Je trouvai le 14e formé en carré sur le haut du monticule; mais comme

les pentes de terrain étaient fort douces, la cavalerie ennemie avait pu

exécuter plusieurs charges contre le régiment français, qui, les ayant

vigoureusement repoussées, était entouré par un cercle de cadavres de

chevaux et de dragons russes, formant une espèce de rempart, qui rendait

désormais la position presque inaccessible à la cavalerie, car, malgré

l'aide de nos fantassins, j'eus beaucoup de peine à passer par-dessus ce

sanglant et affreux retranchement. J'étais enfin dans le carré!--Depuis

la mort du colonel Savary, tué au passage de l'Ukra, le 14e était

commandé par un chef de bataillon. Lorsque, au milieu d'une grêle de

boulets, je transmis à ce militaire l'ordre de quitter sa position pour

tâcher de rejoindre le corps d'armée, il me fit observer que

l'artillerie ennemie, tirant depuis une heure sur le 14e lui avait fait

éprouver de telles pertes que la poignée de soldats qui lui restait

serait infailliblement exterminée si elle descendait en plaine; qu'il

n'aurait d'ailleurs pas le temps de préparer l'exécution de ce

mouvement, puisqu'une colonne d'infanterie russe, marchant sur lui,

n'était plus qu'à cent pas de nous.

«Je ne vois aucun moyen de sauver le régiment, dit le chef de bataillon;

retournez vers l'Empereur, faites-lui les adieux du 14e de ligne, qui a

fidèlement exécuté ses ordres, et portez-lui l'aigle qu'il nous avait

donnée et que nous ne pouvons plus défendre; il serait trop pénible en

mourant de la voir tomber aux mains des ennemis!» Le commandant me remit

alors son aigle, que les soldats, glorieux débris de cet intrépide

régiment, saluèrent pour la dernière fois des cris de: _Vive

l'Empereur!_... eux qui allaient mourir pour lui! C'était le _Cæsar,

morituri te salutant!_ de Tacite; mais ce cri était ici poussé par des

héros!

Les aigles d'infanterie étaient fort lourdes, et leur poids se trouvait

augmenté d'une grande et forte hampe en bois de chêne, au sommet de

laquelle on la fixait. La longueur de cette hampe m'embarrassait

beaucoup, et comme ce bâton, dépourvu de son aigle, ne pouvait

constituer un trophée pour les ennemis, je résolus, avec l'assentiment

du commandant, de la briser pour n'emporter que l'aigle; mais au moment

où, du haut de ma selle, je me penchais le corps en avant pour avoir

plus de force pour arriver à séparer l'aigle de la hampe, un des

nombreux boulets que nous lançaient les Russes traversa la corne de

derrière de mon chapeau à quelques lignes de ma tête!... La commotion

fut d'autant plus terrible que mon chapeau, étant retenu par une forte

courroie de cuir fixée sous le menton, offrait plus de résistance au

coup. Je fus comme anéanti, mais ne tombai pas de cheval. Le sang me

coulait par le nez, les oreilles et même par les yeux; néanmoins

j'entendais encore, je voyais, je comprenais et conservais toutes mes

facultés intellectuelles, bien que mes membres fussent paralysés au

point qu'il m'était impossible de remuer un seul doigt!...

Cependant, la colonne d'infanterie russe que nous venions d'apercevoir

abordait le monticule; c'étaient des grenadiers, dont les bonnets garnis

de métal avaient la forme de mitres. Ces hommes, gorgés d'eau-de-vie, et

en nombre infiniment supérieur, se jetèrent avec furie sur les faibles

débris de l'infortuné 14e dont les soldats ne vivaient, depuis quelques

jours, que de pommes de terre et de neige fondue; encore, ce jour-là,

n'avaient-ils pas eu le temps de préparer ce misérable repas!...

Néanmoins nos braves Français se défendirent vaillamment avec leurs

baïonnettes, et lorsque le carré eut été enfoncé, ils se groupèrent en

plusieurs pelotons et soutinrent fort longtemps ce combat

disproportionné.

