Cette excellente femme, toujours malade, vivait très retirée et

paraissait rarement à table ou au salon; mais lorsqu'elle y venait, loin

de contraindre notre gaieté, elle se complaisait à l'encourager. Elle

avait auprès d'elle deux dames de compagnie fort extraordinaires. La

première portait constamment des habits d'homme et était connue sous le

nom de _Sans-gêne_. Elle était fille d'un des chefs qui, en 1793,

défendirent Lyon contre la Convention. Elle s'échappa avec son père; ils

se déguisèrent tous deux en soldats, et allèrent se réfugier dans les

rangs du 9e régiment de dragons, où ils prirent des surnoms de guerre et

firent campagne. Mlle Sans-gêne, qui joignait à la tournure et à la

figure d'un homme un courage des plus mâles, reçut plusieurs blessures,

dont une à Castiglione, où son régiment faisait partie de la division

Augereau. Le général Bonaparte, souvent témoin des prouesses de cette

femme intrépide, étant devenu premier Consul, lui accorda une pension et

la plaça auprès de sa femme; mais la cour convenait peu à Mlle

Sans-gêne; elle se sépara donc de Mme Bonaparte, qui, d'un commun

accord, la céda à Mme Augereau, dont elle devint secrétaire et lectrice.

La seconde dame placée auprès de la maréchale était la veuve du

sculpteur Adam, qui, malgré ses quatre-vingts ans, était le

boute-en-train du château. La grosse joie et les mystifications étaient

à l'ordre du jour à cette époque, et surtout à la Houssaye, dont le

maître n'était heureux que lorsqu'il voyait la gaieté animer ses hôtes

et les jeunes gens de son état-major.

Le maréchal rentra à Paris au mois de novembre. L'époque du couronnement

de l'Empereur, approchait, et déjà le Pape, venu pour le sacre, était

aux Tuileries. Une foule de magistrats et de députations des divers

départements avaient été convoqués dans la capitale, où se trouvaient

aussi tous les colonels de l'armée, avec un détachement de leurs

régiments, auxquels l'Empereur distribua au Champ de Mars ces aigles

devenues si célèbres!... Paris resplendissant étalait un luxe

jusqu'alors inconnu. La cour du nouvel Empereur devint la plus brillante

du monde; ce n'étaient partout que fêtes, bals et joyeuses réunions.

Le couronnement eut lieu le 2 décembre. J'accompagnai le maréchal à

cette cérémonie que je m'abstiendrai de décrire, car le récit en a été

fait dans plusieurs ouvrages. Quelques jours après, les maréchaux

offrirent un bal à l'Empereur et à l'Impératrice. Vous savez qu'ils

étaient dix-huit. Le maréchal Duroc, bien qu'il ne fût que préfet du

palais, se joignit à eux, ce qui portait à dix-neuf le nombre des

payants, dont chacun versa 25,000 francs pour les frais de la fête, qui

coûta par conséquent 475,000 francs. Ce bal eut lieu dans la grande

salle de l'Opéra: on ne vit jamais rien d'aussi magnifique. Le général

du génie Samson en était l'ordonnateur; les aides de camp des maréchaux

en furent les commissaires chargés d'en faire les honneurs et de

distribuer les billets. Tout Paris voulait en avoir; aussi les aides de

camp furent-ils assaillis de lettres et de demandes: je n'eus jamais

autant d'amis! Tout se passa dans l'ordre le plus parfait, et l'Empereur

parut satisfait.

1805.--Nous terminâmes au milieu des fêtes l'année 1804, et commençâmes

l'année 1805, qui devait être fertile en si grands événements.

Pour faire participer son armée à l'allégresse générale, le maréchal

Augereau jugea convenable de se rendre à Brest, malgré les rigueurs de

l'hiver, donnant des bals magnifiques et traitant successivement les

officiers et même bon nombre de soldats. Dès les premiers jours du

printemps, il revint à la Houssaye, en attendant le moment de la

descente en Angleterre.

Cette expédition, qu'on traitait de chimérique, fut cependant sur le

point d'aboutir. Une escadre anglaise de quinze vaisseaux environ

croisant sans cesse dans la Manche, il devenait impossible de passer

l'armée française en Angleterre sur des bateaux et péniches, qui eussent

été coulés par le moindre choc de vaisseaux de haut bord; mais

l'Empereur pouvait disposer de soixante vaisseaux de ligne, tant

français qu'étrangers, dispersés dans les ports de Brest, Lorient,

Rochefort, Le Ferrol et Cadix. Il s'agissait de les réunir à

l'improviste dans la Manche, d'y écraser par des forces immenses la

faible escadre qu'y avaient les Anglais, et de se rendre ainsi maîtres

du passage, ne fût-ce que pour trois jours.

