d'où le général en chef fit partir Mainvielle et moi pour Brest, afin
d'y préparer son établissement. Nous prîmes des places dans la
malle-poste jusqu'à Bordeaux; mais là, nous fûmes obligés, faute de
voitures publiques, d'enfourcher des bidets de poste, ce qui, de toutes
les manières de voyager, est certainement la plus rude. Il pleuvait, les
routes étaient affreuses, les nuits d'une obscurité profonde, et
cependant il fallait se lancer au galop, malgré ces obstacles, car notre
mission était pressée. Bien que je n'aie jamais été très bon écuyer,
l'habitude que j'avais du cheval, et une année récemment passée au
manège de Versailles, me donnaient assez d'assurance et de force pour
enlever les affreuses rosses sur lesquelles nous étions forcés de
monter. Je me tirai donc assez bien de mon apprentissage du métier de
courrier, dans lequel vous verrez que les circonstances me forcèrent
plus tard à me perfectionner. Il n'en fut pas de même de Mainvielle;
aussi mîmes-nous deux jours et deux nuits pour nous rendre à Nantes, où
il arriva brisé, rompu, et dans l'impossibilité de continuer le voyage à
franc étrier. Cependant, comme nous ne pouvions pas exposer le général
en chef à se trouver sans logement à son arrivée à Brest, il fut convenu
que je me rendrais dans cette ville et que Mainvielle me rejoindrait en
voiture.
Dès mon arrivée, je louai l'hôtel du banquier Pasquier, frère de celui
qui fut chancelier et président de la Chambre des pairs. Plusieurs de
mes camarades, et Mainvielle lui-même, vinrent me joindre quelques jours
après, et m'aidèrent à ordonner tout ce qui était nécessaire à
l'établissement du général en chef, qui le trouva convenable pour le
grand état de maison qu'il avait le projet d'y tenir.
1804.--Nous commençâmes à Brest l'année 1804.
Le 7e corps se composait de deux divisions d'infanterie et d'une brigade
de cavalerie; ces troupes n'étant pas campées, mais seulement
cantonnées dans les communes voisines, tous les généraux et leurs
états-majors logeaient à Brest, dont la rade et le port contenaient un
grand nombre de vaisseaux de tout rang. L'amiral et les chefs principaux
de la flotte étaient aussi en ville, et les autres officiers y venaient
journellement, de sorte que Brest offrait un spectacle des plus animés.
L'amiral Truguet et le général en chef Augereau donnèrent plusieurs
fêtes brillantes, car de tout temps les Français préludèrent ainsi à la
guerre.
Dans le courant de février, le général Augereau partit pour Paris, où le
premier Consul l'avait mandé afin de conférer avec lui sur le projet de
descente en Irlande. Je fus du voyage.
À notre arrivée à Paris, nous trouvâmes l'horizon politique très chargé.
Les Bourbons, qui avaient espéré que Bonaparte, en prenant les rênes du
gouvernement, travaillerait pour eux, et se préparait à jouer le rôle de
Monck, voyant qu'il ne songeait nullement à leur rendre la couronne,
résolurent de le renverser. Ils ourdirent à cet effet une conspiration
ayant pour chefs trois hommes célèbres, mais à des titres bien
différents: le général Pichegru, le général Moreau et Georges Cadoudal.
