Vous allez me trouver bien audacieux d'oser critiquer une des opérations

du grand capitaine; cependant je ne puis m'empêcher de dire que l'envoi

du corps de Mortier sur la rive gauche n'était pas suffisamment motivé

et fut une faute qui pouvait avoir les plus fâcheux résultats. En effet,

le Danube, le plus grand des fleuves de l'Europe, est, à partir de

Passau, d'une telle largeur en hiver, qu'à l'œil nu on n'aperçoit pas un

homme d'une rive à l'autre; il est en outre très profond et fort rapide.

Le Danube, auquel s'appuyait la gauche de l'armée française, offrait

donc une garantie de parfaite sécurité. Il suffisait de couper les ponts

à mesure qu'on s'avançait vers Vienne pour mettre à l'abri de toute

attaque le flanc gauche de la grande armée marchant sur la rive droite,

d'autant plus que cette attaque n'aurait pu être faite que par

l'archiduc Ferdinand, venant de Bohême. Mais celui-ci, fort heureux

d'avoir échappé aux Français devant Ulm, avec fort peu de troupes,

presque toutes de cavalerie, ne pouvait avoir ni l'envie ni les moyens

de venir les attaquer en franchissant un obstacle tel que le Danube,

dans lequel il aurait couru risque de se faire jeter, tandis qu'en

détachant deux de ses divisions isolées au delà de cet immense fleuve,

Napoléon les exposa à être prises ou exterminées. Ce malheur, qu'il

était facile de prévoir, fut sur le point de se réaliser.

Le feld-maréchal Koutousoff, qui attendait avec résolution les Français

dans la forte position de Saint-Pœlten, parce qu'il les supposait suivis

en queue par l'armée de Mack, ayant appris la capitulation de cette

armée devant Ulm, ne se trouva plus assez fort pour résister seul à

Napoléon, et ne voulant pas non plus compromettre ses troupes pour

sauver la ville de Vienne, il résolut de mettre l'obstacle du Danube

entre lui et le vainqueur: il passa le fleuve sur le pont de Krems,

qu'il fit brûler derrière lui.

À peine arrivé sur la rive gauche avec toute son armée, le maréchal

russe rencontre les éclaireurs de la division Gazan, qui se dirigeait de

Dirnstein sur Krems, ayant en tête le maréchal Mortier. Koutousoff, en

apprenant l'existence d'un corps français isolé sur la rive gauche,

résolut de l'écraser, et pour y parvenir, il le fait attaquer de front

sur l'étroite chaussée qui longe le Danube, tandis qu'en s'emparant des

hauteurs escarpées qui dominent ce fleuve, ses troupes légères vont

occuper Dirnstein et couper ainsi la retraite de la division Gazan.

Cette division était alors dans une position d'autant plus critique, que

la plus grande partie de la flottille étant restée en arrière, on

n'avait que deux petites barques, ce qui ne permettait pas d'aller

chercher du renfort sur la rive droite. Attaqués en tête, en queue, et

sur un de leurs flancs, par des ennemis six fois plus nombreux, se

trouvant en outre enfermés entre des rochers escarpés occupés par les

Russes, et les gouffres du Danube, les soldats français, entassés sur

une étroite chaussée, ne furent pas démoralisés un seul moment. Le brave

maréchal Mortier leur donna l'exemple d'un noble courage; car quelqu'un

lui ayant proposé de profiter d'une barque pour passer sur la rive

droite, où il se trouverait au milieu de la grande armée, et éviterait

par là de donner aux Russes la gloire de prendre un maréchal, Mortier

répondit qu'il mourrait avec ses soldats, ou passerait avec eux sur le

ventre des Russes!...

Un combat sanglant s'engage à la baïonnette: cinq mille Français

résistent à trente mille Russes!... La nuit vint ajouter ses horreurs à

celles du combat. La division Gazan, massée en colonne, parvint à

regagner Dirnstein, au moment où la division Dupont, restée en arrière

en face de Mölk et attirée par le bruit du canon, accourait à son

secours. Enfin, le champ de bataille resta aux Français.

Dans ce combat corps à corps, où la baïonnette fut presque seule

employée, nos soldats, plus agiles et plus adroits que les colosses

russes, avaient un immense avantage sur eux; aussi la perte des ennemis

fut-elle de quatre mille cinq cents hommes, et la nôtre de trois mille

hommes seulement. Mais si nos divisions n'eussent pas été composées de

soldats aguerris, le corps de Mortier aurait probablement été détruit.

