du grand capitaine; cependant je ne puis m'empêcher de dire que l'envoi
du corps de Mortier sur la rive gauche n'était pas suffisamment motivé
et fut une faute qui pouvait avoir les plus fâcheux résultats. En effet,
le Danube, le plus grand des fleuves de l'Europe, est, à partir de
Passau, d'une telle largeur en hiver, qu'à l'œil nu on n'aperçoit pas un
homme d'une rive à l'autre; il est en outre très profond et fort rapide.
Le Danube, auquel s'appuyait la gauche de l'armée française, offrait
donc une garantie de parfaite sécurité. Il suffisait de couper les ponts
à mesure qu'on s'avançait vers Vienne pour mettre à l'abri de toute
attaque le flanc gauche de la grande armée marchant sur la rive droite,
d'autant plus que cette attaque n'aurait pu être faite que par
l'archiduc Ferdinand, venant de Bohême. Mais celui-ci, fort heureux
d'avoir échappé aux Français devant Ulm, avec fort peu de troupes,
presque toutes de cavalerie, ne pouvait avoir ni l'envie ni les moyens
de venir les attaquer en franchissant un obstacle tel que le Danube,
dans lequel il aurait couru risque de se faire jeter, tandis qu'en
détachant deux de ses divisions isolées au delà de cet immense fleuve,
Napoléon les exposa à être prises ou exterminées. Ce malheur, qu'il
était facile de prévoir, fut sur le point de se réaliser.
Le feld-maréchal Koutousoff, qui attendait avec résolution les Français
dans la forte position de Saint-Pœlten, parce qu'il les supposait suivis
en queue par l'armée de Mack, ayant appris la capitulation de cette
armée devant Ulm, ne se trouva plus assez fort pour résister seul à
Napoléon, et ne voulant pas non plus compromettre ses troupes pour
sauver la ville de Vienne, il résolut de mettre l'obstacle du Danube
entre lui et le vainqueur: il passa le fleuve sur le pont de Krems,
qu'il fit brûler derrière lui.
À peine arrivé sur la rive gauche avec toute son armée, le maréchal
russe rencontre les éclaireurs de la division Gazan, qui se dirigeait de
Dirnstein sur Krems, ayant en tête le maréchal Mortier. Koutousoff, en
apprenant l'existence d'un corps français isolé sur la rive gauche,
résolut de l'écraser, et pour y parvenir, il le fait attaquer de front
sur l'étroite chaussée qui longe le Danube, tandis qu'en s'emparant des
hauteurs escarpées qui dominent ce fleuve, ses troupes légères vont
occuper Dirnstein et couper ainsi la retraite de la division Gazan.
Cette division était alors dans une position d'autant plus critique, que
la plus grande partie de la flottille étant restée en arrière, on
n'avait que deux petites barques, ce qui ne permettait pas d'aller
chercher du renfort sur la rive droite. Attaqués en tête, en queue, et
sur un de leurs flancs, par des ennemis six fois plus nombreux, se
trouvant en outre enfermés entre des rochers escarpés occupés par les
Russes, et les gouffres du Danube, les soldats français, entassés sur
une étroite chaussée, ne furent pas démoralisés un seul moment. Le brave
maréchal Mortier leur donna l'exemple d'un noble courage; car quelqu'un
lui ayant proposé de profiter d'une barque pour passer sur la rive
droite, où il se trouverait au milieu de la grande armée, et éviterait
par là de donner aux Russes la gloire de prendre un maréchal, Mortier
répondit qu'il mourrait avec ses soldats, ou passerait avec eux sur le
ventre des Russes!...
Un combat sanglant s'engage à la baïonnette: cinq mille Français
résistent à trente mille Russes!... La nuit vint ajouter ses horreurs à
celles du combat. La division Gazan, massée en colonne, parvint à
regagner Dirnstein, au moment où la division Dupont, restée en arrière
en face de Mölk et attirée par le bruit du canon, accourait à son
secours. Enfin, le champ de bataille resta aux Français.
Dans ce combat corps à corps, où la baïonnette fut presque seule
employée, nos soldats, plus agiles et plus adroits que les colosses
russes, avaient un immense avantage sur eux; aussi la perte des ennemis
fut-elle de quatre mille cinq cents hommes, et la nôtre de trois mille
hommes seulement. Mais si nos divisions n'eussent pas été composées de
soldats aguerris, le corps de Mortier aurait probablement été détruit.
