Je partais pour aller faire mon rapport, lorsque le général Morland et

le capitaine Fournier renouvelèrent leurs instances auprès de moi, en me

faisant observer que la plus grande partie des hommes absents, étant

restés en arrière pour différentes causes, rejoindraient sous peu, et

que, comme il était probable que l'Empereur ne livrerait pas bataille

avant d'avoir fait venir les divisions Friant et Gudin, qui se

trouvaient encore aux portes de Vienne, à trente-six lieues de nous,

cela prendrait plusieurs jours, pendant lesquels les chasseurs de la

garde restés en arrière rejoindraient l'étendard. Ils ajoutèrent que

l'Empereur était d'ailleurs trop occupé pour vérifier le rapport-que

j'allais lui faire. Je ne me dissimulai pas qu'on me demandait de

_tromper l'Empereur_, ce qui était très mal; mais je sentais aussi que

je devais beaucoup de reconnaissance à M. Fournier pour les soins

vraiment affectueux qu'il avait donnés à mon père mourant. Je me laissai

donc entraîner et promis de dissimuler une grande partie de la vérité.

À peine fus-je seul, que je compris l'énormité de ma faute; mais il

était trop tard... L'essentiel était de m'en tirer le moins mal

possible. Pour cela, je me gardai bien de reparaître devant l'Empereur

tant qu'il fut à cheval, car j'avais à craindre qu'il ne se portât au

bivouac de chasseurs, dont la faiblesse numérique, le frappant derechef,

démentirait mon rapport, ce qui m'aurait très gravement compromis. Je

rusai donc, et ne revins au quartier impérial qu'à la nuit close, et

lorsque Napoléon, ayant mis pied à terre, était rentré dans ses

appartements. Introduit auprès de lui pour lui rendre compte de ma

mission, je le trouvai étendu tout de son long sur une immense carte

posée sur le plancher. Dès qu'il m'aperçut, il s'écria: «Eh bien!

Marbot, combien y a-t-il de chasseurs à cheval présents dans ma garde?

Leur nombre est-il de douze cents, comme le prétend Morland?»--«Non,

Sire, je n'en ai compté que onze cent vingt, c'est-à-dire quatre-vingts

de moins!»--«J'étais bien sûr qu'il en manquait beaucoup!...» Le ton

dont l'Empereur prononça ces dernières paroles prouva qu'il s'attendait

à un déficit beaucoup plus considérable; et en effet, s'il n'eût manqué

que quatre-vingts hommes sur un régiment de douze cents qui venait de

faire cinq cents lieues en hiver, en couchant presque toutes les nuits

au bivouac, c'eût été fort peu; aussi lorsqu'en allant dîner, l'Empereur

traversa la pièce où se réunissaient les chefs de la garde, il se borna

à dire à Morland: «Vous voyez bien!... il vous manque quatre-vingts

chasseurs; c'est près d'un escadron!... Avec quatre-vingts de ces

braves, on arrêterait un régiment russe! Il faut tenir la main à ce que

les hommes ne restent pas en arrière.» Puis, passant au chef des

grenadiers à pied, dont l'effectif des soldats présents était aussi

beaucoup diminué, Napoléon lui fit une forte réprimande. Morland,

s'estimant très heureux d'en être quitte pour quelques observations,

s'approcha de moi, dès que l'Empereur fut à table, vint me remercier

vivement, et m'apprendre qu'une trentaine de chasseurs venaient de

rejoindre, et qu'un courrier arrivant de Vienne en avait rencontré plus

de cent entre Znaïm et Brünn et beaucoup d'autres en deçà d'Hollabrünn,

ce qui donnait la certitude qu'avant quarante-huit heures le régiment

aurait récupéré la plus grande partie de ses pertes. Je le désirais

autant que lui, car je comprenais la difficulté de la position dans

laquelle mon trop de reconnaissance pour Fournier m'avait placé. Je ne

pus dormir de la nuit, tant je redoutais le juste courroux de

l'Empereur, à la confiance duquel j'avais gravement manqué.

