Ce fut à cette terrible bataille que mon excellent ami France

d'Houdetot, aujourd'hui lieutenant général, aide de camp du Roi, reçut à

la cuisse une forte blessure qui l'a rendu boiteux. D'Houdetot sortait à

peine de l'enfance; il était aspirant de marine et attaché à

l'état-major du contre-amiral Magon, ami de mon père. Après la mort de

ce brave amiral, le vaisseau _l'Algésiras_ qu'il montait fut pris à la

suite d'un sanglant combat, et les Anglais placèrent à son bord une

garde de soixante hommes. Mais lorsque la tempête eut séparé

l'_Algésiras_ des vaisseaux ennemis, ceux des officiers et marins

français qui avaient survécu au combat déclarèrent aux officiers et au

détachement anglais qu'ils eussent à se rendre à leur tour, ou à se

préparer à recommencer la lutte au milieu des horreurs de la nuit et de

la tempête. Les Anglais, n'étant pas disposés à se battre, consentirent

à capituler, sous condition de ne pas être retenus prisonniers de

guerre, et les Français, bien que menacés de faire naufrage, replacèrent

avec des transports de joie leur pavillon sur les débris d'un mât. Après

avoir été vingt fois sur le point d'être engloutis, tant le navire était

en mauvais état et la mer furieuse, ils eurent enfin le bonheur d'entrer

dans la rade de Cadix. Le vaisseau qui portait Villeneuve ayant été

pris, cet amiral infortuné fut conduit en Angleterre, où il resta

pendant trois ans prisonnier de guerre. Ayant été échangé, il prit la

détermination de se rendre à Paris; mais, arrêté à Rennes, il se fit

sauter la cervelle.

Au moment où le feld-maréchal Jellachich était obligé de capituler

devant le 7e corps de l'armée française, cette résolution du chef ennemi

nous étonnait d'autant plus que, bien que battu par nous, il lui restait

encore la ressource de se retirer dans le Tyrol, placé derrière lui, et

dont les habitants sont depuis des siècles très attachés à la maison

d'Autriche. La grande quantité de neige dont le Tyrol était couvert

rendait sans doute ce pays d'un accès difficile; mais les difficultés

qu'il présentait eussent été bien plus grandes pour nous, ennemis de

l'Autriche, que pour les troupes de Jellachich se retirant dans une

province autrichienne. Cependant, si ce vieux et méthodique

feld-maréchal ne pouvait se résoudre à faire la guerre en hiver dans de

hautes montagnes, il n'en était pas de même des officiers placés sous

ses ordres, car beaucoup d'entre eux blâmaient sa pusillanimité et

parlaient de se révolter contre son autorité. Le plus ardent des

opposants était le général prince de Rohan, officier français au service

de l'Autriche, homme fort brave et très capable. Le maréchal Augereau,

craignant que Jellachich, entraîné par les conseils que lui donnait M.

de Rohan, ne parvînt à échapper à l'armée française en se jetant dans le

Tyrol, où il nous eût été presque impossible de le suivre, s'empressa

d'accorder au maréchal ennemi toutes les conditions qu'il demandait.

La capitulation portait donc que les troupes autrichiennes déposeraient

les armes, livreraient leurs drapeaux, étendards, canons et chevaux,

mais ne seraient pas conduites en France et pourraient se retirer en

Bohême, après avoir juré de ne pas servir contre la France pendant un

an. En annonçant cette capitulation dans un de ses bulletins de la

grande armée, l'Empereur témoigna d'abord un peu de mécontentement de ce

qu'on n'avait pas exigé que les troupes autrichiennes fussent envoyées

prisonnières en France; mais il revint sur cette pensée, lorsqu'il eut

acquis la certitude que le maréchal Augereau n'avait aucun moyen de les

y contraindre, parce qu'elles avaient la facilité de s'échapper. En

effet, dans la nuit qui précéda le jour où les ennemis devaient déposer

les armes, une révolte éclata dans plusieurs brigades autrichiennes

contre le feld-maréchal Jellachich. Le prince de Rohan, refusant

d'adhérer à la capitulation, partit avec sa division d'infanterie, à

laquelle se joignirent quelques régiments des autres divisions, et se

jeta dans les montagnes qu'il traversa malgré les rigueurs de la saison;

