les pentes de terrain étaient fort douces, la cavalerie ennemie avait pu
exécuter plusieurs charges contre le régiment français, qui, les ayant
vigoureusement repoussées, était entouré par un cercle de cadavres de
chevaux et de dragons russes, formant une espèce de rempart, qui rendait
désormais la position presque inaccessible à la cavalerie, car, malgré
l'aide de nos fantassins, j'eus beaucoup de peine à passer par-dessus ce
sanglant et affreux retranchement. J'étais enfin dans le carré!--Depuis
la mort du colonel Savary, tué au passage de l'Ukra, le 14e était
commandé par un chef de bataillon. Lorsque, au milieu d'une grêle de
boulets, je transmis à ce militaire l'ordre de quitter sa position pour
tâcher de rejoindre le corps d'armée, il me fit observer que
l'artillerie ennemie, tirant depuis une heure sur le 14e lui avait fait
éprouver de telles pertes que la poignée de soldats qui lui restait
serait infailliblement exterminée si elle descendait en plaine; qu'il
n'aurait d'ailleurs pas le temps de préparer l'exécution de ce
mouvement, puisqu'une colonne d'infanterie russe, marchant sur lui,
n'était plus qu'à cent pas de nous.
«Je ne vois aucun moyen de sauver le régiment, dit le chef de bataillon;
retournez vers l'Empereur, faites-lui les adieux du 14e de ligne, qui a
fidèlement exécuté ses ordres, et portez-lui l'aigle qu'il nous avait
donnée et que nous ne pouvons plus défendre; il serait trop pénible en
mourant de la voir tomber aux mains des ennemis!» Le commandant me remit
alors son aigle, que les soldats, glorieux débris de cet intrépide
régiment, saluèrent pour la dernière fois des cris de: _Vive
l'Empereur!_... eux qui allaient mourir pour lui! C'était le _Cæsar,
morituri te salutant!_ de Tacite; mais ce cri était ici poussé par des
héros!
Les aigles d'infanterie étaient fort lourdes, et leur poids se trouvait
augmenté d'une grande et forte hampe en bois de chêne, au sommet de
laquelle on la fixait. La longueur de cette hampe m'embarrassait
beaucoup, et comme ce bâton, dépourvu de son aigle, ne pouvait
constituer un trophée pour les ennemis, je résolus, avec l'assentiment
du commandant, de la briser pour n'emporter que l'aigle; mais au moment
où, du haut de ma selle, je me penchais le corps en avant pour avoir
plus de force pour arriver à séparer l'aigle de la hampe, un des
nombreux boulets que nous lançaient les Russes traversa la corne de
derrière de mon chapeau à quelques lignes de ma tête!... La commotion
fut d'autant plus terrible que mon chapeau, étant retenu par une forte
courroie de cuir fixée sous le menton, offrait plus de résistance au
coup. Je fus comme anéanti, mais ne tombai pas de cheval. Le sang me
coulait par le nez, les oreilles et même par les yeux; néanmoins
j'entendais encore, je voyais, je comprenais et conservais toutes mes
facultés intellectuelles, bien que mes membres fussent paralysés au
point qu'il m'était impossible de remuer un seul doigt!...
Cependant, la colonne d'infanterie russe que nous venions d'apercevoir
abordait le monticule; c'étaient des grenadiers, dont les bonnets garnis
de métal avaient la forme de mitres. Ces hommes, gorgés d'eau-de-vie, et
en nombre infiniment supérieur, se jetèrent avec furie sur les faibles
débris de l'infortuné 14e dont les soldats ne vivaient, depuis quelques
jours, que de pommes de terre et de neige fondue; encore, ce jour-là,
n'avaient-ils pas eu le temps de préparer ce misérable repas!...
Néanmoins nos braves Français se défendirent vaillamment avec leurs
baïonnettes, et lorsque le carré eut été enfoncé, ils se groupèrent en
plusieurs pelotons et soutinrent fort longtemps ce combat
disproportionné.
