cour de Lisbonne, avait ordonné de former à Bayonne un corps d'armée
destiné à entrer en Portugal, sous les ordres du général en chef
Augereau. Je savais que celui-ci devait une partie de son avancement à
mon père, sous les ordres duquel il avait servi au camp de Toulon et aux
Pyrénées, et bien que l'expérience que j'avais acquise à Gênes, après la
mort de mon père, ne dût pas me donner une bonne opinion de la
reconnaissance des hommes, je résolus d'écrire au général Augereau pour
lui faire connaître ma position et le prier de m'en sortir, en me
prenant pour un de ses aides de camp. Ma lettre écrite, je l'envoyai à
ma mère, pour savoir si elle l'approuvait: non seulement elle lui donna
son assentiment, mais sachant qu'Augereau était à Paris, elle voulut la
lui remettre elle-même. Augereau reçut la veuve de son ami avec les plus
grands égards; montant sur-le-champ en voiture, il se rendit chez le
ministre de la guerre, et, le soir même, il porta à ma mère mon brevet
d'aide de camp. Ainsi se trouva accompli le désir que, vingt-quatre
heures avant, je considérais comme un rêve!... Dès le lendemain, je
courus remercier le général. Il me reçut à merveille, en m'ordonnant de
venir le joindre le plus tôt possible à Bayonne, où il allait se rendre
immédiatement. Nous étions au mois d'octobre, j'avais donc terminé le
premier cours de l'école de cavalerie, et peu curieux de suivre le
second, je quittai Versailles plein de joie; mes pressentiments me
disaient que j'entrais dans une voie nouvelle, bien plus avantageuse que
celle d'instructeur de régiment; ils ne me trompèrent point, car, neuf
ans après, j'étais colonel, tandis que les camarades que j'avais laissés
à l'école de cavalerie étaient à peine capitaines!
Je me rendis promptement à Bayonne, où je pris possession de mon emploi
d'aide de camp du général en chef. Celui-ci occupait, à un quart de
lieue de la ville, le beau château de Marac, dans lequel l'Empereur
résida quelques années après. Je fus parfaitement reçu par le général
Augereau, ainsi que par mes nouveaux camarades, ses aides de camp, qui
presque tous avaient servi sous mon père. Cet état-major, bien qu'il
n'ait pas donné à l'armée autant d'officiers généraux que celui de
Bernadotte, était cependant fort bien composé. Le général Dongelot, chef
d'état-major, était un homme d'une haute capacité qui devint plus tard
gouverneur des îles Ioniennes, puis de la Martinique. Le sous-chef
d'état-major se nommait le colonel Albert. Il mourut général, aide de
camp du duc d'Orléans. Les aides de camp étaient: le colonel Sicard, qui
périt à Heilsberg, les chefs d'escadron Brame, qui se retira à Lille
après la paix de Tilsitt, et Massy, tué comme colonel à la Moskowa; le
capitaine Chévetel et le lieutenant Mainvielle; le premier se retira
dans ses terres de Bretagne, et le second finit sa carrière à Bayonne.
J'étais le sixième et le plus jeune des aides de camp.
Enfin, l'état-major était complété par le docteur Raymond, excellent
praticien et homme des plus honorables, qui me fut d'un grand-secours à
la bataille d'Eylau.
Le demi-frère du maréchal, le colonel Augereau, suivait l'état-major;
c'était un homme très doux, qui devint plus tard lieutenant général.
CHAPITRE XX
Augereau.--Divers épisodes de sa carrière.
Je dois maintenant vous donner la biographie du maréchal Augereau.