puis, par une marche audacieuse, passant au milieu des cantonnements des

troupes du maréchal Ney, qui occupaient les villes du Tyrol, il vint

tomber entre Vérone et Venise sur les derrières de l'armée française

d'Italie, pendant que celle-ci, aux ordres de Masséna, suivait en queue

le prince Charles, qui se retirait sur le Frioul. L'arrivée du prince de

Rohan dans le pays vénitien, alors que Masséna en était déjà loin,

pouvait avoir les conséquences les plus graves; heureusement, une armée

française venant de Naples, sous les ordres du général Saint-Cyr, battit

ce prince et le contraignit à se rendre prisonnier de guerre; mais du

moins il ne céda qu'à la force et fut en droit de dire que, si le

feld-maréchal Jellachich était venu avec toutes ses troupes, les

Autrichiens seraient peut-être parvenus à vaincre Saint-Cyr et à

s'ouvrir un passage.

Lorsqu'une troupe capitule, il est d'usage que le vainqueur envoie

auprès de chaque division un officier d'état-major pour en prendre en

quelque sorte possession et la conduire, au jour et à l'heure indiqués,

sur le lieu où elle doit déposer les armes. Celui de mes camarades qui

fut envoyé auprès du prince de Rohan fut laissé par celui-ci dans le

camp qu'il quittait, parce que ce prince, opérant sa retraite en arrière

de la place forte de Feldkirch, et dans une direction opposée au camp

des Français, n'avait pas à redouter d'être arrêté par eux dans sa

marche; mais il n'en était pas de même de la cavalerie autrichienne.

Elle bivouaquait dans une petite plaine en avant de Feldkirch, en face

et à peu de distance de nos avant-postes. J'avais été chargé par le

maréchal Augereau de me rendre auprès de la cavalerie autrichienne pour

la conduire au lieu du rendez-vous convenu; cette brigade, composée de

trois forts régiments, n'avait point de général-major; elle était

commandée par le colonel des housards de Blankenstein, vieux Hongrois

des plus braves et des plus madrés, dont je regrette de n'avoir pu

retenir le nom, car je l'estime beaucoup, bien qu'il m'ait fait subir

une mystification fort désagréable.

À mon arrivée dans son camp, le colonel m'avait offert pour la nuit

l'hospitalité dans sa baraque, et nous étions convenus de nous mettre en

route au point du jour, afin de nous rendre au lieu indiqué sur les

grèves du lac de Constance, entre les villes de Bregenz et de Lindau.

Nous avions tout au plus trois lieues à parcourir. Je fus très étonné

lorsque, vers minuit, j'entendis les officiers monter à cheval... Je

m'élance hors de la baraque, et vois qu'on forme les escadrons et qu'on

se prépare à partir. Les colonels des uhlans du prince Charles et des

dragons de Rosenberg, placés sous les ordres du colonel des housards,

mais auxquels celui-ci n'avait pas fait part de ses projets, vinrent lui

demander le motif de ce départ précipité; j'en fis autant. Alors, le

vieux colonel nous répond, avec une froide hypocrisie, que le

feld-maréchal Jellachich craignant que quelques quolibets lancés aux

soldats autrichiens par les Français (dont il faudrait longer le camp,

si l'on se rendait par la route directe à la plage de Lindau)

n'amenassent des querelles entre les troupes des deux nations,

Jellachich, d'accord avec le maréchal Augereau, avait ordonné aux

troupes autrichiennes de faire un long circuit sur la droite, afin de

tourner le camp français et la ville de Bregenz, pour ne pas rencontrer

nos soldats. Il ajouta que le trajet étant beaucoup, plus long et les

chemins difficiles, les chefs des deux armées avaient avancé le départ

de quelques heures, et qu'il s'étonnait que je n'en eusse pas été

prévenu; mais que probablement la lettre qu'on m'avait adressée à ce

sujet avait été retenue aux avant-postes par suite d'un malentendu; il

poussa même la dissimulation jusqu'à ordonner à un officier d'aller

réclamer cette dépêche sur toute la ligne.

