établissement possédait un vaste parc et une belle maison de campagne au
village de Vanves, non loin des rives de la Seine, et dans la belle
saison, les élèves allaient y passer les quelques jours de vacances. On
faisait prendre des bains de rivière à ceux dont on avait été satisfait.
Or, il arriva qu'une semaine, à la suite de quelque peccadille
d'écoliers, le proviseur priva tout le collège du plaisir de la
natation. Mon frère Théodore était passionné pour cet exercice; aussi
résolut-il, avec quelques-uns de ses camarades, de s'en donner la joie,
à l'insu de leurs régents. Pour cela, pendant que les élèves dispersés
jouent dans le parc, ils gagnent un lieu isolé, escaladent le mur et,
par une chaleur accablante, se dirigent en courant vers la Seine, dans
laquelle ils s'élancent tout couverts de sueur. Mais à peine sont-ils
dans l'eau, qu'ils entendent le tambour du collège donner le signal du
dîner. Craignant alors que leur escapade ne soit signalée par leur
absence du réfectoire, ils se hâtent de s'habiller, reprennent leur
course, escaladent de nouveau le mur et arrivent haletants au moment où
le repas commençait. Placés dans de telles conditions, ils eussent dû
peu ou point manger; mais les écoliers ne prennent aucune précaution.
Ceux-ci dévorèrent selon leur habitude; aussi furent-ils presque tous
gravement malades, surtout Théodore, qui, atteint d'une fluxion de
poitrine, fut transporté chez sa mère dans un état désespéré. Et ce fut
lorsqu'elle allait du chevet de son fils mourant à la prison de son
frère, qu'on vint arrêter son fils aîné!... Quelle position affreuse
pour une mère!... Pour comble de malheur, le pauvre Théodore mourut!...
Il avait dix-huit ans: c'était un excellent jeune homme, dont le
caractère était aussi doux que le physique était beau. Je fus désolé en
apprenant sa mort, car je l'aimais tendrement.
Les malheurs affreux dont ma mère était accablée coup sur coup
augmentèrent l'intérêt que lui portaient les vrais amis de mon père. Au
premier rang était le bon M. Defermont. Il travaillait presque tous les
jours avec le premier Consul, et ne manquait presque jamais d'intercéder
pour Adolphe et surtout pour sa mère désolée. Enfin, le général
Bonaparte lui répondit un jour: «que bien qu'il eût mauvaise opinion du
bon sens de Bernadotte, il ne le croyait pas assez dénué de jugement
pour supposer qu'en conspirant contre le gouvernement, il eût mis dans
sa confidence un lieutenant de vingt et un ans; que, d'ailleurs, le
général Simon déclarait que c'était lui et le commandant Fourcart qui
avaient mis les proclamations dans le coffre du cabriolet du jeune
Marbot; que, par conséquent, s'il était coupable, il devait l'être bien
peu, mais que lui, premier Consul, ne voulait relâcher l'aide de camp de
Bernadotte que lorsque celui-ci viendrait en personne l'en solliciter.»
En apprenant la résolution de Bonaparte, ma mère courut chez Bernadotte
pour le prier de faire cette démarche. Il le promit solennellement; mais
les jours et les semaines s'écoulaient sans qu'il en fît rien. Enfin, il
dit à ma mère: «Ce que vous me demandez me coûte infiniment; n'importe!
Je dois cela à la mémoire de votre mari, ainsi qu'à l'intérêt que je
porte à vos enfants. J'irai donc ce _soir même_ chez le premier Consul
et passerai chez vous en sortant des Tuileries. J'ai la certitude que je
pourrai enfin vous annoncer la liberté de votre fils.» On comprend avec
quelle impatience ma mère attendit pendant cette longue journée! Chaque
voiture qu'elle entendait faisait battre son cœur. Enfin, onze heures
sonnent, et Bernadotte ne paraît pas! Ma mère se rend alors chez lui, et
qu'apprend-elle?... Que le général Bernadotte et sa femme viennent de
partir pour les eaux de Plombières, d'où ils ne reviendront que dans
deux mois! Oui, malgré sa promesse, Bernadotte avait quitté Paris sans
voir le premier Consul! Ma mère désolée écrivit au général Bonaparte. M.