Durant cette affreuse mêlée, plusieurs des nôtres, afin de n'être pas

frappés par derrière, s'adossèrent aux flancs de ma jument, qui,

contrairement à ses habitudes, restait fort impassible. Si j'eusse pu

remuer, je l'aurais portée en avant pour l'éloigner de ce champ de

carnage; mais il m'était absolument impossible de serrer les jambes

pour faire comprendre ma volonté à ma monture!... Ma position était

d'autant plus affreuse que, ainsi que je l'ai déjà dit, j'avais conservé

la faculté de voir et de penser... Non seulement on se battait autour de

moi, ce qui m'exposait aux coups de baïonnette, mais un officier russe,

à la figure atroce, faisait de constants efforts pour me percer de son

épée, et comme la foule des combattants l'empêchait de me joindre, il me

désignait du geste aux soldats qui l'environnaient et qui, me prenant

pour le chef des Français, parce que j'étais seul à cheval, tiraient sur

moi par-dessus la tête de leurs camarades, de sorte que de très

nombreuses balles sifflaient constamment à mes oreilles. L'une d'elles

m'eût certainement ôté le peu de vie qui me restait, lorsqu'un incident

terrible vint m'éloigner de cette affreuse mêlée.

Parmi les Français qui s'étaient adossés au flanc gauche de ma jument,

se trouvait un fourrier que je connaissais pour l'avoir vu souvent chez

le maréchal, dont il copiait les états de situation. Cet homme, attaqué

et blessé par plusieurs grenadiers ennemis, tomba sous le ventre de

Lisette et saisissait ma jambe pour tâcher de se relever, lorsqu'un

grenadier russe, dont l'ivresse rendait les pas fort incertains, ayant

voulu l'achever en lui perçant la poitrine, perdit l'équilibre, et la

pointe de sa baïonnette mal dirigée vint s'égarer dans mon manteau

gonflé par le vent. Le Russe, voyant que je ne tombais pas, laissa le

fourrier pour me porter une infinité de coups d'abord inutiles, mais

dont l'un, m'atteignant enfin, traversa mon bras gauche, dont je sentis

avec un plaisir affreux couler le sang tout chaud... Le grenadier russe,

redoublant de fureur, me portait encore un coup, lorsque la force qu'il

y mit le faisant trébucher, sa baïonnette s'enfonça dans la cuisse de ma

jument, qui, rendue par la douleur à ses instincts féroces, se précipita

sur le Russe et d'une seule bouchée lui arracha avec ses dents le nez,

les lèvres, les paupières, ainsi que toute la peau du visage, et en fit

une _tête de mort vivante_ et toute rouge!... C'était horrible à voir!

Puis, se jetant avec furie au milieu des combattants, Lisette, ruant et

mordant, renverse tout ce qu'elle rencontre sur son passage!...

L'officier ennemi, qui avait si souvent essayé de me frapper, ayant

voulu l'arrêter par la bride, elle le saisit par le ventre, et

l'enlevant avec facilité, elle l'emporta hors de la mêlée, au bas du

monticule, où, après lui avoir arraché les entrailles à coups de dents

et broyé le corps sous ses pieds, elle le laissa mourant sur la

neige!... Reprenant ensuite le chemin par lequel elle était venue, elle

se dirigea au triple galop vers le cimetière d'Eylau. Grâce à la selle à

la housarde dans laquelle j'étais assis, je me maintins à cheval, mais

un nouveau danger m'attendait.

La neige venait de recommencer à tomber, et de gros flocons

obscurcissaient le jour, lorsque, arrivé près d'Eylau, je me trouvai en

face d'un bataillon de la vieille garde, qui, ne pouvant distinguer au

loin, me prit pour un officier ennemi conduisant une charge de

cavalerie. Aussitôt le bataillon entier fit feu sur moi... Mon manteau

et ma selle furent criblés de balles, mais je ne fus point blessé, non

plus que ma jument, qui, continuant sa course rapide, traversa les trois

rangs du bataillon avec la même facilité qu'une couleuvre traverse une

haie... Mais ce dernier élan ayant épuisé les forces de Lisette, qui

perdait beaucoup de sang, car une des grosses veines de sa cuisse avait

été coupée, cette pauvre bête s'affaissa tout à coup et tomba d'un côté

en me faisant rouler de l'autre!

Étendu sur la neige parmi des tas de morts et de mourants, ne pouvant me

mouvoir d'aucune façon, je perdis insensiblement et sans douleur le

sentiment de moi-même. Il me sembla qu'on me berçait doucement...