Pichegru avait été professeur de mathématiques de Bonaparte au collège
de Brienne, qu'il avait quitté pour prendre du service. La Révolution le
trouva sergent d'artillerie. Ses talents et son courage l'élevèrent
rapidement au grade de général en chef. Ce fut lui qui fit la conquête
de la Hollande au milieu de l'hiver; mais l'ambition le perdit. Il se
laissa séduire par les agents du prince de Condé, et entretint une
correspondance avec ce prince, qui lui promettait de grands avantages et
le titre de connétable, s'il employait l'influence qu'il avait sur les
troupes au rétablissement de Louis XVIII sur le trône de ses pères. Le
hasard, ce grand arbitre des destinées humaines, voulut qu'à la suite
d'un combat où les troupes françaises commandées par Moreau avaient
battu la division du général autrichien Kinglin, le fourgon de celui-ci,
contenant les lettres adressées par Pichegru au prince de Condé, fut
pris et amené à Moreau. Il était l'ami de Pichegru, auquel il devait en
partie son avancement, et dissimula la capture qu'il avait faite tant
que Pichegru eut du pouvoir; mais ce général, devenu représentant du
peuple au conseil des Anciens, ayant continué d'agir en faveur des
Bourbons, fut arrêté ainsi que plusieurs de ses collègues. Alors Moreau
s'empressa d'adresser au Directoire les pièces qui démontraient la
culpabilité de Pichegru, ce qui amena la déportation de celui-ci dans
les déserts de la Guyane, à Sinamary. Il parvint, par son courage, à
s'évader, gagna les États-Unis, puis l'Angleterre, et n'ayant, dès lors,
plus de ménagements à garder, il se mit ouvertement à la solde de Louis
XVIII et résolut de venir en France renverser le gouvernement
consulaire. Cependant, comme il ne pouvait se dissimuler que destitué,
proscrit, absent de France depuis plus de six ans, il ne pouvait plus
avoir sur l'armée autant d'influence que le général Moreau, le vainqueur
de Hohenlinden, et par cela même fort aimé des troupes dont il était
inspecteur général, il consentit, par dévouement pour les Bourbons, à
faire taire les motifs d'inimitié qu'il avait contre Moreau, et à s'unir
à lui pour le triomphe de la cause à laquelle il s'était dévoué.
Moreau, né en Bretagne, faisait son cours de droit à Rennes lorsque la
révolution de 1789 éclata; les étudiants, cette jeunesse turbulente,
l'avaient pris pour chef, et lorsqu'ils formèrent un bataillon de
volontaires, ils nommèrent Moreau commandant. Celui-ci, débutant dans la
carrière des armes par un emploi d'officier supérieur, se montra brave,
capable, et fut promptement élevé au généralat et au commandement en
chef des armées. Il gagna plusieurs batailles et fit devant le prince
Charles une retraite justement célèbre. Mais, bon militaire, Moreau
manquait de _courage civil_. Nous l'avons vu refuser de se mettre à la
tête du gouvernement, pendant que Bonaparte était en Égypte; et bien
qu'il eût aidé celui-ci au 18 brumaire, il devint jaloux de sa
puissance, dès qu'il le vit premier Consul; enfin il chercha tous les
moyens de le supplanter, ce à quoi le poussait aussi, dit-on, la
jalousie de sa femme et de sa belle-mère contre Joséphine.
D'après cette disposition d'esprit de Moreau, il ne devait pas être
difficile de l'amener à s'entendre avec Pichegru pour le renversement du
gouvernement.
Un Breton nommé Lajolais, agent de Louis XVIII et ami de Moreau, devint
l'intermédiaire entre celui-ci et Pichegru; il allait continuellement de
Londres à Paris; mais comme il s'aperçut bientôt que, tout en consentant
au renversement de Bonaparte, Moreau avait le projet de garder le
pouvoir pour lui-même, et nullement de le remettre aux Bourbons, on
espérait qu'une entrevue du général avec Pichegru le ramènerait à de
meilleurs sentiments. Celui-ci, débarqué par un vaisseau anglais sur les
côtes de France, près du Tréport, se rendit à Paris, où Georges Cadoudal
l'avait précédé, ainsi que M. de Rivière, les deux Polignac et autres
royalistes.
Georges Cadoudal était le plus jeune des nombreux fils d'un meunier du
Morbihan; mais comme un usage fort bizarre, établi dans une partie de la
basse Bretagne, donnait tous les biens au dernier-né de chaque famille,
Georges, dont le père était aisé, avait reçu une certaine éducation.
C'était un homme court, aux épaules larges, au cœur de tigre, et que son
courage audacieux avait appelé au commandement supérieur de toutes les
bandes des chouans de la Bretagne.