Defermont, qui s'était chargé de remettre sa lettre, ne put, tant il
était indigné de la conduite de Bernadotte, s'empêcher de raconter au
premier Consul comment il avait agi à notre égard. Le général Bonaparte
s'écria: «Je le reconnais bien là!...»
M. Defermont, les généraux Mortier, Lefebvre et Murat insistèrent alors
pour que mon frère fût élargi, en faisant observer que si ce jeune
officier avait ignoré la conspiration, il serait injuste de le retenir
en prison, et que s'il en avait su quelque chose, on ne pouvait exiger
de lui qu'il se portât accusateur de Bernadotte, dont il était l'aide de
camp. Ce raisonnement frappa le premier Consul, qui rendit la liberté à
mon frère et l'envoya à Cherbourg, dans le 49e de ligne, ne voulant plus
qu'il fût aide de camp de Bernadotte. Mais Bonaparte, qui avait à son
usage une mnémonique particulière, grava probablement dans sa tête les
mots: _Marbot, aide de camp de Bernadotte, conspiration de Rennes_;
aussi, jamais mon frère ne put rentrer en faveur auprès de lui, et
quelque temps après, il l'envoya à Pondichéry.
Adolphe avait passé un mois en prison; le commandant Fourcart y resta un
an, fut destitué, et reçut l'ordre de sortir de France. Il se réfugia en
Hollande, où il vécut misérablement pendant _trente ans_ du prix des
leçons de français qu'il était réduit à donner, n'ayant aucune fortune.
Enfin, en 1832, il pensa à retourner dans sa patrie, et pendant le siège
d'Anvers, je vis un jour entrer dans ma chambre une espèce de vieux
maître d'école bien râpé; c'était Fourcart! Je le reconnus. Il m'avoua
qu'il ne possédait pas un rouge liard!... Je ne pus m'empêcher, en lui
offrant quelques secours, de faire une réflexion philosophique sur les
bizarreries du destin! Voilà un homme qui, en 1802, était déjà chef de
bataillon et que son courage, joint à ses moyens, eût certainement porté
au grade de général, si le colonel Pinoteau n'eût pas songé à faire sa
barbe au moment où la conspiration de Rennes allait éclater! Je
conduisis Fourcart au maréchal Gérard, qui se souvenait aussi de lui.
Nous le présentâmes au duc d'Orléans, qui voulut bien lui donner dans sa
bibliothèque un emploi de 2.400 francs d'appointements. Il y vécut une
quinzaine d'années.
Quant au général Simon et au colonel Pinoteau, ils furent envoyés et
détenus à l'île de Ré pendant cinq ou six ans. Enfin, Bonaparte, devenu
empereur, les rendit à la liberté. Pinoteau végétait depuis quelque
temps à Ruffec, sa ville natale, lorsqu'en 1808 l'Empereur, se rendant
en Espagne, s'y arrêta pour changer de chevaux. Le colonel Pinoteau se
présenta résolument à lui et lui demanda à rentrer au service.
L'Empereur savait que c'était un excellent officier, il le mit donc à la
tête d'un régiment qu'il conduisit parfaitement bien pendant les guerres
d'Espagne, ce qui, au bout de plusieurs campagnes, lui valut le grade de
général de brigade.
Le général Simon fut aussi remis en activité. Il commandait une brigade
d'infanterie dans l'armée de Masséna, lorsque, en 1810, nous envahîmes
le Portugal. Au combat de Busaco, où Masséna commit la faute d'attaquer
de front l'armée de lord Wellington, postée sur le haut d'une montagne
d'un accès fort difficile, le pauvre général Simon, voulant faire
oublier sa faute et récupérer le temps qu'il avait perdu pour son
avancement, s'élance bravement, à la tête de sa brigade, franchit tous
les obstacles, gravit les rochers sous une grêle de balles, enfonce la
ligne anglaise et entre le premier dans les retranchements ennemis. Mais
là, un coup de feu tiré à bout portant lui fracasse la mâchoire, au
moment où la deuxième ligne anglaise, repoussait nos troupes, qui furent
rejetées dans la vallée avec des pertes considérables. Les ennemis
trouvèrent le malheureux général Simon couché dans la redoute parmi les
morts et les mourants. Il n'avait presque plus figure humaine.