Enfin, je m'évanouis complètement, sans être ranimé par le grand fracas

que les quatre-vingt-dix escadrons de Murat allant à la charge firent en

passant auprès de moi et peut-être sur moi! J'estime que mon

évanouissement dura quatre heures, et lorsque je repris mes sens, voici

l'horrible position dans laquelle je me trouvais: j'étais complètement

nu, n'ayant plus que le chapeau et la botte droite. Un soldat du train,

me croyant mort, m'avait dépouillé selon l'usage, et voulant m'arracher

la seule botte qui me restât, me tirait par une jambe, en m'appuyant un

de ses pieds sur le ventre! Les fortes secousses que cet homme me

donnait m'ayant sans doute ranimé, je parvins à soulever le haut du

corps et à rendre des caillots de sang qui obstruaient mon gosier. La

commotion produite par le vent du boulet avait amenée une ecchymose si

considérable que j'avais la figure, les épaules et la poitrine noires,

tandis que le sang sorti de ma blessure au bras rougissait les autres

parties de mon corps... Mon chapeau et mes cheveux étaient remplis d'une

neige ensanglantée; je roulais des yeux hagards et devais être horrible

à voir. Aussi le soldat du train détourna la tête et s'éloigna avec mes

effets, sans qu'il me fût possible de lui adresser une seule parole,

tant mon état de prostration était grand!... Mais j'avais repris mes

facultés mentales, et mes pensées se portèrent vers Dieu et vers ma

mère!...

Le soleil, en se couchant, jeta quelques faibles rayons à travers les

nuages; je lui fis des adieux que je crus bien être les derniers... Si

du moins, me disais-je, on ne m'eût pas dépouillé, quelqu'un des

nombreux individus qui passent auprès de moi, remarquant les tresses

d'or dont ma pelisse est couverte, reconnaîtrait que je suis aide de

camp d'un maréchal et me ferait peut-être transporter à l'ambulance;

mais en me voyant nu, on me confond avec les nombreux cadavres dont je

suis entouré; bientôt, en effet, il n'y aura plus aucune différence

entre eux et moi. Je ne puis appeler à mon aide, et la nuit qui

s'approche va m'ôter tout espoir d'être secouru; le froid augmente,

pourrai-je le supporter jusqu'à demain, quand déjà je sens se raidir mes

membres nus? Je m'attendais donc à mourir, car si un miracle m'avait

sauvé au milieu de l'affreuse mêlée des Russes et du 14e pouvais-je

espérer qu'un autre miracle me tirerait de l'horrible position dans

laquelle je me trouvais?... Ce second miracle eut lieu, et voici

comment. Le maréchal Augereau avait un valet de chambre nommé Pierre

Dannel, garçon très intelligent, très dévoué, mais un peu raisonneur.

Or, il était arrivé, pendant notre séjour à la Houssaye, que Dannel

ayant mal répondu à son maître, celui-ci le renvoya. Dannel, désolé, me

supplia d'intercéder pour lui. Je le fis avec tant de zèle que je

parvins à le faire rentrer en grâce auprès du maréchal. Depuis ce

moment, le valet de chambre m'avait voué un grand attachement. Cet

homme, qui avait laissé à Landsberg tous les équipages, en était parti

de son chef, le jour de la bataille, pour apporter à son maître des

vivres qu'il avait placés dans un fourgon très léger, passant partout,

et contenant les objets dont le maréchal se servait le plus souvent. Ce

petit fourgon était conduit par un soldat ayant servi dans la compagnie

du train à laquelle appartenait le soldat qui venait de me dépouiller.

Celui-ci, muni de mes effets, passait auprès du fourgon stationné à côté

du cimetière, lorsque, ayant reconnu le postillon, son ancien camarade,

il l'accosta pour lui montrer le brillant butin qu'il venait de

recueillir sur un mort.

Or, il faut que vous sachiez que pendant notre séjour dans les

cantonnements de la Vistule, le maréchal ayant envoyé Dannel chercher

des provisions à Varsovie, je l'avais chargé de faire ôter de ma pelisse

la fourrure d'astrakan noir dont elle était garnie, pour la faire

remplacer par de l'astrakan gris, nouvellement adopté par les aides de

camp du prince Berthier, qui donnaient la mode dans l'armée. J'étais

encore le seul officier du maréchal Augereau qui eût de l'astrakan gris.

