La place de Danzig, assiégée par les Français pendant l'hiver, était

tombée en leur pouvoir. Le retour de la belle saison fit bientôt rouvrir

la campagne. Les Russes attaquèrent nos cantonnements le 5 juin, et

furent vivement repoussés sur tous les points. Il y eut le 10, à

Heilsberg, un combat tellement sanglant, que plusieurs historiens l'ont

qualifié de bataille. Les ennemis y furent encore battus. Je n'entrerai

dans aucun détail sur cette affaire, parce que le corps du maréchal

Lannes n'y prit que fort peu de part, n'étant arrivé qu'à la nuit

tombante. Nous reçûmes cependant une assez grande quantité de boulets,

dont l'un blessa mortellement le colonel Sicard, qui, déjà frappé d'une

balle à Eylau, revenait, à peine guéri, prendre part à de nouveaux

combats. Le bon colonel Sicard, avant d'expirer, me chargea de faire ses

adieux au maréchal Augereau et me remit un billet pour sa femme. Cette

pénible scène m'affligea beaucoup.

L'armée s'étant mise à la poursuite des Russes, nous passâmes par Eylau.

Ces champs, que trois mois avant nous avions laissés couverts de neige

et de cadavres, offraient alors de charmants tapis de verdure émaillés

de fleurs!... Quel contraste!... Combien de braves guerriers reposaient

sous ces vertes prairies!... Je fus m'asseoir à la même place où j'étais

tombé, où j'avais été dépouillé, où je devais aussi mourir, si un

concours de circonstances vraiment providentielles ne m'eût sauvé!... Le

maréchal Lannes voulut voir le monticule où le 14e de ligne s'était si

vaillamment défendu. Je l'y conduisis. Les ennemis avaient occupé ce

terrain depuis l'époque de la bataille; cependant, nous retrouvâmes

encore intact le monument que tous les corps de l'armée française

avaient élevé à leurs infortunés camarades du 14e dont trente-six

officiers avaient été enterrés dans la même fosse! Ce respect pour la

gloire des morts honore les Russes. Je m'arrêtai quelques instants sur

l'emplacement où j'avais reçu le boulet et le coup de baïonnette, et

pensai aux braves qui gisaient dans la poussière et dont j'avais été si

près de partager le sort.

Les Russes, battus le 10 juin à Heilsberg, firent une retraite

précipitée et gagnèrent une journée d'avance sur les Français, qui se

trouvaient le 13 au soir réunis en avant d'Eylau, sur la rive gauche de

l'Alle.

Les ennemis occupaient Bartenstein, sur la rive droite de cette même

rivière que les deux armées descendaient parallèlement. Benningsen,

ayant ses magasins de vivres et de munitions à Kœnigsberg, où se

trouvait le corps prussien, désirait se porter sur cette ville avant

l'arrivée des Français; mais, pour cela, il devait repasser sur la rive

gauche de l'Alle, sur laquelle se trouvaient les troupes de Napoléon

venant d'Eylau. Le général russe espéra les devancer à Friedland, assez

à temps pour franchir la rivière avant qu'elles pussent s'y opposer. Les

motifs qui portaient Benningsen à conserver Kœnigsberg faisant désirer à

l'Empereur de s'en emparer, il avait constamment manœuvré depuis

plusieurs jours pour déborder la gauche des ennemis, afin de les

éloigner de cette place vers laquelle il avait détaché Murat, Soult et

Davout, pour s'opposer aux Russes s'ils y arrivaient avant nous.

Mais l'Empereur ne s'en tint pas à cette précaution, et prévoyant que

pour gagner Kœnigsberg les Russes chercheraient à passer l'Alle à

Friedland, il voulut occuper avant eux cette ville, sur laquelle il

dirigea, dans la nuit du 13 au 14 juin, les corps des maréchaux Lannes

et Mortier, ainsi que trois divisions de cavalerie. Le surplus de

l'armée devait suivre.

Le maréchal Lannes, qui faisait l'avant-garde avec les grenadiers

d'Oudinot et une brigade de cavalerie, arrivant à Posthenen, une lieue

en deçà de Friedland, à deux heures du matin, fit reconnaître cette

dernière ville par le 9e de housards, qui fut repoussé avec pertes, et

le soleil levant nous permit de voir une grande partie de l'armée russe

massée de l'autre côté de l'Alle, sur les plateaux élevés entre Allenau

et Friedland. L'ennemi commençait à passer sur l'ancien pont de la

ville, auprès duquel il en construisait deux nouveaux.

