salle du rez-de-chaussée est coupée
en deux par un mur de refend à talus extérieur. Du côté de la ville, une
salle carrée voûtée en berceau avec marques de tâcherons communique par
une porte avec un hémicycle recouvert de six branches d'ogives aux angles
abattus. Plus loin, à l'angle nord-est de l'enceinte, se trouve la tour
éventrée par la mine pendant le siège de 1652.
Deux autres portes donnaient accès dans la ville. Au sud, la porte de
Soissons, s'ouvre dans un angle rentrant sous un arc brisé au pied d'une
grosse tour ronde. Au nord-ouest, une porte moderne a remplacé l'ancienne
porte de Chauny ou de Gommeron aujourd'hui bouchée et flanquée d'une
petite tour. Des marques de tâcherons profondément gravées comme celles
du château sont visibles sur certaines parties de l'enceinte, mais elles
font défaut sur d'autres murs sans qu'on puisse conclure à un
remaniement. L'épaisseur des remparts atteint 10 à 12 mètres à droite et
à gauche de la porte de Laon, mais comme plusieurs salles sont comblées
ou murées, il est difficile de dater ces renforcements successifs qui
sont indiqués par des hachures sur le plan de la ville.
Toute la ville de Coucy est bâtie sur des caves à plusieurs étages qui
sont d'anciennes carrières aménagées par les habitants. Celles qui se
trouvent dans le voisinage de la grande place aboutissaient au puits
principal pour pouvoir puiser de l'eau en temps de guerre. Une galerie
creusée par le maréchal d'Estrées après la brèche du siège de 1652
traverse la ville depuis la porte de Laon jusqu'au château. Elle vient se
relier à celle qui passe sous la partie nord de la basse-cour dont M.
Colin, gardien du château, a reconnu l'existence. Une autre galerie
transversale coupait le plateau en avant de la basse-cour.
Il faut encore signaler une grande maison du XIIIe siècle près de la
porte de Soissons, des maisons qui se distinguent par leurs pignons en
gradins comme celles des villages du Soissonnais, une maison voisine de
l'hôtel de la Pomme d'Or dont les linteaux de fenêtres sont décorés de
motifs du style flamboyant et l'hôtel du gouverneur qui renferme
d'intéressantes collections et des souvenirs de Gabrielle d'Estrées.
=Église.=--L'église du XIIe siècle fut presque entièrement rebâtie au
XIIIe, puis au XVIe siècle. La nef gothique comprenait trois larges
travées dont il reste deux piles à huit colonnes du XIIIe siècle, mais au
XVIe siècle les grandes arcades, les voûtes d'ogives à liernes et
tiercerons et les bas côtés furent reconstruits. On subdivisa les
anciennes travées par des piles ondulées très minces dont deux furent
remplacées par un support rectangulaire à l'époque moderne. Le chœur à
cinq pans du XIIIe siècle fut revoûté d'ogives au XVIe siècle, comme le
carré du transept dont les piles d'angle sont du XIIIe siècle sauf les
chapiteaux. Il faut attribuer à la même époque d'élégants fonts
baptismaux en marbre noir dont la cuve octogone ornée de masques et de
feuillages repose sur huit colonnettes.
La partie centrale de la façade est une œuvre remarquable de la seconde
moitié du XIIe siècle. Six colonnettes soutiennent le portail en plein
cintre: l'une de ses voussures ornée de palmettes et de fruits d'arum
encadre un tympan moderne. Au-dessus de la fenêtre qui s'ouvre dans l'axe
de la nef, six arcatures trilobées et un oculus tréflé entouré de bâtons
rompus décorent le pignon.