Dannel, présent à l'étalage que faisait le soldat du train, reconnut

facilement ma pelisse, ce qui l'engagea à regarder plus attentivement

les autres effets du prétendu mort, parmi lesquels il trouva ma montre,

marquée au chiffre de mon père, à qui elle avait appartenu. Le valet de

chambre ne douta plus que je ne fusse tué, et tout en déplorant ma

perte, il voulut me voir pour la dernière fois, et se faisant conduire

par le soldat du train, il me trouva vivant!...

La joie de ce brave homme, auquel je dus certainement la vie, fut

extrême: il s'empressa de faire venir mon domestique, quelques

ordonnances, et de me faire transporter dans une grange, où il me frotta

le corps avec du rhum, pendant qu'on cherchait le docteur Raymond, qui

arriva enfin, pansa ma blessure du bras, et déclara que l'expansion du

sang qu'elle avait produite me sauverait.

Bientôt, je fus entouré par mon frère et mes camarades. On donna quelque

chose au soldat du train qui avait pris mes habits, qu'il rendit de fort

bonne grâce; mais comme ils étaient imprégnés d'eau et de sang, le

maréchal Augereau me fit envelopper dans des effets à lui. L'Empereur

avait autorisé le maréchal à se rendre à Landsberg; mais sa blessure

l'empêchant de monter à cheval, ses aides de camp s'étaient procuré un

traîneau sur lequel était placée une caisse de cabriolet. Le maréchal,

qui ne pouvait se résoudre à m'abandonner, m'y fit attacher auprès de

lui, car j'étais trop faible pour me tenir assis!

Avant qu'on me relevât du champ de bataille, j'avais vu ma pauvre

Lisette auprès de moi. Le froid, en coagulant le sang de sa plaie, en

avait arrêté la trop grande émission; la bête s'était remise sur ses

jambes et mangeait la paille dont les soldats s'étaient servis pour

leurs bivouacs la nuit précédente. Mon domestique, qui aimait beaucoup

Lisette, l'ayant aperçue lorsqu'il aidait à me transporter, retourna la

chercher, et découpant en bandes la chemise et la capote d'un soldat

mort, il s'en servit pour envelopper la cuisse de la pauvre jument,

qu'il mit ainsi en état de marcher jusqu'à Landsberg. Le commandant de

la petite garnison de cette place ayant eu l'attention de faire préparer

des logements pour les blessés, l'état-major fut placé dans une grande

et bonne auberge, de sorte qu'au lieu de passer la nuit sans secours,

étendu tout nu sur la neige, je fus couché sur un bon lit et environné

des soins de mon frère, de mes camarades et du bon docteur Raymond.

Celui-ci avait été obligé de couper la botte que le soldat du train

n'avait pu m'ôter, et qu'il fut encore difficile de me retirer tant mon

pied était gonflé. Vous verrez plus loin que cela faillit me coûter une

jambe et peut-être la vie.

Nous passâmes trente-six heures à Landsberg. Ce repos, les bons soins

qu'on prit de moi, me rendirent l'usage de la parole et des membres, et

lorsque le surlendemain de la bataille le maréchal Augereau se mit en

route pour Varsovie, je pus, quoique bien faible, être transporté dans

le traîneau. Notre voyage dura huit jours, parce que l'état-major allait

à petites journées avec ses chevaux. Je reprenais peu à peu mes forces;

mais, à mesure qu'elles revenaient, je sentais un froid glacial à mon

pied droit. Arrivé à Varsovie, je fus logé dans l'hôtel réservé pour le

maréchal, ce qui me fut d'autant plus favorable que je ne pouvais

quitter le lit. Cependant la blessure de mon bras allait bien, le sang

extravasé sur mon corps par suite de la commotion du boulet commençait à

se résoudre, ma peau reprenait sa couleur naturelle; le docteur ne

savait à quoi attribuer l'impossibilité dans laquelle j'étais de me

lever, et m'entendant me plaindre de ma jambe, il voulut la visiter, et

qu'aperçut-il?... Mon pied était gangrené!... Un accident remontant à

mes premières années était la cause du nouveau malheur qui me frappait.

