Pour faciliter les entretiens des deux empereurs, la ville de Tilsitt

fut déclarée neutre, et Napoléon en céda la moitié à l'empereur de

Russie, qui vint s'y établir avec sa garde. Ces deux souverains

passèrent ensemble une vingtaine de jours, pendant lesquels ils

réglèrent le sort de l'Europe. Le roi de Prusse, pendant ces

conférences, était relégué sur la rive droite et n'avait pas même de

logement dans Tilsitt, où il ne venait que fort rarement. Napoléon alla

un jour rendre visite à l'infortunée reine de Prusse, dont la douleur

était, disait-on, fort grande. Il invita cette princesse à dîner pour le

lendemain, ce qu'elle accepta sans doute à contre-cœur; mais au moment

de conclure la paix, il fallait bien chercher à adoucir la colère du

vainqueur. Napoléon et la reine de Prusse se détestaient cordialement:

elle l'avait outragé dans plusieurs proclamations, et il le lui avait

rendu dans ses bulletins. Leur entrevue ne se ressentit cependant pas de

leur haine mutuelle. Napoléon fut respectueux et empressé, la Reine

gracieuse et cherchant à captiver son ancien ennemi, dont elle avait

d'autant plus besoin qu'elle n'ignorait pas que le traité de paix

créait, sous la dénomination de royaume de Westphalie, un nouvel État

dont la Hesse électorale et la Prusse fournissaient le territoire.

La Reine se résignait bien à la perte de plusieurs provinces, mais elle

ne pouvait consentir à celle de la place forte de Magdebourg, dont la

conservation fait la sécurité de la Prusse. De son côté, Napoléon, dont

le projet était de nommer son frère Jérôme roi de Westphalie, voulait

ajouter Magdebourg à ce nouvel État. Il paraît que, pour conserver

cette ville importante, la reine de Prusse employait pendant le dîner

tous les efforts de son amabilité, lorsque Napoléon, pour changer la

conversation, ayant fait l'éloge d'une superbe rose que la Reine avait

au côté, celle-ci lui aurait dit: «Votre Majesté veut-elle cette rose en

échange de la place de Magdebourg?...» Peut-être eût-il été

chevaleresque d'accepter, mais l'Empereur était un homme trop _positif_

pour se laisser gagner par de jolis propos, et on assure qu'il s'était

borné à louer la beauté de la rose, ainsi que de la main qui l'offrait,

mais qu'il n'avait pas pris la fleur, ce qui amena des larmes dans les

beaux yeux de la Reine! Mais le vainqueur n'eut pas l'air de s'en

apercevoir. Il garda Magdebourg, et conduisit poliment la Reine jusqu'au

bateau qui devait la porter sur l'autre rive.

Pendant notre séjour à Tilsitt, Napoléon passa en revue sa garde et son

armée en présence d'Alexandre, qui fut frappé de l'air martial ainsi que

de la tenue de ces troupes. L'empereur de Russie fit paraître à son tour

quelques beaux bataillons de ses gardes, mais il n'osa montrer ses

troupes de ligne, tant le nombre en avait été réduit à Heilsberg et à

Friedland. Quant au roi de Prusse, auquel il ne restait plus que de

faibles débris de régiments, il ne les fit pas paraître.

Napoléon conclut avec la Russie et la Prusse un traité de paix, dont les

principaux articles furent la création du royaume de Westphalie au

profit de Jérôme Bonaparte. L'électeur de Saxe, devenu l'allié et l'ami

de la France, fut élevé à la dignité de roi et reçut en outre le

grand-duché de Varsovie, composé d'une vaste province de l'ancienne

Pologne qu'on reprenait aux Prussiens. Je passe sous silence les

articles moins importants du traité, dont le résultat fut de rétablir

la paix entre les grandes puissances de l'Europe continentale.

En élevant son frère Jérôme sur le trône de Westphalie, Napoléon

ajoutait aux fautes qu'il avait déjà commises, lorsqu'il avait donné le

royaume de Naples à Joseph et celui de Hollande à Louis. Les populations

se sentirent humiliées d'être forcées d'obéir à des étrangers qui,

n'ayant rien fait de grand par eux-mêmes, étaient au contraire assez

nuls, et n'avaient d'autre mérite que d'être frères de Napoléon. La

haine et le mépris que s'attirèrent ces nouveaux rois contribuèrent

infiniment à la chute de l'Empereur. Le roi de Westphalie fut surtout

celui dont les agissements firent le plus d'ennemis à Napoléon. La paix

conclue, les deux empereurs se séparèrent avec les assurances mutuelles

d'un attachement qui, alors, paraissait sincère.