L'Empereur le comprit si bien, qu'il se hâta de le rappeler sur la rive

droite, et ce qui me prouve qu'il avait reconnu la faute qu'il avait

commise en jetant ce corps isolé au delà du fleuve, c'est que, bien

qu'il récompensât largement les braves régiments qui s'étaient battus à

Dirnstein, les bulletins firent à peine mention de cette sanglante

affaire, et l'on parut vouloir cacher les résultats de cette opération

d'outre-Danube, parce qu'on ne pouvait en expliquer militairement le

motif. De plus, ce qui me confirme dans l'opinion que je prends la

liberté d'émettre, c'est que, dans la campagne de 1809, l'Empereur, se

trouvant sur le même terrain, n'envoya aucun corps au delà du fleuve,

et, conservant au contraire toute son armée réunie, il descendit avec

elle jusqu'à Vienne. Mais revenons à la mission dont le commandant Massy

et moi étions chargés.

Lorsque nous arrivâmes à Vienne, Napoléon et le gros de son armée

avaient déjà quitté cette ville, dont ils s'étaient emparés sans coup

férir. Le passage du Danube, qu'il fallait franchir, avant de poursuivre

les Autrichiens et les Russes qui se retiraient en Moravie, n'avait pas

même été disputé, grâce à une ruse, peut-être blâmable, qu'employèrent

les maréchaux Lannes et Murat. Cet épisode, qui influa si grandement sur

le résultat de cette célèbre campagne, mérite d'être raconté.

La ville de Vienne est située sur la rive droite du Danube, fleuve

immense, dont un faible bras passe dans cette cité, le grand bras se

trouvant à plus d'une demi-lieue au delà. Le Danube forme sur ce

dernier point une grande quantité d'îles, réunies par une longue série

de ponts en bois, terminée par celui qui, jeté sur le grand bras,

s'appuie sur la rive gauche au lieu nommé Spitz. La route de Moravie

passe sur cette longue série de ponts. Lorsque les Autrichiens défendent

un passage de rivière, ils ont la très mauvaise habitude d'en conserver

les ponts jusqu'au dernier moment, afin de se ménager la faculté de

faire des retours offensifs contre l'ennemi, qui presque jamais ne leur

en donne le temps, et leur enlève de vive force les ponts qu'ils ont

négligé de brûler. C'est ce qu'avaient fait les Français dans la

campagne d'Italie, en 1796, aux mémorables affaires de Lodi et d'Arcole.

Cependant, ces exemples n'avaient pu corriger les Autrichiens, car,

après avoir abandonné Vienne, qui n'était pas susceptible de défense,

ils se retirèrent de l'autre côté du Danube, sans détruire un seul des

ponts jetés sur ce vaste cours d'eau, et se bornèrent à disposer des

matières incendiaires sur le tablier du grand pont, afin de le brûler

lorsque les Français paraîtraient. Ils avaient en outre établi sur la

rive gauche, à l'extrémité du pont de Spitz, une forte batterie

d'artillerie, ainsi qu'une division de six mille hommes, aux ordres du

prince d'Auersperg, brave militaire, mais homme de peu de moyens. Or, il

faut savoir que quelques jours avant l'entrée des Français dans Vienne,

l'Empereur avait reçu le général autrichien comte de Giulay, venu en

parlementaire pour lui faire des ouvertures de paix qui n'avaient pas eu

de résultats. Mais à peine l'avant-garde fut-elle maîtresse de Vienne,

et Napoléon établi au château royal de Schœnbrünn, qu'on vit revenir le

général de Giulay, qui passa plus d'une heure en tête-à-tête avec

l'Empereur. Dès lors, le bruit qu'un armistice venait d'être conclu

courut tant parmi les régiments français entrant à Vienne, que parmi les

troupes autrichiennes qui sortaient de la ville pour se porter au delà

du Danube.

