Dans les combats qui venaient d'avoir lieu depuis Iéna jusqu'à la

Vistule, les Prussiens ne nous avaient enlevé qu'une centaine de

prisonniers, qu'ils employaient aux terrassements de la forteresse de

Graudentz, dans laquelle ils étaient enfermés. Le maréchal Duroc m'avait

chargé de distribuer des secours à ces pauvres diables, qui étaient

d'autant plus malheureux que, du haut de la citadelle, ils apercevaient

les troupes françaises dont ils n'étaient séparés que par la Vistule. Ce

voisinage, et la comparaison de sa position avec celle de ses camarades

libres et heureux sur la rive gauche, portèrent un prisonnier français,

cavalier d'élite au 3e de dragons, nommé Harpin, à employer tous les

moyens en son pouvoir pour s'évader des mains des Prussiens. La chose

n'était pas facile, car il fallait d'abord sortir de la forteresse et

traverser ensuite la Vistule; mais que ne peut une volonté ferme?

Harpin, employé par le maître charpentier prussien à empiler du bois,

avait fabriqué en secret un petit radeau; il avait pris un grand câble

et s'en était servi pour descendre la nuit son radeau au pied des

remparts et sortir lui-même de la citadelle. Déjà il avait mis le radeau

dans la Vistule et se préparait à y monter, lorsque, surpris par une

patrouille, il avait été ramené dans la forteresse et mis au cachot. Le

lendemain, le commandant prussien, selon l'usage alors en vigueur dans

l'armée prussienne, avait condamné Harpin à recevoir cinquante coups de

bâton. En vain ce dragon faisait-il observer qu'étant Français, il ne

pouvait être soumis au règlement prussien; sa qualité de _prisonnier_

rendait sa réclamation nulle. Déjà même on le conduisait vers le

chevalet de bois auquel on allait l'attacher, et deux soldats se

préparaient à le frapper, lorsque, ayant voulu prendre un livre dans la

voiture du maréchal Duroc, qui stationnait sur la place d'armes,

j'aperçus Harpin se débattant au milieu des soldats prussiens qui

voulaient l'attacher.

Indigné de voir un militaire français prêt à subir la bastonnade, je

m'élance vers lui le sabre à la main, en menaçant de tuer le premier qui

oserait flétrir du bâton un soldat de mon empereur!... La voiture du

maréchal Duroc était gardée par un courrier de Napoléon connu, dans tous

les relais de l'Europe, sous le nom de Moustache. Cet homme, doué d'une

force herculéenne et d'un courage à toute épreuve, avait accompagné

l'Empereur sur vingt champs de bataille. Dès qu'il me vit au milieu des

Prussiens, il accourut vers moi, et d'après mon ordre il apporta quatre

pistolets chargés qui se trouvaient dans la voiture. Nous dégageâmes

Harpin; je l'armai de deux pistolets, et, le faisant monter dans la

voiture, je plaçai Moustache auprès de lui, et déclarai au major de

place que cet équipage appartenant à l'Empereur, dont il portait les

armes, il devenait pour le dragon français un asile sacré dont

j'interdisais l'entrée à tout Prussien, sous peine de recevoir une balle

dans la tête, et j'ordonnai à Moustache et à Harpin de faire feu si l'on

entrait dans la voiture. Le major de place, me voyant si résolu,

abandonna momentanément son prisonnier pour aller prendre des ordres de

ses chefs. Alors, laissant Moustache et Harpin, les pistolets au poing,

dans la voiture, je me rendis au logement du Roi, et priai l'un de ses

aides de camp de vouloir bien entrer dans le cabinet de Sa Majesté pour

dire au maréchal Duroc que j'avais à lui parler d'une affaire qui ne

pouvait souffrir aucun retard. Duroc sortit, et je lui rendis compte de

ce qui se passait.