Le but que chacune des deux armées se proposait était bien facile à

comprendre: les Russes veulent traverser l'Alle pour se rendre à

Kœnigsberg; les Français veulent les en empêcher et les refouler de

l'autre côté de la rivière, dont les bords sont très escarpés. Il n'y a

que le pont de Friedland. Les Russes éprouvaient d'autant plus de peine

à déboucher de cette ville dans la plaine de la rive gauche, que la

sortie de Friedland est resserrée sur ce point par un vaste étang, ainsi

que par le ruisseau dit _du Moulin_, qui coule dans un ravin fort

encaissé. Les ennemis, pour protéger leur passage, avaient établi deux

fortes batteries sur la rive droite, d'où ils dominaient la ville et une

partie de la plaine entre Posthenen et Heinrichsdorf. Les projets et les

positions respectives des deux armées étant ainsi connus, je vais vous

expliquer succinctement les principaux événements de cette bataille

décisive, qui amena la paix.

L'Empereur était encore à Eylau: les divers corps d'armée se dirigeaient

sur Friedland, dont ils se trouvaient à plusieurs lieues, lorsque le

maréchal Lannes, ayant marché toute la nuit, arrivait devant cette

ville. Si le maréchal n'eût écouté que son impatience, il eût attaqué

les ennemis sur-le-champ; mais déjà ceux-ci avaient trente mille hommes

formés dans la plaine en avant de Friedland, et leurs lignes, dont la

droite était en face de Heinrichsdorf, le centre au ruisseau du Moulin

et la gauche au village de Sortlack, se renforçaient sans cesse, tandis

que le maréchal Lannes n'avait que dix mille hommes; mais il les plaça

fort habilement dans le village de Posthenen et dans le bois de

Sortlack, d'où il menaçait le flanc gauche des Russes, pendant qu'avec

deux divisions de cavalerie il tâchait d'arrêter leur marche sur

Heinrichsdorf, village situé sur la route de Friedland à Kœnigsberg. Le

feu s'engagea vivement, mais le corps du maréchal Mortier ne tarda pas à

paraître, et pour disputer aux Russes la route de Kœnigsberg, en

attendant de nouveaux renforts, il occupa Heinrichsdorf et l'espace

situé entre ce village et celui de Posthenen. Cependant, il n'était pas

possible que Mortier et Lannes pussent résister avec vingt-cinq mille

hommes aux soixante-dix mille Russes qui allaient bientôt se trouver en

face d'eux. Le moment devenait donc très critique... Le maréchal Lannes

expédiait à tout moment des officiers pour prévenir l'Empereur de hâter

l'arrivée des corps d'armée qu'il savait en marche derrière lui. Monté

sur la rapide Lisette et envoyé le premier vers l'Empereur, que je ne

rejoignis qu'à sa sortie d'Eylau, je le trouvai rayonnant de joie!... Il

me fit placer à côté de lui, et tout en galopant, je dus lui expliquer

ce qui s'était passé avant mon départ du champ de bataille. Mon récit

achevé, l'Empereur me dit en souriant: «As-tu bonne mémoire?--Passable,

Sire.--Eh bien, quel anniversaire est-ce aujourd'hui, 14 juin?--Celui de

Marengo.--Oui, oui, reprit l'Empereur, celui de Marengo, et je vais

battre les Russes comme je battis les Autrichiens!»

Napoléon avait une telle conviction à ce sujet qu'en longeant les

colonnes dont les soldats le saluaient par de nombreux vivat, il ne

cessait de leur dire: «C'est aujourd'hui un jour heureux, l'anniversaire

de Marengo!...»

CHAPITRE XXXVI

Bataille de Friedland.--Dangers auxquels je suis exposé.--Entrevue et

traité de Tilsitt.

Il était plus de onze heures, lorsque l'Empereur arriva sur le champ de

bataille, où plusieurs corps d'armée étaient déjà venus se joindre à

Lannes et à Mortier. Les autres, ainsi que la garde, arrivaient

successivement. Napoléon rectifia les lignes: Ney forma la droite placée

dans le bois de Sortlack; Lannes et Mortier, le centre entre Posthenen

et Heinrichsdorf; la gauche se prolongeait au delà de ce dernier

village. La chaleur était accablante. L'Empereur accorda aux troupes une

heure de repos, et décida qu'au signal donné par vingt-cinq pièces

tirant à la fois, on ferait une attaque générale, ce qui fut exécuté.