Murat et Lannes, auxquels l'Empereur avait ordonné de tâcher de

s'emparer du passage du Danube, marchèrent vers les ponts, placèrent les

grenadiers d'Oudinot derrière les plantations touffues, puis

s'avancèrent, accompagnés seulement de quelques officiers parlant

allemand. Les petits postes ennemis tirent sur eux en se repliant. Les

deux maréchaux font crier aux Autrichiens qu'_il y a armistice_, et,

continuant à marcher, ils traversent sans obstacle tous les petits

ponts, et, arrivés au grand, ils renouvellent leur assertion au

commandant de Spitz, qui n'ose faire tirer sur deux maréchaux presque

seuls, et affirmant que les hostilités sont suspendues. Cependant, avant

de les laisser passer, il veut aller lui-même prendre les ordres du

général d'Auersperg; mais pendant qu'il se rend près de lui, en laissant

le poste à un sergent, Lannes et Murat persuadent à celui-ci que, le

traité portant que le pont leur sera livré, il faut qu'il aille avec ses

soldats rejoindre son officier sur la rive gauche. Le pauvre sergent

hésite... On le pousse tout doucement en continuant à lui parler, et par

une marche lente, mais continue, on arrive à l'extrémité du grand pont.

Un officier autrichien veut alors allumer les matières incendiaires; on

lui arrache des mains la lance à feu en lui disant qu'il se perdra s'il

commet un tel crime!... Cependant la colonne des grenadiers d'Oudinot

paraît et s'engage sur le pont... Les canonniers autrichiens vont faire

feu... Les maréchaux français courent vers le commandant de cette

artillerie, auquel ils renouvellent l'assurance d'un armistice conclu;

puis, s'asseyant sur les pièces, ils engagent les artilleurs à faire

prévenir de leur présence le général d'Auersperg. Celui-ci arrive enfin;

il est sur le point d'ordonner le feu, bien que les grenadiers français

entourent déjà les batteries et les bataillons autrichiens; mais les

deux maréchaux l'assurent qu'il y a un traité, dont la principale

condition est que les Français occuperont les ponts. Le malheureux

général, craignant de se compromettre en versant du sang inutilement,

perd la tête au point de s'éloigner en emmenant toutes ses troupes qu'on

lui avait données pour défendre les ponts!...

Sans la faute du général d'Auersperg, le passage du Danube eût

certainement été exécuté avec beaucoup de difficultés. Il pouvait même

se faire qu'il devînt impraticable, et dans ce cas l'empereur Napoléon,

ne pouvant plus poursuivre les armées russes et autrichiennes en

Moravie, eût manqué sa campagne. Il en eut alors la conviction, qui fut

confirmée trois ans après, lorsqu'en 1809, les Autrichiens ayant brûlé

les ponts du Danube, nous fûmes contraints, pour assurer le passage de

ce fleuve, de livrer les deux batailles d'Essling et de Wagram qui nous

coûtèrent plus de trente mille hommes, tandis qu'en 1805 les maréchaux

Lannes et Murat enlevèrent les ponts sans avoir un seul blessé!... Mais

le stratagème dont ils s'étaient servi était-il admissible? Je ne le

pense pas. Je sais que dans les guerres d'État à État on élargit sa

conscience, sous prétexte que tout ce qui assure la victoire peut être

employé afin de diminuer les pertes d'hommes, tout en donnant de grands

avantages à son pays. Cependant, malgré ces graves considérations, je ne

pense pas que l'on doive approuver le moyen employé pour s'emparer du

pont de Spitz; quant à moi, je ne voudrais pas le faire en pareille

circonstance.

Pour conclusion de cet épisode, je dirai que la crédulité du général

Auersperg fut très sévèrement punie. Un conseil de guerre le condamna à

la dégradation, à être traîné sur la claie dans les rues de Vienne, et

enfin mis à mort par la main du bourreau!... Le même jugement fut porté

contre le feld-maréchal Mack, en punition de la conduite qu'il avait

tenue à Ulm. Mais ils obtinrent l'un et l'autre grâce de la vie, et leur

peine fut commuée en celle de la prison perpétuelle. Ils la subirent

pendant dix ans et furent enfin élargis. Mais, privés de leur grade,

chassés des rangs de la noblesse, reniés par leur famille, ils moururent

tous deux peu de temps après leur mise en liberté.

Le stratagème des maréchaux Lannes et Murat ayant assuré le passage du

Danube, l'empereur Napoléon avait dirigé son armée à la poursuite des

Autrichiens et des Russes. Ici commence la seconde phase de la campagne.

CHAPITRE XXV

Hollabrünn.--Je remets à l'Empereur les drapeaux pris à

Bregenz.--Dangers d'un mensonge de complaisance.