Ma perplexité fut encore plus grande le lendemain, lorsque Napoléon,

visitant les troupes selon son habitude, se dirigea vers le bivouac des

chasseurs de la garde, car une simple question adressée par lui à un

officier pouvait tout dévoiler. Je me considérais donc comme perdu,

lorsque j'entendis la musique des troupes russes campées sur les

hauteurs de Pratzen, à une demi-lieue de nos postes. Poussant alors mon

cheval vers la tête du nombreux état-major avec lequel j'accompagnais

l'Empereur, je m'approchais le plus près possible de celui-ci et dis à

haute voix: «Il se fait sans doute quelque mouvement dans le camp des

ennemis, car voilà leur musique qui joue des marches...» L'Empereur qui

entendit mes observations quitta brusquement le sentier qui conduisait

au bivouac de sa garde, et se dirigea vers Pratzen, pour examiner ce qui

se passait dans l'avant-garde ennemie. Il resta longtemps en

observation, et la nuit approchant, il rentra à Brünn sans aller voir

ses chasseurs. Je fus ainsi plusieurs jours dans des transes mortelles,

bien que j'apprisse l'arrivée successive de nombreux détachements.

Enfin, l'approche de la bataille et les grandes occupations de

l'Empereur éloignèrent de son esprit la pensée de faire la vérification

que j'avais tant redoutée; mais la leçon fut bonne pour moi. Aussi,

lorsque, devenu colonel, j'étais questionné par l'Empereur sur le nombre

des combattants présents dans les escadrons de mon régiment, je

déclarais toujours l'exacte vérité.

CHAPITRE XXVI

L'ambassadeur de Prusse et Napoléon.--Austerlitz.--Je sauve un

sous-officier russe sous les yeux de l'Empereur dans l'étang de

Satschan.

Si Napoléon était souvent trompé, il usait souvent aussi de ruse pour

faire réussir ses projets, ainsi que le prouve la comédie

diplomatico-militaire que je vais raconter, et dans laquelle je jouai

mon rôle. Pour bien comprendre ceci, qui vous donnera la clef des

intrigues, causes, l'année suivante, de la guerre entre Napoléon et le

roi de Prusse, il faut nous reporter à deux mois en arrière, au moment

où les troupes françaises, parties des rives de l'Océan, se dirigeaient

à marches forcées sur le Danube. Pour se rendre du Hanovre sur le haut

Danube, le premier corps d'armée, commandé par Bernadotte, n'avait pas

de chemin plus court que de passer par Anspach. Ce petit pays

appartenait à la Prusse; mais comme il était assez éloigné de son

territoire, dont plusieurs principautés de troisième ordre le

séparaient, on l'avait toujours considéré dans les anciennes guerres

comme un territoire _neutre_, sur lequel chaque parti pouvait passer, en

payant ce qu'il prenait et en s'abstenant de toute hostilité.

Les choses étant établies sur ce pied, les armées autrichiennes et

françaises avaient très souvent traversé le margraviat d'Anspach, du

temps du Directoire, sans en prévenir la Prusse et sans que celle-ci le

trouvât mauvais. Napoléon, profitant de cet usage, ordonna donc au

maréchal Bernadotte de passer par Anspach. Celui-ci obéit; mais en

apprenant la marche de ce corps français, la reine de Prusse et sa cour,

qui détestaient Napoléon, s'écrièrent que le territoire prussien venait

d'être violé, et profitèrent de cela pour exaspérer la nation et

demander hautement la guerre. Le roi de Prusse et son ministre, M.

d'Haugwitz, résistèrent seuls à l'entraînement général: c'était au mois

d'octobre 1805, au moment où les hostilités allaient éclater entre la

France et l'Autriche, et que les armées russes venaient renforcer

celle-ci. La reine de Prusse et le jeune prince Louis, neveu du Roi,

pour déterminer celui-ci à faire cause commune avec la Russie et

l'Autriche, firent inviter l'empereur Alexandre à se rendre à Berlin,

dans l'espoir que sa présence déciderait Frédéric-Guillaume.