Pour obtenir ce résultat, l'Empereur prescrivit à l'amiral Villeneuve,

commandant en chef de toutes ces forces, de faire sortir simultanément

des ports de France et d'Espagne tous les vaisseaux disponibles, et de

se diriger, non sur Boulogne, mais sur la Martinique, où il était

certain que les flottes anglaises le suivraient. Pendant qu'elles

courraient aux Antilles, Villeneuve devait quitter ces îles avant

l'arrivée des Anglais et, revenant par le nord de l'Écosse, rentrer dans

la Manche par le haut de ce canal avec soixante vaisseaux, qui, battant

facilement les quinze que les Anglais entretenaient devant Boulogne,

eussent rendu Napoléon maître du passage. Les Anglais, en arrivant à la

Martinique, et n'y trouvant pas la flotte de Villeneuve, eussent tâtonné

avant de commencer leurs mouvements, et perdu ainsi un temps précieux.

Une partie de ce beau projet fut exécuté. Villeneuve sortit, non pas

avec soixante, mais avec trente et quelques navires. Il gagna la

Martinique. Les Anglais déroutés coururent aux Antilles, dont Villeneuve

venait de partir; mais l'amiral français, au lieu de revenir par

l'Écosse, se dirigea vers Cadix, afin d'y prendre la flotte espagnole,

comme si trente navires ne suffisaient pas pour vaincre ou éloigner les

quinze vaisseaux des Anglais!... Ce n'est pas encore tout... Arrivé à

Cadix, Villeneuve perdit beaucoup de temps à faire réparer ses navires;

pendant ce temps, les flottes ennemies regagnèrent aussi l'Europe et

s'établirent en croisière devant Cadix; enfin l'équinoxe vint rendre

difficile la sortie de ce port, où Villeneuve se trouva bloqué. Ainsi

avorta l'habile combinaison de l'Empereur. Comprenant que les Anglais ne

s'y laisseraient plus prendre, il renonça à ses projets d'invasion dans

la Grande-Bretagne, ou les remit indéfiniment, pour reporter ses regards

vers le continent.

Mais avant de raconter les principaux événements de cette longue guerre

et la part que j'y pris, je dois vous faire connaître un affreux malheur

dont notre famille fut frappée.

Mon frère Félix, entré à l'École militaire de Fontainebleau, était un

peu myope; aussi avait-il hésité à prendre la carrière militaire;

néanmoins, une fois décidé, il travailla avec une telle ardeur qu'il

devint bientôt sergent-major, poste difficile à exercer dans une école.

Les élèves, fort espiègles, avaient pris l'habitude d'enfouir sous les

terres du remblai des redoutes qu'ils construisaient, les outils qu'on

leur remettait pour leurs travaux. Le général Bellavène, directeur de

l'École, homme très sévère, ordonna que les outils fussent donnés en

compte aux sergents-majors, qui en deviendraient ainsi responsables.

Un jour qu'on était au travail, mon frère, voyant un élève enterrer une

pioche, lui fit une observation à laquelle celui-ci répondit fort

grossièrement, ajoutant que dans quelques jours ils sortiraient de

l'École, et qu'alors, devenu l'égal de son ancien sergent-major, il lui

demanderait raison de sa réprimande. Mon frère, indigné, déclara qu'il

n'était pas nécessaire d'attendre si longtemps, et, faute d'épées, ils

prirent des compas fixés au bout de bâtons. Jacqueminot, depuis

lieutenant général, fut le témoin de Félix. La mauvaise vue de celui-ci

lui donnait un désavantage marqué; il blessa cependant son adversaire,

mais il reçut un coup qui lui traversa le bras droit. Ses camarades le

pansèrent en secret. Malheureusement, les sous-officiers sont tenus de

porter l'arme dans la main droite, et la fatalité voulut que l'Empereur,

étant venu à Fontainebleau, fît manœuvrer pendant plusieurs heures sous

un soleil brûlant. Mon malheureux frère, obligé de courir sans cesse, en

ayant le bras droit constamment tendu sous le poids d'un lourd fusil,

fut accablé par la chaleur, et sa blessure se rouvrit!... Il aurait dû

se retirer, en prétextant quelque indisposition; mais il était devant

l'Empereur, qui devait, à la fin de la séance, distribuer les brevets de

sous-lieutenants, si ardemment désirés!... Félix fit donc des efforts

surhumains pour résister à la douleur; mais enfin ses forces

s'épuisèrent, il tomba, on l'emporta mourant!...