La plupart des généraux qui se firent un nom dans les premières guerres
de la Révolution étant sortis des rangs inférieurs de la société, on
s'est imaginé, à tort, qu'ils n'avaient reçu aucune éducation, et
n'avaient dû leurs succès qu'à leur bouillant courage. Augereau surtout
a été fort mal jugé. On s'est complu à le représenter comme une espèce
de sacripant, dur, tapageur et méchant; c'est une erreur, car bien que
sa jeunesse ait été fort orageuse, et qu'il soit tombé dans plusieurs
erreurs politiques, il était bon, poli, affectueux, et je déclare que
des cinq maréchaux auprès desquels j'ai servi, c'était incontestablement
celui qui allégeait le plus les maux de la guerre, qui était le plus
favorable aux populations et traitait le mieux ses officiers, avec
lesquels il vivait comme un père au milieu de ses enfants. La vie du
maréchal Augereau fut des plus agitées; mais, avant de la juger, il faut
se reporter aux usages et coutumes de l'époque.
Pierre Augereau naquit à Paris en 1757. Son père faisait un commerce de
fruits fort étendu, et avait acquis une fortune qui lui permit de faire
bien élever ses enfants. Sa mère était née à Munich; elle eut le bon
esprit de ne jamais employer avec son fils que la langue allemande, que
celui-ci parlait parfaitement, et cette circonstance lui fut fort utile
dans ses voyages, ainsi qu'à la guerre. Augereau avait une belle figure;
il était grand et bien constitué. Il aimait tous les exercices du corps,
pour lesquels il avait une très grande aptitude. Il était bon écuyer et
excellent tireur. À l'âge de dix-sept ans, Augereau ayant perdu sa mère,
un frère de celle-ci, employé dans les bureaux de Monsieur, le fit
entrer dans les carabiniers, dont ce prince était colonel propriétaire.
Il passa plusieurs années à Saumur, garnison habituelle des carabiniers.
Sa manière de servir et sa bonne conduite le portèrent bientôt au grade
de sous-officier. Malheureusement, on avait à cette époque la manie des
duels. La réputation d'excellent tireur qu'avait Augereau le contraignit
à en avoir plusieurs, car le grand genre parmi les bretteurs était de ne
souffrir aucune supériorité. Les gentilshommes, les officiers, les
soldats, se battaient pour les motifs les plus futiles. Ainsi, Augereau
se trouvant en semestre à Paris, le célèbre maître d'escrime
Saint-George, le voyant passer, dit en présence de plusieurs tireurs que
c'était une des meilleures lames de France. Là-dessus, un sous-officier
de dragons, nommé Belair, qui avait la prétention d'être le plus habile
après Saint-George, écrit à Augereau qu'il voulait se battre avec lui, à
moins qu'il ne consentît à reconnaître sa supériorité. Augereau lui
ayant répondu qu'il n'en ferait rien, ils se rencontrèrent aux
Champs-Élysées, et Belair reçut un grand coup d'épée qui le perça de
part en part... Ce bretteur guérit, et ayant quitté le service, il se
maria et devint père de huit enfants, qu'il ne savait comment nourrir,
lorsque, dans les premiers jours de l'Empire, il eut la pensée de
s'adresser à son ancien adversaire, devenu maréchal. Cet homme, que j'ai
connu, avait de l'esprit et une gaieté fort originale. Il se présenta
chez Augereau avec un petit violon sous le bras, et lui dit que, n'ayant
pas de quoi donner à dîner à ses huit enfants, il allait leur faire
danser des contredanses pour les égayer, à moins que le maréchal ne
voulût bien le mettre à même de leur servir une nourriture plus
substantielle. Augereau reconnut Belair, l'invita à dîner, lui donna de
l'argent, lui fit avoir peu de jours après un très bon emploi dans
l'administration des messageries, et fit placer deux de ses fils dans un
lycée. Cette conduite n'a pas besoin de commentaires.