Durant cette affreuse mêlée, plusieurs des nôtres, afin de n'être pas
frappés par derrière, s'adossèrent aux flancs de ma jument, qui,
contrairement à ses habitudes, restait fort impassible. Si j'eusse pu
remuer, je l'aurais portée en avant pour l'éloigner de ce champ de
carnage; mais il m'était absolument impossible de serrer les jambes
pour faire comprendre ma volonté à ma monture!... Ma position était
d'autant plus affreuse que, ainsi que je l'ai déjà dit, j'avais conservé
la faculté de voir et de penser... Non seulement on se battait autour de
moi, ce qui m'exposait aux coups de baïonnette, mais un officier russe,
à la figure atroce, faisait de constants efforts pour me percer de son
épée, et comme la foule des combattants l'empêchait de me joindre, il me
désignait du geste aux soldats qui l'environnaient et qui, me prenant
pour le chef des Français, parce que j'étais seul à cheval, tiraient sur
moi par-dessus la tête de leurs camarades, de sorte que de très
nombreuses balles sifflaient constamment à mes oreilles. L'une d'elles
m'eût certainement ôté le peu de vie qui me restait, lorsqu'un incident
terrible vint m'éloigner de cette affreuse mêlée.
Parmi les Français qui s'étaient adossés au flanc gauche de ma jument,
se trouvait un fourrier que je connaissais pour l'avoir vu souvent chez
le maréchal, dont il copiait les états de situation. Cet homme, attaqué
et blessé par plusieurs grenadiers ennemis, tomba sous le ventre de
Lisette et saisissait ma jambe pour tâcher de se relever, lorsqu'un
grenadier russe, dont l'ivresse rendait les pas fort incertains, ayant
voulu l'achever en lui perçant la poitrine, perdit l'équilibre, et la
pointe de sa baïonnette mal dirigée vint s'égarer dans mon manteau
gonflé par le vent. Le Russe, voyant que je ne tombais pas, laissa le
fourrier pour me porter une infinité de coups d'abord inutiles, mais
dont l'un, m'atteignant enfin, traversa mon bras gauche, dont je sentis
avec un plaisir affreux couler le sang tout chaud... Le grenadier russe,
redoublant de fureur, me portait encore un coup, lorsque la force qu'il
y mit le faisant trébucher, sa baïonnette s'enfonça dans la cuisse de ma
jument, qui, rendue par la douleur à ses instincts féroces, se précipita
sur le Russe et d'une seule bouchée lui arracha avec ses dents le nez,
les lèvres, les paupières, ainsi que toute la peau du visage, et en fit
une _tête de mort vivante_ et toute rouge!... C'était horrible à voir!
Puis, se jetant avec furie au milieu des combattants, Lisette, ruant et
mordant, renverse tout ce qu'elle rencontre sur son passage!...
L'officier ennemi, qui avait si souvent essayé de me frapper, ayant
voulu l'arrêter par la bride, elle le saisit par le ventre, et
l'enlevant avec facilité, elle l'emporta hors de la mêlée, au bas du
monticule, où, après lui avoir arraché les entrailles à coups de dents
et broyé le corps sous ses pieds, elle le laissa mourant sur la
neige!... Reprenant ensuite le chemin par lequel elle était venue, elle
se dirigea au triple galop vers le cimetière d'Eylau. Grâce à la selle à
la housarde dans laquelle j'étais assis, je me maintins à cheval, mais
un nouveau danger m'attendait.
La neige venait de recommencer à tomber, et de gros flocons
obscurcissaient le jour, lorsque, arrivé près d'Eylau, je me trouvai en
face d'un bataillon de la vieille garde, qui, ne pouvant distinguer au
loin, me prit pour un officier ennemi conduisant une charge de
cavalerie. Aussitôt le bataillon entier fit feu sur moi... Mon manteau
et ma selle furent criblés de balles, mais je ne fus point blessé, non
plus que ma jument, qui, continuant sa course rapide, traversa les trois
rangs du bataillon avec la même facilité qu'une couleuvre traverse une
haie... Mais ce dernier élan ayant épuisé les forces de Lisette, qui
perdait beaucoup de sang, car une des grosses veines de sa cuisse avait
été coupée, cette pauvre bête s'affaissa tout à coup et tomba d'un côté
en me faisant rouler de l'autre!
Étendu sur la neige parmi des tas de morts et de mourants, ne pouvant me
mouvoir d'aucune façon, je perdis insensiblement et sans douleur le
sentiment de moi-même. Il me sembla qu'on me berçait doucement...