Le maréchal russe Koutousoff de Krems se dirigeait par Hollabrünn sur

Brünn, en Moravie, afin de s'y réunir à la seconde armée que l'empereur

Alexandre conduisait en personne; mais, en approchant d'Hollabrünn, il

fut consterné en apprenant que les corps de Murat et de Lannes étaient

déjà maîtres de cette ville, ce qui lui coupait tout moyen de retraite.

Pour se tirer de ce mauvais pas, le vieux maréchal russe, employant à

son tour la ruse, envoya le général prince Bagration en parlementaire

vers Murat, auquel il _assura_ qu'un aide de camp de l'Empereur venait

de conclure à Vienne un armistice avec l'empereur Napoléon, et

qu'indubitablement la paix s'ensuivrait sous peu. Le prince Bagration

était un homme fort aimable; il sut si bien flatter Murat, que celui-ci,

trompé à son tour par le général russe, s'empressa d'accepter

l'armistice, malgré les observations du maréchal Lannes, qui voulait

combattre; mais Murat ayant le commandement supérieur, force fut au

maréchal Lannes d'obéir.

La suspension d'armes dura trente-six heures, et pendant que Murat

respirait l'encens que ce Russe madré lui prodiguait, l'armée de

Koutousoff, faisant un détour et dérobant sa marche derrière un rideau

de monticules, échappait au danger et allait prendre, au delà

d'Hollabrünn, une forte position qui lui ouvrit la route de Moravie et

assurait sa retraite ainsi que sa jonction avec la seconde armée russe,

cantonnée entre Znaïm et Brünn. Napoléon était alors au palais de

Schœnbrünn, près de Vienne; il entra dans une grande colère en apprenant

que Murat, se laissant abuser par le prince Bagration, s'était permis

d'accepter un armistice sans son ordre, et lui prescrivit d'attaquer

sur-le-champ Koutousoff.

Mais la situation des Russes était bien changée à leur avantage; aussi

reçurent-ils les Français très vigoureusement. Le combat fut des plus

acharnés; la ville d'Hollabrünn, prise et reprise plusieurs fois par les

deux partis, incendiée par les obus, remplie de morts et de mourants,

resta enfin au pouvoir des Français. Les Russes se retirèrent sur Brünn;

nos troupes les y poursuivirent, et occupèrent cette ville sans combat,

bien qu'elle soit fortifiée et dominée par la célèbre citadelle de

Spielberg.

Les armées russes et une partie des débris des troupes autrichiennes

s'étant réunies en Moravie, l'Empereur, pour lui donner un dernier

coup, se rendit à Brünn, capitale de cette province. Mon camarade Massy

et moi le suivîmes dans cette direction; mais nous avancions lentement

et avec beaucoup de peine, d'abord parce que les chevaux de poste

étaient sur les dents, puis à cause de la grande quantité de troupes, de

canons, de caissons, de bagages dont les routes étaient encombrées. Nous

fûmes obligés de nous arrêter vingt-quatre heures à Hollabrünn, afin

d'attendre que le passage fût rétabli dans ses rues détruites par

l'incendie et remplies de planches, de poutres, de débris de meubles

encore enflammés. Cette malheureuse ville avait été si complètement

brûlée que nous n'y trouvâmes pas une _seule_ maison pour nous

abriter!...

Pendant le séjour que nous fûmes contraints d'y faire, un spectacle

horrible, épouvantable, consterna nos âmes. Les blessés, mais

principalement ceux des Russes, s'étaient réfugiés pendant le combat

dans les habitations où l'incendie les avait bientôt atteints. Tout ce

qui pouvait encore marcher s'était enfui à l'approche de ce nouveau

danger; mais les estropiés, ainsi que les hommes gravement frappés,

avaient été brûlés vifs sous les décombres!... Beaucoup avaient cherché

à fuir l'incendie en rampant sur la terre, mais le feu les avait

poursuivis dans les rues, où l'on voyait des milliers de ces malheureux

à demi calcinés et dont plusieurs respiraient encore!... Les cadavres

des hommes et des chevaux tués pendant le combat avaient été aussi

grillés, de sorte que l'infortunée cité d'Hollabrünn répandait à

plusieurs lieues à la ronde une épouvantable odeur de chair grillée, qui

soulevait le cœur!... Il est des contrées et des villes qui, par leur

situation, sont destinées à servir de champ de bataille, et Hollabrünn

est de ce nombre, parce qu'elle offre une excellente position militaire;

aussi, à peine avait-elle réparé les malheurs que lui causa l'incendie

de 1805, que je la revis, quatre ans après, brûlée de nouveau, et

jonchée de cadavres et de mourants à demi rôtis, ainsi que je le

rapporterai dans mon récit de la campagne de 1809.