Wellington le traita avec beaucoup d'égards, et dès qu'il fut
transportable, il l'envoya en Angleterre comme prisonnier de guerre. On
l'autorisa plus tard à rentrer en France; mais son horrible blessure ne
lui permettant plus de servir, l'Empereur lui donna une pension, et l'on
n'entendit plus parler de lui.
CHAPITRE XVIII
Séjour à l'école de Versailles.--Biographie des frères de ma mère.
Après le malheur qui venait de la frapper, ma mère désirait vivement
réunir auprès d'elle les trois fils qui lui restaient. Mon frère ayant
reçu l'ordre de faire partie de l'expédition envoyée par le gouvernement
aux grandes Indes, sous le commandement du général Decaen, put obtenir
la permission de venir passer deux mois auprès de ma mère; Félix était
au prytanée, et une circonstance heureuse me rapprocha moi-même de
Paris.
L'école de cavalerie était alors à Versailles; chaque régiment y
envoyait un officier et un sous-officier qui, après avoir perfectionné
leur instruction, retournaient la propager dans les corps auxquels ils
appartenaient. Or, il arriva qu'au moment où j'allais solliciter la
permission de me rendre à Paris, le lieutenant du régiment détaché à
l'école de cavalerie ayant terminé son cours, notre colonel me proposa
d'aller le remplacer, ce que j'acceptai avec joie, car cela me donnait
non seulement la faculté de revoir ma mère, mais encore la certitude de
passer un an ou dix-huit mois à peu de distance d'elle. Mes préparatifs
furent bientôt faits. Je vendis mon cheval, et prenant la diligence, je
m'éloignai du 25e de chasseurs, dans lequel je ne devais plus rentrer;
mais comme je l'ignorais alors, les adieux que je fis à mes camarades
furent bien moins pénibles. À mon arrivée à Paris, je trouvai ma mère
très affligée, tant à cause de la perte cruelle que nous venions de
faire, que du prochain départ d'Adolphe pour l'Inde et de la détention
de mon oncle Canrobert, laquelle se prolongeait indéfiniment.
Nous passâmes un mois en famille, après quoi mon frère aîné se rendit à
Brest, où il s'embarqua bientôt pour Pondichéry sur le _Marengo_. Quant
à moi, j'allai m'établir à l'école de cavalerie, casernée aux grandes
écuries de Versailles.
On me logea au premier, dans les appartements occupés jadis par le
prince de Lambesc, grand écuyer. J'avais une très grande chambre et un
immense salon ayant vue sur l'avenue de Paris et la place d'Armes. Je
fus d'abord très étonné qu'on eût traité si bien l'élève le plus
récemment arrivé, mais j'appris bientôt que personne n'avait voulu de
cet appartement, à cause de son immensité, qui le rendait vraiment
glacial, et que très peu d'officiers-élèves avaient le moyen de faire du
feu. Heureusement que je n'en étais pas tout à fait réduit là. Je fis
établir un bon poêle, et avec un très grand paravent, je fis dans le
vaste appartement une petite chambre, que je meublai passablement, car
on ne nous fournissait qu'une table, un lit et deux chaises, ce qui
était peu en rapport avec les vastes pièces de mon logement. Je
m'arrangeai cependant très bien dans mon appartement, qui devint même
charmant au retour du printemps.