Alexandre se rendit en effet dans la capitale de la Prusse, le 25

octobre. Il y fut reçu avec enthousiasme par la Reine, le prince Louis

et les partisans de la guerre contre la France. Le roi de Prusse

lui-même, circonvenu de tous côtés, se laissa entraîner en mettant

toutefois pour condition (d'après les conseils du vieux prince de

Brunswick et du comte d'Haugwitz) que son armée n'entrerait pas en

campagne avant qu'on eût vu la tournure que prendrait la guerre sur le

Danube, entre les Austro-Russes et Napoléon. Cette adhésion incomplète

ne satisfit pas l'empereur Alexandre, ni la reine de Prusse; mais ils ne

purent pour le moment en obtenir de plus explicite. Une scène de

mélodrame fut jouée à Potsdam, où le roi de Prusse et l'empereur de

Russie, descendus à la lueur des flambeaux sous les voûtes sépulcrales

du palais, se jurèrent en présence de la Cour une amitié éternelle, sur

la tombe du grand Frédéric. Ce qui n'empêcha pas Alexandre d'accepter

dix-huit mois après, et d'englober dans l'empire russe, une des

provinces prussiennes que Napoléon lui donna par le traité de Tilsitt,

et cela en présence de son malheureux ami Frédéric-Guillaume. L'empereur

de Russie se rendit ensuite en Moravie pour se remettre à la tête de ses

armées, car Napoléon avançait à grands pas vers la capitale de

l'Autriche, dont il s'empara bientôt.

En apprenant l'hésitation du roi de Prusse et le traité de Potsdam,

Napoléon, désireux d'en finir avec les Russes, avant que les Prussiens

se déclarassent, se porta à la rencontre des premiers jusqu'à Brünn, où

nous sommes actuellement.

On a dit depuis longtemps, avec raison, que les ambassadeurs sont des

_espions privilégiés_. Le roi de Prusse, qui apprenait chaque jour les

nouvelles victoires de Napoléon, voulant savoir à quoi s'en tenir sur la

position respective des parties belligérantes, trouva convenable

d'envoyer M. d'Haugwitz, son ministre, au quartier général français,

afin qu'il pût juger les choses par lui-même. Or, comme il fallait un

prétexte pour cela, il le chargea de porter la réponse à une lettre que

Napoléon lui avait adressée pour se plaindre du traité conclu à Potsdam

entre la Prusse et la Russie. M. d'Haugwitz arriva à Brünn quelques

jours avant la bataille d'Austerlitz, et aurait bien voulu pouvoir y

rester jusqu'au résultat de la grande bataille qui se préparait, afin de

conseiller à son souverain de ne pas bouger, si nous étions vainqueurs,

et de nous attaquer, dans le cas où nous serions battus.

Sans être militaires, vous pouvez juger sur la carte quel mal une armée

prussienne, partant de Breslau en Silésie, pouvait faire en se portant

par la Bohème sur nos derrières, vers Ratisbonne. Comme l'Empereur

savait que M. d'Haugwitz expédiait tous les soirs un courrier à Berlin,

il voulut que ce fût par lui qu'on apprit en Prusse la défaite et la

prise du corps d'armée du feld-maréchal Jellachich, qui ne devait pas y

être encore connue, tant les événements se précipitaient à cette époque!

Voici comment l'Empereur s'y prit pour y arriver.

Le maréchal du palais Duroc, après nous avoir prévenus de ce que nous

avions à faire, fit replacer en secret dans le logement que Massy et moi

occupions, tous les drapeaux autrichiens que nous avions apportés de

Bregenz; puis, quelques heures après, lorsque l'Empereur causait dans

son cabinet avec M. d'Haugwitz, nous renouvelâmes la cérémonie de la

remise des drapeaux, absolument de la même manière qu'elle avait été

faite la première fois. L'Empereur, en entendant la musique dans la

cour de son palais, feignit l'étonnement, s'avança vers les croisées

suivi de l'ambassadeur, et voyant les trophées portés par les

sous-officiers, il appela l'aide de camp de service, auquel il demanda

de quoi il s'agissait. L'aide de camp ayant répondu que c'étaient deux

aides de camp du maréchal Augereau, venant apporter à l'Empereur les

drapeaux du corps autrichien de Jellachich, pris à Bregenz, on nous fit

entrer, et là, sans sourciller, et comme s'il ne nous avait pas encore

vus, Napoléon reçut la lettre du maréchal Augereau qu'on avait

recachetée, et la lut, bien qu'il en connût le contenu depuis quatre

jours. Puis il nous questionna, en nous faisant entrer dans les plus

grands détails. Duroc nous avait prévenus qu'il fallait parler haut,

parce que l'ambassadeur prussien avait l'oreille un peu dure. Cela

arrivait fort mal à propos pour mon camarade Massy, chef de la mission,

car une extinction de voix lui permettait à peine de parler. Ce fut donc

moi qui répondis à l'Empereur, et entrant dans sa pensée, je peignis des

couleurs les plus vives la défaite des Autrichiens, leur abattement, et

l'enthousiasme des troupes françaises. Puis, présentant les trophées les

uns après les autres, je nommai tous les régiments ennemis auxquels ils

avaient appartenu. J'appuyai principalement sur deux, parce que leur

capture devait produire un plus grand effet sur l'ambassadeur prussien.