En apprenant qu'on voulait bâtonner un soldat français, le maréchal,

partageant mon indignation, retourna sur-le-champ auprès du Roi, auquel

il adressa une chaleureuse protestation, ajoutant que si on exécutait

cette sentence, il était certain que l'Empereur ferait par représailles

appliquer la bastonnade, non point aux soldats, mais aux officiers

prussiens prisonniers de guerre... Le Roi était un homme fort doux; il

comprit qu'il fallait traiter les militaires de chaque nation selon leur

point d'honneur; il prescrivit donc de mettre le dragon Harpin en

liberté, et pour se rendre agréable à Napoléon, dont il sollicitait en

ce moment la paix, il offrit au maréchal Duroc de lui rendre les cent

cinquante prisonniers français, s'il s'engageait à lui renvoyer un

pareil nombre de Prussiens. Duroc ayant accepté, un aide de camp du Roi

et moi fûmes annoncer la bonne nouvelle aux prisonniers français, dont

la joie fut extrême... Nous les fîmes embarquer de suite, et une heure

après ils étaient de l'autre côté de la Vistule, au milieu de leurs

frères d'armes.

Le maréchal Duroc et moi quittâmes Graudentz la nuit suivante; il

approuva ma conduite et me dit plus tard qu'il en avait rendu compte à

l'Empereur, dont elle avait obtenu l'assentiment, à tel point que,

éclairé par ce qui s'était passé à Graudentz, il avait prévenu les

Prussiens et les Russes que s'ils bâtonnaient ses soldats prisonniers,

il ferait fusiller tous ceux de leurs officiers qui tomberaient en son

pouvoir.

Je retrouvai à Bromberg le 7e corps, qui remonta bientôt la rive gauche

de la Vistule pour se rapprocher de Varsovie. Le quartier général du

maréchal Augereau fut établi à Mallochiché. L'Empereur arriva à Varsovie

le 19 décembre et se prépara à passer la Vistule. Le 7e corps

redescendit alors la rive gauche du fleuve jusqu'à Utrata, où pour la

première fois de cette campagne nous aperçûmes les avant-postes russes,

sur la rive opposée.

CHAPITRE XXXII

Passage de l'Ukra.--Affaires de Kolozomb et de Golymin.--Épisodes

divers.--Affaire de Pultusk.--Établissement des cantonnements sur la

Vistule.

La Vistule est rapide et fort large; on s'attendait à ce que l'Empereur

bornerait là ses opérations d'hiver et se couvrirait de ce fleuve pour

établir son armée dans des cantonnements jusqu'au printemps. Il en fut

autrement. Les corps des maréchaux Davout et Lannes, ainsi que la garde,

passèrent la Vistule à Varsovie, Augereau et ses troupes la franchirent

à Utrata et se dirigèrent sur Plusk, d'où nous gagnâmes ensuite les

rives de l'Ukra, l'un des affluents du Bug et de la Vistule. Toute

l'armée française ayant traversé ce dernier fleuve se trouvait en

présence des Russes, contre lesquels l'Empereur ordonna une attaque pour

le 24 décembre. Le dégel et la pluie rendaient les mouvements infiniment

difficiles sur un terrain glaiseux, car il n'existait aucune route

ferrée dans ce pays.

Je m'abstiendrai de relater les combats divers que livrèrent ce jour-là

plusieurs corps de l'armée française pour forcer le passage du Bug. Je

me bornerai à dire que le maréchal Augereau, chargé de s'assurer de

celui de l'Ukra, fit attaquer à la fois Kolozomb par la division du

général Desjardins et Sochoczyn par la division du général Heudelet. Le

maréchal dirigeait en personne l'attaque de Kolozomb. Les Russes, après

avoir brûlé le pont qui existait en ce lieu, avaient élevé une redoute

sur la rive gauche, qu'ils défendaient avec du canon et une nombreuse

infanterie; mais ils oublièrent de détruire un magasin de poutres et de

madriers placé sur la rive droite par laquelle nous arrivions. Nos

sapeurs se servirent habilement de ces matériaux pour établir un pont

provisoire; malgré la vivacité du feu de l'ennemi, qui nous fit perdre

quelques hommes du 24e de ligne marchant en tête de nos colonnes. Les

planches du nouveau pont n'étaient pas encore fixées et vacillaient sous

les pas de nos fantassins, lorsque le colonel du 24e de ligne, M.