CHAPITRE XXXVII

Mission à Dresde.--Contrebande involontaire.--Incident à

Mayence.--Séjour à Paris et à la Houssaye.

L'armée française fut répartie dans diverses provinces d'Allemagne et de

Pologne sous le commandement de cinq maréchaux, dont Lannes avait

demandé à ne pas faire partie, parce que le soin de sa santé le

rappelait en France. Ainsi, quand bien même j'aurais été son aide de

camp titulaire, j'aurais dû retourner à Paris; à plus forte raison

devais-je quitter l'armée pour rejoindre le maréchal Augereau, à

l'état-major duquel je n'avais pas cessé d'appartenir, ma mission auprès

du maréchal Lannes n'étant que temporaire. Je me préparai donc à

retourner à Paris. Je vendis tant bien que mal mes deux chevaux, et

envoyai Lisette au régisseur général, M. de Launay, qui, l'ayant prise

en affection, m'avait prié de la remettre en dépôt chez lui, lorsque je

n'en aurais plus besoin. Je lui prêtai _indéfiniment_ cette bête, calmée

désormais par ses blessures et ses fatigues. Il la faisait monter à sa

femme et la garda sept ou huit ans, jusqu'à ce qu'elle mourût de

vieillesse.

Pendant les vingt jours que l'Empereur venait de passer à Tilsitt, il

avait expédié une très grande quantité d'officiers tant à Paris que sur

les divers points de l'Empire; aussi le nombre des disponibles pour ce

service était presque complètement épuisé. Napoléon, ne voulant pas

qu'on prît des officiers dans les régiments, ordonna qu'il serait dressé

une liste de tous ceux qui, venant de faire volontairement la campagne,

n'appartenaient à aucun des corps de l'armée, ni à l'état-major des cinq

maréchaux qui devaient les commander. Je fus donc inscrit sur cette

liste, certain d'avance que l'Empereur, dont j'avais porté les dépêches,

me désignerait de préférence à des officiers inconnus. En effet, le 9

juillet, l'Empereur me fit appeler, et, me remettant de volumineux

portefeuilles, ainsi que des dépêches pour le roi de Saxe, il m'ordonna

de me rendre à Dresde et de l'y attendre. L'Empereur devait quitter

Tilsitt ce jour-là, mais faire un très long détour pour visiter

Kœnigsberg, Marienwerden et la Silésie. J'avais donc plusieurs jours

d'avance sur lui. Je traversai de nouveau la Prusse, revis plusieurs de

nos champs de bataille, gagnai Berlin et arrivai à Dresde deux jours

avant l'Empereur. La cour de Saxe savait déjà que la paix était faite,

qu'elle élevait son électeur au rang de roi et lui concédait le

grand-duché de Varsovie; mais on ignorait encore que l'Empereur dût

passer à Dresde en se rendant à Paris, et ce fut moi qui en portai

l'avis au nouveau roi.

Jugez de l'effet que cela produisit! En un instant, la cour, la ville

et l'armée furent en émoi pour se préparer à faire une magnifique

réception au grand empereur, qui, après avoir si généreusement rendu la

liberté aux troupes saxonnes prises à Iéna, comblait son souverain de

bienfaits!... Je fus reçu à merveille; on me logea au château, dans un

charmant appartement, où j'étais servi magnifiquement. Les aides de camp

du Roi me montrèrent tout ce que le palais et la ville avaient de

remarquable. Enfin l'Empereur arriva, et, selon l'usage que je

connaissais déjà, je m'empressai de remettre les portefeuilles à M. de

Méneval, et fis demander les ordres de l'Empereur. Ils furent conformes

à mes désirs, car je fus chargé de porter de nouveaux portefeuilles à

Paris, et l'Empereur me confia une lettre que je devais remettre

moi-même à l'impératrice Joséphine. Le maréchal du palais Duroc me fit

toucher 8,000 francs pour frais de poste de Tilsitt à Dresde et de

Dresde à Paris. Je me mis gaiement en route. Je venais de faire trois

belles campagnes, pendant lesquelles j'avais obtenu le grade de

capitaine et m'étais fait remarquer par l'Empereur; nous allions jouir

des délices de la paix, ce qui me permettrait de rester longtemps auprès

de ma mère; j'étais bien rétabli, je n'avais jamais possédé autant

d'argent: tout me conviait donc à être joyeux, et je l'étais beaucoup.

J'arrivai ainsi à Francfort-sur-Mein. Un lieutenant-colonel de la garde

impériale, nommé M. de L..., y commandait. L'Empereur m'avait donné une

lettre pour cet officier, auquel il demandait, je pense, des

renseignements particuliers, car M. de L... était en rapport avec M.