«Voici, dis-je, le drapeau du régiment d'infanterie de S. M. l'empereur

d'Autriche, et voilà l'étendard des uhlans de l'archiduc Charles, son

frère.»--Les yeux de Napoléon étincelaient et semblaient me dire: «Très

bien, jeune homme!»--Enfin, il nous congédia, et en sortant, nous

l’entendîmes dire à l'ambassadeur: «Vous le voyez, monsieur le comte,

mes armées triomphent sur tous les points... l'armée autrichienne est

anéantie, et bientôt il en sera de même de celle des Russes.» M.

d'Haugwitz paraissait atterré, et Duroc nous dit, lorsque nous fûmes

hors de l'appartement: «Ce diplomate va écrire ce soir à Berlin pour

informer son gouvernement de la destruction du corps de Jellachich; cela

calmera un peu les esprits portés à nous faire la guerre, et donnera au

roi de Prusse de nouvelles raisons pour temporiser; or, c'est ce que

l'Empereur souhaite ardemment.»

La comédie jouée, l'Empereur, pour se débarrasser d'un témoin dangereux

qui pouvait rendre compte des positions de son armée, insinua à M.

l'ambassadeur qu'il serait peu sûr pour lui de rester entre deux armées

prêtes à en venir aux mains, et l'engagea à se rendre à Vienne, auprès

de M. de Talleyrand, son ministre des affaires étrangères, ce que M.

d'Haugwitz fit dès le soir même. Le lendemain, l'Empereur ne nous dit

pas un mot relatif à la scène jouée la veille; mais voulant sans doute

témoigner sa satisfaction sur la manière dont nous avions compris sa

pensée, il demanda affectueusement au commandant Massy des nouvelles de

son rhume et me pinça l'oreille, ce qui, de sa part, était une caresse.

Cependant, le dénouement du grand drame approchait, et des deux côtés,

on se préparait à combattre vaillamment. Presque tous les auteurs

militaires surchargent tellement leur narration de détails, qu'ils

jettent la confusion dans l'esprit du lecteur, si bien que dans la

plupart des ouvrages publiés sur les guerres de l'Empire, je n'ai

absolument rien compris à l'historique de plusieurs batailles auxquelles

j'ai assisté, et dont toutes les phases me sont cependant bien connues.

Je pense que pour conserver la clarté dans le récit d'une action de

guerre, il faut se borner à indiquer la position respective des deux

armées avant l'engagement, et ne raconter que les faits principaux et

décisifs du combat. C'est ce que je vais tâcher de faire pour vous

donner une idée de la bataille dite d'Austerlitz, bien qu'elle ait eu

lieu en avant du village de ce nom; mais comme la veille de l'affaire

les empereurs d'Autriche et de Russie avaient couché au château

d'Austerlitz, dont Napoléon les chassa, il voulut accroître son triomphe

en en donnant le nom à la bataille qui se livra le lendemain.

Vous verrez sur la carte que le ruisseau de Goldbach, qui prend sa

source au delà de la route d'Olmütz, va se jeter dans l'étang de Menitz.

Ce ruisseau, qui coule au fond d'un vallon dont les abords sont assez

raides, séparait les deux armées. La droite des Austro-Russes s'appuyait

à un bois escarpé, situé en arrière de la maison de poste de Posoritz,

au delà de la route d'Olmütz. Leur centre occupait Pratzen et le vaste

plateau de ce nom. Enfin, leur gauche était près des étangs de Satschan

et des marais qui l'avoisinent. L'empereur Napoléon appuyait sa gauche à

un mamelon d'un accès fort difficile, que nos soldats d'Égypte nommèrent

le Santon, parce qu'il était surmonté d'une petite chapelle dont le toit

avait la forme d'un minaret. Le centre français était auprès de la mare

de Kobelnitz; enfin la droite se trouvait à Telnitz. Mais l'Empereur

avait placé fort peu de monde sur ce point, afin d'attirer les Russes

sur le terrain marécageux où il avait préparé leur défaite, en faisant

cacher à Gross-Raigern, sur la route de Vienne, le corps du maréchal

Davout.