Le commandant Massy et moi quittâmes ce foyer d'infection aussitôt que

nous le pûmes et gagnâmes Znaïm où, quatre ans plus tard, je devais être

blessé. Enfin nous joignîmes l'Empereur à Brünn le 22 novembre, dix

jours avant la bataille d'Austerlitz.

Le lendemain de notre arrivée, nous nous acquittâmes de notre mission et

fîmes la remise des drapeaux, avec le cérémonial prescrit par l'Empereur

pour les solennités de ce genre, car il ne négligeait aucune occasion de

rehausser aux yeux des troupes tout ce qui pouvait exciter leur amour

pour la gloire. Voici quel fut ce cérémonial.

Une demi-heure avant la parade, qui avait lieu tous les jours à onze

heures devant la maison servant de palais à l'Empereur, le général

Duroc, grand maréchal, envoya à notre logement une compagnie de

grenadiers de la garde, avec musique et tambours. Les dix-sept drapeaux

et les deux étendards furent remis à autant de sous-officiers. Le

commandant de Massy et moi, guidés par un officier d'ordonnance de

l'Empereur, nous plaçâmes en tête du cortège, qui se mit en marche au

son des tambours et de la musique. La ville de Brünn était remplie de

troupes françaises, dont les soldats, en nous voyant passer,

célébraient par de nombreux vivat la victoire de leurs camarades du 7e

corps. Tous les postes rendirent les honneurs militaires, et à notre

entrée dans la cour du lieu où logeait l'Empereur, les corps réunis pour

la parade battirent aux champs, présentèrent les armes et poussèrent

avec enthousiasme les cris répétés de: _Vive l'Empereur!_

L'aide de camp de service vint nous recevoir et nous présenta à

Napoléon, auprès duquel nous fûmes introduits, toujours accompagnés des

sous-officiers qui portaient les drapeaux autrichiens. L'Empereur

examina ces divers trophées, et après avoir fait retirer les

sous-officiers, il nous questionna beaucoup, tant sur les divers combats

que le maréchal Augereau avait livrés, que sur tout ce que nous avions

vu et appris pendant le long trajet que nous venions de faire dans les

contrées qui avaient été le théâtre de la guerre. Puis, il nous ordonna

d'attendre ses ordres et de suivre le quartier impérial. Le grand

maréchal Duroc fit prendre les drapeaux, dont il nous donna reçu selon

l'usage; puis il nous prévint que des chevaux seraient mis à notre

disposition, et nous invita pour le temps de notre séjour à la table

qu'il présidait.

La grande armée française était alors massée autour et en avant de

Brünn. L'avant-garde des Austro-Russes occupait Austerlitz; le gros de

leur armée était placé autour de la ville d'Olmütz, où s'étaient réunis

l'empereur Alexandre et l'empereur d'Autriche. Une bataille paraissait

inévitable, mais on comprenait si bien de part et d'autre que ses

résultats auraient une influence immense sur les destinées de l'Europe,

que chacun hésitait à entreprendre quelque chose de décisif. Aussi

Napoléon, ordinairement si prompt dans ses mouvements, resta-t-il onze

jours à Brünn, avant d'attaquer sérieusement. Il est vrai que chaque

journée de retard augmentait ses forces, par l'arrivée successive d'un

très grand nombre de soldats qui, restés en arrière pour cause

d'indisposition ou de fatigue, se hâtaient, dès qu'ils retrouvaient leur

vigueur, de rejoindre l'armée, tant ils étaient désireux d'assister à la

grande bataille que l'on prévoyait. Ceci me rappelle que je fis à cette

occasion un mensonge de complaisance, qui aurait pu ruiner ma carrière

militaire; voici le fait.

L'Empereur traitait habituellement les officiers avec bonté, mais il

était un point sur lequel il était peut-être trop sévère, car il rendait

les colonels responsables du maintien d'un grand nombre d'hommes dans

les rangs de leur régiment, et comme c'est précisément ce qu'il y a de

plus difficile à obtenir en campagne, c'était là-dessus que l'Empereur

était le plus trompé. Les chefs de corps craignaient tant de lui

déplaire, qu'ils s'exposaient à ce qu'on leur donnât à combattre un

nombre d'ennemis disproportionné à la force de leurs troupes, plutôt que

d'avouer que les maladies, la fatigue et la nécessité de se procurer des

vivres avaient forcé beaucoup de soldats à rester en arrière. Aussi

Napoléon, malgré sa puissance, n'a-t-il jamais su _exactement_ le nombre

de combattants dont il pouvait disposer un jour de bataille.