II
BASSE-COUR DU CHATEAU
Le château occupe l'extrémité orientale du promontoire escarpé qui forme
la défense naturelle de Coucy. Sa vaste basse-cour ou baille forme un
hexagone irrégulier qui ne devait pas se relier comme aujourd'hui à
l'enceinte de la ville. Au XIIIe siècle, un profond fossé creusé entre
deux murs avec tours d'angle coupait le plateau en avant de la porte de
la basse-cour. Cette porte était sans doute reliée par un viaduc entre
deux ponts-levis à une porte de ville également flanquée de deux tours
dont il ne reste plus trace. Si j'ai cru devoir restituer ce tracé sur le
plan primitif de l'enceinte, c'est que des courtines aux deux bouts du
fossé auraient rendu sa valeur défensive tout à fait illusoire. En outre,
la plantation des tours d'angle nord-est et sud-est de la basse-cour
prouve qu'elles étaient dégagées sur les trois quarts de leur
circonférence, comme on le voit sur le plan d'Androuet du Cerceau. Les
murs qui viennent buter contre leur parement sont relativement modernes.
Il fallait fortifier la contrescarpe pour fermer la ville en face de
l'entrée du château, sinon l'enceinte aurait été ouverte sur le front
occidental.
[Illustration:
Photo Lefèvre-Pontalis.
PORTE DE LA BASSE-COUR]
=Porte d'entrée.=--La porte B de la basse-cour, flanquée de deux tours en
ruines et désignée sous le nom de porte Maître-Odon, devait ressembler à
la porte de Laon avant sa démolition par l'ingénieur Métezeau en 1652.
C'est une œuvre de la première moitié du XIIIe siècle dont le plan
primitif ne comportait peut-être pas des corps de garde aussi vastes. La
longue voûte en berceau brisé du passage s'est effondrée: elle était
soutenue par cinq doubleaux qui retombaient sur des corbeaux moulurés. Au
revers, c'est-à-dire à l'ouest, un arc en tiers-point encore intact
encadre la porte derrière la rainure d'une herse. Ses deux rangs de
claveaux nus sont appareillés sous un cordon de fleurs à sept pétales qui
accuse une période peu avancée du XIIIe siècle, comme le cavet des
tailloirs. De chaque côté du passage, deux arcatures en tiers-point sans
moulures s'appuient sur des pilastres de grès, mais au XIIIe siècle ces
arcades aveugles étaient au nombre de quatre à droite et à gauche.
On voit encore une amorce du parement arrondi de la tour du sud. L'autre
tour, éventrée par la mine, conserve sous une petite voûte en berceau
brisé l'amorce d'une feuillure de porte qui donnait accès dans une salle
ronde voûtée d'ogives en amande. En arrière, on pénètre à l'ouest dans un
corps de garde par une porte dont le linteau repose sur deux consoles
moulurées. Cette pièce qui communiquait avec la salle ronde de la tour
est recouverte de deux voûtes d'ogives sans formerets dont le tore
aminci repose sur des consoles mutilées. Deux doubleaux en tiers-point,
ornés d'un filet entre deux boudins et reliés par une voûte en berceau
brisé, séparent les deux croisées d'ogives pour éviter la retombée d'un
arc dans l'axe des portes. Le corps de garde du sud est démoli, mais
l'amorce de ses ogives et les corbeaux qui les soutiennent sont encore
visibles.
=Tours de la basse-cour.=--Le côté nord de la basse-cour est beaucoup
moins bien défendu que la face méridionale. En partant de la grosse tour
nord-est du château, on rencontre d'abord une large brèche, puis le
rempart garni de marques de tâcherons du XIIIe siècle forme un pan coupé
percé d'une poterne. Au point où Androuet du Cerceau indique une tour
d'angle dont je n'ai pu retrouver aucune trace, des corbeaux devaient
soutenir une bretèche. Le mur à talus suit une ligne droite de 100
mètres: ses assises dépourvues de marques de tâcheron, se décrochent à
l'extrémité occidentale en formant un angle obtus avec le rempart
primitif. Il ne faut pas en conclure que le front nord fut presque
entièrement reconstruit, car les marques de tâcheron font également
défaut sur les tours du sud qui doivent être attribuées au XIIIe siècle.
La tour d'angle nord-est A de la basse-cour était ronde, mais il n'en
reste plus qu'un quart engagé dans un pan coupé moderne. Rebâtie au XIVe
siècle sur son talus primitif, décollée par un coup de mine au XVIIe
siècle, puis remaniée dans sa partie haute, elle n'offre plus
aujourd'hui aucun intérêt.