Savary, frère de l'aide de camp de l'Empereur, eut la témérité d'y

passer à cheval, afin d'aller se mettre à la tête des tirailleurs; mais

à peine eut-il débouché sur la rive opposée, qu'un Cosaque, s'élançant

au galop, lui plongea sa lance dans le cœur et s'enfuit dans les

bois!... C'était le cinquième colonel du 24e de ligne tué devant

l'ennemi! Vous verrez plus tard quelle fatale destinée accompagnait

toujours ce malheureux régiment. Le passage de l'Ukra fut enlevé, les

pièces furent prises, les Russes mis en fuite, et la division Desjardins

s'établit à Sochoczyn, où l'ennemi avait repoussé l'attaque de la

division Heudelet; mais comme il suffisait d'un seul passage, l'attaque

était absolument inutile. Cependant le général Heudelet, par suite d'un

amour-propre mal entendu, ordonna de la renouveler. Il fut repoussé

derechef et fit tuer ou blesser une trentaine d'hommes, dont un

capitaine du génie, officier de très grande espérance. Je me suis

toujours révolté contre ce mépris de la vie des hommes, qui porte

parfois les généraux à les sacrifier au désir de se voir nommé dans les

bulletins...

Le 25 décembre, lendemain du passage de l'Ukra, l'Empereur, poussant les

Russes devant lui, se dirigea sur Golymin, ayant avec lui sa garde, la

cavalerie de Murat et les corps de Davout et d'Augereau. Celui-ci

faisait tête de colonne. Le maréchal Lannes prit la direction de

Pultusk. Il y eut ce jour-là quelques rencontres insignifiantes, les

ennemis se retirant en toute hâte. Nous couchâmes au bivouac dans les

bois.

Le 26, le 7e corps se remit à la poursuite des Russes. Nous étions à

l'époque de l'année où les jours sont les plus courts, et dans cette

partie de la Pologne, à la fin de décembre, la nuit commence vers deux

heures et demie du soir. Elle était d'autant plus sombre, au moment où

nous approchions de Golymin, qu'il tombait de la neige mêlée de pluie.

Nous n'avions pas vu d'ennemis depuis le matin, lorsque, arrivés devant

le village de Ruskowo, aux portes de Golymin, nos éclaireurs,

apercevant dans l'obscurité une forte masse de troupes dont un marais

les empochait d'approcher, vinrent avertir le maréchal Augereau, qui

ordonna au colonel Albert d'aller reconnaître ce corps à la tête de

vingt-cinq chasseurs à cheval de son escorte, qu'il mit sous mon

commandement. La mission était difficile, car nous étions dans une

immense plaine rase, où l'on pouvait facilement s'égarer. Le terrain,

déjà très boueux, était entrecoupé de marécages, que l'obscurité nous

empochait de distinguer. Nous avançâmes donc avec précaution, et nous

nous trouvâmes enfin à vingt-cinq pas d'une ligne de troupes. Nous

crûmes d'abord que c'était le corps de Davout, que nous savions dans le

voisinage; mais personne ne répondant à nos _Qui vive?_ nous ne doutâmes

plus que ce fussent des ennemis.

Cependant, pour en avoir une certitude plus complète, le colonel Albert

m'ordonna d'envoyer un cavalier des mieux montés jusque sur la ligne que

nous apercevions dans l'ombre. Je désignai pour cela un brigadier décoré

nommé Schmit, homme d'un courage éprouvé. Ce brave, s'avançant seul

jusqu'à dix pas d'un régiment que ses casques lui font reconnaître pour

russe, tire un coup de carabine au milieu d'un escadron et revient

lestement.