Le corps du maréchal Ney avait la plus rude mission, car, caché dans le

bois de Sortlack, il devait en sortir et pénétrer dans Friedland, où se

trouvaient agglomérées les principales forces et les réserves ennemies,

s'emparer des ponts et couper ainsi toute retraite aux Russes. On

comprend difficilement comment Benningsen avait pu se résoudre à placer

son armée en face du défilé de Friedland, où elle avait à dos l'Alle

avec ses bords escarpés et se trouvait en présence des Français, maîtres

de la plaine. Le général russe, pour expliquer sa conduite, a répondu,

plus tard, qu'ayant une journée d'avance sur Napoléon, et ne pouvant

admettre que les Français fissent en douze heures un trajet égal à celui

que ses troupes avaient mis vingt-quatre heures à parcourir, il avait

pensé que le corps de Lannes, qu'il trouvait à Friedland, était une

avant-garde isolée de l'armée française, et qu'il lui serait facile

d'écraser; quand son illusion s'était dissipée, il était trop tard pour

reporter son armée de l'autre côté de l'Alle, parce que le défilé de

Friedland lui eût fait éprouver une perte certaine, et qu'il avait

préféré combattre avec énergie.

Vers une heure de l'après-midi, les vingt-cinq canons placés à Posthenen

ayant tiré tous ensemble par ordre de l'Empereur, la bataille s'engagea

sur toute la ligne; mais notre gauche et notre centre marchèrent d'abord

très lentement, afin de donner à la droite, commandée par Ney, le temps

d'enlever la ville. Ce maréchal, sortant du bois de Sortlack, s'empara

du village de ce nom, d'où il se porta très rapidement sur Friedland,

renversant tout sur son passage; mais dans le trajet du bois et du

village de Sortlack aux premières maisons de Friedland, les troupes de

Ney, marchant à découvert, se trouvèrent exposées au terrible feu des

batteries russes, qui, placées en arrière de la ville sur les hauteurs

de la rive opposée, leur firent éprouver des pertes immenses. Ce feu

était d'autant plus dangereux que les canonniers ennemis, séparés de

nous par la rivière, ajustaient avec sécurité, en voyant que nos

fantassins étaient dans l'impossibilité de les attaquer. Ce grave

inconvénient pouvait faire manquer la prise de Friedland, mais Napoléon

y remédia par l'envoi de cinquante bouches à feu qui, placées par le

général Sénarmont sur la rive gauche de l'Alle, tirèrent par-dessus

cette rivière contre les batteries russes, et firent pleuvoir sur elles

une grêle de boulets, qui les eurent bientôt démontées. Dès que le feu

des canons ennemis fut éteint, Ney, continuant sa marche audacieuse,

refoule les Russes dans Friedland et pénètre pêle-mêle avec eux dans les

rues de cette malheureuse ville, où les obus venaient d'allumer un

immense incendie!... Il y eut là un terrible combat à la baïonnette, où

les Russes, entassés les uns sur les autres et pouvant à peine se

mouvoir, éprouvèrent des pertes énormes!... Enfin, ils furent

contraints, malgré leur courage, de se retirer en désordre, pour

chercher un refuge sur la rive opposée, en repassant les ponts. Mais ici

un nouveau danger les attendait; l'artillerie du général Sénarmont,

s'étant rapprochée de la ville, prenait en flanc les ponts, qu'elle

brisa bientôt, après avoir tué un très grand nombre de Russes, qui

s'empressaient d'y passer en fuyant. Tout ce qui restait encore dans

Friedland fut pris, tué ou noyé, en voulant traverser la rivière.

Jusque-là, Napoléon avait pour ainsi dire fait marquer le pas à son

centre et à son aile gauche; il les porta rapidement en avant. Le

général russe Gortschakoff qui commandait le centre et l'aile droite

ennemie, n'écoutant que son courage, veut reprendre la ville (ce qui ne

lui eût été d'aucune utilité, puisque les ponts étaient brisés; mais il

l'ignorait). Il s'élança donc à la tête de ses troupes dans Friedland

embrasé; mais, repoussé de front par les troupes du maréchal Ney qui

occupaient cette ville, et contraint de regagner la campagne, le général

ennemi se voit bientôt entouré par notre centre, qui l'accule à l'Alle

en face de Kloschenen. Les Russes, furieux, se défendent héroïquement,

et, bien qu'enfoncés de toutes parts, ils refusent de se rendre. Une

grande partie meurt sous nos baïonnettes, et le reste se laisse rouler

du haut des berges dans la rivière, où presque tous se noyèrent...