Le 1er décembre, veille de la bataille, Napoléon, ayant quitté Brünn dès

le matin, employa toute la journée à examiner les positions, et fit

établir le soir son quartier général en arrière du centre de l'armée

française, sur un point d'où l'œil embrassait les bivouacs des deux

partis, ainsi que le terrain qui devait leur servir de champ de

bataille le lendemain. Il n'existait d'autre bâtiment en ce lieu qu'une

mauvaise grange: on y plaça les tables et les cartes de l'Empereur, qui

s'établit de sa personne auprès d'un immense feu, au milieu de son

nombreux état-major et de sa garde. Heureusement, il n'y avait point de

neige, et quoiqu'il fit très froid, je me couchai sur la terre et

m'endormis profondément; mais nous fûmes bientôt obligés de remonter à

cheval pour accompagner l'Empereur dans la visite qu'il allait faire à

ses troupes. Il n'y avait point de lune, et l'obscurité de la nuit était

augmentée par un épais brouillard qui rendait la marche fort difficile.

Les chasseurs d'escorte auprès de l'Empereur imaginèrent d'allumer des

torches formées de bois de sapin et de paille, ce qui fut d'une très

grande utilité. Les troupes, voyant venir à elles un groupe de cavaliers

ainsi éclairé, reconnurent aisément l'état-major impérial, et dans

l'instant, comme par enchantement, on vit sur une ligne immense tous nos

feux de bivouac illuminés par des milliers de torches portées par les

soldats qui, dans leur enthousiasme, saluaient Napoléon de vivat

d'autant plus animés que la journée du lendemain était l'anniversaire du

couronnement de l'Empereur, coïncidence qui leur paraissait d'un bon

augure. Les ennemis durent être bien étonnés lorsque, du haut du coteau

voisin, ils aperçurent au milieu de la nuit soixante mille torches

allumées et entendirent les cris mille fois répétés de: Vive l'Empereur!

s'unissant au son des nombreuses musiques des régiments français. Tout

était joie, lumière et mouvement dans nos bivouacs, tandis que du côté

des Austro-Russes, tout était sombre et silencieux.

Le lendemain 2 décembre, le canon se fit entendre au point du jour. Nous

avons vu que l'Empereur avait montré peu de troupes à sa droite; c'était

un piège qu'il tendait aux ennemis, afin qu'ils eussent la possibilité

de prendre facilement Telnitz, d'y passer le ruisseau de Goldbach et

d'aller ensuite à Gross-Raigern s'emparer de la route de Brünn à Vienne,

afin de nous couper ainsi tout moyen de retraite. Les Austro-Russes

donnèrent en plein dans le panneau, car, dégarnissant le reste de leur

ligne, ils entassèrent maladroitement des forces considérables dans le

bas-fond de Telnitz, ainsi que dans les défilés marécageux qui

avoisinent les étangs de Satschan et de Menitz. Mais comme ils se

figuraient, on ne sait trop pourquoi, que Napoléon pensait à se retirer

sans vouloir accepter la bataille, ils résolurent, pour rendre le succès

plus complet, de nous attaquer, vers le Santon, à notre gauche, ainsi

que sur notre centre, devant Puntowitz, afin que notre défaite fût

complète, lorsque, obligés de reculer sur ces deux points, nous

trouverions derrière nous la route de Brünn à Vienne occupée par les

Russes. Mais à notre gauche, le maréchal Lannes non seulement repoussa

toutes les attaques des ennemis contre le Santon, mais il les rejeta de

l'autre côté de la route d'Olmütz jusqu'à Blasiowitz, où le terrain,

devenant plus uni, permit à la cavalerie de Murat d'exécuter plusieurs

charges brillantes, dont le résultat fut immense, car les Russes furent

menés tambour battant jusqu'au village d'Austerlitz.