Les motifs allégués par le colonel de Blankenstein parurent si naturels

à ses deux camarades, qu'ils ne firent aucune observation. Je n'en

élevai pas non plus, bien que, par instinct, je trouvasse tout cela un

peu louche; mais, seul au milieu de trois mille cavaliers ennemis, que

pouvais-je faire? Il valait mieux montrer de la confiance, que d'avoir

l'air de douter de la bonne foi de la brigade autrichienne. Comme

j'ignorais, du reste, la fuite de la division du prince de Rohan,

j'avoue qu'il ne me vint pas dans l'esprit que le chef de la cavalerie

cherchait à la soustraire à la capitulation. Je marchai donc avec lui à

la tête de la colonne. Le commandant autrichien, qui connaissait

parfaitement le pays, avait si bien pris ses dispositions pour

s'éloigner des postes français, dont l'emplacement était, du reste,

indiqué par des feux, que nous ne passâmes à proximité d'aucun d'eux.

Mais ce à quoi le vieux colonel ne s'attendait pas, ou ce qu'il ne put

éviter, ce fut la rencontre de patrouilles volantes, que la cavalerie

fait ordinairement la nuit dans la campagne à une certaine distance d'un

camp; car tout à coup un Qui vive? se fait entendre, et nous nous

trouvons en présence d'une forte colonne de cavalerie française, que le

clair de lune permet de distinguer parfaitement. Alors le vieux colonel

hongrois, sans laisser paraître le moindre trouble, me dit: «Ceci vous

regarde, monsieur l'aide de camp; veuillez venir avec moi pour donner

des explications au chef de ce régiment français.»

Nous nous portons en avant, je donne le mot d'ordre, et me trouve en

présence du 7e de chasseurs à cheval, qui, reconnaissant en moi un aide

de camp du maréchal Augereau, et sachant d'ailleurs qu'on attendait les

troupes autrichiennes pour la remise de leurs armes, ne fit aucune

difficulté pour laisser passer la brigade que je conduisais. Le

commandant français, dont la troupe avait le sabre en main, eut même

l'attention de le faire remettre au fourreau, en témoignage du bon

accord qui devait régner entre les deux colonnes, qui se côtoyèrent

paisiblement en continuant leur route. J'avais bien questionné

l'officier supérieur de nos chasseurs, relativement au changement

d'heure de la remise des armes que devaient opérer les Autrichiens; mais

il n'en était pas informé, ce qui n'éveilla aucun soupçon dans mon

esprit, sachant qu'un ordre de ce genre n'était point du nombre de ceux

que l'état-major communique d'avance aux régiments. Je continuai donc à

marcher avec la colonne étrangère pendant tout le reste de la nuit,

trouvant cependant que le détour qu'on nous faisait faire était bien

long, et que les chemins étaient fort mauvais. Enfin, à l'aube du jour,

le vieux colonel, apercevant un terrain uni, me dit d'un ton goguenard

que bien qu'il soit dans l'obligation de remettre sous peu les chevaux

des trois régiments entre les mains des Français, il veut au moins les

leur livrer en bon état, et avoir soin de ces pauvres animaux jusqu'au

dernier moment; qu'en conséquence, il va ordonner de faire donner

l'avoine.

La brigade s'arrête, se forme, met pied à terre, et lorsque les chevaux

sont attachés, le colonel des Blankenstein, resté seul à cheval, réunit

en cercle autour de lui les officiers et cavaliers des trois régiments,

et là, d'un ton d'inspiré qui rendait ce vieux guerrier vraiment

superbe, il leur annonce que la division du prince de Rohan, préférant

l'honneur à une honteuse sécurité, a refusé de souscrire à la honteuse

capitulation par laquelle le feld-maréchal Jellachich a promis de livrer

aux Français les drapeaux et les armes des troupes autrichiennes, et que

la division de Rohan s'est jetée dans le Tyrol, où il conduirait, lui

aussi, la brigade de cavalerie, s'il ne craignait de ne pouvoir trouver

dans ces âpres montagnes de quoi nourrir un aussi grand nombre de

chevaux. Mais puisque voilà la plaine, ayant, par une ruse dont il se

félicite, gagné six lieues d'avance sur les troupes françaises, il

propose à tous ceux d'entre eux qui ont le cœur vraiment autrichien de

le suivre à travers l'Allemagne jusqu'en Moravie, où il va rejoindre les

troupes de leur auguste empereur François II.