L'extrême droite des ennemis, composée en grande partie de cavalerie,

avait essayé pendant la bataille d'enlever ou de tourner le village

d'Heinrichsdorf; mais, vivement repoussée par nos troupes, elle avait

regagné les rives de l'Alle sous les ordres du général Lambert.

Celui-ci, voyant Friedland occupé par les Français, la gauche et le

centre russes détruits, réunit ce qu'il put de régiments de l'aile

droite, et s'éloigna du champ de bataille en descendant l'Alle. La nuit

empêcha les Français de les poursuivre; aussi fut-ce le seul corps

ennemi qui échappa au désastre. Notre victoire fut des plus complètes:

toute l'artillerie des Russes tomba en notre pouvoir. Nous avions fait

peu de prisonniers pendant l'action, mais le nombre des ennemis tués ou

blessés était immense et s'élevait à plus de vingt-six mille. Notre

perte n'allait qu'à trois mille morts et à quatre à cinq mille blessés.

De toutes les batailles livrées par l'Empereur, ce fut _la seule_ où le

nombre de ses troupes fut supérieur à celui des ennemis; les Français

avaient quatre-vingt mille combattants, les Russes seulement

soixante-quinze mille. Les débris de l'armée ennemie marchèrent en

désordre toute la nuit, et se retirèrent derrière le Prégel, dont ils

coupèrent les ponts.

Les maréchaux Soult, Davout et Murat n'avaient pu assister à la bataille

de Friedland, mais leur présence avait déterminé les Prussiens à

abandonner Kœnigsberg, dont nos troupes s'emparèrent. On trouva dans

cette ville d'immenses approvisionnements de toute espèce.

Je n'éprouvai aucun accident fâcheux pendant la bataille de Friedland,

bien que j'y eusse été exposé aux plus grands dangers; voici comment:

Vous m'avez vu partant le matin de Posthenen par ordre du maréchal

Lannes, pour aller à toute bride prévenir l'Empereur que, l'ennemi

passant l'Alle à Friedland, une bataille paraissait imminente. Napoléon

était à Eylau. J'avais donc près de six lieues à faire pour le joindre,

ce qui eût été peu de chose pour mon excellente jument si j'eusse trouvé

les routes libres; mais, comme elles étaient encombrées par les troupes

des divers corps se portant en toute hâte au secours du maréchal Lannes,

devant Friedland, il m'était absolument impossible de galoper en suivant

le chemin; je me jetai donc à travers champs, de sorte que Lisette ayant

eu à franchir des barrières, des haies et des ruisseaux, était déjà très

fatiguée lorsque je joignis l'Empereur, au moment où il sortait d'Eylau.

Cependant, je dus, sans prendre une minute de repos, retourner avec lui

à Friedland, et bien que cette fois les troupes se rangeassent pour nous

laisser passer, ma pauvre jument ayant fait tout d'une traite douze

lieues au galop, dont six à travers champs et par une très forte

chaleur, se trouvait vraiment harassée, lorsque, arrivé sur le champ de

bataille, je rejoignis le maréchal Lannes. Je compris que Lisette ne

pouvait faire un bon service pendant l'action; je profitai donc du

moment de repos que l'Empereur accorda aux troupes pour chercher mon

domestique et changer ma monture; mais au milieu d'une armée aussi

considérable comment trouver mes équipages?... Cela me fut impossible.

Je revins donc à l'état-major, toujours monté sur Lisette hors

d'haleine.

Le maréchal Lannes et mes camarades, témoins de mon embarras,

m'engagèrent à mettre pied à terre pour faire reposer ma jument pendant

quelques heures, lorsque j'aperçus un de nos housards conduisant en main

un cheval qu'il avait pris sur l'ennemi. J'en fis l'acquisition, et

confiant Lisette à l'un des cavaliers de l'escorte du maréchal, afin

qu'il passât derrière les lignes pour la faire manger et la remettre à

mon domestique dès qu'il l'apercevrait, je montai mon nouveau cheval,

repris mon rang parmi les aides de camp, et fis les courses à mon tour.