Savary, chargé de la police secrète. Ce colonel, après m'avoir fait

déjeuner avec lui, voulut me reconduire jusqu'à ma calèche; mais en y

montant, j'aperçus un assez gros paquet qui ne faisait pas partie de mes

dépêches. J'allais appeler mon domestique pour avoir des explications à

ce sujet, lorsque le colonel de L... m'en empêcha en me disant à voix

basse que ce paquet contenait des robes de _tricot de Berlin_ et autres

étoffes prohibées en France, destinées à l'_impératrice Joséphine_, qui

me saurait un gré infini de les lui apporter!... Je me souvenais trop

bien des cruelles anxiétés que j'avais éprouvées, par suite du rapport

de complaisance que j'avais eu la faiblesse de faire à l'Empereur, au

sujet des chasseurs à cheval de sa garde présents à la bataille

d'Austerlitz, pour consentir à m'engager encore dans une mauvaise

affaire; aussi je refusai très positivement. J'aurais été désireux, sans

doute, de complaire à l'Impératrice, mais je connaissais l'inflexible

sévérité de Napoléon envers les personnes qui faisaient la contrebande,

et, après avoir couru tant de dangers et avoir répandu une aussi grande

quantité de mon sang dans les combats, je ne voulais pas perdre le

bénéfice du mérite que cela m'avait donné aux yeux de l'Empereur en

transgressant ses lois pour obtenir un sourire de remerciement de

l'Impératrice. Le colonel de L..., afin de vaincre ma résistance, me fit

observer que le paquet était sous plusieurs enveloppes, dont

l'extérieure, adressée au ministre de la guerre, portait le cachet du 7e

léger, ainsi que la désignation: «Pièces de comptabilité.» Il en

concluait que les douaniers n'oseraient ouvrir ce paquet, dont

j'arracherais la première enveloppe en arrivant à Paris, et porterais

les étoffes à l'Impératrice sans avoir été compromis; mais, malgré tous

ces beaux raisonnements, je refusai positivement de m'en charger et

ordonnai au postillon de marcher.

Arrivé au relais situé à moitié chemin de Francfort à Mayence, m'étant

avisé de gronder mon domestique pour avoir reçu un paquet dans ma

calèche, il me répondit que pendant le déjeuner, M. de L... ayant placé

_lui-même_ CES _paquets_ dans la calèche, il avait pensé que c'était un

surcroît de dépêches, et n'avait pas cru pouvoir les refuser de la main

du commandant de place.--«Comment! _ces_ paquets; il y en a donc

plusieurs? m'écriai-je, et il n'en a repris qu'un seul!...»

En effet, en remuant les portefeuilles de l'Empereur, j'aperçus un

second ballot de contrebande que le colonel avait laissé dans ma malle à

mon insu... Je fus atterré de cette supercherie et délibérai si je ne

jetterais pas ces robes sur la grande route. Cependant, je ne l'osai, et

continuai mon chemin, bien résolu, si la contrebande était saisie, à

déclarer comment elle avait été mise dans ma calèche, et par qui le

cachet du 7e léger avait été apposé sur l'enveloppe, car je voulais me

préserver de la colère de l'Empereur. Cependant, comme ce moyen de

défense aurait compromis l'Impératrice, je pensai qu'il n'en fallait

user qu'à la dernière extrémité et faire tout ce qui dépendrait de moi

pour que ma calèche ne fût pas visitée. Le hasard et un petit subterfuge

me tirèrent de ce mauvais pas; voici comment.

J'arrivais tout soucieux au pont du Rhin qui sépare l'Allemagne de

Mayence, et mon inquiétude était augmentée par une grande réunion de

chefs de la douane, d'officiers et de troupes en grande tenue qui

attendaient à ce poste avancé, lorsque le factionnaire ayant, selon

l'usage, arrêté ma voiture, deux hommes se présentent simultanément aux

deux portières, savoir, un douanier pour procéder à la visite, et un

aide de camp du maréchal Kellermann, commandant à Mayence, pour

s'informer si l'Empereur arriverait bientôt.--Voilà qui est parfait, me

dis-je à part moi, et feignant de ne pas voir le douanier inquisiteur,

je réponds à l'aide de camp: «L'Empereur me suit!...» Je ne mentais

point, il me suivait, mais à deux jours de distance... ce que je jugeai

inutile d'ajouter!...