Il ne faut pas que le titre d'élève qui nous était donné vous porte à
croire qu'on nous menait comme des écoliers, car nous étions libres de
nos actions, trop libres même. Nous étions commandés par un vieux
colonel, M. Maurice, que nous ne voyions presque jamais et qui ne se
mêlait de rien. Nous avions, trois jours par semaine, manège civil sous
les célèbres écuyers Jardins et Coupé, et nous nous y rendions quand
cela nous convenait. L'après-midi, un excellent vétérinaire, M. Valois,
faisait un cours d'hippiatrique, mais personne ne contraignait les
élèves à l'assiduité ni à l'étude. Les trois autres jours étaient
consacrés à la partie militaire. Le matin, manège réglementaire tenu par
les deux seuls capitaines de l'école, et l'après-midi, théorie faite par
eux. Une fois les exercices terminés, les capitaines disparaissaient, et
chaque élève allait où bon lui semblait.
Il fallait, vous en conviendrez, une bien grande volonté d'apprendre
pour réussir dans une école aussi mal tenue, et cependant la majeure
partie des élèves faisaient des progrès, parce, que, destinés à devenir
_instructeurs_ dans leurs régiments respectifs, leur amour-propre les
portait à craindre de ne pas être à la hauteur de ces fonctions. Ils
travaillaient donc passablement, mais pas à beaucoup près autant qu'on
le fait actuellement à l'école de Saumur. Quant à la conduite, nos chefs
ne s'en informaient même pas, et pourvu que les élèves ne portassent pas
le trouble dans l'intérieur de l'établissement, on leur laissait faire
tout ce qui leur plaisait. Ils sortaient à toutes heures, n'étaient
assujettis à aucun appel, mangeaient dans les hôtels qui leur
convenaient, découchaient, et allaient même à Paris sans en demander la
permission. Les élèves sous-officiers avaient un peu moins de liberté.
Deux adjudants assez sévères les commandaient et les forçaient de
rentrer à dix heures du soir.
Comme chacun de nous portait le costume de son régiment, la réunion de
l'école offrait un spectacle étrange, mais intéressant, lorsque, le
premier de chaque mois, nous passions en grande tenue la revue destinée
à l'établissement des feuilles de solde, car on voyait dans cette revue
tous les uniformes de la cavalerie française.
Les officiers-élèves appartenant à différents corps, et n'étant réunis
que pour un temps limité à la durée des cours, il ne pouvait exister
entre eux cette bonne camaraderie qui fait le charme de la vie de
régiment. Nous étions d'ailleurs trop nombreux (quatre-vingt-dix) pour
qu'il s'établît une grande intimité entre tous. Il y avait des coteries,
mais pas de liaisons. Au surplus, je ne sentis nullement le besoin de
faire société avec mes nouveaux camarades. Je partais tous les samedis
pour Paris, où je passais toute la journée du lendemain et une bonne
partie du lundi auprès de ma mère. Celle-ci avait à Versailles deux
anciennes amies de Rennes, les comtesses de Châteauville, vieilles dames
fort respectables, très instruites, et qui recevaient société choisie.
J'allais deux ou trois fois par semaine passer la soirée chez elles.
J'employais les autres soirs à la lecture, que j'ai toujours fort aimée,
car si les collèges mettent l'homme sur la voie de l'instruction, il
doit l'achever lui-même par la lecture. Quel bonheur j'éprouvais, au
milieu d'un hiver fort rude, à rentrer chez moi après le dîner, à faire
un bon feu, et là, seul, retranché derrière mon paravent en face de ma
petite lampe, à lire jusqu'à huit ou neuf heures; puis je me couchais
pour ménager mon bois et je continuais ma lecture jusqu'à minuit! Je
relus ainsi Tacite, Xénophon, ainsi que presque tous les auteurs
classiques grecs et latins. Je revis l'histoire romaine, celle de France
et des principaux États de l'Europe. Mon temps, ainsi partagé entre ma
mère, les exercices de l'école, un peu de bonne société et mes chères
lectures, se passait fort agréablement.
Je commençai à Versailles l'année 1803. Le printemps amena quelques
modifications dans mon genre de vie. Tous les officiers-élèves avaient
un cheval à eux; je consacrai donc une partie de mes soirées à faire de
longues promenades dans les bois magnifiques qui avoisinent Versailles,
Marly et Meudon.
Dans le cours du mois de mai, ma mère éprouva une bien vive joie: son
frère aîné, M. de Canrobert, sortit de la prison du Temple, et les deux
autres, MM. de l'Isle et de la Coste, ayant été rayés de la liste des
émigrés, rentrèrent en France et vinrent à Paris.