Or, il advint que, pendant notre séjour à Brünn, l'Empereur, dans une

des courses incessantes qu'il faisait pour visiter les positions et les

divers corps d'armée, aperçut les chasseurs à cheval de sa garde en

marche pour changer de cantonnement. Il affectionnait particulièrement

ce régiment, dont ses guides d'Italie et d'Égypte formaient le noyau.

L'Empereur, dont le coup d'œil exercé appréciait très exactement la

force des colonnes, trouvant celle-ci très diminuée, sortit de sa poche

un petit carnet, et l'ayant parcouru, il fit appeler le général

Morland, colonel des chasseurs à cheval de la garde, et lui dit d'un ton

sévère: «Votre régiment est porté sur mes notes comme ayant mille deux

cents combattants, et bien que vous n'ayez pas encore été engagé avec

l'ennemi, vous n'avez pas là plus de huit cents cavaliers: que sont

devenus les autres?...»

Le général Morland, excellent et très brave officier de guerre, mais

n'ayant pas la réplique facile, resta presque interdit, et répondit dans

son langage franco-alsacien qu'il ne manquait qu'un très petit nombre

d'hommes. L'Empereur soutint qu'il y en avait près de quatre cents de

moins, et pour en avoir le cœur net, il voulut les faire compter à

l'instant. Mais comme il savait que Morland était fort aimé de son

état-major, et qu'il craignait les _complaisances_, il crut être plus

sûr de son fait en prenant un officier qui n'appartenait ni à sa maison,

ni à sa garde, et m'apercevant, il m'ordonna de compter les chasseurs et

de venir rendre compte à _lui-même_ de leur nombre. Cela dit, l'Empereur

s'éloigne au galop. Je commençai mon opération, qui était d'autant plus

facile que les cavaliers marchaient au pas sur quatre de front. Le

pauvre général Morland, qui savait combien l'évaluation de Napoléon

approchait de l'exactitude, était dans une grande agitation, car il

prévoyait que mon rapport allait attirer sur lui une très sévère

réprimande. Il me connaissait à peine, et n'osait me proposer de me

compromettre pour lui épargner un désagrément. Il restait donc là

silencieusement auprès de moi, lorsque, heureusement pour lui, son

capitaine adjudant-major vint le rejoindre. Cet officier, nommé

Fournier, avait débuté dans la carrière militaire comme sous-aide

chirurgien; puis, devenu chirurgien-major et se sentant plus de vocation

pour le sabre que pour la lancette, il avait demandé et obtenu de

prendre rang parmi les officiers combattants, et Morland, avec lequel il

avait servi jadis, l'avait fait entrer dans la garde.

J'avais beaucoup connu le capitaine Fournier, lorsqu'il était encore

chirurgien-major. Je lui avais même gardé de très grandes obligations,

car non seulement il avait pansé mon père au moment où il venait d'être

blessé, mais il l'avait suivi à Gênes, où, tant que mon père exista, il

vint plusieurs fois par jour pour lui prodiguer ses soins; si les

médecins chargés de combattre le typhus eussent été aussi assidus et

aussi zélés que Fournier, mon père n'aurait peut-être pas succombé. Je

m'étais dit cela bien souvent; aussi fis-je l'accueil le plus amical à

Fournier, que je n'avais d'abord pas reconnu sous la pelisse de

capitaine de chasseurs. Le général Morland, témoin du plaisir que nous

avions à nous revoir, conçut l'espoir de profiter de notre amitié

réciproque pour m'amener à ne pas dire à l'Empereur combien il y avait

de chasseurs hors des rangs. Il tire donc son adjudant-major à part,

confère un moment avec lui; puis le capitaine vient me supplier, au nom

de notre ancienne _amitié_, d'éviter au général Morland un fort grand

désagrément, en cachant à l'Empereur l'affaiblissement de l'effectif du

régiment. Je refusai positivement et continuai à compter. L'estimation

de l'Empereur était fort exacte, car il n'y avait que huit cents et

quelques chasseurs présents: il en manquait donc quatre cents.

Mémoires du général baron de Marbot (1/3) · 第 17 / 27 段