Enfin, je m'évanouis complètement, sans être ranimé par le grand fracas
que les quatre-vingt-dix escadrons de Murat allant à la charge firent en
passant auprès de moi et peut-être sur moi! J'estime que mon
évanouissement dura quatre heures, et lorsque je repris mes sens, voici
l'horrible position dans laquelle je me trouvais: j'étais complètement
nu, n'ayant plus que le chapeau et la botte droite. Un soldat du train,
me croyant mort, m'avait dépouillé selon l'usage, et voulant m'arracher
la seule botte qui me restât, me tirait par une jambe, en m'appuyant un
de ses pieds sur le ventre! Les fortes secousses que cet homme me
donnait m'ayant sans doute ranimé, je parvins à soulever le haut du
corps et à rendre des caillots de sang qui obstruaient mon gosier. La
commotion produite par le vent du boulet avait amenée une ecchymose si
considérable que j'avais la figure, les épaules et la poitrine noires,
tandis que le sang sorti de ma blessure au bras rougissait les autres
parties de mon corps... Mon chapeau et mes cheveux étaient remplis d'une
neige ensanglantée; je roulais des yeux hagards et devais être horrible
à voir. Aussi le soldat du train détourna la tête et s'éloigna avec mes
effets, sans qu'il me fût possible de lui adresser une seule parole,
tant mon état de prostration était grand!... Mais j'avais repris mes
facultés mentales, et mes pensées se portèrent vers Dieu et vers ma
mère!...
Le soleil, en se couchant, jeta quelques faibles rayons à travers les
nuages; je lui fis des adieux que je crus bien être les derniers... Si
du moins, me disais-je, on ne m'eût pas dépouillé, quelqu'un des
nombreux individus qui passent auprès de moi, remarquant les tresses
d'or dont ma pelisse est couverte, reconnaîtrait que je suis aide de
camp d'un maréchal et me ferait peut-être transporter à l'ambulance;
mais en me voyant nu, on me confond avec les nombreux cadavres dont je
suis entouré; bientôt, en effet, il n'y aura plus aucune différence
entre eux et moi. Je ne puis appeler à mon aide, et la nuit qui
s'approche va m'ôter tout espoir d'être secouru; le froid augmente,
pourrai-je le supporter jusqu'à demain, quand déjà je sens se raidir mes
membres nus? Je m'attendais donc à mourir, car si un miracle m'avait
sauvé au milieu de l'affreuse mêlée des Russes et du 14e pouvais-je
espérer qu'un autre miracle me tirerait de l'horrible position dans
laquelle je me trouvais?... Ce second miracle eut lieu, et voici
comment. Le maréchal Augereau avait un valet de chambre nommé Pierre
Dannel, garçon très intelligent, très dévoué, mais un peu raisonneur.
Or, il était arrivé, pendant notre séjour à la Houssaye, que Dannel
ayant mal répondu à son maître, celui-ci le renvoya. Dannel, désolé, me
supplia d'intercéder pour lui. Je le fis avec tant de zèle que je
parvins à le faire rentrer en grâce auprès du maréchal. Depuis ce
moment, le valet de chambre m'avait voué un grand attachement. Cet
homme, qui avait laissé à Landsberg tous les équipages, en était parti
de son chef, le jour de la bataille, pour apporter à son maître des
vivres qu'il avait placés dans un fourgon très léger, passant partout,
et contenant les objets dont le maréchal se servait le plus souvent. Ce
petit fourgon était conduit par un soldat ayant servi dans la compagnie
du train à laquelle appartenait le soldat qui venait de me dépouiller.
Celui-ci, muni de mes effets, passait auprès du fourgon stationné à côté
du cimetière, lorsque, ayant reconnu le postillon, son ancien camarade,
il l'accosta pour lui montrer le brillant butin qu'il venait de
recueillir sur un mort.
Or, il faut que vous sachiez que pendant notre séjour dans les
cantonnements de la Vistule, le maréchal ayant envoyé Dannel chercher
des provisions à Varsovie, je l'avais chargé de faire ôter de ma pelisse
la fourrure d'astrakan noir dont elle était garnie, pour la faire
remplacer par de l'astrakan gris, nouvellement adopté par les aides de
camp du prince Berthier, qui donnaient la mode dans l'armée. J'étais
encore le seul officier du maréchal Augereau qui eût de l'astrakan gris.