L'aîné des frères de ma mère, M. Certain de Canrobert, était un homme de
beaucoup d'esprit et d'une amabilité parfaite. Il entra fort jeune au
service, comme sous-lieutenant dans le régiment de
Penthièvre-infanterie, et fit, sous le lieutenant général de Vaux,
toutes les campagnes de la guerre de Corse, où il se distingua. Rentré
en France après la conquête de ce pays, il compléta les vingt-quatre ans
de service qui lui valurent la croix de Saint-Louis, et il était
capitaine, lorsqu'il épousa Mlle de Sanguinet; il se retira alors au
château de Laval de Cère. Devenu père d'un fils et d'une fille, M. de
Canrobert vivait heureux dans son manoir, lorsque la révolution de 1789
éclata. Il fut contraint d'émigrer, pour éviter l'échafaud dont on le
menaçait; tous ses biens furent confisqués, vendus, et sa femme fut
incarcérée avec ses deux jeunes enfants. Ma mère obtint la permission
d'aller visiter sa malheureuse belle-sœur, qu'elle trouva dans une tour
froide et humide, accablée par la fièvre, qui emporta ce jour-là même sa
petite fille! À force de démarches et de supplications, ma mère obtint
l'élargissement de sa belle-sœur; mais celle-ci mourut peu de jours
après, des suites de la maladie qu'elle avait contractée dans la prison.
Ma mère prit alors soin du jeune garçon, nommé Antoine. Il fut mis par
la suite au collège, puis à l'École militaire, dont il devint un des
meilleurs élèves. Enfin, ce digne demi-frère de Marcellin de Canrobert
devint officier d'infanterie et se fit bravement tuer sur le champ de
bataille de Waterloo.
Mon oncle fut un des premiers émigrés qui, sous le Consulat, obtinrent
l'autorisation de rentrer en France; il recouvra quelques parcelles de
son bien, et épousa une des filles de M. Niocel, ancien ami de la
famille. La nouvelle Mme de Canrobert devint mère de notre bon et brave
cousin Marcellin de Canrobert [Aujourd'hui le maréchal Canrobert], qui
s'est si souvent distingué en Afrique, où il est aujourd'hui colonel de
zouaves. Combien son père eût été fier d'un tel fils! Mais il mourut
avant de pouvoir être témoin de ses succès.
M. Certain de l'Isle, second frère de ma mère, était un des plus beaux
hommes de France. La Révolution le trouva lieutenant au régiment de
Penthièvre, où servaient son frère aîné et plusieurs de ses oncles. Il
suivit l'impulsion de presque tous ses camarades et émigra en compagnie
de son plus jeune frère, M. Certain de la Coste, qui servait dans les
gardes du corps du Roi. Depuis leur sortie de France, les deux frères ne
se quittèrent plus. Ils se retirèrent d'abord dans le pays de Bade, mais
leur tranquillité fut bientôt troublée: les armées françaises passèrent
le Rhin, et comme tout émigré qui tombait en leur pouvoir était fusillé,
en vertu des décrets de la Convention, force fut à mes oncles de
s'enfoncer à la hâte dans l'intérieur de l'Allemagne. Le manque
d'argent les obligeait à voyager à pied, ce qui accabla bientôt le
pauvre la Coste. Ils éprouvaient beaucoup de difficultés pour se loger,
car tout était occupé par les militaires autrichiens. La Coste tomba
malade; son frère le soutenait; ils gagnèrent ainsi une petite ville du
Wurtemberg, et ils entrèrent dans un mauvais cabaret, où ils trouvèrent
un cabinet et un lit. Au point du jour, ils virent les Autrichiens
s'éloigner et apprirent que les Français allaient occuper la ville. La
Coste, incapable de se mouvoir, engageait de l'Isle à pourvoir à sa
sûreté, en le laissant à la garde de Dieu; mais de l'Isle déclara
formellement qu'il n'abandonnerait pas son frère mourant. Cependant,
deux volontaires français se présentèrent bientôt au cabaret avec un
billet de logement. L'hôte les conduisit au cabinet occupé par mes
oncles, auxquels il signifia qu'ils eussent à s'éloigner. On a dit avec
raison que, pendant la Révolution, l'honneur français s'était réfugié
dans les armées. Les deux soldats, voyant la Coste mourant, déclarèrent
à l'aubergiste que non seulement ils voulaient le garder avec eux, mais
qu'ils demandaient au premier étage une grande chambre à plusieurs lits,
où ils s'établirent avec mes deux oncles. En pays ennemi, le vainqueur
étant le maître, l'aubergiste obéit aux deux volontaires français, qui,
pendant quinze jours que leur bataillon resta cantonné dans la ville,
eurent un soin infini de MM. de la Coste et de l'Isle; ils les faisaient
participer aux bons repas que leur hôte était obligé de fournir, selon
les usages de la guerre, et ce régime confortable, joint au repos,
rétablit un peu la santé de la Coste.