Mes paroles ayant été entendues de tous les assistants, les jetèrent

dans un fort grand émoi. L'aide de camp s'élance à cheval, traverse le

pont au galop, au risque de se précipiter dans le Rhin, et court

prévenir le maréchal Kellermann. La garde prend les armes; les douaniers

et leurs chefs cherchent à se placer le plus militairement possible pour

paraître, convenablement devant l'Empereur, et, comme ma voiture les

gênait, ils disent au postillon de filer... et me voilà hors des griffes

de ces messieurs!... Je gagne la poste et fais promptement changer de

chevaux; mais, pendant qu'on y procède, un orage vraiment épouvantable

éclate sur Mayence, la pluie tombait à torrents!... Il était cinq heures

du soir; c'était le moment de dîner; mais à la nouvelle de l'arrivée

prochaine de l'Empereur, la générale bat dans toute la ville. À ce

signal, maréchal, généraux, préfet, maire, autorités civiles et

militaires, chacun, jetant la serviette, s'empresse d'endosser son plus

beau costume et de se rendre à son poste sous une pluie battante, et à

travers les ruisseaux qui débordaient dans toutes les rues, tandis que

moi, cause de cet immense hourvari, je riais comme un fou en m'éloignant

au galop de trois bons chevaux de poste!... Mais aussi, pourquoi

l'Impératrice, désobéissant à son auguste époux, voulait-elle porter des

robes d'étoffes prohibées? Pourquoi un colonel glissait-il, à mon insu,

de la contrebande dans ma calèche? La ruse dont je me servis me paraît

donc excusable. Nous étions, du reste, au mois de juin, de sorte que le

bain que je fis prendre à tous les fonctionnaires de Mayence ne fut

nuisible qu'à leurs habits! Je me trouvais à plus de deux lieues de

Mayence, que j'entendais encore le bruit des tambours, et je sus depuis

que les autorités étaient restées toute la nuit sur pied, et que

l'Empereur n'était arrivé que deux jours après!... Mais, comme il était

survenu un accident à sa voiture, les bons Mayençais purent attribuer à

cela le retard dont leurs beaux habits furent victimes.

J'avançais rapidement et joyeusement vers Paris, lorsqu'un événement

très désagréable vint interrompre ma course et changer ma joie en

mécontentement. Vous savez que lorsqu'un souverain voyage, on ne

pourrait atteler les nombreuses voitures qui précèdent ou suivent la

sienne, si on ne renforçait leurs relais par des chevaux dits de

tournée, qu'on fait venir des postes établies sur d'autres routes. Or,

comme je sortais de Domballe, petit bourg en deçà de Verdun, un maudit

postillon de tournée qui, arrivé la nuit précédente, n'avait pas

remarqué une forte descente qu'on rencontre en quittant le relais,

n'ayant pu maîtriser ses chevaux dès qu'ils furent dans la descente,

versa ma calèche, dont les ressorts et la caisse furent brisés!... Pour

comble de malheur, c'était un dimanche, et toute la population s'était

rendue à la fête d'un village voisin. Il me fut donc impossible de

trouver un ouvrier. Ceux que je me procurai le lendemain étaient fort

maladroits, de sorte que je dus passer deux mortelles journées dans ce

misérable bourg. J'allais enfin me remettre en route, lorsqu'un

avant-courrier ayant annoncé l'arrivée de l'Empereur, je me permis de

faire arrêter sa voiture pour l'informer de l'accident qui m'était

survenu. Il en rit, reprit la lettre qu'il m'avait remise pour

l'Impératrice et repartit. Je le suivis jusqu'à Saint-Cloud, d'où, après

avoir remis les portefeuilles entre les mains du secrétaire du cabinet,

je me rendis chez ma mère à Paris.

Je repris mon service d'aide de camp du maréchal Augereau, service des

plus doux, car il consistait à aller passer chaque mois une ou deux

semaines au château de la Houssaye, où l'on menait tous les jours

joyeuse vie. Ainsi s'écoula la fin de l'été et l'automne. Pendant ce

temps-là, la politique de l'Empereur préparait de nouveaux événements et

de nouveaux orages, dont les terribles commotions faillirent

m'engloutir, moi, fort petit personnage, qui dans mon insouciante

jeunesse ne pensais alors qu'à jouir de la vie après avoir vu la mort de

si près!...

On l'a dit avec raison, jamais l'Empereur ne fut si grand, si puissant,

qu'en 1807, lorsque, après avoir vaincu les Autrichiens, les Prussiens

et les Russes, il venait de conclure une paix si glorieuse pour la

France et pour lui. Mais à peine Napoléon eut-il terminé la guerre avec

les puissances du Nord, que son mauvais génie le porta à en entreprendre

une bien plus terrible au midi de l'Europe, dans la péninsule Ibérique.

FIN DU PREMIER TOME

Mémoires du général baron de Marbot (1/3) · 第 27 / 27 段