Tous les duels qu'eut Augereau ne se terminèrent pas ainsi. Par suite
d'un usage des plus absurdes, il existait entre divers régiments des
haines invétérées, dont la cause, fort ancienne, n'était souvent pas
bien connue, mais qui, transmise d'âge en âge, donnait lieu à des duels,
chaque fois que ces corps se rencontraient. Ainsi, les gendarmes de
Lunéville et les carabiniers étaient en guerre depuis plus d'un
demi-siècle, bien qu'ils ne se fussent pas vus dans ce long espace de
temps. Enfin, au commencement du règne de Louis XVI, ces deux corps
furent appelés au camp de Compiègne; alors, pour ne point paraître moins
braves que leurs devanciers, les carabiniers et les gendarmes résolurent
de se battre, et cette habitude était tellement invétérée que les chefs
crurent devoir fermer les yeux. Cependant, pour éviter la trop grande
effusion du sang, ils parvinrent à faire régler qu'il n'y aurait qu'un
seul duel, chacun des deux corps devant désigner le combattant qui le
représenterait, après quoi, on ferait une trêve. L'amour-propre des deux
partis étant engagé à ce que le champion présenté fût victorieux, les
carabiniers choisirent leurs douze meilleurs tireurs, parmi lesquels se
trouvait Augereau, et l'on convint que le sort désignerait celui auquel
la défense de l'honneur du régiment serait confiée. Il fut ce jour-là
plus aveugle encore que de coutume, car il indiqua un sous-officier
ayant cinq enfants: il s'appelait Donnadieu. Augereau fit observer qu'on
n'aurait pas dû mettre parmi les billets celui qui portait le nom d'un
père de famille, qu'il demandait donc à être substitué à son camarade.
Donnadieu déclare que, puisque le sort l'a désigné, il marchera;
Augereau insiste; enfin, ce combat de générosité est terminé par les
membres de la réunion, qui acceptent la proposition d'Augereau. On
apprend bientôt quel est le combattant choisi par les gendarmes, et il
ne reste plus qu'à mettre les adversaires en présence, pour qu'un
simulacre de querelle serve de motif à la rencontre.
L'adversaire d'Augereau était un homme terrible, tireur excellent et
duelliste de profession, qui, pour peloter, en attendant partie, avait
les jours précédents tué deux sergents des gardes françaises. Augereau,
sans se laisser intimider par la réputation de ce spadassin, se rend au
café où il savait qu'il devait venir, et en l'attendant, il s'assied à
une table. Le gendarme entre, et dès qu'on lui a désigné le champion
des carabiniers, il retrousse les basques de son habit, et va s'asseoir
insolemment sur la table, le derrière à un pied de la figure d'Augereau.
Celui-ci, qui prenait en ce moment une tasse de café bien chaud,
entr'ouvre doucement l'échancrure, appelée ventouse, qui existait alors
derrière les culottes de peau des cavaliers, et verse le liquide brûlant
sur les fesses de l'impertinent gendarme... Celui-ci se retourne en
fureur!... Voilà la querelle engagée, et l'on se rend sur le terrain,
suivi d'une foule de carabiniers et de gendarmes. Pendant le trajet, le
féroce gendarme, voulant railler celui dont il comptait faire sa
victime, demande à Augereau d'un ton goguenard: «Voulez-vous être
enterré à la ville ou à la campagne?» Augereau répondit: «Je préfère la
campagne, j'ai toujours aimé le grand air.»--«Eh bien, reprend le
gendarme, en s'adressant à son témoin, tu le feras mettre à côté des
deux que j'ai expédiés hier et avant-hier.» C'était peu encourageant, et
tout autre qu'Augereau aurait pu en être ému. Il ne le fut pas; mais
résolu à défendre chèrement sa vie, il joua, comme on dit, si serré et
si bien, que son adversaire, furieux de ne pouvoir le toucher, s'emporta
et fit de faux mouvements, dont Augereau, toujours calme, profita pour
lui passer son épée au travers du corps, en lui disant: «Vous serez
enterré à la campagne.»
Le camp terminé, les carabiniers retournèrent à Saumur. Augereau y
continuait paisiblement son service, lorsqu'un événement fatal le jeta
dans une vie fort aventureuse.
