ne jugea pas à propos d'attendre l'infanterie du maréchal Soult, qui
était encore à plusieurs lieues en arrière, et fit attaquer les Russes
par quelques régiments de cavalerie légère qui, s'élançant bravement
sur le pont, franchirent le ravin... Mais, accablés par la fusillade et
la mitraille, nos escadrons furent rejetés en désordre dans le ravin,
d'où ils sortirent avec beaucoup de peine. L'Empereur, voyant les
efforts de la cavalerie légère superflus, la fit remplacer par une
division de dragons, dont l'attaque, reçue de la même façon, eut un
aussi mauvais résultat. Napoléon fit alors avancer les terribles
cuirassiers du général d'Hautpoul, qui, traversant le pont et le ravin
sous une grêle de mitraille, fondirent avec une telle rapidité sur la
ligne russe, qu'ils la couchèrent littéralement par terre! Il y eut en
ce moment une affreuse boucherie; les cuirassiers, furieux des pertes
que leurs camarades, housards et dragons, venaient d'éprouver,
exterminèrent presque entièrement les huit bataillons russes! Tout fut
tué ou pris; le champ de bataille faisait horreur... Jamais on ne vit
une charge de cavalerie avoir des résultats si complets. L'Empereur,
pour témoigner sa satisfaction aux cuirassiers, ayant embrassé leur
général en présence de toute la division, d'Hautpoul s'écria: «Pour me
montrer digne d'un tel honneur, il faut que je me fasse tuer pour Votre
Majesté!...» Il tint parole, car le lendemain il mourait sur le champ de
bataille d'Eylau. Quelle époque et quels hommes!
L'armée ennemie, qui, du haut des plateaux situés au delà de Landsberg,
fut témoin de la destruction de son arrière-garde, se retira promptement
sur Eylau, et nous prîmes possession de la ville de Landsberg. Le 7
février, le général en chef russe Benningsen, étant bien résolu à
recevoir la bataille, concentra son armée autour d'Eylau et
principalement sur les positions situées en arrière de cette ville. La
cavalerie de Murat et les fantassins du maréchal Soult s'emparèrent de
cette position, après un combat des plus acharnés, car les Russes
tenaient infiniment à conserver Ziegelhof qui domine Eylau, comptant en
faire le centre de leur ligne pour la bataille du lendemain; mais ils
furent contraints de se retirer de la ville. La nuit paraissait devoir
mettre un terme au combat, prélude d'une action générale, lorsqu'une
vive fusillade éclata dans les rues d'Eylau.
Je sais que les écrivains militaires qui ont écrit cette campagne
prétendent que l'Empereur, ne voulant pas laisser cette ville au pouvoir
des Russes, ordonna de l'attaquer; mais j'ai la certitude que c'est une
erreur des plus grandes, et voici sur quoi je fonde mon assertion.
Au moment où la tête de colonne du maréchal Augereau, arrivant par la
route de Landsberg, approchait de Ziegelhof, le maréchal gravit ce
plateau où se trouvait déjà l'Empereur, et j'entendis Napoléon dire à
Augereau: «On me proposait d'enlever Eylau ce soir; mais, outre que je
n'aime pas les combats de nuit, je ne veux pas pousser mon centre trop
en pointe avant l'arrivée de Davout, qui est mon aile droite, et de Ney,
qui est mon aile gauche; je vais donc les attendre jusqu'à demain sur ce
plateau, qui, garni d'artillerie, offre à notre infanterie une
excellente position; puis, quand Ney et Davout seront en ligne, nous
marcherons tous ensemble sur l'ennemi!» Cela dit, Napoléon ordonna
d'établir son bivouac au bas de Ziegelhof, et de faire camper sa garde
tout autour.