Les housards de Blankenstein répondirent à cette allocution de leur

colonel par un bruyant _hurrah_ d'approbation; mais les dragons de

Rosenberg et les uhlans du prince Charles gardaient un morne silence!...

Quant à moi, bien que je ne susse pas encore assez bien l'allemand pour

saisir parfaitement le discours du colonel, les paroles que j'avais

comprises, ainsi que le ton de l'orateur et la position dans laquelle il

se trouvait, m'avaient fait deviner de quoi il s'agissait, et j'avoue

que je restai fort _penaud_ d'avoir, quoique à mon insu, servi

d'instrument à ce diable de Hongrois. Cependant, un tumulte affreux

s'éleva dans l'immense cercle qui m'environnait, et je fus à même

d'apprécier l'inconvénient qui résulte de l'amalgame hétérogène des

divers peuples dont se compose la monarchie et par conséquent l'armée

autrichienne. Tous les housards sont Hongrois; les Blankenstein

approuvaient donc ce que proposait un chef de leur nation; mais les

dragons étaient Allemands et les uhlans Polonais; le Hongrois n'avait

par cela même aucune influence morale sur ces deux régiments, qui, dans

ce moment difficile, n'écoutèrent que leurs propres officiers; ceux-ci

déclarèrent que, se considérant comme engagés par la capitulation que le

maréchal Jellachich avait signée, ils ne voulaient pas, par leur départ,

aggraver la position de ce feld-maréchal et de ceux de leurs camarades

qui se trouvaient déjà au pouvoir des Français. Ces derniers seraient en

effet en droit de les envoyer prisonniers en France, si une partie des

troupes autrichiennes violait le traité convenu. À cela, le colonel de

housards répondit que lorsque le général en chef d'une armée, perdant la

tête, manque à ses devoirs et livre ses troupes à l'ennemi, les

subalternes ne doivent plus prendre conseil que de leur courage et de

leur attachement au pays. Alors le colonel, brandissant son sabre d'une

main et saisissant de l'autre l'étendard de son régiment, s'écrie:

«Allez, dragons, allez, allez remettre aux Français vos étendards avilis

et les armes que notre Empereur nous avait données pour le défendre.

Quant à nous, braves housards, nous allons rejoindre notre auguste

Souverain, auquel nous pourrons encore montrer avec honneur notre

drapeau sans tache et nos sabres de soldats intrépides!» Puis,

s'approchant de moi, et lançant un coup d'œil de mépris aux uhlans et

dragons, il ajoute: «Je suis certain que si ce jeune Français se

trouvait dans notre position, et forcé d'imiter votre conduite ou la

mienne, il prendrait le parti le plus courageux, car les Français aiment

la gloire autant que leur pays et s'y connaissent en honneur!...» Cela

dit, le vieux chef hongrois pique des deux, et, enlevant son régiment au

galop, il se lance rapidement dans l'espace, où ils disparaissent

bientôt!...

Il y avait du vrai dans chacun des deux raisonnements que je venais

d'entendre, mais celui du colonel de housards me paraissait le plus

juste, parce qu'il était le plus conforme aux intérêts de son pays;

j'approuvais donc intérieurement sa conduite, mais je ne pouvais

raisonnablement conseiller aux dragons et aux uhlans de l'imiter; c'eût

été sortir de mon rôle et manquer à mes devoirs. Je gardai donc une

stricte neutralité dans cette discussion, et, dès que les housards

furent partis, je proposai aux deux colonels des autres régiments de me

suivre, et nous nous mîmes en route pour Lindau. Nous y trouvâmes sur

la plage du lac les maréchaux Jellachich et Augereau, ainsi que l'armée

française, et les deux régiments d'infanterie autrichienne qui n'avaient

pas suivi le prince de Rohan. En apprenant par moi que les housards de

Blankenstein, refusant de reconnaître la capitulation, se dirigeaient

vers la Moravie, les deux maréchaux entrèrent dans une grande colère.