Le général Bellavène écrivit durement à ma mère: «Si vous voulez voir

votre fils, accourez promptement, car il n'a plus que quelques heures à

vivre!...» Ma mère en fut plongée dans un désespoir si affreux qu'elle

ne put aller à Fontainebleau, où je me rendis en poste sur-le-champ. À

mon arrivée, j'appris que mon frère n'existait plus!... Le maréchal

Augereau fut parfait pour nous dans cette circonstance douloureuse, et

l'Empereur envoya le maréchal du palais Duroc faire un compliment de

condoléances à ma mère.

Mais bientôt, un nouveau chagrin vint assiéger son cœur; j'allais être

forcé de m'éloigner d'elle, car la guerre venait d'éclater sur le

continent: voici à quel sujet.

Au moment où l'Empereur avait le plus besoin d'être en paix avec les

puissances continentales, afin de pouvoir exécuter son projet de

descente en Angleterre, il réunit par un simple décret l'État de Gênes à

la France. Cela servit merveilleusement les Anglais, qui profitèrent de

cette décision pour effrayer tous les peuples du continent, auxquels ils

représentèrent Napoléon comme aspirant à envahir l'Europe entière. La

Russie et l'Autriche nous déclarèrent la guerre, et la Prusse, plus

circonspecte, s'y prépara sans se prononcer encore. L'Empereur avait

prévu sans doute ces hostilités, et le désir de les voir éclater l'avait

peut-être porté à s'emparer de l'État de Gênes, car désespérant de voir

Villeneuve se rendre maître pour quelques jours de la Manche, par la

réunion de toutes les flottes de France et d'Espagne, il voulait qu'une

guerre continentale le délivrât du ridicule que son projet de descente,

annoncé depuis trois ans et jamais exécuté, aurait fini par jeter sur

ses armes, en montrant son impuissance vis-à-vis de l'Angleterre. La

nouvelle coalition le tira donc fort à propos d'une position fâcheuse.

Un séjour de trois ans dans les camps avait produit un excellent effet

sur nos troupes: jamais la France n'avait eu une armée aussi instruite,

aussi bien composée, aussi avide de combats et de gloire, et jamais

général ne réunit autant de puissance, autant de forces matérielles et

morales, et ne fut aussi habile à les utiliser. Napoléon accepta donc la

guerre avec joie, tant il avait la certitude de vaincre ses ennemis et

de faire servir leurs défauts à son affermissement sur le trône, car il

connaissait l'enthousiasme que la gloire a de tout temps produit sur

l'esprit chevaleresque des Français.

CHAPITRE XXIII

L'armée se dirige vers le Rhin.--Début des hostilités.--Mission auprès

de Masséna.--Trafalgar.--Jellachich met bas les armes à Bregenz.--Ruse

du colonel des housards de Blankenstein.--Son régiment nous échappe.

La grande armée que l'Empereur allait mettre en mouvement contre

l'Autriche tournait alors en quelque sorte le dos à cet empire ainsi

qu'à l'Europe, puisque les deux camps français, répartis sur les rivages

de la mer du Nord, de la Manche et de l'Océan, faisaient face à

l'Angleterre. En effet, la droite du 1er corps, commandée par

Bernadotte, occupait le Hanovre; le 2e, aux ordres de Marmont, se

trouvait en Hollande; le 3e, sous Davout, était à Bruges; les 4e, 5e et

6e, que commandaient Soult, Lannes et Ney, campaient à Boulogne ou dans

les environs; enfin le 7e, aux ordres d'Augereau, se trouvait à Brest et

formait l'extrême gauche.

Pour rompre ce long cordon de troupes et en former une masse

considérable destinée à marcher sur l'Autriche, il fallait opérer un

immense changement de front en arrière. Chaque corps d'armée exécuta

donc un demi-tour pour faire face à l'Allemagne, sur laquelle il se

dirigea par le chemin le moins long. L'aile droite devint ainsi la

gauche, et la gauche la droite.