Un jeune officier d'une grande naissance et d'un caractère très emporté,
ayant trouvé quelque chose à redire dans la manière dont on faisait le
pansage des chevaux, s'en prit à Augereau, et, dans un accès de colère,
voulut le frapper de sa cravache, en présence de tout l'escadron.
Augereau, indigné, fit voler au loin la cravache de l'imprudent
officier. Celui-ci, furieux, mit l'épée à la main et fondit sur
Augereau, en lui disant: «Défendez-vous!» Augereau se borna d'abord à
parer; mais ayant été blessé, il finit par riposter, et l'officier
tomba raide mort!
Le général comte de Malseigne, qui commandait les carabiniers au nom de
Monsieur, fut bientôt instruit de cette affaire, et bien que les témoins
oculaires s'accordassent à dire qu'Augereau, provoqué par la plus
injuste agression, s'était trouvé dans le cas de légitime défense, le
général, qui portait intérêt à Augereau, jugea convenable de le faire
éloigner. Pour cela, il fit venir un carabinier natif de Genève, nommé
Papon, dont le temps de service expirait dans quelques jours, et
l'invita à remettre sa feuille de route à Augereau, lui promettant de
lui en faire délivrer plus tard une seconde. Papon consentit, et
Augereau lui en témoigna toujours une vive reconnaissance. Augereau,
arrivé à Genève, apprit que le conseil de guerre, nonobstant les
déclarations des témoins, l'avait condamné à la peine de mort, pour
avoir osé mettre l'épée à la main contre un officier!
La famille Papon faisait de grands envois de montres en Orient. Augereau
résolut d'accompagner le commis qu'elle y envoyait, et se rendit avec
lui en Grèce, dans l'archipel Ionien, à Constantinople et sur le
littoral de la mer Noire. Il se trouvait en Crimée, lorsqu'un colonel
russe, jugeant à sa belle prestance qu'il avait été militaire, lui
offrit le grade de sergent. Augereau l'accepta, servit plusieurs années
dans l'armée russe, que le célèbre Souwaroff commandait contre les
Turcs, et fut blessé à l'assaut d'Ismaïloff. La paix ayant été faite
entre la Porte et la Russie, le régiment dans lequel servait Augereau
fut dirigé vers la Pologne; mais celui-ci, ne voulant pas rester
davantage parmi les Russes, alors à demi barbares, déserta et gagna la
Prusse, où il servit d'abord dans le régiment du prince Henri; puis sa
haute taille et sa bonne mine le firent admettre dans le célèbre
régiment des gardes du grand Frédéric. Il y était depuis deux ans, et
son capitaine lui faisait espérer de l'avancement, lorsque le Roi,
passant la revue de ses gardes, s'arrêta devant Augereau en disant:
«Voilà un beau grenadier!... De quel pays est-il?--Il est Français,
Sire.--Tant pis! répondit Frédéric, qui avait fini par détester les
Français autant qu'il les avait aimés, tant pis! car s'il eût été Suisse
ou Allemand, nous en eussions fait quelque chose.»
Augereau, persuadé dès lors qu'il ne serait jamais rien en Prusse,
puisqu'il le tenait de la propre bouche du Roi, résolut de quitter ce
pays; mais la chose était on ne peut plus difficile, parce que, dès que
la désertion d'un soldat était signalée par un coup de canon, les
populations se mettaient à sa poursuite pour gagner la récompense
promise, et, le déserteur pris, on le fusillait sans rémission.