Celle d'Augereau était principalement motivée par la crainte que ces

housards ne jetassent une grande perturbation sur les derrières de

l'armée française, car la route qu'ils allaient suivre traversait les

contrées dans lesquelles l'Empereur, en marchant sur Vienne, avait

laissé de nombreux dépôts de blessés, de parcs d'artillerie, etc., etc.

Mais le colonel ne crut pas devoir signaler sa présence par un coup de

main, tant il avait hâte de s'éloigner du pays où rayonnaient les armées

françaises; aussi, évitant tous nos postes et suivant constamment des

chemins de traverse, se cachant le jour dans les bois, puis marchant

rapidement toute la nuit, il parvint à gagner sans encombre les

frontières de la Moravie, et s'y réunit au corps d'armée autrichien qui

l'occupait.

Quant aux troupes restées avec le feld-maréchal Jellachich, après avoir

déposé leurs armes, étendards et drapeaux, et nous avoir remis leurs

chevaux, elles devinrent prisonnières _sur parole_ pour un an, et se

dirigèrent dans un morne silence vers l'intérieur de l'Allemagne, pour

gagner tristement la Bohême. Je me rappelais, en les voyant partir, la

noble allocution du vieux colonel hongrois, et crus voir sur bien des

figures de uhlans et de dragons que beaucoup regrettaient de n'avoir pas

suivi ce vieux guerrier, et gémissaient en comparant la position

glorieuse des Blankenstein à leur propre humiliation.

Parmi les trophées que le corps de Jellachich fut contraint de nous

livrer, se trouvaient dix-sept drapeaux et deux étendards, que le

maréchal Augereau s'empressa, selon l'usage, d'envoyer à l'Empereur, par

deux aides de camp. Il désigna pour remplir cette mission le chef

d'escadron Massy et moi. Nous partîmes le soir même dans une bonne

calèche, faisant marcher devant nous un fourgon de poste, qui contenait

les drapeaux gardés par un sous-officier. Nous nous dirigeâmes sur

Vienne par Kempten, Branau, Munich, Linz et Saint-Pœlten. Quelques

lieues avant d'arriver dans cette dernière ville, nous admirâmes, en

longeant les rives du Danube, la superbe abbaye de Mölk, l'une des plus

riches du monde. Ce fut en ce lieu que, quatre ans plus tard, je courus

un bien grand danger, et méritai les éloges de l'Empereur, pour avoir

accompli sous ses yeux le fait d'armes le plus éclatant de ma carrière

militaire, ainsi que vous le verrez, lorsque nous serons au récit de la

campagne de 1809. Mais n'anticipons pas sur les événements.

CHAPITRE XXIV

Marche sur Vienne.--Combat de Dirnstein.--Les maréchaux Lannes et Murat

enlèvent les ponts du Danube sans coup férir.

Vous avez vu qu'au mois de septembre 1805, les sept corps composant la

grande armée française étaient en marche pour se rendre des côtes de

l'Océan sur les rives du Danube. Ils occupaient déjà le pays de Bade et

le Wurtemberg, lorsque le 1er octobre l'empereur Napoléon se transporta

de sa personne au delà du Rhin, qu'il passa à Strasbourg. Une partie de

la nombreuse armée que la Russie envoyait au secours de l'Autriche

arrivant en ce moment en Moravie, le cabinet de Vienne aurait dû, par

prudence, attendre que ce puissant renfort eût rejoint les troupes

autrichiennes; mais emporté par une ardeur qui ne lui était pas

habituelle, et qui lui fut inspirée par le feld-maréchal Mack, il avait

lancé celui-ci à la tête de quatre-vingt mille hommes contre la Bavière,

dont l'Autriche convoitait la possession depuis plusieurs siècles, et

que la politique de la France a constamment défendue contre les

invasions. L'Électeur de Bavière, contraint d'abandonner ses États, se

retira avec sa famille et ses troupes à Wurtzbourg, d'où il implora

l'assistance de Napoléon. Ce dernier lui accorda son alliance, ainsi

qu'aux souverains de Bade et de Wurtemberg.