Je fus d'abord très satisfait de ma monture, jusqu'au moment où le

maréchal Ney étant entré dans Friedland, le maréchal Lannes me chargea

de me rendre auprès de lui, pour le prévenir d'un mouvement que faisait

l'ennemi. À peine fus-je dans cette ville, que mon diable de cheval, qui

avait été si bien en rase campagne, se trouvant sur une petite place

dont toutes les maisons étaient en feu, et dont le pavé était couvert

de meubles et de poutres enflammés au milieu desquels grillaient un

grand nombre de cadavres, la vue des flammes et l'odeur des chairs

calcinées l'effrayèrent tellement, qu'il ne voulut plus avancer ni

reculer, et, joignant les quatre pieds, il restait immobile et renâclait

fortement, sans que les nombreux coups d'éperon que je lui donnais

parvinssent à l'émouvoir. Cependant, les Russes, reprenant momentanément

l'avantage dans une rue voisine, repoussent nos troupes jusqu'au point

où j'étais, et du haut d'une église et des maisons environnantes, font

pleuvoir une grêle de balles autour de moi, pendant que deux canons,

conduits à bras par les ennemis, tiraient à mitraille sur les bataillons

au milieu desquels je me trouvais. Beaucoup d'hommes furent tués autour

de moi, ce qui me rappela la position dans laquelle je me trouvais à

Eylau, au milieu du 14e. Comme je n'étais nullement curieux de recevoir

de nouvelles blessures, et que d'ailleurs, en restant là, je

n'accomplissais pas ma mission, je mis tout simplement pied à terre, et

abandonnant mon satané cheval, je me glissai le long des maisons pour

aller joindre le maréchal Ney sur une autre place que des officiers

m'indiquèrent.

Je passai un quart d'heure auprès de lui; il y tombait des balles, mais

pas, à beaucoup près, autant qu'au lieu où j'avais laissé ma monture.

Enfin les Russes, repoussés à la baïonnette, ayant été forcés de reculer

de toutes parts vers les ponts, le maréchal Ney m'engagea à aller donner

cette bonne nouvelle au maréchal Lannes. Je repris pour sortir de la

ville le chemin par lequel j'étais venu et repassai sur la petite place

sur laquelle j'avais laissé mon cheval. Elle avait été le théâtre d'un

combat des plus sanglants; on n'y voyait que morts et mourants, au

milieu desquels j'aperçus mon cheval entêté, les reins brisés par un

boulet et le corps criblé de balles!... Je gagnai donc à pied

l'extrémité du faubourg en hâtant le pas, car de tous côtés les maisons

embrasées s'écroulaient, et me faisaient craindre d'être englouti sous

leurs décombres. Je parvins enfin à sortir de la ville et à gagner les

bords de l'étang.

La chaleur du jour, jointe à celle répandue par le feu qui dévorait les

rues que je venais de traverser, m'avait mis en nage. J'étouffais, et

tombais de fatigue et de besoin, car j'avais passé la nuit à cheval pour

venir d'Eylau à Friedland; j'étais ensuite retourné au galop à Friedland

et je n'avais pas mangé depuis la veille. Je me voyais donc avec

déplaisir obligé de traverser à pied, sous un soleil brûlant, et au

milieu de blés très élevés, l'immense plaine qui me séparait de

Posthenen, où j'avais laissé le maréchal Lannes; mais un heureux hasard

vint encore à mon secours. La division de dragons du général Grouchy,

ayant eu non loin de là un vif engagement avec l'ennemi, avait, quoique

victorieuse, perdu un certain nombre d'hommes, et les colonels, selon

l'usage, avaient fait réunir les chevaux des cavaliers tués, menés en

main par un détachement qui s'était mis à l'écart. J'aperçus ce piquet,

dont chaque dragon conduisait quatre ou cinq chevaux, se diriger vers

l'étang pour les faire boire. Je m'adressai à l'officier, qui,

embarrassé par tant de chevaux de main, ne demanda pas mieux que de m'en

laisser prendre un, que je promis de renvoyer le soir à son régiment. Il

me désigna même une excellente bête que montait un sous-officier tué

pendant la charge. J'enfourchai donc ce cheval et revins rapidement vers

Posthenen. J'avais à peine quitté les rives de l'étang qu'il devint le

théâtre d'un combat des plus sanglants, auquel donna lieu l'attaque

désespérée que fit le général Gortschakoff pour se rouvrir le chemin de

la retraite en reprenant la route de Friedland occupée par le maréchal

Ney. Pris entre les troupes de ce maréchal et celles de notre centre qui

se portèrent en avant, les Russes de Gortschakoff se défendirent

vaillamment dans les maisons qui avoisinaient l'étang, de sorte que si

je fusse resté en ce lieu, où j'avais eu l'intention de me reposer

quelques instants, je me serais trouvé au milieu d'une terrible mêlée.