Pour éviter ce malheur et reconquérir sa liberté, Augereau, qui savait
qu'un grand tiers des gardes, étrangers comme lui, n'aspirait qu'à
s'éloigner de la Prusse, s'aboucha avec une soixantaine des plus
courageux, auxquels il fit comprendre qu'en désertant isolément, on se
perdrait, parce qu'il suffirait de deux ou trois hommes pour vous
arrêter; mais qu'il fallait partir tous ensemble, avec armes et
munitions, afin de pouvoir se défendre. C'est ce qu'ils firent, sous la
conduite d'Augereau. Ces hommes déterminés, attaqués en route par des
paysans et même par un détachement de soldats, perdirent plusieurs des
leurs, mais tuèrent plus d'ennemis, et gagnèrent, en une nuit, un petit
pays appartenant à la Saxe et qui n'est qu'à dix lieues de Potsdam.
Augereau se rendit à Dresde, où il donna des leçons de danse et
d'escrime, jusqu'à l'époque de la naissance du premier Dauphin, fils de
Louis XVI, naissance que le gouvernement français célébra en amnistiant
tous les déserteurs, ce qui permit à Augereau non seulement de revenir à
Paris, mais aussi de rentrer aux carabiniers, son jugement ayant été
cassé, et le général de Malseigne le réclamant comme un des meilleurs
sous-officiers du corps. Augereau avait donc recouvré son grade et sa
position, lorsqu'en 1788, le roi de Naples, sentant le besoin de
remettre son armée sur un bon pied, pria le roi de France de lui envoyer
un certain nombre d'officiers et de sous-officiers instructeurs,
auxquels il donnerait le grade supérieur au leur. M. le comte de
Pommereul, qui devint plus tard général et préfet de l'Empire, fut le
directeur de tous les instructeurs envoyés à Naples. Augereau fit partie
de ce détachement, et reçut le grade de sous-lieutenant, en arrivant à
Naples. Il y servit plusieurs années, et venait d'être fait lieutenant,
lorsque, s'étant épris de la fille d'un négociant grec, il la demanda en
mariage. Celui-ci n'ayant pas voulu consentir à cette union, les deux
amants se marièrent en secret, puis, montant sur le premier navire
qu'ils trouvèrent en partance, ils se rendirent à Lisbonne, où ils
vécurent paisiblement pendant quelque temps.
On était à la fin de 1792. La Révolution française marchait à grands
pas, et tous les souverains de l'Europe, redoutant de voir introduire
dans leurs États les principes nouveaux, étaient devenus fort sévères
pour tout ce qui était Français. Augereau m'a souvent assuré que pendant
son séjour en Portugal, il n'avait jamais rien fait, ni dit, qui pût
alarmer le gouvernement; il fut cependant arrêté et conduit dans les
prisons de l'Inquisition! Il y languissait depuis quelques mois, lorsque
Mme Augereau, femme d'un grand courage, ayant vu entrer dans le port un
navire avec un pavillon tricolore, se rendit à bord, pour remettre au
capitaine une lettre par laquelle elle informait le gouvernement
français de l'arrestation arbitraire de son mari. Bien que le capitaine
du navire français n'appartînt pas à la marine militaire, il se rendit
résolument auprès des ministres portugais, réclama son compatriote
détenu à l'Inquisition, et sur leur refus, il leur déclara fièrement la
guerre au nom de la France! Soit que les Portugais fussent effrayés,
soit qu'ils comprissent qu'ils avaient agi injustement, Augereau fut
rendu à la liberté et revint au Havre, ainsi que sa femme, sur le navire
de ce brave capitaine.
Arrivé à Paris, Augereau fut nommé capitaine et envoyé dans la Vendée,
où il sauva, par ses conseils et son courage, l'armée de l'incapable
général Roucin, ce qui lui valut le grade de chef de bataillon. Dégoûté
de combattre contre des Français, Augereau demanda à aller aux Pyrénées
et fut envoyé au camp de Toulouse, commandé par mon père, qui, très
satisfait de sa manière de servir, le fit nommer adjudant général
(colonel d'état-major) et le combla de marques d'affection, ce
qu'Augereau n'oublia jamais. Devenu général, il se distingua dans les
guerres d'Espagne, puis en Italie, principalement à Castiglione.