Il vivait à Londres depuis la pacification de la Vendée; mais son zèle
fanatique pour la maison de Bourbon ne lui permettant de goûter aucun
repos, tant que le premier Consul serait à la tête du gouvernement
français, il forma le dessein de le tuer, non par assassinat caché, mais
en plein jour, en l'attaquant sur la route de Saint-Cloud avec un
détachement de trente à quarante chouans à cheval, bien armés et portant
l'uniforme de la garde consulaire. Ce projet avait d'autant plus de
chances de réussir, que l'escorte de Bonaparte n'était ordinairement
alors que de quatre cavaliers.
Une entrevue fut ménagée entre Pichegru et Moreau. Elle eut lieu la
nuit, auprès de l'église de la Madeleine, alors en construction. Moreau
consentait au renversement et même à la mort du premier Consul, mais
refusait de concourir au rétablissement des Bourbons. La police
particulière de Bonaparte lui ayant signalé de sourdes menées dans
Paris, il ordonna l'arrestation de quelques anciens chouans qui s'y
trouvaient, et l'un d'eux fit des révélations importantes, qui
compromirent gravement le général Moreau, dont l'arrestation fut résolue
au conseil des ministres.
Je me souviens que cette arrestation fit le plus mauvais effet dans le
public, parce que Georges et Pichegru n'étant pas encore arrêtés,
personne ne les croyait en France; aussi disait-on que Bonaparte avait
_inventé_ la conspiration pour prendre Moreau. Le gouvernement avait
donc le plus grand intérêt à prouver que Pichegru et Georges étaient à
Paris, et qu'ils avaient vu Moreau. Toutes les barrières furent fermées
pendant plusieurs jours, et une loi terrible fut portée contre ceux qui
recèleraient les conspirateurs. Dès ce moment, il leur devint fort
difficile de trouver un asile, et bientôt Pichegru, M. de Rivière et les
Polignac tombèrent entre les mains de la police. Cette arrestation
commença à ramener l'esprit public sur la réalité de la conspiration, et
la capture de Georges acheva de dissiper les doutes qui auraient pu
subsister encore à ce sujet. Georges ayant déclaré dans ses
interrogatoires qu'il était venu pour tuer le premier Consul, et que la
conspiration devait être appuyée par un prince de la famille royale, la
police fut conduite à rechercher en quels lieux se trouvaient tous les
princes de la maison de Bourbon. Elle apprit que le duc d'Enghien,
petit-fils du grand Condé, habitait depuis peu de temps à Ettenheim,
petite ville située à quelques lieues du Rhin, dans le pays de Bade. Il
n'a jamais été prouvé que le duc d'Enghien fût un des chefs de la
conspiration, mais il est certain qu'il avait commis plusieurs fois
l'imprudence de se rendre sur le territoire français. Quoi qu'il en
soit, le premier Consul fit passer secrètement le Rhin, pendant la nuit,
à un détachement de troupes, commandé par le général Ordener, qui se
rendit à Ettenheim, d'où il enleva le duc d'Enghien. On le dirigea
sur-le-champ sur Vincennes, où il fut jugé, condamné à mort et fusillé
avant que le public eût appris son arrestation. Cette exécution fut
généralement blâmée. On concevrait que si le prince eût été pris sur le
territoire français, on lui eût appliqué la loi qui dans ce cas portait
la peine de mort; mais aller l'enlever au delà des frontières, en pays
étranger, cela parut une violation inqualifiable du droit des gens.
Il sembla cependant que le premier Consul n'avait pas l'intention de
faire exécuter le prince et ne voulait qu'effrayer le parti royaliste
qui conspirait sa mort; mais le général Savary, chef de la gendarmerie,
s'étant rendu à Vincennes, s'empara du prince après l'arrêt prononcé,
et, par un excès de zèle, il le fit fusiller, afin, dit-il, d'éviter au
premier Consul la peine d'ordonner la mort du duc d'Enghien, ou le
danger de laisser la vie à un ennemi aussi dangereux. Savary a depuis
nié ce propos, mais il l'aurait cependant tenu, à ce que m'ont assuré
des témoins auriculaires. Il n'est pas moins certain que Bonaparte blâma
l'empressement de Savary; mais le fait étant accompli, il dut en
accepter les conséquences.