Je rejoignis le maréchal Lannes au moment où il se portait sur l'étang

pour attaquer par derrière le corps de Gortschakoff, que Ney repoussait

de front de la ville, et je pus par conséquent lui donner de bons

renseignements sur la configuration du terrain sur lequel nous

combattions.

Si l'armée française avait fait peu de prisonniers sur le champ de

bataille de Friedland, il n'en fut pas ainsi le lendemain et les jours

suivants, car les Russes, poussés l'épée dans les reins, mis dans une

déroute complète, exténués de fatigue, abandonnaient leurs rangs et se

couchaient dans les champs, où nous en prîmes un très grand nombre. On

ramassa aussi beaucoup d'artillerie. Tout ce qui put échapper de l'armée

de Benningsen se hâta de repasser le Niémen, derrière lequel se trouvait

l'empereur de Russie, qui, se rappelant probablement les dangers

auxquels il avait été exposé à Austerlitz, n'avait point jugé à propos

d'assister en personne à la bataille de Friedland et s'était empressé,

le surlendemain de notre victoire, de demander un armistice que Napoléon

lui accorda.

Ce fut trois jours après la mémorable bataille de Friedland que l'armée

française aperçut enfin la ville de Tilsitt et le Niémen qui, sur ce

point, n'est éloigné que de quelques lieues des frontières de l'Empire

russe. Après une bataille, tout est douleur sur les derrières d'une

armée victorieuse dont la marche est jalonnée de cadavres, de mourants

et de blessés, tandis que les guerriers qui ont survécu, oubliant

bientôt ceux de leurs camarades qui sont tombés dans les combats, se

réjouissent de leurs succès et marchent gaiement à de nouvelles

aventures. La joie de nos soldats fut immense en voyant le Niémen, dont

la rive opposée était occupée par les débris de cette armée russe qu'ils

venaient de battre dans tant de rencontres; aussi nos troupes

chantaient, tandis qu'un morne silence régnait dans le camp ennemi.

L'empereur Napoléon s'établit à Tilsitt; ses troupes campèrent autour de

la ville.

Le Niémen séparait les deux armées, les Français occupant la rive

gauche; les Russes, la rive droite. L'empereur Alexandre ayant fait

demander une entrevue à Napoléon, elle eut lieu le 25 juin, dans un

pavillon construit sur un radeau ancré au milieu du fleuve, à la vue des

deux armées qui en bordaient-les rives. Ce fut un spectacle des plus

imposants. Les deux empereurs arrivèrent chacun de leur côté, suivis

seulement de cinq des principaux personnages de leur armée. Le maréchal

Lannes, qui, à ce titre, s'était flatté d'accompagner l'Empereur, se vit

préférer le maréchal Bessières, ami intime du prince Murat, et ne

pardonna pas à ces maréchaux ce qu'il considérait comme un passe-droit.

Le maréchal Lannes resta donc avec nous sur le quai de Tilsitt, d'où

nous vîmes les deux empereurs s'embrasser en s'abordant, ce qui excita

de nombreux vivat dans les deux camps. Le lendemain 26, dans une seconde

entrevue, qui eut lieu encore au pavillon sur le Niémen, l'empereur de

Russie présenta à Napoléon son malheureux ami le roi de Prusse. Ce

prince, auquel les événements de la guerre avaient fait perdre un vaste

royaume, dont il ne lui restait plus que la petite ville de Memel et

quelques misérables villages, conserva une attitude digne du descendant

du grand Frédéric. Napoléon le reçut avec politesse, mais froidement,

parce qu'il croyait avoir à se plaindre de lui et projetait de

confisquer une grande partie de ses États.

Mémoires du général baron de Marbot (1/3) · 第 26 / 27 段