On conçoit que pour se porter du Hanovre ou de la Hollande sur le

Danube, le 1er et le 2e corps avaient beaucoup moins de trajet à

parcourir que ceux qui venaient de Boulogne, et que ceux-ci se

trouvaient moins éloignés que le corps d'Augereau, qui pour se rendre de

Brest aux frontières de Suisse, dans le Haut-Rhin, devait traverser la

France dans toute sa largeur: le trajet était de trois cents lieues. Les

troupes furent deux mois en route. Elles voyageaient sur plusieurs

colonnes. Le maréchal Augereau, parti le dernier de Brest, les devança,

et s'arrêtant d'abord à Rennes, puis successivement à Alençon, Melun,

Troyes et Langres, il inspecta les divers régiments dont sa présence

ranimait encore l'ardeur. Le temps était superbe. Je passai ces deux

mois, courant sans cesse en calèche de poste, pour aller d'une colonne à

l'autre transmettre aux généraux les ordres du maréchal. Je pus

m'arrêter deux fois à Paris pour voir ma mère. Nos équipages avaient

pris les devants; j'avais un assez médiocre domestique, mais trois

excellents chevaux.

Pendant que la grande armée se dirigeait vers le Rhin et le Danube, les

troupes françaises cantonnées dans la haute Italie, sous le commandement

de Masséna, se réunissaient dans le Milanais, afin d'attaquer les

Autrichiens dans le pays vénitien.

Pour transmettre des ordres à Masséna, l'Empereur était obligé de faire

passer ses aides de camp par la Suisse, restée neutre. Or, il arriva que

pendant le séjour du maréchal Augereau à Langres, un officier

d'ordonnance, porteur des dépêches de Napoléon, fut renversé de sa

voiture et se cassa la clavicule. Il se fit transporter chez le maréchal

Augereau, auquel il déclara qu'il était dans l'impossibilité de remplir

sa mission. Le maréchal, sentant combien il importait que les dépêches

de l'Empereur arrivassent promptement en Italie, me chargea de les y

porter, en passant par Huningue, où je devais transmettre ses ordres

pour l'établissement d'un pont sur le Rhin. Cette mission me fit grand

plaisir, car j'allais ainsi faire un beau voyage, avec la certitude de

rejoindre le 7e corps avant qu'il fût aux prises avec les Autrichiens.

Je gagnai rapidement Huningue et Bâle, je me rendis de là à Berne, à

Raperschwill, où je laissai ma voiture; puis je traversai à cheval, et

non sans danger, le mont Splügen, alors presque impraticable. J'entrai

en Italie par Chiavenna et joignis le maréchal Masséna auprès de Vérone.

Mais je ne fis que _toucher barre_, car Masséna était aussi impatient de

me voir repartir avec sa réponse à l'Empereur, que je l'étais moi-même

de rejoindre le maréchal Augereau, afin d'assister aux combats que son

corps d'armée allait livrer. Cependant, ma course ne fut pas aussi

rapide, au retour, qu'elle l'avait été en allant, parce qu'une neige

fort épaisse, tombée depuis peu, couvrait non seulement les montagnes,

mais aussi les vallées de la Suisse: il gelait très fort, les chevaux

tombaient à chaque pas, et ce ne fut qu'en donnant 600 francs que je

trouvai deux guides qui voulussent traverser le Splügen avec moi. Nous

mîmes plus de douze heures à faire ce trajet, en marchant à pied dans la

neige jusqu'aux genoux! Les guides furent même sur le point de renoncer

à aller en avant, assurant qu'il y avait danger imminent. Mais j'étais

jeune, hardi, et comprenais l'importance des dépêches que l'Empereur

attendait.

Je déclarai donc à mes deux guides que, s'ils reculaient, je

continuerais ma route sans eux. Chaque profession a son point d'honneur;

celui des guides consiste principalement à ne jamais abandonner le

voyageur qui s'est confié à eux. Les miens marchèrent donc, et après des

efforts vraiment extraordinaires, nous arrivâmes à la grande auberge

située au bas du Splügen, au moment où la nuit commençait. Nous eussions

infailliblement péri si elle nous eût surpris dans la montagne, car le

sentier, à peine tracé, était bordé de précipices que la neige nous eût

empêchés de distinguer. J'étais harassé!... mais après m'être reposé, et

avoir repris mes forces, je repartis au point du jour et gagnai

Raperschwill, où je retrouvai une voiture et des routes carrossables.