Dannel, présent à l'étalage que faisait le soldat du train, reconnut
facilement ma pelisse, ce qui l'engagea à regarder plus attentivement
les autres effets du prétendu mort, parmi lesquels il trouva ma montre,
marquée au chiffre de mon père, à qui elle avait appartenu. Le valet de
chambre ne douta plus que je ne fusse tué, et tout en déplorant ma
perte, il voulut me voir pour la dernière fois, et se faisant conduire
par le soldat du train, il me trouva vivant!...
La joie de ce brave homme, auquel je dus certainement la vie, fut
extrême: il s'empressa de faire venir mon domestique, quelques
ordonnances, et de me faire transporter dans une grange, où il me frotta
le corps avec du rhum, pendant qu'on cherchait le docteur Raymond, qui
arriva enfin, pansa ma blessure du bras, et déclara que l'expansion du
sang qu'elle avait produite me sauverait.
Bientôt, je fus entouré par mon frère et mes camarades. On donna quelque
chose au soldat du train qui avait pris mes habits, qu'il rendit de fort
bonne grâce; mais comme ils étaient imprégnés d'eau et de sang, le
maréchal Augereau me fit envelopper dans des effets à lui. L'Empereur
avait autorisé le maréchal à se rendre à Landsberg; mais sa blessure
l'empêchant de monter à cheval, ses aides de camp s'étaient procuré un
traîneau sur lequel était placée une caisse de cabriolet. Le maréchal,
qui ne pouvait se résoudre à m'abandonner, m'y fit attacher auprès de
lui, car j'étais trop faible pour me tenir assis!
Avant qu'on me relevât du champ de bataille, j'avais vu ma pauvre
Lisette auprès de moi. Le froid, en coagulant le sang de sa plaie, en
avait arrêté la trop grande émission; la bête s'était remise sur ses
jambes et mangeait la paille dont les soldats s'étaient servis pour
leurs bivouacs la nuit précédente. Mon domestique, qui aimait beaucoup
Lisette, l'ayant aperçue lorsqu'il aidait à me transporter, retourna la
chercher, et découpant en bandes la chemise et la capote d'un soldat
mort, il s'en servit pour envelopper la cuisse de la pauvre jument,
qu'il mit ainsi en état de marcher jusqu'à Landsberg. Le commandant de
la petite garnison de cette place ayant eu l'attention de faire préparer
des logements pour les blessés, l'état-major fut placé dans une grande
et bonne auberge, de sorte qu'au lieu de passer la nuit sans secours,
étendu tout nu sur la neige, je fus couché sur un bon lit et environné
des soins de mon frère, de mes camarades et du bon docteur Raymond.
Celui-ci avait été obligé de couper la botte que le soldat du train
n'avait pu m'ôter, et qu'il fut encore difficile de me retirer tant mon
pied était gonflé. Vous verrez plus loin que cela faillit me coûter une
jambe et peut-être la vie.
Nous passâmes trente-six heures à Landsberg. Ce repos, les bons soins
qu'on prit de moi, me rendirent l'usage de la parole et des membres, et
lorsque le surlendemain de la bataille le maréchal Augereau se mit en
route pour Varsovie, je pus, quoique bien faible, être transporté dans
le traîneau. Notre voyage dura huit jours, parce que l'état-major allait
à petites journées avec ses chevaux. Je reprenais peu à peu mes forces;
mais, à mesure qu'elles revenaient, je sentais un froid glacial à mon
pied droit. Arrivé à Varsovie, je fus logé dans l'hôtel réservé pour le
maréchal, ce qui me fut d'autant plus favorable que je ne pouvais
quitter le lit. Cependant la blessure de mon bras allait bien, le sang
extravasé sur mon corps par suite de la commotion du boulet commençait à
se résoudre, ma peau reprenait sa couleur naturelle; le docteur ne
savait à quoi attribuer l'impossibilité dans laquelle j'étais de me
lever, et m'entendant me plaindre de ma jambe, il voulut la visiter, et
qu'aperçut-il?... Mon pied était gangrené!... Un accident remontant à
mes premières années était la cause du nouveau malheur qui me frappait.