Le général Pichegru, honteux de s'être associé à des assassins, et ne
voulant pas montrer en public le vainqueur de la Hollande mis en
jugement avec des chouans criminels, se pendit avec sa cravate dans la
prison. On prétendit qu'il avait été étranglé par des mameluks de la
garde, mais le fait est controuvé. D'ailleurs, Bonaparte n'avait pas
besoin de ce crime, et il avait plus d'intérêt à montrer Pichegru avili
devant un tribunal que de le faire tuer en secret.
Georges Cadoudal, condamné à mort ainsi que plusieurs de ses complices,
fut exécuté. Les frères Polignac et M. de Rivière, compris dans la même
sentence, virent leur peine commuée en celle de la détention
perpétuelle. Enfermés à Vincennes, ils obtinrent au bout de quelque
temps l'autorisation d'habiter sur parole une maison de santé; mais, en
1814, à l'approche des alliés, ils s'évadèrent et allèrent rejoindre le
comte d'Artois en Franche-Comté; puis, en 1815, ils furent les plus
acharnés à poursuivre les bonapartistes.
Quant au général Moreau, il fut condamné à deux ans de détention. Le
premier Consul le gracia, à condition qu'il se rendrait aux États-Unis.
Il y vécut dans l'obscurité jusqu'en 1813, où il vint en Europe se
ranger parmi les ennemis de son pays, et mourir en combattant les
Français, confirmant par sa conduite toutes les accusations portées
contre lui, à l'époque de la conjuration de Pichegru.
La nation française, fatiguée des révolutions, et voyant combien
Bonaparte était nécessaire au maintien du bon ordre, oublia ce qu'il y
avait eu d'odieux dans l'affaire du duc d'Enghien, et éleva Bonaparte
sur le pavois, en le proclamant empereur le 25 mai 1804. Presque toutes
les cours reconnurent le nouveau souverain de la France. À cette
occasion, dix-huit généraux, pris parmi les plus marquants, furent
élevés à la dignité de maréchaux de l'Empire, savoir, pour l'armée
active: Berthier, Augereau, Masséna, Lannes, Davout, Murat, Moncey,
Jourdan, Bernadotte, Ney, Bessières, Mortier, Soult et Brune; et pour le
Sénat, Kellermann, Lefebvre, Pérignon et Sérurier.
CHAPITRE XXII
1805.--Institution de la Légion d'honneur.--Camp de Boulogne.--Je suis
fait lieutenant.--Mission.--Mort de mon frère Félix.--La Russie et
l'Autriche nous déclarent la guerre.
Après le jugement de Moreau, nous retournâmes à Brest, d'où nous
revînmes bientôt à Paris, le maréchal devant assister, le 14 juillet, à
la distribution des décorations de la _Légion d'honneur_, ordre que
l'Empereur avait nouvellement institué pour récompenser tous les genres
de mérite. Je dois à ce sujet rappeler une anecdote qui fit grand bruit
à cette époque. Pour faire participer aux décorations tous les
militaires qui s'étaient distingués dans les armées de la République,
l'Empereur se fit rendre compte des hauts faits de ceux qui avaient reçu
des armes d'honneur, et il désigna un grand nombre d'entre eux pour la
Légion d'honneur, bien que plusieurs de ceux-ci fussent rentrés dans la
vie civile. M. de Narbonne, émigré rentré, vivait alors paisiblement à
Paris, rue de Miromesnil, dans la maison voisine de celle qu'habitait ma
mère. Or, le jour de la distribution des croix, M. de Narbonne,
apprenant que son valet de pied, ancien soldat d'Égypte, venait d'être
décoré, le fait venir, au moment de se mettre à table, et lui dit: «Il
n'est pas convenable qu'un chevalier de la Légion d'honneur donne des
assiettes; il l'est encore moins qu'il quitte sa décoration pour faire
son service; asseyez-vous donc auprès de moi, nous allons dîner
ensemble, et demain vous irez occuper dans mes terres l'emploi de
garde-chasse, qui n'a rien d'incompatible avec le port de votre
décoration.»