Le plus pénible du voyage était fait; aussi, malgré la neige et un froid

très vif, je parvins à Bâle, et puis à Huningue, où le 7e corps se

trouva réuni le 19 octobre. Dès le lendemain, il commença à passer le

Rhin sur un pont de bateaux jeté à cet effet; car, bien qu'à une petite

demi-lieue de là il y eût un pont de pierre dans la ville de Bâle,

l'Empereur avait ordonné au maréchal Augereau de respecter la neutralité

de la Suisse, neutralité que neuf ans plus tard les Suisses violèrent

eux-mêmes, en livrant, en 1814, ce pont aux ennemis de la France.

Me voilà donc faisant la guerre derechef. Nous étions en 1805, année qui

vit s'ouvrir pour moi une longue série de combats, dont la durée fut de

dix ans consécutifs, puisqu'elle ne se termina que dix ans après, à

Waterloo. Quelque nombreuses qu'aient été les guerres de l'Empire,

presque tous les militaires français ont joui d'une ou de plusieurs

années de repos, soit parce qu'ils tenaient garnison en France, soit

parce qu'ils se trouvaient en Italie ou en Allemagne lorsque nous

n'avions la guerre qu'en Espagne; mais, ainsi que vous allez le voir, il

n'en fut pas de même pour moi, qui constamment envoyé du nord au midi et

du midi au nord, partout où l'on se battait, ne passai pas une seule de

ces dix années sans aller au feu, et sans arroser de mon sang quelque

contrée de l'Europe.

Je n'ai pas l'intention de faire ici le récit détaillé de la campagne de

1805, dont je me bornerai à rappeler les faits principaux.

Les Russes, qui marchaient au secours de l'Autriche, étaient encore fort

loin, lorsque le feld-maréchal Mack, à la tête de quatre-vingt mille

hommes, s'étant imprudemment avancé en Bavière, y fut battu par

Napoléon, dont les savantes manœuvres le contraignirent à se réfugier

dans la place d'Ulm, et à mettre bas les armes avec la plus grande

partie de son armée, dont deux corps seulement échappèrent au désastre.

L'un, sous les ordres du prince Ferdinand, parvint à gagner la Bohême;

l'autre, commandé par le vieux feld-maréchal Jellachich, se jeta dans le

Vorarlberg, vers le lac de Constance, où il s'appuyait à la neutralité

suisse et gardait les défilés de la forêt Noire. C'est à ces dernières

troupes que le maréchal Augereau allait être opposé.

Après avoir traversé le Rhin à Huningue, le 7e corps se trouva dans le

pays de Bade, dont le souverain, ainsi que celui de Bavière et de

Wurtemberg, venait de contracter une alliance avec Napoléon; aussi

fûmes-nous reçus en amis par la population de Brisgau. Le feld-maréchal

Jellachich n'avait pas osé se mesurer avec les Français dans un pays où

les communications sont si faciles, mais il nous attendait au delà de

Fribourg, à l'entrée de la forêt Noire, dont il comptait nous faire

acheter le passage par beaucoup de sang. Il espérait surtout nous

arrêter au _Val d'Enfer_, défilé étroit, fort long, et dominé de tous

côtés par des rochers à pic, faciles à défendre. Mais les troupes du 7e

corps, qui venaient d'apprendre les brillants succès remportés par leurs

camarades à Ulm et en Bavière, jalouses de montrer aussi leur bravoure,

s'élancèrent avec ardeur dans la forêt Noire, qu'elles franchirent en

trois jours, malgré les obstacles du terrain, la résistance de l'ennemi

et la difficulté de se procurer des vivres dans cet affreux désert.

Enfin, l'armée déboucha dans un pays fertile et campa autour de

Donaueschingen, ville fort agréable, où se trouve le magnifique château

de l'antique maison des princes de Furstenberg.

Le maréchal Augereau et ses aides de camp logèrent au château, dans la

cour duquel se trouve la source du Danube; ce grand fleuve montre sa

puissance en naissant, car à sa sortie de terre il porte déjà bateau.

Les attelages de l'artillerie et nos équipages avaient éprouvé de très

grandes fatigues dans les défilés rocailleux et montueux de la forêt

Noire, que le verglas rendait encore plus difficiles. Il fallut donc

donner aux chevaux plusieurs jours de repos, pendant lesquels les

cavaliers autrichiens venaient de temps à autre tâter nos avant-postes,

placés à deux lieues en avant de la ville; mais tout se bornait à un

tiraillement qui nous amusait, nous exerçait à la petite guerre, et

nous apprenait à connaître les divers uniformes ennemis.