En se séparant d'eux, les volontaires, qui appartenaient à un bataillon
de la Gironde, voulant donner à leurs nouveaux amis le moyen de passer
au milieu des colonnes françaises sans être arrêtés, ôtèrent de leurs
uniformes les boutons de métal qui portaient le nom de leur bataillon,
et les attachèrent aux habits bourgeois de mes oncles, qui purent ainsi
se faire passer pour des cantiniers. Avec ce passeport d'un nouveau
genre, ils traversèrent tous les cantonnements français sans éveiller
aucun soupçon. Ils se rendirent en Prusse et s'établirent ensuite dans
la ville de Hall, où M. de l'Isle trouva de nombreuses leçons à donner.
Ils y vécurent paisiblement jusqu'en 1803, époque où, ma mère étant
parvenue à les faire rayer de la liste des émigrés, mes deux oncles
rentrèrent en France, au bout de douze ans d'exil.
CHAPITRE XIX
Immenses préparatifs sur la côte.--Je suis nommé aide de camp
d'Augereau.
Mais revenons à Versailles. Pendant que j'y suivais les cours de l'école
de cavalerie, de grands événements se préparaient en Europe. La jalousie
de l'Angleterre, excitée par la prospérité de la France, l'ayant portée
à rompre la paix d'Amiens, les hostilités recommencèrent; et le premier
Consul résolut de les pousser vivement, en conduisant une armée sur le
sol de la Grande-Bretagne, opération hardie, très difficile, mais
cependant pas impossible. Pour la mettre à exécution, Napoléon, qui
venait de s'emparer du Hanovre, patrimoine particulier de l'Angleterre,
forma sur les côtes de la mer du Nord et de la Manche plusieurs corps
d'armée. Il fit construire et réunit à Boulogne, ainsi que dans les
ports voisins, une immense quantité de péniches et bateaux plats, sur
lesquels il comptait embarquer ses troupes.
Tout ce qui était militaire se mettant en mouvement pour cette guerre,
je regrettais de ne pas y participer, et je comprenais combien la
reprise des hostilités allait rendre ma position fausse: car, destiné à
aller porter dans mon régiment l'instruction que j'avais acquise à
l'école de cavalerie, je me voyais condamné à passer plusieurs années
dans un dépôt, la cravache à la main, et faisant trotter les recrues sur
de vieux chevaux, pendant que mes camarades feraient la guerre à la tête
des cavaliers formés par moi. Cette perspective était peu agréable; mais
comment la changer? Un régiment doit toujours être alimenté par des
recrues, et il était certain que mon colonel, m'ayant envoyé à l'école
de cavalerie pour apprendre à dresser ces recrues, ne voudrait pas se
priver des services que je pouvais rendre sous ce rapport, et
m'exclurait de ses escadrons de guerre! J'étais dans cette perplexité,
lorsqu'un jour, me promenant au bout de l'avenue de Paris, mon livre de
théorie à la main, il me vint une idée lumineuse, qui a totalement
changé ma destinée, et infiniment contribué à m'élever au grade que
j'occupe.