L'Empereur, informé de ce trait de bon goût, et désirant depuis
longtemps connaître M. de Narbonne, dont il avait entendu vanter le bon
sens et l'esprit, le fit venir, et fut si satisfait de lui, que par la
suite il le prit pour aide de camp. M. de Narbonne est le père de Mme la
comtesse de Rambuteau. Après avoir distribué les croix à Paris,
l'Empereur se rendit dans le même but au camp de Boulogne, où l'armée
fut réunie sur un emplacement demi-circulaire, en face de l'Océan. La
cérémonie fut imposante. L'Empereur y parut pour la première fois sur un
trône, environné de ses maréchaux. L'enthousiasme fut indescriptible...
La flotte anglaise, qui apercevait la cérémonie, envoya quelques navires
légers pour essayer de la troubler par une forte canonnade, mais nos
batteries des côtes leur ripostaient vivement. La fête terminée,
l'Empereur, retournant à Boulogne suivi de tous les maréchaux et d'un
cortège immense, s'arrêta derrière ces batteries, et, appelant le
général Marmont, qui avait servi dans l'artillerie: «Voyons, lui dit-il,
si nous nous souvenons de notre ancien métier, et lequel de nous deux
enverra une bombe sur ce brick anglais qui s'est tellement rapproché
pour nous narguer...» L'Empereur, écartant alors le caporal
d'artillerie chef de pièce, pointe le mortier; on met le feu, et la
bombe, frôlant les voiles du brick, va tomber dans la mer. Le général
Marmont pointe à son tour, approche aussi du but, mais n'atteint pas non
plus le brick, qui, voyant la batterie remplie de généraux, redoublait
la vivacité de son feu. «Allons, reprends ton poste», dit Napoléon au
caporal. Celui-ci ajuste à son tour, et fait tomber la bombe au beau
milieu du brick, qui, percé d'outre en outre par ce gros projectile, se
remplit d'eau à l'instant, et coule majestueusement en présence de toute
l'armée française. Celle-ci, enchantée de cet heureux présage, fit
éclater les vivat les plus bruyants, tandis que ta flotte anglaise
s'éloignait à toutes voiles. L'Empereur félicita le caporal
d'artillerie, et attacha la décoration à son habit.
Je participai aussi aux grâces distribuées ce jour-là. J'étais
sous-lieutenant depuis cinq ans et demi, et j'avais fait plusieurs
campagnes. L'Empereur, sur la demande du maréchal Augereau, me nomma
lieutenant; mais je crus un moment qu'il allait me refuser ce grade,
car, se souvenant qu'un Marbot avait figuré comme aide de camp de
Bernadotte dans la conspiration de Rennes, il fronça le sourcil, lorsque
le maréchal lui parla pour moi, et me dit en me regardant fixement:
«Est-ce vous qui...?--Non, Sire! ce n'est pas moi qui...! lui
répliquai-je vivement.--Oh! tu es le bon, toi... celui de Gênes et de
Marengo, je te fais lieutenant...» L'Empereur m'accorda aussi une place
à l'École militaire de Fontainebleau, pour mon jeune frère Félix, et à
dater de ce jour, il ne me confondit plus avec mon frère aîné, qui lui
fut toujours très antipathique, bien qu'il n'eût rien fait pour mériter
sa haine.
Les troupes du 7e corps n'étant pas réunies dans des camps, la présence
du maréchal Augereau était fort peu utile à Brest; aussi obtint-il
l'autorisation de passer le reste de l'été, et de l'automne dans sa
belle terre de la Houssaye, près Tournan, en Brie. Je crois même que
l'Empereur préférait le savoir là qu'au fond de la Bretagne, à la tête
d'une nombreuse armée. Au surplus, les appréciations de Napoléon, au
sujet du peu de dévouement du maréchal Augereau, n'étaient nullement
fondées, et provenaient des menées souterraines d'un général S...
C'était un général de brigade employé au 7e corps. Il avait beaucoup de
moyens et une ambition démesurée, mais il était tellement décrié sous le
rapport de la probité, qu'aucun des officiers généraux ne frayait avec
lui. Ce général, piqué de se voir ainsi repoussé par ses camarades, et
voulant s'en venger, fit parvenir à l'Empereur une lettre où il
dénonçait tous les généraux du 7e corps, ainsi que le maréchal, comme
conspirant contre l'Empire! Je dois à Napoléon la justice de dire qu'il
n'employa aucun moyen secret pour s'assurer de la vérité, se bornant à
faire passer au maréchal Augereau la lettre de S...