L'Empereur le comprit si bien, qu'il se hâta de le rappeler sur la rive
droite, et ce qui me prouve qu'il avait reconnu la faute qu'il avait
commise en jetant ce corps isolé au delà du fleuve, c'est que, bien
qu'il récompensât largement les braves régiments qui s'étaient battus à
Dirnstein, les bulletins firent à peine mention de cette sanglante
affaire, et l'on parut vouloir cacher les résultats de cette opération
d'outre-Danube, parce qu'on ne pouvait en expliquer militairement le
motif. De plus, ce qui me confirme dans l'opinion que je prends la
liberté d'émettre, c'est que, dans la campagne de 1809, l'Empereur, se
trouvant sur le même terrain, n'envoya aucun corps au delà du fleuve,
et, conservant au contraire toute son armée réunie, il descendit avec
elle jusqu'à Vienne. Mais revenons à la mission dont le commandant Massy
et moi étions chargés.
Lorsque nous arrivâmes à Vienne, Napoléon et le gros de son armée
avaient déjà quitté cette ville, dont ils s'étaient emparés sans coup
férir. Le passage du Danube, qu'il fallait franchir, avant de poursuivre
les Autrichiens et les Russes qui se retiraient en Moravie, n'avait pas
même été disputé, grâce à une ruse, peut-être blâmable, qu'employèrent
les maréchaux Lannes et Murat. Cet épisode, qui influa si grandement sur
le résultat de cette célèbre campagne, mérite d'être raconté.
La ville de Vienne est située sur la rive droite du Danube, fleuve
immense, dont un faible bras passe dans cette cité, le grand bras se
trouvant à plus d'une demi-lieue au delà. Le Danube forme sur ce
dernier point une grande quantité d'îles, réunies par une longue série
de ponts en bois, terminée par celui qui, jeté sur le grand bras,
s'appuie sur la rive gauche au lieu nommé Spitz. La route de Moravie
passe sur cette longue série de ponts. Lorsque les Autrichiens défendent
un passage de rivière, ils ont la très mauvaise habitude d'en conserver
les ponts jusqu'au dernier moment, afin de se ménager la faculté de
faire des retours offensifs contre l'ennemi, qui presque jamais ne leur
en donne le temps, et leur enlève de vive force les ponts qu'ils ont
négligé de brûler. C'est ce qu'avaient fait les Français dans la
campagne d'Italie, en 1796, aux mémorables affaires de Lodi et d'Arcole.
Cependant, ces exemples n'avaient pu corriger les Autrichiens, car,
après avoir abandonné Vienne, qui n'était pas susceptible de défense,
ils se retirèrent de l'autre côté du Danube, sans détruire un seul des
ponts jetés sur ce vaste cours d'eau, et se bornèrent à disposer des
matières incendiaires sur le tablier du grand pont, afin de le brûler
lorsque les Français paraîtraient. Ils avaient en outre établi sur la
rive gauche, à l'extrémité du pont de Spitz, une forte batterie
d'artillerie, ainsi qu'une division de six mille hommes, aux ordres du
prince d'Auersperg, brave militaire, mais homme de peu de moyens. Or, il
faut savoir que quelques jours avant l'entrée des Français dans Vienne,
l'Empereur avait reçu le général autrichien comte de Giulay, venu en
parlementaire pour lui faire des ouvertures de paix qui n'avaient pas eu
de résultats. Mais à peine l'avant-garde fut-elle maîtresse de Vienne,
et Napoléon établi au château royal de Schœnbrünn, qu'on vit revenir le
général de Giulay, qui passa plus d'une heure en tête-à-tête avec
l'Empereur. Dès lors, le bruit qu'un armistice venait d'être conclu
courut tant parmi les régiments français entrant à Vienne, que parmi les
troupes autrichiennes qui sortaient de la ville pour se porter au delà
du Danube.