Pour se rendre compte du silence que les ennemis avaient gardé

jusque-là, il faut savoir que le corps russe placé devant nous, se

trouvant séparé du gros de son armée qu'il cherchait à rejoindre,

s'était égaré dans ces vastes plaines, qu'il savait occupées par les

troupes françaises se dirigeant sur Golymin. Les généraux russes,

espérant passer auprès de nous à la faveur de l'obscurité, sans être

reconnus, avaient défendu de parler, et en cas d'attaque de notre part,

les blessés devaient tomber sans faire entendre une seule plainte!...

Cet ordre, que des troupes russes seules peuvent exécuter, le fut si

ponctuellement, que le colonel Albert, dans le but de prévenir le

maréchal Augereau que nous étions en face de l'ennemi, ayant ordonné aux

vingt-cinq chasseurs de faire un feu de peloton, pas un cri, pas un mot

ne se firent entendre, et personne ne nous riposta!... Nous aperçûmes

seulement, malgré l'obscurité, une centaine de cavaliers qui

s'avançaient en silence pour nous couper la retraite. Nous voulûmes

alors prendre le galop pour rejoindre nos colonnes; mais plusieurs de

nos chasseurs s'étant embourbés dans les marais, force nous fut d'aller

moins vite, bien que nous fussions serrés de près par les cavaliers

russes, qui heureusement éprouvaient dans leur marche autant de

difficultés que nous. Un incendie ayant éclaté tout à coup dans une

ferme voisine, et la plaine se trouvant éclairée, les cavaliers russes

prirent le galop, ce qui nous força d'en faire autant. Le danger devint

imminent; parce que, étant sortis des lignes françaises par la division

du général Desjardins, nous y rentrions par le front de celle du général

Heudelet, qui, ne nous ayant pas vus partir, se mit à faire feu du côté

de l'ennemi, de sorte que nous avions derrière nous un escadron russe

qui nous poussait à outrance, tandis que par devant il nous arrivait une

grêle de balles, qui blessèrent plusieurs de nos chasseurs et quelques

chevaux. Nous avions beau crier: «Nous sommes Français! ne tirez plus!»

le feu continuait toujours, et l'on ne pouvait blâmer les officiers qui

nous prenaient pour l'avant-garde d'une colonne russe, dont les chefs,

pour les tromper, se servaient de la langue française si répandue chez

les étrangers, afin de surprendre par ce stratagème nos régiments

pendant la nuit, ainsi que cela était déjà arrivé. Le colonel Albert,

moi, et mon peloton de chasseurs, passâmes là un bien mauvais moment.

Enfin, il me vint à l'esprit que le seul moyen de me faire reconnaître

était d'appeler par leurs noms les généraux, colonels et chefs de

bataillon de la division Heudelet, noms qu'ils savaient fort bien ne

pouvoir être connus des ennemis. Cela nous réussit, et nous fûmes enfin

reçus dans la ligne française.

Les généraux russes se voyant découverts, et voulant continuer leur

retraite, prirent une détermination que j'approuve fort, et qu'en

pareille circonstance les Français n'ont jamais pu se résoudre à imiter.

Les Russes braquèrent toute leur artillerie dans la direction des

troupes françaises; puis, emmenant leurs chevaux d'attelage, ils firent

un feu des plus violents pour nous tenir éloignés. Pendant ce temps, ils

faisaient filer leurs colonnes, et lorsque leurs munitions furent

épuisées, les canonniers se retirèrent en nous abandonnant les pièces.

Cela ne valait-il pas mieux que de perdre beaucoup d'hommes en cherchant

à sauver cette artillerie qui se serait embourbée à chaque instant, ce

qui aurait retardé la retraite?