Le maréchal croyait être certain qu'il ne se passait rien de grave dans
son armée; cependant, comme il savait que plusieurs généraux et colonels
tenaient des propos inconsidérés, il résolut de faire cesser cet état de
choses; mais craignant de compromettre des officiers auxquels il voulait
_laver la tête_, il préféra leur faire porter ses paroles par un aide de
camp, et il voulut bien m'accorder sa confiance pour cette importante
mission.
Je partis de la Houssaye au mois d'août, par une chaleur affreuse, fis à
franc étrier les cent soixante lieues qui séparent ce château de la
ville de Brest, et autant pour revenir. Je n'étais resté que
vingt-quatre heures dans cette ville; aussi arrivai-je exténué de
fatigue, car de tous les métiers du monde, je ne crois pas qu'il en
soit un plus pénible que de courir la poste à cheval.
J'avais trouvé l'état des choses beaucoup plus grave que le maréchal ne
l'avait pensé; il régnait en effet une grande fermentation dans l'armée.
Les paroles dont j'étais porteur ayant calmé les esprits des généraux,
presque tous dévoués au maréchal, je retournai à la Houssaye.
Je commençais à me remettre de la terrible fatigue que je venais
d'éprouver, lorsque le maréchal me dit un matin que les généraux veulent
chasser S... comme _espion_. Le maréchal ajoute qu'il faut absolument
qu'il envoie l'un de ses aides de camp, et qu'il vient me demander si je
me sens en état de recommencer cette course à _franc étrier_, qu'il ne
m'en donne pas l'ordre, s'en rapportant à moi pour décider si je le
puis... J'avoue que s'il se fût agi d'une récompense, même d'un grade,
j'aurais refusé la mission; mais il était question d'être utile à l'ami
de mon père, au maréchal qui m'avait accueilli avec tant de
bienveillance; je n'hésitai pas et déclarai que je partirais dans une
heure. Seulement, ce qui m'inquiétait, c'était la crainte de ne pouvoir
faire derechef trois cent vingt lieues à franc étrier, tant cette
manière de voyager est fatigante. Je pris cependant l'habitude de
m'arrêter deux heures sur vingt-quatre, et me jetais alors sur la paille
dans l'écurie d'une maison de poste.
Il faisait une chaleur affreuse; cependant j'allai à Brest et en revins
sans accident, ayant ainsi fait dans _le même mois_ six cent quarante
lieues à franc étrier!... Mais j'eus au moins la satisfaction
d'apprendre au maréchal que les généraux se borneraient à témoigner leur
mépris à S...
Le général S..., déconsidéré, déserta en Angleterre, s'y maria, bien
qu'il fût déjà marié, fut condamné aux galères pour bigamie, et, après
s'être évadé et avoir erré vingt ans en Europe, il finit dans la misère.
À mon second retour de Brest, le bon maréchal Augereau redoubla de
marques d'affection pour moi, et, pour m'en donner une nouvelle preuve,
en me mettant en rapport direct avec l'Empereur, il me désigna au mois
de septembre pour aller à Fontainebleau chercher et conduire au château
de la Houssaye Napoléon, qui vint y passer vingt-quatre heures, en
compagnie de plusieurs maréchaux. Ce fut en s'y promenant avec ces
derniers que l'Empereur, les entretenant de ses projets et de la manière
dont il voulait soutenir sa dignité ainsi que la leur, fit présent à
chacun d'eux de la somme nécessaire pour acquérir un hôtel à Paris. Le
maréchal Augereau acheta celui de Rochechouart, situé rue de
Grenelle-Saint-Germain, et qui sert à présent au ministère de
l'instruction publique. Cet hôtel est superbe; cependant le maréchal
préférait le séjour de la Houssaye, où il tenait un fort grand état de
maison; car, outre ses aides de camp, qui y avaient chacun un
appartement, le nombre des invités était toujours considérable. On y
jouissait d'une liberté complète, et le maréchal laissait tout faire,
pourvu que le bruit n'approchât pas de l'aile du château occupée par Mme
la maréchale.