Murat et Lannes, auxquels l'Empereur avait ordonné de tâcher de
s'emparer du passage du Danube, marchèrent vers les ponts, placèrent les
grenadiers d'Oudinot derrière les plantations touffues, puis
s'avancèrent, accompagnés seulement de quelques officiers parlant
allemand. Les petits postes ennemis tirent sur eux en se repliant. Les
deux maréchaux font crier aux Autrichiens qu'_il y a armistice_, et,
continuant à marcher, ils traversent sans obstacle tous les petits
ponts, et, arrivés au grand, ils renouvellent leur assertion au
commandant de Spitz, qui n'ose faire tirer sur deux maréchaux presque
seuls, et affirmant que les hostilités sont suspendues. Cependant, avant
de les laisser passer, il veut aller lui-même prendre les ordres du
général d'Auersperg; mais pendant qu'il se rend près de lui, en laissant
le poste à un sergent, Lannes et Murat persuadent à celui-ci que, le
traité portant que le pont leur sera livré, il faut qu'il aille avec ses
soldats rejoindre son officier sur la rive gauche. Le pauvre sergent
hésite... On le pousse tout doucement en continuant à lui parler, et par
une marche lente, mais continue, on arrive à l'extrémité du grand pont.
Un officier autrichien veut alors allumer les matières incendiaires; on
lui arrache des mains la lance à feu en lui disant qu'il se perdra s'il
commet un tel crime!... Cependant la colonne des grenadiers d'Oudinot
paraît et s'engage sur le pont... Les canonniers autrichiens vont faire
feu... Les maréchaux français courent vers le commandant de cette
artillerie, auquel ils renouvellent l'assurance d'un armistice conclu;
puis, s'asseyant sur les pièces, ils engagent les artilleurs à faire
prévenir de leur présence le général d'Auersperg. Celui-ci arrive enfin;
il est sur le point d'ordonner le feu, bien que les grenadiers français
entourent déjà les batteries et les bataillons autrichiens; mais les
deux maréchaux l'assurent qu'il y a un traité, dont la principale
condition est que les Français occuperont les ponts. Le malheureux
général, craignant de se compromettre en versant du sang inutilement,
perd la tête au point de s'éloigner en emmenant toutes ses troupes qu'on
lui avait données pour défendre les ponts!...
Sans la faute du général d'Auersperg, le passage du Danube eût
certainement été exécuté avec beaucoup de difficultés. Il pouvait même
se faire qu'il devînt impraticable, et dans ce cas l'empereur Napoléon,
ne pouvant plus poursuivre les armées russes et autrichiennes en
Moravie, eût manqué sa campagne. Il en eut alors la conviction, qui fut
confirmée trois ans après, lorsqu'en 1809, les Autrichiens ayant brûlé
les ponts du Danube, nous fûmes contraints, pour assurer le passage de
ce fleuve, de livrer les deux batailles d'Essling et de Wagram qui nous
coûtèrent plus de trente mille hommes, tandis qu'en 1805 les maréchaux
Lannes et Murat enlevèrent les ponts sans avoir un seul blessé!... Mais
le stratagème dont ils s'étaient servi était-il admissible? Je ne le
pense pas. Je sais que dans les guerres d'État à État on élargit sa
conscience, sous prétexte que tout ce qui assure la victoire peut être
employé afin de diminuer les pertes d'hommes, tout en donnant de grands
avantages à son pays. Cependant, malgré ces graves considérations, je ne
pense pas que l'on doive approuver le moyen employé pour s'emparer du
pont de Spitz; quant à moi, je ne voudrais pas le faire en pareille
circonstance.
Pour conclusion de cet épisode, je dirai que la crédulité du général
Auersperg fut très sévèrement punie. Un conseil de guerre le condamna à
la dégradation, à être traîné sur la claie dans les rues de Vienne, et
enfin mis à mort par la main du bourreau!... Le même jugement fut porté
contre le feld-maréchal Mack, en punition de la conduite qu'il avait
tenue à Ulm. Mais ils obtinrent l'un et l'autre grâce de la vie, et leur
peine fut commuée en celle de la prison perpétuelle. Ils la subirent
pendant dix ans et furent enfin élargis. Mais, privés de leur grade,
chassés des rangs de la noblesse, reniés par leur famille, ils moururent
tous deux peu de temps après leur mise en liberté.
Le stratagème des maréchaux Lannes et Murat ayant assuré le passage du
Danube, l'empereur Napoléon avait dirigé son armée à la poursuite des
Autrichiens et des Russes. Ici commence la seconde phase de la campagne.
CHAPITRE XXV
Hollabrünn.--Je remets à l'Empereur les drapeaux pris à
Bregenz.--Dangers d'un mensonge de complaisance.