Je vis là pour la première fois les uhlans du prince Charles, les

dragons de Rosenberg et les housards de Blankenstein. Nos chevaux

d'attelage ayant repris leur vigueur, l'armée continua sa marche, et

pendant plusieurs semaines nous eûmes des combats continuels qui nous

rendirent maîtres d'Engen et de Stockach.

Quoique souvent très exposé dans ces divers engagements, je n'éprouvai

qu'un seul accident, mais il pouvait être fort grave. La terre était

couverte de neige, surtout auprès de Stockach. L'ennemi défendait cette

position avec acharnement. Le maréchal m'ordonne d'aller reconnaître un

point sur lequel il voulait diriger une colonne; je pars au galop, le

sol me paraissant très uni, parce que le vent, en poussant la neige,

avait comblé tous les fossés. Mais tout à coup mon cheval et moi

enfonçons dans un grand ravin, ayant de la neige jusqu'au cou... Je

tâchais de me tirer de cette espèce de gouffre, lorsque deux housards

ennemis parurent au sommet et déchargèrent leurs mousquetons sur moi.

Heureusement, la neige dans laquelle je me débattais ainsi que mon

cheval, ayant empêché les cavaliers autrichiens de bien ajuster, je ne

reçus aucun mal; mais ils allaient réitérer leur feu, lorsque l'approche

d'un peloton de chasseurs, que le maréchal Augereau envoyait à mon

secours, les contraignit à s'éloigner promptement. Avec un peu d'aide,

je sortis du ravin; mais on eut beaucoup de peine à en retirer mon

cheval, qui cependant n'était pas blessé non plus, ce qui permit à mes

camarades de rire de l'étrange figure que j'avais, à la suite de mon

bain de neige.

Après avoir conquis tout le Vorarlberg, nous nous emparâmes de Bregenz,

et acculâmes le corps autrichien de Jellachich au lac de Constance et au

Tyrol. L'ennemi se couvrit de la forteresse de Feldkirch et du célèbre

défilé de ce nom, derrière lesquels il pouvait nous résister avec

avantage: nous nous attendions à livrer un combat très meurtrier pour

enlever cette forte position, lorsque, à notre grand étonnement, les

Autrichiens demandèrent à capituler, ce que le maréchal Augereau

s'empressa d'accepter.

Pendant l'entrevue que les deux maréchaux eurent à cette occasion, les

officiers autrichiens, humiliés des revers que leurs armes venaient

d'essuyer, se donnèrent le malin plaisir de nous annoncer une très

fâcheuse nouvelle, tenue cachée jusqu'à ce jour, mais que les Russes et

les Autrichiens avaient apprise par la voie de l'Angleterre. La flotte

franco-espagnole avait été battue par lord Nelson, le 20 octobre, non

loin de Cadix, au cap Trafalgar. Notre malencontreux amiral Villeneuve,

que les ordres précis de Napoléon n'avaient pu déterminer à sortir de

l'inaction, lorsque l'apparition subite de toutes les flottes de la

France et de l'Espagne dans la Manche pouvait assurer le passage en

Angleterre de nombreuses troupes réunies à Boulogne, Villeneuve, en

apprenant que par ordre de Napoléon il allait être remplacé par l'amiral

Rosily, passa tout à coup d'un excès de circonspection à une très grande

audace. Il sortit de Cadix, livra une bataille qui, eût-elle tourné à

notre avantage, eût été à peu près inutile, puisque l'armée française,

au lieu de se trouver à Boulogne pour profiter de ce succès et passer en

Angleterre, était à plus de deux cents lieues des côtes, faisant la

guerre au centre de l'Allemagne. Après un combat des plus acharnés, les

flottes d'Espagne et de France furent battues par celle d'Angleterre,

dont l'amiral, le célèbre Nelson, fut tué, emportant dans la tombe la

réputation de premier homme de mer de l'époque. De notre côté, nous

perdîmes le contre-amiral Magon, officier d'un très grand mérite. Un de

nos vaisseaux sauta; dix-sept, tant français qu'espagnols, furent pris.

Une tempête horrible, qui s'éleva vers la fin de la bataille, dura toute

la nuit et les jours suivants. Elle fut sur le point de faire périr les

vainqueurs et les vaincus; aussi les Anglais, ne s'occupant plus que de

leur propre salut, furent-ils obligés d'abandonner presque tous les

vaisseaux qu'ils nous avaient pris et qui, pour la plupart, furent

conduits à Cadix par les débris de leurs braves et malheureux équipages;

d'autres périrent en se brisant sur les rochers.

Mémoires du général baron de Marbot (1/3) · 第 15 / 27 段