Cette violente canonnade des Russes nous fit d'autant plus de mal, que

divers incendies s'étant propagés dans les villages de la plaine, la

lueur qu'ils répandaient au loin permettait aux canonniers ennemis de

distinguer nos masses de troupes, surtout celles des cuirassiers et

dragons que le prince Murat venait d'amener, et qui, portant des

manteaux blancs, servaient de point de mire aux artilleurs russes. Ces

cavaliers éprouvèrent donc plus de pertes que les autres corps, et l'un

de nos généraux de dragons, nommé Fénérol, fut coupé en deux par un

boulet. Le maréchal Augereau, après s'être emparé de Kuskowo, fit son

entrée dans Golymin, que le maréchal Davout attaquait d'un autre côté.

Ce bourg était traversé en ce moment par les colonnes russes, qui,

sachant que le maréchal Lannes marchait pour leur couper la retraite en

s'emparant de Pultusk, situé à trois lieues de là, cherchaient à gagner

promptement ce point avant lui, n'importe à quel prix. Aussi, quoique

nos soldats tirassent sur les ennemis à vingt-cinq pas, ceux-ci

continuaient leur route sans riposter, parce que pour le faire, il

aurait fallu s'arrêter, et que les moments étaient trop précieux.

Chaque division, chaque régiment, défila donc sous notre fusillade sans

mot dire, ni ralentir sa marche un seul instant!... Les rues de Golymin

étaient remplies de mourants et de blessés, et l'on n'entendait pas un

seul gémissement, car ils étaient défendus! On eût dit que nous tirions

sur des ombres!... Enfin nos soldats se précipitèrent à la baïonnette

sur ces masses, et ce ne fut qu'en les piquant qu'ils acquirent la

conviction qu'ils avaient affaire à des hommes!... On fit un millier de

prisonniers; le surplus s'éloigna. Les maréchaux mirent alors en

délibération s'ils poursuivraient l'ennemi; mais le temps était si

horrible, la nuit si noire, dès qu'on quittait le voisinage des

incendies, les troupes étaient tellement mouillées et harassées, qu'il

fut décidé qu'elles se reposeraient jusqu'au jour.

Golymin étant encombré de morts, de blessés et de bagages, les maréchaux

Murat et Augereau, accompagnés de plusieurs généraux et de leur nombreux

état-major, cherchant un asile contre la pluie glaciale, s'établirent

dans une immense écurie située auprès du bourg. Là, chacun, s'étendant

sur le fumier, chercha à se réchauffer et à dormir, car il y avait plus

de vingt heures que nous étions à cheval par un temps affreux!... Les

maréchaux, les colonels, tous les _gros bonnets_ enfin, s'étant, comme

de raison, établis vers le fond de l'écurie, afin d'avoir moins froid,

moi, pauvre lieutenant, entré le dernier, je fus réduit à me coucher

auprès de la porte, ayant tout au plus le corps à l'abri de la pluie,

mais exposé à un vent glacial, car la porte n'avait plus de battants. La

position était très désagréable. Ajoutez à cela que je mourais de faim,

n'ayant pas mangé depuis la veille; mais ma bonne étoile vint encore à

mon secours. Pendant que les _grands_, bien abrités, dormaient dans la

partie chaude de l'écurie, et que le froid empêchait les lieutenants

placés à la porte d'en faire autant, un domestique du prince Murat se

présenta pour entrer. Je lui fais observer à voix basse que son maître

dort; alors il me remet pour le prince un panier contenant une oie

rôtie, du pain et du vin, en me priant de prévenir son maître que les

mulets portant les vivres arriveraient dans une heure. Cela dit, il

s'éloigna pour aller au-devant d'eux.

Muni de ces provisions, je tins conseil à petit bruit avec Bro,

Mainvielle et Stoch, qui, aussi mal placés que moi, grelottaient et n'en

étaient pas moins affamés. Le résultat de cette délibération fut que le

prince Murat dormant, et ses cantines devant arriver sous peu, il

trouverait à déjeuner en s'éveillant, tandis qu'on nous lancerait à

cheval dans toutes les directions, sans s'informer si nous avions de

quoi manger; qu'en conséquence, nous pouvions, sans trop charger nos

consciences, croquer ce que contenait le panier; ainsi fut fait en un

instant... Je ne sais si l'on peut excuser ce _tour de page_; mais ce

qu'il y a de certain, c'est que j'ai fait peu de repas aussi

agréables!...