Le maréchal russe Koutousoff de Krems se dirigeait par Hollabrünn sur
Brünn, en Moravie, afin de s'y réunir à la seconde armée que l'empereur
Alexandre conduisait en personne; mais, en approchant d'Hollabrünn, il
fut consterné en apprenant que les corps de Murat et de Lannes étaient
déjà maîtres de cette ville, ce qui lui coupait tout moyen de retraite.
Pour se tirer de ce mauvais pas, le vieux maréchal russe, employant à
son tour la ruse, envoya le général prince Bagration en parlementaire
vers Murat, auquel il _assura_ qu'un aide de camp de l'Empereur venait
de conclure à Vienne un armistice avec l'empereur Napoléon, et
qu'indubitablement la paix s'ensuivrait sous peu. Le prince Bagration
était un homme fort aimable; il sut si bien flatter Murat, que celui-ci,
trompé à son tour par le général russe, s'empressa d'accepter
l'armistice, malgré les observations du maréchal Lannes, qui voulait
combattre; mais Murat ayant le commandement supérieur, force fut au
maréchal Lannes d'obéir.
La suspension d'armes dura trente-six heures, et pendant que Murat
respirait l'encens que ce Russe madré lui prodiguait, l'armée de
Koutousoff, faisant un détour et dérobant sa marche derrière un rideau
de monticules, échappait au danger et allait prendre, au delà
d'Hollabrünn, une forte position qui lui ouvrit la route de Moravie et
assurait sa retraite ainsi que sa jonction avec la seconde armée russe,
cantonnée entre Znaïm et Brünn. Napoléon était alors au palais de
Schœnbrünn, près de Vienne; il entra dans une grande colère en apprenant
que Murat, se laissant abuser par le prince Bagration, s'était permis
d'accepter un armistice sans son ordre, et lui prescrivit d'attaquer
sur-le-champ Koutousoff.
Mais la situation des Russes était bien changée à leur avantage; aussi
reçurent-ils les Français très vigoureusement. Le combat fut des plus
acharnés; la ville d'Hollabrünn, prise et reprise plusieurs fois par les
deux partis, incendiée par les obus, remplie de morts et de mourants,
resta enfin au pouvoir des Français. Les Russes se retirèrent sur Brünn;
nos troupes les y poursuivirent, et occupèrent cette ville sans combat,
bien qu'elle soit fortifiée et dominée par la célèbre citadelle de
Spielberg.
Les armées russes et une partie des débris des troupes autrichiennes
s'étant réunies en Moravie, l'Empereur, pour lui donner un dernier
coup, se rendit à Brünn, capitale de cette province. Mon camarade Massy
et moi le suivîmes dans cette direction; mais nous avancions lentement
et avec beaucoup de peine, d'abord parce que les chevaux de poste
étaient sur les dents, puis à cause de la grande quantité de troupes, de
canons, de caissons, de bagages dont les routes étaient encombrées. Nous
fûmes obligés de nous arrêter vingt-quatre heures à Hollabrünn, afin
d'attendre que le passage fût rétabli dans ses rues détruites par
l'incendie et remplies de planches, de poutres, de débris de meubles
encore enflammés. Cette malheureuse ville avait été si complètement
brûlée que nous n'y trouvâmes pas une _seule_ maison pour nous
abriter!...
Pendant le séjour que nous fûmes contraints d'y faire, un spectacle
horrible, épouvantable, consterna nos âmes. Les blessés, mais
principalement ceux des Russes, s'étaient réfugiés pendant le combat
dans les habitations où l'incendie les avait bientôt atteints. Tout ce
qui pouvait encore marcher s'était enfui à l'approche de ce nouveau
danger; mais les estropiés, ainsi que les hommes gravement frappés,
avaient été brûlés vifs sous les décombres!... Beaucoup avaient cherché
à fuir l'incendie en rampant sur la terre, mais le feu les avait
poursuivis dans les rues, où l'on voyait des milliers de ces malheureux
à demi calcinés et dont plusieurs respiraient encore!... Les cadavres
des hommes et des chevaux tués pendant le combat avaient été aussi
grillés, de sorte que l'infortunée cité d'Hollabrünn répandait à
plusieurs lieues à la ronde une épouvantable odeur de chair grillée, qui
soulevait le cœur!... Il est des contrées et des villes qui, par leur
situation, sont destinées à servir de champ de bataille, et Hollabrünn
est de ce nombre, parce qu'elle offre une excellente position militaire;
aussi, à peine avait-elle réparé les malheurs que lui causa l'incendie
de 1805, que je la revis, quatre ans après, brûlée de nouveau, et
jonchée de cadavres et de mourants à demi rôtis, ainsi que je le
rapporterai dans mon récit de la campagne de 1809.