Mais pendant que l'Empereur expliquait ainsi ses plans au maréchal
Augereau, qui louait fort sa prudence, voici ce qui se passait. Les
fourriers du palais impérial, venant de Landsberg, suivis de leurs
bagages et valets, arrivèrent jusqu'à nos avant-postes, situés à
l'entrée d'Eylau, sans que personne leur eût dit de s'arrêter auprès de
Ziegelhof. Ces employés, habitués à voir le quartier impérial toujours
très bien gardé, n'ayant pas été prévenus qu'ils se trouvaient à
quelques pas des Russes, ne songèrent qu'à choisir un bon logement pour
leur maître, et ils s'établirent dans la maison de la poste aux chevaux,
où ils déballèrent leur matériel, et se mirent à faire la cuisine et à
installer leurs chevaux... Mais, attaqués au milieu de leurs préparatifs
par une patrouille ennemie, ils eussent été enlevés sans le secours du
détachement de la garde qui accompagnait constamment les équipages de
l'Empereur. Au bruit de la fusillade qui éclata sur ce point, les
troupes du maréchal Soult, établies aux portes de la ville, accoururent
au secours des bagages de Napoléon, que les troupes russes pillaient
déjà. Les généraux ennemis, croyant que les Français voulaient s'emparer
d'Eylau, envoyèrent de leur côté des renforts, de sorte qu'un combat
sanglant s'engagea dans les rues de la ville, qui finit par rester en
notre pouvoir.
Bien que cette attaque n'eût pas été ordonnée par l'Empereur, il crut
cependant devoir en profiter et vint s'établir à la maison de poste
d'Eylau. Sa garde et le corps de Soult occupèrent la ville, qu'entoura
la cavalerie de Murat. Les troupes d'Augereau furent placées à Zehen,
petit hameau dans lequel nous espérions trouver quelques ressources;
mais les Russes avaient tout pillé en se retirant, de sorte que nos
malheureux régiments, qui n'avaient reçu aucune distribution depuis huit
jours, n'eurent pour se réconforter que quelques pommes de terre et de
l'eau!... Les équipages de l'état-major du 7e corps ayant été laissés à
Landsberg, notre souper ne fut même pas aussi bon que celui des soldats,
car nous ne pûmes nous procurer des pommes de terre!... Enfin, le 8 au
matin, au moment où nous allions monter à cheval pour marcher à
l'ennemi, un domestique ayant apporté un pain au maréchal, celui-ci,
toujours plein de bonté, le partagea entre tous ses aides de camp, et
après ce frugal repas, qui devait être le dernier pour plusieurs d'entre
nous, le corps d'armée se rendit au poste que l'Empereur lui avait
assigné.
Conformément au plan que je me suis tracé en écrivant ces Mémoires, je
ne fatiguerai pas votre attention par le récit trop circonstancié des
diverses phases de cette terrible bataille d'Eylau, dont je me bornerai
à raconter les faits principaux.
Le 8 février, au matin, la position des deux armées était celle-ci: les
Russes avaient leur gauche à Serpallen, leur centre en avant d'Auklapen,
leur droite à Schmoditten, et ils attendaient huit mille Prussiens qui
devaient déboucher par Althoff et former leur extrême droite. Le front
de la ligne ennemie était couvert par cinq cents pièces d'artillerie,
dont un tiers au moins de gros calibre. La situation des Français était
bien moins favorable, puisque leurs deux ailes n'étant pas encore
arrivées, l'Empereur n'avait, au commencement de l'action, qu'une partie
des troupes sur lesquelles il avait compté pour livrer bataille. Le
corps du maréchal Soult fut placé à droite et à gauche d'Eylau, la garde
dans cette ville, le corps d'Augereau entre Rothenen et Eylau, faisant
face à Serpallen. Vous voyez que l'ennemi formait un demi-cercle autour
de nous, et que les deux armées occupaient un terrain sur lequel se
trouvent de nombreux étangs; mais la neige les couvrait. Aucun des
partis ne s'en aperçut, ni ne tira de boulets à ricochets pour briser la
glace, ce qui aurait amené une catastrophe pareille à celle qui eut lieu
sur le lac Satschan, à la fin de la bataille d'Austerlitz.
Le maréchal Davout, que l'on attendait sur notre droite, vers Molwitten,
et le maréchal Ney, qui devait former notre gauche, du côté d'Althoff,
n'avaient pas encore paru, lorsque, au point du jour, vers huit heures
environ, les Russes commencèrent l'attaque par une canonnade des plus
violentes, à laquelle notre artillerie, quoique moins nombreuse,
répondit avec d'autant plus d'avantage que nos canonniers, bien plus
instruits que ceux des ennemis, pointaient sur des masses d'hommes que
rien n'abritait, tandis que la plupart des boulets russes frappaient
contre les murs de Rothenen et d'Eylau. Une forte colonne ennemie
s'avança bientôt pour enlever cette dernière ville; elle fut vivement
repoussée par la garde et par les troupes du maréchal Soult. L'Empereur
apprit en ce moment avec bonheur que du haut du clocher on apercevait le
corps de Davout arrivant par Molwitten et marchant sur Serpallen, dont
il chassa la gauche des Russes, qu'il refoula jusqu'à Klein-Sausgarten.