L'armée autrichienne, sous le feld-maréchal Mack, occupait déjà Ulm,

lorsque Napoléon, passant le Danube, à Donauwerth, s'empara d'Augsbourg

et de Munich.

L'armée française, ainsi placée sur les derrières de Mack, coupait les

communications entre les Autrichiens et les Russes, dont on savait que

les premières colonnes étaient déjà à Vienne et s'avançaient à marches

forcées. Le feld-maréchal Mack, reconnaissant alors, mais trop tard, la

faute qu'il avait commise en se laissant enfermer par les troupes

françaises dans un cercle dont la place d'Ulm était le centre, essaya

d'en sortir; mais, successivement battu dans les combats de Wertingen,

de Günzbourg, et surtout à celui d'Elchingen, où le maréchal Ney se

couvrit de gloire, Mack, de plus en plus resserré, fut contraint de se

renfermer dans Ulm avec son armée, moins les corps de l'archiduc

Ferdinand et de Jellachich qui parvinrent à s'échapper, le premier vers

la Bohême, l'autre vers le lac de Constance. Ulm fut investi par

l'Empereur. Cette place, bien qu'elle ne fût pas alors très fortifiée,

pouvait néanmoins résister longtemps, grâce à sa position, ainsi qu'à sa

très nombreuse garnison, et donner ainsi aux Russes le temps d'arriver

à son secours. Mais le feld-maréchal Mack, passant de la jactance la

plus exaltée au découragement le plus complet, mit bas les armes devant

Napoléon, qui avait, en trois, semaines, dispersé, pris ou détruit

80,000 Autrichiens, et délivré la Bavière, dans laquelle il ramena

l'Électeur. Nous verrons, en 1813, celui-ci reconnaître un tel bienfait

par la plus odieuse trahison.

Maître de la Bavière, débarrassé de l'armée de Mack, l'Empereur accéléra

sa marche sur Vienne, en longeant la rive droite du Danube. Il s'empare

de Passau, puis de Linz, où il apprend que 50,000 Russes, commandés par

le général Koutousoff, renforcés par 40,000 Autrichiens, que le général

Kienmayer est parvenu à réunir, ont passé le Danube à Vienne et ont pris

position à Mölk et à Saint-Pœlten. Il est informé en même temps que

l'armée autrichienne, commandée par le célèbre archiduc Charles, ayant

été battue par Masséna dans le pays vénitien, se retire dans le Frioul

par la direction de Vienne; enfin que l'archiduc Jean occupe le Tyrol

avec plusieurs divisions. Ces deux princes menaçaient donc la droite de

l'armée française pendant qu'elle avait les Russes devant elle. Pour se

prémunir contre une attaque de flanc, l'Empereur, qui avait déjà le

corps du maréchal Augereau vers Bregenz, envoie celui du maréchal Ney

envahir Innspruck et le Tyrol, et porte le corps de Marmont à Léoben,

afin d'arrêter le prince Charles, venant d'Italie.

Napoléon, ayant par ces sages précautions assuré son flanc droit, voulut

avant d'avancer de front sur les Russes, dont l'avant-garde venait de se

heurter contre la sienne à Amstetten, près de Steyer, prémunir son flanc

gauche contre toute attaque des troupes autrichiennes réfugiées en

Bohême, sous les ordres de l'archiduc Ferdinand. À cet effet,

l'Empereur donna au maréchal Mortier les divisions d'infanterie Dupont

et Gazan, et lui prescrivit de traverser le Danube sur les ponts de

Passau et de Linz, puis de descendre le fleuve par la rive gauche,

tandis que le gros de l'armée continuerait sa marche sur la rive droite.

Cependant, pour ne pas laisser le maréchal Mortier trop isolé, Napoléon

imagina de réunir sur le Danube un grand nombre de bateaux, pris dans

les affluents de ce fleuve, et d'en former une flottille qui, conduite

par les marins de la garde, devait descendre en se tenant constamment à

la hauteur du corps de Mortier, afin de lier les troupes des deux rives.

Mémoires du général baron de Marbot (1/3) · 第 16 / 27 段