Pendant que les troupes qui venaient de se battre à Golymin faisaient

cette halte, Napoléon et toute sa garde erraient dans la plaine, parce

que, dès le commencement de l'action, l'Empereur, averti par la

canonnade, ayant précipitamment quitté le château où il était établi à

deux lieues de Golymin, espérait pouvoir se joindre à nous en se

dirigeant à vol d'oiseau vers l'incendie; mais le terrain était si

détrempé, la plaine tellement coupée de marécages, et le temps si

affreux, qu'il employa toute la nuit à faire ces deux lieues et n'arriva

sur le champ de bataille que bien longtemps après que l'affaire était

terminée.

Le jour même du combat de Golymin, le maréchal Lannes, n'ayant avec lui

que vingt mille hommes, combattit à Pultusk quarante-deux mille Russes,

qui se retiraient devant les autres corps français, et leur fit éprouver

des pertes immenses, mais sans pouvoir les empêcher de passer, tant les

forces ennemies étaient supérieures à celles que Lannes pouvait leur

opposer. Pour que l'Empereur fût en état de poursuivre les Russes, il

aurait fallu que la gelée raffermît le terrain, qui se trouvait au

contraire tellement mou et délayé, qu'on y enfonçait à chaque pas et

qu'on vit plusieurs hommes, notamment le domestique d'un officier du 7e

corps, se noyer, eux et leurs chevaux, dans la boue!... Il devenait donc

impossible de faire mouvoir l'artillerie et de s'engager plus loin dans

ce pays inconnu; d'ailleurs, les troupes manquaient de vivres ainsi que

de chaussures, et leur fatigue était extrême. Ces considérations

décidèrent Napoléon à leur accorder quelques jours de repos, en

cantonnant toute l'armée en avant de la Vistule, depuis les environs de

Varsovie jusqu'aux portes de Danzig. Les soldats, logés dans les

villages, furent enfin à l'abri du mauvais temps, reçurent leurs rations

et purent raccommoder leurs effets.

L'Empereur retourna à Varsovie pour y préparer une nouvelle campagne.

Les divisions du corps d'Augereau furent réparties dans les villages

autour de Plusk, si on peut donner ce nom à un amas confus d'ignobles

baraques habitées par de sales Juifs; mais presque toutes les prétendues

_villes_ de Pologne sont ainsi bâties et peuplées, les seigneurs, grands

et petits, se tenant constamment à la campagne, où ils font valoir

leurs terres en y employant leurs paysans.

Le maréchal se logea à Christka, espèce de château construit en bois

selon la coutume du pays. Il trouva dans ce manoir un appartement

passable; les aides de camp se placèrent comme ils purent dans les

appartements et dans les granges. Quant à moi, à force de fureter, je

découvris chez le jardinier une assez bonne chambre garnie d'une

cheminée; je m'y établis avec deux camarades, et laissant au jardinier

et à sa famille leurs lits fort peu ragoûtants, nous en formâmes avec

des planches et de la paille, sur lesquels nous fûmes très bien.

CHAPITRE XXXIII

1807.--Je suis nommé capitaine.--Bataille d'Eylau.--Dissolution du corps

d'Augereau.--Reprise des cantonnements.