Le maréchal russe Benningsen, voyant sa gauche battue et ses derrières
menacés par l'audacieux Davout, résolut de l'écraser en portant une
grande partie de ses troupes contre lui. Ce fut alors que Napoléon,
voulant empêcher ce mouvement en faisant une diversion sur le centre des
ennemis, prescrivit au maréchal Augereau d'aller l'attaquer, bien qu'il
prévît la difficulté de cette opération. Mais il y a sur les champs de
bataille des circonstances dans lesquelles il faut savoir sacrifier
quelques troupes pour sauver le plus grand nombre et s'assurer la
victoire. Le général Corbineau, aide de camp de l'Empereur, fut tué
auprès de nous d'un coup de canon, au moment où il portait au maréchal
Augereau l'ordre de marcher. Ce maréchal, passant avec ses deux
divisions entre Eylau et Rothenen, s'avança fièrement contre le centre
des ennemis, et déjà le 14e de ligne, qui formait notre avant-garde,
s'était emparé de la position que l'Empereur avait ordonné d'enlever et
de garder à tout prix, lorsque les nombreuses pièces de gros calibre qui
formaient un demi-cercle autour d'Augereau lancèrent une grêle de
boulets et de mitraille telle, que de mémoire d'homme on n'en avait vu
de pareille!...
En un instant, nos deux divisions furent broyées sous cette pluie de
fer! Le général Desjardins fut tué, le général Heudelet grièvement
blessé. Cependant on tint ferme, jusqu'à ce que le corps d'armée étant
presque complètement détruit, force fut d'en ramener les débris auprès
du cimetière d'Eylau, sauf toutefois le 14e de ligne qui, totalement
environné par les ennemis, resta sur le monticule qu'il occupait. Notre
situation était d'autant plus fâcheuse qu'un vent des plus violents nous
lançait à la figure une neige fort épaisse qui empêchait de voir à plus
de quinze pas, de sorte que plusieurs batteries françaises tirèrent sur
nous en même temps que celles des ennemis. Le maréchal Augereau fut
blessé par un biscaïen.
Cependant, le dévouement du 7e corps venait de produire un bon résultat,
car non seulement le maréchal Davout, dégagé par notre attaque, avait pu
se maintenir dans ses positions, mais il s'était emparé de
Klein-Sausgarten et avait même poussé son avant-garde jusqu'à
Kuschitten, sur les derrières de l'ennemi. Ce fut alors que l'Empereur,
voulant porter le grand coup, fit passer entre Eylau et Rothenen
quatre-vingt-dix escadrons commandés par Murat. Ces terribles masses,
fondant sur le centre des Russes, l'enfoncent, le sabrent et le jettent
dans le plus grand désordre. Le vaillant général d'Hautpoul fut tué dans
la mêlée à la tête de ses cuirassiers, ainsi que le général Dahlmann,
qui avait succédé au général Morland dans le commandement des chasseurs
de la garde. Le succès de notre cavalerie assurait le gain de la
bataille.
En vain huit mille Prussiens, échappés aux poursuites du maréchal Ney,
débouchant par Althoff, essayèrent-ils une nouvelle attaque en se
portant, on ne sait trop pourquoi, sur Kuschitten, au lieu de marcher
sur Eylau; le maréchal Davout les repoussa, et l'arrivée du corps de
Ney, qui parut vers la chute du jour à Schmoditten, faisant craindre à
Benningsen de voir ses communications coupées, il ordonna de faire la
retraite sur Kœnigsberg et de laisser les Français maîtres de cet
horrible champ de bataille, couvert de cadavres et de mourants!...