J'avais eu, à Sorèze, le pied droit percé par le fleuret démoucheté d'un

camarade avec lequel je faisais des armes. Il paraîtrait que les

muscles, devenus sensibles, avaient beaucoup souffert du froid pendant

que je gisais évanoui sur le champ de bataille d'Eylau; il en était

résulté un gonflement qui explique la difficulté qu'avait eue le soldat

du train à m'arracher la botte droite. Le pied était gelé, et n'ayant

pas été soigné à temps, la gangrène s'était déclarée sur l'ancienne

blessure provenant du coup de fleuret; elle était couverte d'une escarre

large comme une pièce de cinq francs... Le docteur pâlit en voyant mon

pied; puis, me faisant tenir par quatre domestiques et s'armant d'un

bistouri, il enleva l'escarre et creusa dans mon pied pour extirper les

chairs mortes, absolument comme on cure les parties gâtées d'une pomme.

Je souffris beaucoup, cependant ce fut sans me plaindre; mais il n'en

fut pas de même lorsque le bistouri, arrivé à la chair vive, eut mis à

découvert les muscles et les os dont on apercevait les mouvements! Le

docteur, montant sur une chaise, trempa une éponge dans du vin chaud

sucré, qu'il fit tomber goutte à goutte dans le trou qu'il venait de

creuser dans mon pied. La douleur devint intolérable!... Je dus

néanmoins, pendant huit jours, subir soir et matin cet affreux supplice,

mais ma jambe fut sauvée...

Aujourd'hui, où l'on est si prodigue d'avancement et de décorations, on

accorderait certainement une récompense à un officier qui braverait les

dangers que je courus en me rendant vers le 14e de ligne; mais, sous

l'Empire, on considéra ce trait de dévouement comme si naturel qu'on ne

me donna pas la croix, et qu'il ne me vint même pas à la pensée de la

demander.

Un long repos ayant été jugé nécessaire pour la guérison de la blessure

du maréchal Augereau, l'Empereur lui écrivit pour l'engager à se faire

traiter en France, et fit venir d'Italie le maréchal Masséna, auprès

duquel mon frère, Bro et plusieurs de mes camarades furent placés. Le

maréchal Augereau me prit avec lui, ainsi que le docteur Raymond et son

secrétaire. On était obligé de me porter pour monter et descendre de

voiture; je sentais, du reste, que ma santé se raffermissait à mesure

que je m'éloignais des régions glaciales pour marcher vers un climat

plus doux. Ma jument passa son hiver dans les écuries de M. de Launay,

administrateur des fourrages de l'armée. Le maréchal se dirigea de

Varsovie sur la Silésie, par Rawa. Tant que nous fûmes dans l'affreuse

Pologne, où il n'existait aucune route ferrée, il fallut douze et

jusqu'à seize chevaux pour tirer la voiture des fondrières et des

marécages au milieu desquels nous marchions; encore n'allait-elle qu'au

pas, et ce ne fut qu'en arrivant en Allemagne que nous trouvâmes enfin

un pays civilisé et de véritables routes.

Nous nous arrêtâmes à Dresde, et passâmes dix à douze jours à

Francfort-sur-Mein, d'où nous étions partis au mois d'octobre précédent

pour marcher contre la Prusse.

Enfin nous arrivâmes à Paris vers le 15 mars. Je marchais avec beaucoup

de peine, j'avais un bras en écharpe et me ressentais encore du terrible

ébranlement produit par la commotion du vent du boulet; mais le bonheur

de revoir ma mère et les bons soins qu'elle me donna, joints à la douce

influence du printemps, achevèrent ma guérison.

Avant de quitter Varsovie, j'avais voulu jeter le chapeau que le boulet

avait percé; mais le maréchal, l'ayant fait garder comme objet de

curiosité, le donna à ma mère. Il existe encore aujourd'hui entre mes

mains, et c'est un monument de famille qu'il faudra conserver.

CHAPITRE XXXV

Missions auprès de l'Empereur.--Je rejoins le maréchal Lannes.--Reprise

des hostilités le 11 juin.--Les armées se joignent sur l'Alle, à

Friedland.

Je passai à Paris la fin du mois de mars, tout avril et la première

semaine de mai. Ce fut pendant ce séjour que je connus la famille

Desbrières, dans laquelle mon mariage devait me faire prochainement

entrer. Ma santé étant rétablie, je compris que je ne pouvais rester à

Paris. Le maréchal Augereau m'adressa au maréchal Lannes, qui me reçut

de fort bonne grâce dans son état-major.