J'avais eu, à Sorèze, le pied droit percé par le fleuret démoucheté d'un
camarade avec lequel je faisais des armes. Il paraîtrait que les
muscles, devenus sensibles, avaient beaucoup souffert du froid pendant
que je gisais évanoui sur le champ de bataille d'Eylau; il en était
résulté un gonflement qui explique la difficulté qu'avait eue le soldat
du train à m'arracher la botte droite. Le pied était gelé, et n'ayant
pas été soigné à temps, la gangrène s'était déclarée sur l'ancienne
blessure provenant du coup de fleuret; elle était couverte d'une escarre
large comme une pièce de cinq francs... Le docteur pâlit en voyant mon
pied; puis, me faisant tenir par quatre domestiques et s'armant d'un
bistouri, il enleva l'escarre et creusa dans mon pied pour extirper les
chairs mortes, absolument comme on cure les parties gâtées d'une pomme.
Je souffris beaucoup, cependant ce fut sans me plaindre; mais il n'en
fut pas de même lorsque le bistouri, arrivé à la chair vive, eut mis à
découvert les muscles et les os dont on apercevait les mouvements! Le
docteur, montant sur une chaise, trempa une éponge dans du vin chaud
sucré, qu'il fit tomber goutte à goutte dans le trou qu'il venait de
creuser dans mon pied. La douleur devint intolérable!... Je dus
néanmoins, pendant huit jours, subir soir et matin cet affreux supplice,
mais ma jambe fut sauvée...
Aujourd'hui, où l'on est si prodigue d'avancement et de décorations, on
accorderait certainement une récompense à un officier qui braverait les
dangers que je courus en me rendant vers le 14e de ligne; mais, sous
l'Empire, on considéra ce trait de dévouement comme si naturel qu'on ne
me donna pas la croix, et qu'il ne me vint même pas à la pensée de la
demander.
Un long repos ayant été jugé nécessaire pour la guérison de la blessure
du maréchal Augereau, l'Empereur lui écrivit pour l'engager à se faire
traiter en France, et fit venir d'Italie le maréchal Masséna, auprès
duquel mon frère, Bro et plusieurs de mes camarades furent placés. Le
maréchal Augereau me prit avec lui, ainsi que le docteur Raymond et son
secrétaire. On était obligé de me porter pour monter et descendre de
voiture; je sentais, du reste, que ma santé se raffermissait à mesure
que je m'éloignais des régions glaciales pour marcher vers un climat
plus doux. Ma jument passa son hiver dans les écuries de M. de Launay,
administrateur des fourrages de l'armée. Le maréchal se dirigea de
Varsovie sur la Silésie, par Rawa. Tant que nous fûmes dans l'affreuse
Pologne, où il n'existait aucune route ferrée, il fallut douze et
jusqu'à seize chevaux pour tirer la voiture des fondrières et des
marécages au milieu desquels nous marchions; encore n'allait-elle qu'au
pas, et ce ne fut qu'en arrivant en Allemagne que nous trouvâmes enfin
un pays civilisé et de véritables routes.
Nous nous arrêtâmes à Dresde, et passâmes dix à douze jours à
Francfort-sur-Mein, d'où nous étions partis au mois d'octobre précédent
pour marcher contre la Prusse.
Enfin nous arrivâmes à Paris vers le 15 mars. Je marchais avec beaucoup
de peine, j'avais un bras en écharpe et me ressentais encore du terrible
ébranlement produit par la commotion du vent du boulet; mais le bonheur
de revoir ma mère et les bons soins qu'elle me donna, joints à la douce
influence du printemps, achevèrent ma guérison.
Avant de quitter Varsovie, j'avais voulu jeter le chapeau que le boulet
avait percé; mais le maréchal, l'ayant fait garder comme objet de
curiosité, le donna à ma mère. Il existe encore aujourd'hui entre mes
mains, et c'est un monument de famille qu'il faudra conserver.
CHAPITRE XXXV
Missions auprès de l'Empereur.--Je rejoins le maréchal Lannes.--Reprise
des hostilités le 11 juin.--Les armées se joignent sur l'Alle, à
Friedland.
Je passai à Paris la fin du mois de mars, tout avril et la première
semaine de mai. Ce fut pendant ce séjour que je connus la famille
Desbrières, dans laquelle mon mariage devait me faire prochainement
entrer. Ma santé étant rétablie, je compris que je ne pouvais rester à
Paris. Le maréchal Augereau m'adressa au maréchal Lannes, qui me reçut
de fort bonne grâce dans son état-major.