Depuis l'invention de la poudre, on n'en avait pas vu d'aussi terribles
effets, car, eu égard au nombre de troupes qui combattaient à Eylau,
c'est de toutes les batailles anciennes ou modernes celle où les pertes
furent relativement les plus grandes. Les Russes eurent vingt-cinq mille
hommes hors de combat, et bien qu'on n'ait porté qu'à dix mille le
nombre des Français atteints par le fer ou le feu, je l'évalue au moins
à vingt mille hommes. Le total pour les deux armées fut donc de
quarante-cinq mille hommes, dont plus de la moitié moururent!
Le corps d'Augereau était presque entièrement détruit, puisque, de
quinze mille combattants présents sous les armes au commencement de
l'action, il n'en restait le soir que trois mille, commandés par le
lieutenant-colonel Massy: le maréchal, tous les généraux et tous les
colonels avaient été blessés ou tués.
On a peine à comprendre pourquoi Benningsen, sachant que Davout et Ney
étaient encore en arrière, ne profita point de leur absence pour
attaquer au point du jour la ville d'Eylau, avec les très nombreuses
troupes du centre de son armée, au lieu de perdre un temps précieux à
nous canonner; car la supériorité de ses forces l'aurait certainement
rendu maître de la ville avant l'arrivée de Davout, et l'Empereur aurait
alors regretté de s'être tant avancé, au lieu de se fortifier sur le
plateau de Ziegelhof et d'y attendre ses ailes, ainsi qu'il en avait eu
le projet la veille. Le lendemain de la bataille, l'Empereur fit
poursuivre les Russes jusqu'aux portes de Kœnigsberg; mais cette ville
ayant quelques fortifications, on ne jugea pas prudent de l'attaquer
avec des troupes affaiblies par de sanglants combats, d'autant plus que
presque toute l'armée russe était dans Kœnigsberg ou autour.
Napoléon passa plusieurs jours à Eylau, tant pour relever les blessés
que pour réorganiser ses armées. Le corps du maréchal Augereau étant
presque détruit, ses débris en furent répartis entre les autres corps,
et le maréchal reçut la permission de retourner en France, afin de se
guérir de sa blessure. L'Empereur, voyant le gros de l'armée russe
éloigné, établit ses troupes en cantonnement dans les villes, bourgs et
villages, en avant de la basse Vistule. Il n'y eut, pendant la fin de
l'hiver, de fait remarquable que la prise de la place forte de Danzig
par les Français. Les hostilités en rase campagne ne recommencèrent
qu'au mois de juin, ainsi que nous le verrons plus loin.
CHAPITRE XXXIV
Épisodes de la bataille d'Eylau.--Ma jument Lisette--Je cours les plus
grands dangers en joignant le 14e de ligne.--J'échappe à la mort par
miracle.--Je regagne Varsovie et Paris.
Je n'ai pas voulu interrompre la narration de la bataille d'Eylau, pour
vous dire ce qui m'advint dans ce terrible conflit; mais pour vous
mettre à même de bien comprendre ce triste récit, il faut que je remonte
à l'automne de 1805, au moment où les officiers de la grande armée,
faisant leurs préparatifs pour la bataille d'Austerlitz, complétaient
leurs équipages. J'avais deux bons chevaux, j'en cherchais un troisième
meilleur, un _cheval de bataille_. La chose était difficile à trouver,
car, bien que les chevaux fussent infiniment moins chers qu'aujourd'hui,
leur prix était encore fort élevé et j'avais peu d'argent; mais le
hasard me servit merveilleusement.
Je rencontrai un savant allemand, nommé M. d'Aister, que j'avais connu
lorsqu'il professait à Sorèze; il était devenu précepteur des enfants
d'un riche banquier suisse, M. Schérer, établi à Paris et associé de M.
Finguerlin. M. d'Aister m'apprit que M. Finguerlin, alors fort opulent
et menant grand train, avait une nombreuse écurie dans laquelle figurait
au premier rang une charmante jument appelée Lisette, excellente bête du
Mecklembourg, aux allures douces, légère comme une biche et si bien
dressée qu'un enfant pouvait la conduire. Mais cette jument, lorsqu'on
la montait, avait un défaut terrible et heureusement fort rare: elle
mordait comme un bouledogue et se jetait avec furie sur les personnes
qui lui déplaisaient, ce qui détermina M. Finguerlin à la vendre. Elle
fut achetée pour le compte de Mme de Lauriston, dont le mari, aide de
camp de l'Empereur, avait écrit de lui préparer un équipage de guerre.