L'Empereur, pour être à même de surveiller les mouvements que les

ennemis seraient tentés de faire pendant l'hiver, s'était établi au

milieu des cantonnements de ses troupes, d'abord à Osterode, puis au

château de Finkenstein, d'où, en préparant une nouvelle campagne, il

gouvernait la France et dirigeait ses ministres, qui lui adressaient

chaque semaine leurs rapports. Les portefeuilles contenant les documents

divers fournis par chaque ministre étaient réunis tous les mercredis

soir chez M. Denniée père, sous-secrétaire d'État à la guerre, qui les

expédiait tous les jeudis matin par un auditeur au conseil d'État chargé

de les remettre à l'Empereur. Mais ce service se faisait fort mal, parce

que la plupart des auditeurs n'étant jamais sortis de France, ne sachant

pas un mot d'allemand, ne connaissant ni les monnaies ni les règlements

de poste des pays étrangers, ne savaient plus comment se conduire dès

qu'ils avaient passé le Rhin. D'ailleurs, ces messieurs, n'étant pas

habitués à la fatigue, se trouvaient bientôt accablés par celle d'un

voyage de plus de trois cents lieues, qui exigeait une marche

continuelle de dix jours et dix nuits. L'un d'eux poussa même l'incurie

jusqu'à laisser voler ses dépêches.

Napoléon, furieux de cette aventure, adressa une estafette à Paris pour

ordonner à M. Denniée de ne confier à l'avenir les portefeuilles qu'à

des officiers connaissant l'Allemagne et qui, habitués aux fatigues et

aux privations, rempliraient cette mission avec plus d'exactitude. M.

Denniée était fort embarrassé d'en trouver un, quand je me présentai

avec la lettre du maréchal Lannes, me demandant auprès de lui. Enchanté

d'assurer le prochain départ des portefeuilles, il me prévint de me

tenir prêt pour le jeudi suivant et me remit cinq mille francs pour les

frais de poste et pour l'achat d'une calèche, ce qui venait fort à

propos pour moi, qui avais peu d'argent pour rejoindre l'armée au fond

de la Pologne.

Nous partîmes de Paris vers le 10 mai. Mon domestique et moi étions bien

armés, et lorsque l'un de nous était forcé de quitter momentanément la

voiture, l'autre la surveillait. Nous savions assez d'allemand pour

presser les postillons, qui, me voyant en uniforme, obéissaient

infiniment mieux à un officier qu'à des auditeurs; aussi, au lieu

d'être, comme ces messieurs, neuf jours et demi, et même dix jours, pour

faire le trajet de Paris à Finkenstein, j'y arrivai en huit jours et

demi.

L'Empereur, enchanté d'avoir ses dépêches vingt-quatre heures plus tôt,

loua d'abord mon zèle, qui m'avait fait demander à revenir à l'armée

malgré mes récentes blessures, et ajouta que puisque je courais si bien

la poste, j'allais repartir la nuit même pour Paris, d'où je

rapporterais d'autres portefeuilles, ce qui ne m'empêcherait pas

d'assister à la reprise des hostilités, qui ne pouvait avoir lieu que

dans les commencements de juin.

Bien que je n'eusse pas, à beaucoup près, dépensé les cinq mille francs

que M. Denniée m'avait remis, le maréchal du palais m'en fit donner

autant pour retourner à Paris, où je me rendis au plus vite. Je ne

restai que vingt-quatre heures dans cette ville, et je repartis pour la

Pologne. Le ministre de la guerre me remit encore cinq mille francs pour

ce troisième voyage; c'était beaucoup plus qu'il ne fallait, mais

l'Empereur le voulait ainsi. Il est vrai que ces voyages étaient très

fatigants et surtout fort ennuyeux, bien que le temps fût très beau, car

je roulai près d'un mois jour et nuit, en tête-à-tête avec mon

domestique. Je retrouvai l'Empereur au château de Finkenstein. Je

craignais de continuer à _postillonner_ au moment où on allait se

battre, mais heureusement on avait trouvé des officiers pour porter les

dépêches, et ce service était déjà organisé. L'Empereur m'autorisa à me

rendre auprès du maréchal Lannes, qui se trouvait à Marienbourg lorsque

je le rejoignis, le 25 mai. Il avait avec lui le colonel Sicard, aide de

camp d'Augereau, qui avait eu la complaisance de ramener mes chevaux. Je

revis avec grand plaisir ma chère jument Lisette, qui pouvait encore

faire un bon service.

Mémoires du général baron de Marbot (1/3) · 第 25 / 27 段