La veille de cette bataille, l'armée française, cernée de toutes parts,
se trouvait dans la position la plus critique, lorsque le général en
chef Bonaparte convoqua un conseil de guerre, le seul qu'il ait jamais
consulté. Tous les généraux, même Masséna, opinèrent pour la retraite,
lorsque Augereau, expliquant ce qu'il fallait faire pour sortir
d'embarras, termina en disant: «Dussiez-vous tous partir, je reste, et,
avec ma division, j'attaque l'ennemi au point du jour.» Bonaparte,
frappé des raisons qui venaient d'être produites par Augereau, lui dit:
«Eh bien! je resterai avec toi!» Dès lors, il ne fut plus question de
retraite, et le lendemain, une éclatante victoire, due en grande partie
à la valeur et aux belles manœuvres d'Augereau, raffermit pour longtemps
la position des armées françaises en Italie. Aussi, lorsque quelques
jaloux se permettaient de gloser contre Augereau en présence de
l'Empereur, il répondait: «N'oublions pas qu'il nous a sauvés à
Castiglione.» Et lorsqu'il créa une nouvelle noblesse, il nomma Augereau
duc de Castiglione.
Le général Hoche venait de mourir; Augereau le remplaça à l'armée du
Rhin, et fut chargé, après l'établissement du consulat, de la direction
de l'armée gallo-batave, composée de troupes françaises et hollandaises,
avec lesquelles il fit en Franconie la belle campagne de 1800, et gagna
la bataille de Burg-Eberach.
Après la paix, il acheta la terre et le château de La Houssaye. Je
dirai, à propos de cette acquisition, qu'on a fort exagéré la fortune de
certains généraux de l'armée d'Italie. Augereau, après avoir touché
pendant vingt ans les appointements de général en chef ou de maréchal,
avoir joui pendant sept ans d'une dotation de deux cent mille francs et
du traitement de vingt-cinq mille francs sur la Légion d'honneur, n'a
laissé à sa mort que quarante-huit mille francs de rente. Jamais homme
ne fut plus généreux, plus désintéressé, plus obligeant. Je pourrais en
citer plusieurs exemples; je me bornerai à deux.
Le général Bonaparte, après son élévation au consulat, forma une garde
nombreuse, dont il mit l'infanterie sous le commandement du général
Lannes. Celui-ci, militaire des plus distingués, mais nullement au fait
de l'administration, au lieu de se conformer au tarif établi pour
l'achat des draps, toiles et autres objets, ne trouvait jamais rien
d'assez beau, de sorte que les employés de l'habillement et de
l'équipement de la garde, enchantés de pouvoir traiter de gré à gré avec
les fournisseurs, afin d'en obtenir des pots-de-vin, croyant du reste
leurs déprédations couvertes par le nom du général Lannes, ami du
premier Consul, établirent les uniformes avec un tel luxe, que lorsqu'il
fallut régler les comptes, ils dépassaient de trois cent mille francs la
somme accordée par les règlements ministériels. Le premier Consul, qui
avait résolu de rétablir l'ordre dans les finances, et de forcer les
chefs de corps à ne pas outrepasser les crédits alloués, voulut faire un
exemple, et bien qu'il eût de l'affection pour le général Lannes et fût
convaincu que _pas un centime_ n'était entré dans sa poche, il le
déclara responsable du déficit de trois cent mille francs, ne lui
laissant que huit jours pour verser cette somme dans les caisses de la
garde, sous peine d'être traduit devant un conseil de guerre! Cette
sévère décision produisit un excellent effet, en mettant un terme au
gaspillage qui s'était introduit dans la comptabilité des corps; mais le
général Lannes, quoique récemment marié à la fille du sénateur
Guéhéneuc, était dans l'impossibilité de payer, lorsque Augereau,
informé de la fâcheuse position de son ami, court chez son notaire,
prend trois cent mille francs, et charge son secrétaire de les verser au
nom du général Lannes dans les caisses de la garde! Le premier Consul,
informé de cette action, en sut un gré infini au général Augereau, et
pour mettre Lannes en état de s'acquitter envers celui-ci, il lui donna
l'ambassade de Lisbonne, qui était fort lucrative.