L'Empereur, pour être à même de surveiller les mouvements que les
ennemis seraient tentés de faire pendant l'hiver, s'était établi au
milieu des cantonnements de ses troupes, d'abord à Osterode, puis au
château de Finkenstein, d'où, en préparant une nouvelle campagne, il
gouvernait la France et dirigeait ses ministres, qui lui adressaient
chaque semaine leurs rapports. Les portefeuilles contenant les documents
divers fournis par chaque ministre étaient réunis tous les mercredis
soir chez M. Denniée père, sous-secrétaire d'État à la guerre, qui les
expédiait tous les jeudis matin par un auditeur au conseil d'État chargé
de les remettre à l'Empereur. Mais ce service se faisait fort mal, parce
que la plupart des auditeurs n'étant jamais sortis de France, ne sachant
pas un mot d'allemand, ne connaissant ni les monnaies ni les règlements
de poste des pays étrangers, ne savaient plus comment se conduire dès
qu'ils avaient passé le Rhin. D'ailleurs, ces messieurs, n'étant pas
habitués à la fatigue, se trouvaient bientôt accablés par celle d'un
voyage de plus de trois cents lieues, qui exigeait une marche
continuelle de dix jours et dix nuits. L'un d'eux poussa même l'incurie
jusqu'à laisser voler ses dépêches.
Napoléon, furieux de cette aventure, adressa une estafette à Paris pour
ordonner à M. Denniée de ne confier à l'avenir les portefeuilles qu'à
des officiers connaissant l'Allemagne et qui, habitués aux fatigues et
aux privations, rempliraient cette mission avec plus d'exactitude. M.
Denniée était fort embarrassé d'en trouver un, quand je me présentai
avec la lettre du maréchal Lannes, me demandant auprès de lui. Enchanté
d'assurer le prochain départ des portefeuilles, il me prévint de me
tenir prêt pour le jeudi suivant et me remit cinq mille francs pour les
frais de poste et pour l'achat d'une calèche, ce qui venait fort à
propos pour moi, qui avais peu d'argent pour rejoindre l'armée au fond
de la Pologne.
Nous partîmes de Paris vers le 10 mai. Mon domestique et moi étions bien
armés, et lorsque l'un de nous était forcé de quitter momentanément la
voiture, l'autre la surveillait. Nous savions assez d'allemand pour
presser les postillons, qui, me voyant en uniforme, obéissaient
infiniment mieux à un officier qu'à des auditeurs; aussi, au lieu
d'être, comme ces messieurs, neuf jours et demi, et même dix jours, pour
faire le trajet de Paris à Finkenstein, j'y arrivai en huit jours et
demi.
L'Empereur, enchanté d'avoir ses dépêches vingt-quatre heures plus tôt,
loua d'abord mon zèle, qui m'avait fait demander à revenir à l'armée
malgré mes récentes blessures, et ajouta que puisque je courais si bien
la poste, j'allais repartir la nuit même pour Paris, d'où je
rapporterais d'autres portefeuilles, ce qui ne m'empêcherait pas
d'assister à la reprise des hostilités, qui ne pouvait avoir lieu que
dans les commencements de juin.
Bien que je n'eusse pas, à beaucoup près, dépensé les cinq mille francs
que M. Denniée m'avait remis, le maréchal du palais m'en fit donner
autant pour retourner à Paris, où je me rendis au plus vite. Je ne
restai que vingt-quatre heures dans cette ville, et je repartis pour la
Pologne. Le ministre de la guerre me remit encore cinq mille francs pour
ce troisième voyage; c'était beaucoup plus qu'il ne fallait, mais
l'Empereur le voulait ainsi. Il est vrai que ces voyages étaient très
fatigants et surtout fort ennuyeux, bien que le temps fût très beau, car
je roulai près d'un mois jour et nuit, en tête-à-tête avec mon
domestique. Je retrouvai l'Empereur au château de Finkenstein. Je
craignais de continuer à _postillonner_ au moment où on allait se
battre, mais heureusement on avait trouvé des officiers pour porter les
dépêches, et ce service était déjà organisé. L'Empereur m'autorisa à me
rendre auprès du maréchal Lannes, qui se trouvait à Marienbourg lorsque
je le rejoignis, le 25 mai. Il avait avec lui le colonel Sicard, aide de
camp d'Augereau, qui avait eu la complaisance de ramener mes chevaux. Je
revis avec grand plaisir ma chère jument Lisette, qui pouvait encore
faire un bon service.