M. Finguerlin, en vendant la jument, ayant omis de prévenir de son
défaut, on trouva le soir même sous ses pieds un palefrenier auquel elle
avait arraché les entrailles à belles dents!... Mme de Lauriston,
justement alarmée, demanda la rupture du marché. Non seulement elle fut
prononcée, mais, pour prévenir de nouveaux malheurs, la police ordonna
qu'un écriteau, placé dans la crèche de Lisette, informerait les
acheteurs de sa férocité, et que tout marché concernant cette bête
serait nul, si l'acquéreur ne déclarait par écrit avoir pris
connaissance de l'avertissement.
Vous concevez qu'avec une pareille recommandation, la jument était très
difficile à placer; aussi M. d'Aister me prévint-il que son propriétaire
était décidé à la céder pour ce qu'on voudrait lui en donner. J'en
offris mille francs, et M. Finguerlin me livra Lisette, bien qu'elle lui
en eût coûté cinq mille: Pendant plusieurs mois, cette bête me donna
beaucoup de peine; il fallait quatre ou cinq hommes pour la seller, et
l'on ne parvenait à la brider qu'en lui couvrant les yeux et en lui
attachant les quatre jambes; mais une fois qu'on était placé sur son
dos, on trouvait une monture vraiment incomparable...
Cependant, comme, depuis qu'elle m'appartenait, elle avait déjà mordu
plusieurs personnes et ne m'avait point épargné, je pensais à m'en
défaire, lorsque, ayant pris à mon service François Woirland, homme qui
ne doutait de rien, celui-ci, avant d'approcher Lisette, dont on lui
avait signalé le mauvais caractère, se munit d'un gigot rôti bien chaud,
et lorsque la bête se jeta sur lui pour le mordre, il lui présenta le
gigot qu'elle saisit entre ses dents; mais s'étant brûlé les gencives,
le palais et la langue, la jument poussa un cri, laissa tomber le gigot
et dès ce moment fut soumise à Woirland qu'elle n'osa plus attaquer.
J'employai le même moyen et j'obtins un pareil résultat. Lisette, docile
comme un chien, se laissa très facilement approcher par moi et par mon
domestique; elle devint même un peu plus traitable pour les palefreniers
de l'état-major, qu'elle voyait tous les jours; mais malheur aux
étrangers qui passaient auprès d'elle!... Je pourrais citer vingt
exemples de sa férocité, je me bornerai à un seul.
Pendant le séjour que le maréchal Augereau fit au château de Bellevue,
près de Berlin, les domestiques de l'état-major, s'étant aperçus que
lorsqu'ils allaient dîner, quelqu'un venait prendre les sacs d'avoine
laissés dans l'écurie, engagèrent Woirland à laisser près de la porte
Lisette détachée. Le voleur arrive, se glisse dans l'écurie, et déjà il
emportait un sac, lorsque la jument, le saisissant par la nuque, le
traîne au milieu de la cour, où elle lui brise deux côtes en le foulant
aux pieds. On accourt aux cris affreux poussés par le voleur, que
Lisette ne voulut lâcher que lorsque mon domestique et moi l'y
contraignîmes, car, dans sa fureur, elle se serait ruée sur tout autre.
La méchanceté de cet animal s'était accrue depuis qu'un officier de
housards saxons, dont je vous ai parlé, lui avait traîtreusement fendu
l'épaule d'un coup de sabre sur le champ de bataille d'Iéna.
Telle était la jument que je montais à Eylau, au moment où les débris du
corps d'armée du maréchal Augereau, écrasés par une grêle de mitraille
et de boulets, cherchaient à se réunir auprès du grand cimetière. Vous
devez vous souvenir que le 14e de ligne était resté seul sur un
monticule qu'il ne devait quitter que par ordre de l'Empereur. La neige
ayant cessé momentanément, on aperçut cet intrépide régiment qui,
entouré, par l'ennemi, agitait son aigle en l'air pour prouver qu'il
tenait toujours et demandait du secours. L'Empereur, touché du magnanime
dévouement de ces braves gens, résolut d'essayer de les sauver, en
ordonnant au maréchal Augereau d'envoyer vers eux un officier chargé de
leur dire de quitter le monticule, de former un petit carré et de se
diriger vers nous, tandis qu'une brigade de cavalerie marcherait à leur
rencontre pour seconder leurs efforts.