Nous fêtâmes à Christka le 1er janvier de l'année 1807, qui faillit être

la dernière de mon existence. Elle commença cependant fort agréablement

pour moi, car l'Empereur, qui n'avait accordé aucune faveur à

l'état-major d'Augereau pendant la campagne d'Austerlitz, répara

largement cet oubli en le comblant de récompenses. Le colonel Albert fut

nommé général de brigade, le commandant Massy lieutenant-colonel du 44e

de ligne; plusieurs aides de camp furent décorés; enfin les lieutenants

Bro, Mainvielle et moi, nous fûmes nommés capitaines. Cet avancement me

fit d'autant plus de plaisir que je ne l'attendais pas, n'ayant rien

fait de remarquable pour l'obtenir, et je n'étais âgé que de

vingt-quatre ans. En remettant à Mainvielle, à Bro et à moi nos brevets

de capitaine, le maréchal Augereau nous dit: «Nous verrons lequel de

vous trois sera colonel le premier!...» Ce fut moi, car six ans après je

commandais un régiment, tandis que mes deux camarades étaient encore

simples capitaines: il est vrai que dans ce laps de temps j'avais reçu

six blessures!...

Nos cantonnements établis, les ennemis prirent les leurs en face, mais

assez loin des nôtres. L'Empereur s'attendait à ce qu'ils nous

laisseraient passer l'hiver tranquillement; mais il en fut autrement;

notre repos ne dura qu'un mois: c'était beaucoup, sans être assez.

Les Russes, voyant la terre couverte de neige durcie par de très fortes

gelées, pensèrent que cette rigueur du temps donnerait aux hommes du

Nord un immense avantage sur les hommes du Midi, peu habitués à

supporter les grands froids. Ils résolurent, en conséquence, de nous

attaquer, et pour exécuter ce projet, ils firent dès le 25 janvier

passer derrière les immenses forêts qui nous séparaient d'eux la plupart

de leurs troupes, placées en face des nôtres en avant de Varsovie, et

les dirigèrent vers la basse Vistule, sur les cantonnements de

Bernadotte et de Ney, qu'ils espéraient surprendre et accabler par leurs

masses, avant que l'Empereur et les autres corps de son armée pussent

venir au secours de ces deux maréchaux. Mais Bernadotte et Ney

résistèrent vaillamment, et Napoléon, prévenu à temps, se dirigea avec

des forces considérables sur les derrières de l'ennemi, qui, menacé de

se voir coupé de sa base d'opérations, se mit en retraite vers

Kœnigsberg. Il nous fallut donc, le 1er février, quitter les

cantonnements où nous étions assez bien établis pour recommencer la

guerre et aller coucher sur la neige.

En tête de la colonne du centre, commandée par l'Empereur en personne,

se trouvait la cavalerie du prince Murat, puis le corps du maréchal

Soult, soutenu par celui d'Augereau; enfin venait la garde impériale. Le

corps de Davout marchait sur le flanc droit de cette immense colonne, et

celui du maréchal Ney à sa gauche. Une telle agglomération de troupes,

se dirigeant vers le même point, eut bientôt épuisé les vivres que

pouvait fournir le pays; aussi souffrîmes-nous beaucoup de la faim. La

garde seule, ayant des fourgons, portait avec elle de quoi subvenir aux

distributions; les autres corps vivaient comme ils pouvaient,

c'est-à-dire manquant à peu près de tout.

Je suis d'autant plus disposé à donner peu de détails sur les affaires

qui précédèrent la bataille d'Eylau, que les troupes du maréchal

Augereau, marchant en deuxième ligne, ne prirent aucune part à ces

divers combats, dont les plus importants eurent lieu à Mohrungen,

Bergfried, Guttstadt et Valtersdorf. Enfin, le 6 février, les Russes,

poursuivis l'épée dans les reins depuis huit jours, résolurent de

s'arrêter et de tenir ferme en avant de la petite ville de Landsberg.

Pour cela, ils placèrent huit bataillons d'élite dans l'excellente

position de Hoff, leur droite appuyée au village de ce nom, leur gauche

à un bois touffu, leur centre couvert par un ravin fort encaissé, que

l'on ne pouvait passer que sur un pont très étroit; huit pièces de canon

garnissaient le front de cette ligne.

Mémoires du général baron de Marbot (1/3) · 第 23 / 27 段