Voici un autre exemple de la générosité d'Augereau. Il était peu lié
avec le général Bernadotte. Celui-ci venait d'acheter la terre de
Lagrange, qu'il comptait payer avec la dot de sa femme; mais ces fonds
ne lui ayant pas été exactement remis, et ses créanciers le pressant, il
pria Augereau de lui prêter deux cent mille francs pour cinq ans.
Augereau y ayant consenti, Mme Bernadotte s'avisa de lui demander quel
serait l'intérêt qu'il prendrait. «Madame, répondit Augereau, je
conçois que les banquiers, les agents d'affaires retirent un produit
des fonds qu'ils prêtent; mais lorsqu'un maréchal est assez heureux pour
obliger un camarade, il ne doit en recevoir d'autre intérêt que le
plaisir de lui rendre service.»
Voilà cependant l'homme qu'on a représenté comme dur et avide! Je me
bornerai, pour le moment, à ne rien citer de plus de la vie d'Augereau;
le surplus de sa biographie se déroulera avec ma narration, qui
signalera ses fautes, comme elle a fait et fera connaître ses belles
qualités.
CHAPITRE XXI
De Bayonne à Brest.--1804.--Conspiration de Pichegru, Moreau et
Cadoudal.--Mort du duc d'Enghien.--Bonaparte empereur.
Revenons à Bayonne, où je venais de rejoindre l'état-major d'Augereau.
L'hiver est fort doux en cette contrée, ce qui permettait de faire
manœuvrer les troupes du camp et de simuler de petites guerres, afin de
nous préparer à aller combattre les Portugais. Mais la cour de Lisbonne
ayant obtempéré à tout ce que voulait le gouvernement français, nous
dûmes renoncer à passer les Pyrénées, et le général Augereau reçut
l'ordre de se rendre à Brest, pour y prendre le commandement du 7e corps
de l'armée des côtes, qui devait opérer une descente en Irlande.
La première femme du général Augereau, la Grecque, étant alors à Pau,
celui-ci voulut aller lui faire ses adieux et prit avec lui trois aides
de camp, au nombre desquels je me trouvais.
À cette époque, les généraux en chef avaient chacun un escadron de
_guides_, dont un détachement escortait constamment leur voiture, tant
qu'ils se trouvaient sur le territoire occupé par les troupes placées
sous leurs ordres. Bayonne n'ayant pas encore de _guides_, on y suppléa
en plaçant un peloton de cavalerie à chacun des relais situés entre
Bayonne et Pau. C'était le régiment que je venais de quitter, le 25e de
chasseurs, qui faisait ce service, de sorte que de la voiture dans
laquelle je me prélassais avec le général en chef, je voyais mes anciens
camarades trotter à la portière. Je n'en conçus aucun orgueil, mais
j'avoue qu'en entrant à Puyoo, où vous m'avez vu deux ans avant arriver
à pied, crotté et conduit par la gendarmerie, j'eus la faiblesse de me
rengorger et de me faire reconnaître par le bon maire Bordenave, que je
présentai au général en chef, auquel j'avais raconté ce qui m'était
arrivé en 1801 dans cette commune; et comme la brigade de gendarmerie de
Peyrehorade s'était jointe à l'escorte jusqu'à Puyoo, je reconnus les
deux gendarmes qui m'avaient arrêté. Le vieux maire eut la malice de
leur apprendre que l'officier qu'ils voyaient dans le bel équipage du
général en chef était ce même voyageur qu'ils avaient pris pour un
_déserteur_, bien que ses papiers fussent en règle, et le bonhomme était
même tout fier du jugement qu'il avait rendu dans cette affaire.