C'était avant la grande charge faite par Murat; il était presque
impossible d'exécuter la volonté de l'Empereur, parce qu'une nuée de
Cosaques nous séparant du 14e de ligne, il devenait évident que
l'officier qu'on allait envoyer vers ce malheureux régiment serait tué
ou pris avant d'arriver jusqu'à lui. Cependant l'ordre étant _positif_,
le maréchal dut s'y conformer.
Il était d'usage, dans l'armée impériale, que les aides de camp se
plaçassent en file, à quelques pas de leur général, et que celui qui se
trouvait en tête marchât le premier, puis vînt se placer à la queue
lorsqu'il avait rempli sa mission, afin que, chacun portant un ordre à
son tour, les dangers fussent également partagés. Un brave capitaine du
génie, nommé Froissard, qui, bien que n'étant pas aide de camp, était
attaché au maréchal, se trouvant plus près de lui, fut chargé de porter
l'ordre au 14e. M. Froissard partit au galop: nous le perdîmes de vue au
milieu des Cosaques, et jamais nous ne le revîmes ni sûmes ce qu'il
était devenu. Le maréchal, voyant que le 14e de ligne ne bougeait pas,
envoya un officier nommé David: il eut le même sort que Froissard, nous
n'entendîmes plus parler de lui!... Il est probable que tous les deux,
ayant été tués et dépouillés, ne purent être reconnus au milieu des
nombreux cadavres dont le sol était couvert. Pour la troisième fois le
maréchal appelle: «L'officier à marcher!»--C'était mon tour!...
En voyant approcher le fils de son ancien ami, et j'ose le dire, son
aide de camp de prédilection, la figure du bon maréchal fut émue, ses
yeux se remplirent de larmes, car il ne pouvait se dissimuler qu'il
m'envoyait à une mort presque certaine; mais il fallait obéir à
l'Empereur; j'étais soldat, on ne pouvait faire marcher un de mes
camarades à ma place, et je ne l'eusse pas souffert: c'eût été me
déshonorer. Je m'élançai donc! Mais, tout en faisant le sacrifice de ma
vie, je crus devoir prendre les précautions nécessaires pour la sauver.
J'avais remarqué que les deux officiers partis avant moi avaient mis le
sabre à la main, ce qui me portait à croire qu'ils avaient le projet de
se défendre contre les Cosaques qui les attaqueraient pendant le trajet,
défense irréfléchie selon moi, puisqu'elle les avait forcés à s'arrêter
pour combattre une multitude d'ennemis qui avaient fini par les
accabler. Je m'y pris donc autrement, et laissant mon sabre au fourreau,
je me considérai comme un cavalier qui, voulant gagner un prix de
course, se dirige le plus rapidement possible et par la ligne la plus
courte vers le but indiqué, sans se préoccuper de ce qu'il y a, ni à
droite ni à gauche, sur son chemin. Or, mon but étant le monticule
occupé par le 14e de ligne, je résolus de m'y rendre sans faire
attention aux Cosaques, que j'annulai par la pensée.
Ce système me réussit parfaitement. Lisette, plus légère qu'une
hirondelle, et volant plus qu'elle ne courait, dévorait l'espace,
franchissant les monceaux de cadavres d'hommes et de chevaux, les
fossés, les affûts brisés, ainsi que les feux mal éteints des bivouacs.
Des milliers de Cosaques éparpillés couvraient la plaine. Les premiers
qui m'aperçurent firent comme des chasseurs dans une traque, lorsque,
voyant un lièvre, ils s'annoncent mutuellement sa présence par les cris:
«À vous! à vous!...» Mais aucun de ces Cosaques n'essaya de m'arrêter,
d'abord à cause de l'extrême rapidité de ma course, et probablement
aussi parce qu'étant en très grand nombre, chacun d'eux pensait que je
ne pourrais éviter ses camarades placés plus loin. Si bien que
j'échappai à tous et parvins au 14e de ligne, sans que moi ni mon
excellente jument eussions reçu la moindre égratignure!