Le commandant Massy et moi quittâmes ce foyer d'infection aussitôt que
nous le pûmes et gagnâmes Znaïm où, quatre ans plus tard, je devais être
blessé. Enfin nous joignîmes l'Empereur à Brünn le 22 novembre, dix
jours avant la bataille d'Austerlitz.
Le lendemain de notre arrivée, nous nous acquittâmes de notre mission et
fîmes la remise des drapeaux, avec le cérémonial prescrit par l'Empereur
pour les solennités de ce genre, car il ne négligeait aucune occasion de
rehausser aux yeux des troupes tout ce qui pouvait exciter leur amour
pour la gloire. Voici quel fut ce cérémonial.
Une demi-heure avant la parade, qui avait lieu tous les jours à onze
heures devant la maison servant de palais à l'Empereur, le général
Duroc, grand maréchal, envoya à notre logement une compagnie de
grenadiers de la garde, avec musique et tambours. Les dix-sept drapeaux
et les deux étendards furent remis à autant de sous-officiers. Le
commandant de Massy et moi, guidés par un officier d'ordonnance de
l'Empereur, nous plaçâmes en tête du cortège, qui se mit en marche au
son des tambours et de la musique. La ville de Brünn était remplie de
troupes françaises, dont les soldats, en nous voyant passer,
célébraient par de nombreux vivat la victoire de leurs camarades du 7e
corps. Tous les postes rendirent les honneurs militaires, et à notre
entrée dans la cour du lieu où logeait l'Empereur, les corps réunis pour
la parade battirent aux champs, présentèrent les armes et poussèrent
avec enthousiasme les cris répétés de: _Vive l'Empereur!_
L'aide de camp de service vint nous recevoir et nous présenta à
Napoléon, auprès duquel nous fûmes introduits, toujours accompagnés des
sous-officiers qui portaient les drapeaux autrichiens. L'Empereur
examina ces divers trophées, et après avoir fait retirer les
sous-officiers, il nous questionna beaucoup, tant sur les divers combats
que le maréchal Augereau avait livrés, que sur tout ce que nous avions
vu et appris pendant le long trajet que nous venions de faire dans les
contrées qui avaient été le théâtre de la guerre. Puis, il nous ordonna
d'attendre ses ordres et de suivre le quartier impérial. Le grand
maréchal Duroc fit prendre les drapeaux, dont il nous donna reçu selon
l'usage; puis il nous prévint que des chevaux seraient mis à notre
disposition, et nous invita pour le temps de notre séjour à la table
qu'il présidait.
La grande armée française était alors massée autour et en avant de
Brünn. L'avant-garde des Austro-Russes occupait Austerlitz; le gros de
leur armée était placé autour de la ville d'Olmütz, où s'étaient réunis
l'empereur Alexandre et l'empereur d'Autriche. Une bataille paraissait
inévitable, mais on comprenait si bien de part et d'autre que ses
résultats auraient une influence immense sur les destinées de l'Europe,
que chacun hésitait à entreprendre quelque chose de décisif. Aussi
Napoléon, ordinairement si prompt dans ses mouvements, resta-t-il onze
jours à Brünn, avant d'attaquer sérieusement. Il est vrai que chaque
journée de retard augmentait ses forces, par l'arrivée successive d'un
très grand nombre de soldats qui, restés en arrière pour cause
d'indisposition ou de fatigue, se hâtaient, dès qu'ils retrouvaient leur
vigueur, de rejoindre l'armée, tant ils étaient désireux d'assister à la
grande bataille que l'on prévoyait. Ceci me rappelle que je fis à cette
occasion un mensonge de complaisance, qui aurait pu ruiner ma carrière
militaire; voici le fait.
L'Empereur traitait habituellement les officiers avec bonté, mais il
était un point sur lequel il était peut-être trop sévère, car il rendait
les colonels responsables du maintien d'un grand nombre d'hommes dans
les rangs de leur régiment, et comme c'est précisément ce qu'il y a de
plus difficile à obtenir en campagne, c'était là-dessus que l'Empereur
était le plus trompé. Les chefs de corps craignaient tant de lui
déplaire, qu'ils s'exposaient à ce qu'on leur donnât à combattre un
nombre d'ennemis disproportionné à la force de leurs troupes, plutôt que
d'avouer que les maladies, la fatigue et la nécessité de se procurer des
vivres avaient forcé beaucoup de soldats à rester en arrière. Aussi
Napoléon, malgré sa puissance, n'a-t-il jamais su _exactement_ le nombre
de combattants dont il pouvait disposer un jour de bataille.