Pendant que notre gauche remportait cet éclatant succès, le centre,

formé par les troupes des maréchaux Soult et Bernadotte, placé par

l'Empereur au fond du ravin de Goldbach où il était caché par un épais

brouillard, s'élançait vers le coteau sur lequel est situé le village de

Pratzen. Ce fut à ce moment que parut dans tout son éclat ce brillant

_soleil d'Austerlitz_, dont Napoléon se plaisait tant à rappeler le

souvenir. Le maréchal Soult enlève non seulement le village de Pratzen,

mais encore l'immense plateau de ce nom qui était le point culminant de

toute la contrée, et par conséquent la clef du champ de bataille. Là

s'engagea, sous les yeux de l'Empereur, un combat des plus vifs, dans

lequel les Russes furent battus. Mais un bataillon du 4e de ligne, dont

le prince Joseph, frère de Napoléon, était colonel, se laissant emporter

trop loin à la poursuite des ennemis, fut chargé et enfoncé par les

chevaliers-gardes et les cuirassiers du grand-duc Constantin, frère

d'Alexandre, qui lui enlevèrent son aigle!... De nombreuses lignes de

cavalerie russe s'avancèrent rapidement pour appuyer le succès momentané

des chevaliers-gardes; mais Napoléon ayant lancé contre lui les

mameluks, les chasseurs à cheval et les grenadiers à cheval de sa garde,

conduits par le maréchal Bessières et par le général Rapp, il y eut une

mêlée des plus sanglantes. Les escadrons russes furent enfoncés et

rejetés au delà du village d'Austerlitz, avec une perte immense. Nos

cavaliers enlevèrent beaucoup d'étendards et de prisonniers, parmi

lesquels se trouvait le prince Repnin, commandant des chevaliers-gardes.

Ce régiment, composé de la plus brillante jeunesse de la noblesse russe,

perdit beaucoup de monde, parce que les fanfaronnades que les

chevaliers-gardes avaient faites contre les Français étant connues de

nos soldats, ceux-ci, surtout les grenadiers à cheval, s'acharnèrent

contre eux et criaient en leur passant leurs énormes sabres en travers

du corps: «Faisons pleurer les dames de Saint-Pétersbourg!»

Le peintre Gérard, dans son tableau de la bataille d'Austerlitz, a pris

pour sujet le moment où le général Rapp, sortant du combat, blessé, tout

couvert du sang des ennemis et du sien, présente à l'Empereur les

drapeaux qui viennent d'être enlevés, ainsi que le prince Repnin, fait

prisonnier. J'étais présent à cette scène imposante, que ce peintre a

reproduite avec une exactitude remarquable. Toutes les têtes sont des

portraits, même celle de ce brave chasseur à cheval qui, sans se

plaindre, bien qu'ayant le corps traversé d'une balle, eut le courage de

venir jusqu'à l'Empereur et tomba raide mort en lui présentant

l'étendard qu'il venait de prendre!... Napoléon, voulant honorer la

mémoire de ce chasseur, prescrivit au peintre de le placer dans sa

composition. On remarque aussi dans ce tableau un mameluk, qui, portant

d'une main un drapeau ennemi, tient de l'autre la bride de son cheval

mourant. Cet homme, nommé Mustapha, connu dans la garde pour son courage

et sa férocité, s'était mis pendant la charge à la poursuite du

grand-duc Constantin, qui ne se débarrassa de lui qu'en lui tirant un

coup de pistolet, dont le cheval du mameluk fut grièvement blessé.

Mustapha, désolé de n'avoir qu'un étendard à offrir à l'Empereur, dit

dans son jargon, en le lui présentant: «Ah! si moi joindre prince

Constantin, moi couper tête et moi porter à l'Empereur!...» Napoléon,

indigné, lui répondit: «Veux-tu bien te taire, vilain sauvage!»

Mais terminons le récit de la bataille. Pendant que les maréchaux

Lannes, Soult, Murat, et la garde impériale, battaient le centre et la

droite des Austro-Russes et les rejetaient au delà du village

d'Austerlitz, la gauche des ennemis, donnant dans le piège que Napoléon

leur avait tendu, en paraissant garder les environs des étangs, se jeta

sur le village de Telnitz, s'en empara, et passant le Goldbach, se

préparait à occuper la route de Vienne. Mais l'ennemi avait mal auguré

du génie de Napoléon en le supposant capable de commettre une faute

aussi grande que celle de laisser sans défense une route qui assurait sa

retraite en cas de malheur, car notre droite était gardée par les

divisions du maréchal Davout, cachées en arrière, dans le bourg de

Gross-Raigern. De ce point, le maréchal Davout fondit sur les

Austro-Russes, dès qu'il vit leurs masses embarrassées dans les défilés

entre les étangs de Telnitz, Menitz et le ruisseau.

Mémoires du général baron de Marbot (1/3) · 第 18 / 27 段