Or, il advint que, pendant notre séjour à Brünn, l'Empereur, dans une
des courses incessantes qu'il faisait pour visiter les positions et les
divers corps d'armée, aperçut les chasseurs à cheval de sa garde en
marche pour changer de cantonnement. Il affectionnait particulièrement
ce régiment, dont ses guides d'Italie et d'Égypte formaient le noyau.
L'Empereur, dont le coup d'œil exercé appréciait très exactement la
force des colonnes, trouvant celle-ci très diminuée, sortit de sa poche
un petit carnet, et l'ayant parcouru, il fit appeler le général
Morland, colonel des chasseurs à cheval de la garde, et lui dit d'un ton
sévère: «Votre régiment est porté sur mes notes comme ayant mille deux
cents combattants, et bien que vous n'ayez pas encore été engagé avec
l'ennemi, vous n'avez pas là plus de huit cents cavaliers: que sont
devenus les autres?...»
Le général Morland, excellent et très brave officier de guerre, mais
n'ayant pas la réplique facile, resta presque interdit, et répondit dans
son langage franco-alsacien qu'il ne manquait qu'un très petit nombre
d'hommes. L'Empereur soutint qu'il y en avait près de quatre cents de
moins, et pour en avoir le cœur net, il voulut les faire compter à
l'instant. Mais comme il savait que Morland était fort aimé de son
état-major, et qu'il craignait les _complaisances_, il crut être plus
sûr de son fait en prenant un officier qui n'appartenait ni à sa maison,
ni à sa garde, et m'apercevant, il m'ordonna de compter les chasseurs et
de venir rendre compte à _lui-même_ de leur nombre. Cela dit, l'Empereur
s'éloigne au galop. Je commençai mon opération, qui était d'autant plus
facile que les cavaliers marchaient au pas sur quatre de front. Le
pauvre général Morland, qui savait combien l'évaluation de Napoléon
approchait de l'exactitude, était dans une grande agitation, car il
prévoyait que mon rapport allait attirer sur lui une très sévère
réprimande. Il me connaissait à peine, et n'osait me proposer de me
compromettre pour lui épargner un désagrément. Il restait donc là
silencieusement auprès de moi, lorsque, heureusement pour lui, son
capitaine adjudant-major vint le rejoindre. Cet officier, nommé
Fournier, avait débuté dans la carrière militaire comme sous-aide
chirurgien; puis, devenu chirurgien-major et se sentant plus de vocation
pour le sabre que pour la lancette, il avait demandé et obtenu de
prendre rang parmi les officiers combattants, et Morland, avec lequel il
avait servi jadis, l'avait fait entrer dans la garde.
J'avais beaucoup connu le capitaine Fournier, lorsqu'il était encore
chirurgien-major. Je lui avais même gardé de très grandes obligations,
car non seulement il avait pansé mon père au moment où il venait d'être
blessé, mais il l'avait suivi à Gênes, où, tant que mon père exista, il
vint plusieurs fois par jour pour lui prodiguer ses soins; si les
médecins chargés de combattre le typhus eussent été aussi assidus et
aussi zélés que Fournier, mon père n'aurait peut-être pas succombé. Je
m'étais dit cela bien souvent; aussi fis-je l'accueil le plus amical à
Fournier, que je n'avais d'abord pas reconnu sous la pelisse de
capitaine de chasseurs. Le général Morland, témoin du plaisir que nous
avions à nous revoir, conçut l'espoir de profiter de notre amitié
réciproque pour m'amener à ne pas dire à l'Empereur combien il y avait
de chasseurs hors des rangs. Il tire donc son adjudant-major à part,
confère un moment avec lui; puis le capitaine vient me supplier, au nom
de notre ancienne _amitié_, d'éviter au général Morland un fort grand
désagrément, en cachant à l'Empereur l'affaiblissement de l'effectif du
régiment. Je refusai positivement et continuai à compter. L'estimation
de l'Empereur était fort exacte, car il n'y avait que huit cents et
quelques chasseurs présents: il en manquait donc quatre cents.