Le général Bonaparte me parla avec intérêt de la perte que je venais de

faire et me promit de me servir de père si je me conduisais bien, et il

a tenu parole. Il ne pouvait se lasser de nous questionner, M. Graziani

et moi, sur ce qui s'était passé dans Gênes, ainsi que sur la force et

la marche des corps autrichiens que nous avions traversés pour venir à

Milan. Il nous retint auprès de lui et nous fit prêter des chevaux de

ses écuries, car nous avions voyagé sur des mulets de poste.

Nous suivîmes le premier Consul à Montebello et puis sur le champ de

bataille de Marengo, où nous fûmes employés à porter ses ordres. Je

n'entrerai dans aucun détail sur cette mémorable bataille, où il ne

m'advint rien de fâcheux; on sait que nous fûmes sur le point d'être

battus, et nous l'aurions été probablement, si les 25,000 hommes du

corps d'Ott fussent arrivés sur le terrain pendant l'action. Aussi le

premier Consul, qui craignait de les voir paraître à chaque instant,

était-il fort soucieux et ne redevint gai que lorsque notre cavalerie et

l'infanterie du général Desaix, dont il ignorait encore la mort, eurent

décidé la victoire en enfonçant la colonne des grenadiers autrichiens du

général Zach. S'apercevant alors que le cheval que je montais était

légèrement blessé à la cuisse, le premier Consul me prit par l'oreille

et me dit en riant: «Je te prêterai mes chevaux pour les faire arranger

ainsi!» Le commandant Graziani étant mort en 1812, je suis le seul

officier français qui ait assisté au siège de Gênes, ainsi qu'à la

bataille de Marengo.

Après cette mémorable affaire, je revins à Gênes, que les Autrichiens

évacuaient par suite du traité conclu à la suite de notre victoire. J'y

retrouvai Colindo et le commandant R***. Je visitai la tombe de mon

père, puis nous nous embarquâmes sur un brick français, qui en

vingt-quatre heures nous transporta à Nice. Au bout de quelques jours,

un vaisseau livournais amena la mère de Colindo qui venait chercher son

fils. Cet excellent jeune homme et moi avions traversé ensemble de bien

rudes épreuves qui avaient cimenté notre attachement; mais nos

destinées étant différentes, il fallut nous séparer, malgré de vifs

regrets.

J'ai dit plus haut que vers le milieu du siège, l'aide de camp

Franceschi, porteur des dépêches du général Masséna au premier Consul,

était parvenu en France, en passant la nuit au milieu de la flotte

anglaise. On apprit par lui la mort de mon père. Alors, ma mère avait

fait nommer un conseil de tutelle qui avait envoyé au vieux Spire,

demeuré à Nice avec la voiture et les équipages de mon père, l'ordre de

tout vendre et de revenir à Paris tout de suite, ce qu'il avait fait.

Rien ne me retenait donc plus sur les rives du Var, et j'avais hâte de

rejoindre ma bonne mère; mais la chose n'était pas facile, car à cette

époque les voitures publiques étaient peu nombreuses: celle de Nice à

Lyon ne partait que tous les deux jours, et elle était même retenue pour

plusieurs semaines par une foule d'officiers blessés ou malades, venant

comme moi de Gênes.

Pour sortir de l'embarras dans lequel cela nous jetait, le commandant

R***, deux colonels, une douzaine d'officiers et moi, nous décidâmes de

former une petite caravane afin de gagner Grenoble à pied, en traversant

les contreforts des Alpes, par Grasse, Sisteron, Digne et Gap. Des

mulets portaient nos petits bagages, ce qui nous permettait de faire

huit ou dix lieues par jour. Bastide était avec moi et me fut d'un grand

secours, car j'étais peu habitué à faire d'aussi longues routes à pied,

et il faisait extrêmement chaud. Après huit jours d'une marche très

difficile, nous parvînmes à Grenoble, où nous trouvâmes des voitures

pour nous transporter à Lyon. Je revis avec peine cette ville et l'hôtel

où j'avais logé avec mon père dans un temps plus heureux. Je désirais et

redoutais de me retrouver auprès de ma mère et de mes frères. Il me

semblait qu'ils allaient me demander compte de ce que j'avais fait de

leur époux et de leur père! Je revenais _seul_, et je l'avais laissé

dans un tombeau sur la terre étrangère! Ma douleur était des plus vives;

j'aurais eu besoin d'un ami qui la comprît et la partageât, tandis que

le commandant R***, heureux, après tant de privations, d'avoir enfin

retrouvé l'abondance et la bonne chère, était d'une gaieté folle qui me

perçait le cœur. Aussi je résolus de partir sans lui pour Paris; mais il

prétendit, lorsque je n'avais aucun besoin de lui, qu'il était de son

_devoir_ de me ramener dans les bras de ma mère, et je fus obligé de

subir sa compagnie jusqu'à Paris, où nous nous rendîmes par la

malle-poste.

Il est des scènes que les gens de cœur comprennent et qu'il est

impossible de décrire. Je ne chercherai donc pas à peindre ce qu'eut de

déchirant ma première entrevue avec ma mère désolée et mes deux frères:

vous pouvez vous en faire une idée!

Adolphe ne se trouvait pas à Paris, il était à Rennes auprès de

Bernadotte, général en chef de l'armée de l'Ouest. Ma mère possédait une

assez jolie maison de campagne à Carrière, auprès de la forêt de

Saint-Germain. J'y passai deux mois avec elle, mon oncle de Canrobert,

revenu d'émigration, et un vieux chevalier de Malte, M. d'Estresse,

ancien ami de mon père. Mes jeunes frères, M. Gault, venaient se joindre

à nous quelquefois, et malgré les prévenances et les témoignages

d'attachement que tous me prodiguaient, je tombai dans une sombre

mélancolie, et ma santé n'était plus bonne. J'avais tant souffert

moralement et physiquement!... Je devins incapable d'aucun travail. La

lecture, que j'ai toujours tant aimée, me devint insupportable. Je

passais une grande partie de la journée seul, dans la forêt, où je me

couchais sous l'ombrage et me plongeais dans de bien tristes

réflexions!... Le soir, j'accompagnais ma mère, mon oncle et le vieux

chevalier dans leur promenade habituelle sur les bords de la Seine, mais

je ne prenais que fort peu de part à leur conversation et leur cachais

mes tristes pensées, qui se reportaient toujours sur mon malheureux

père, mourant faute de soins!... Bien que mon état alarmât ma mère,

Canrobert et M. d'Estresse, ils eurent le bon esprit de ne pas

l'aggraver par des observations qui ne font qu'irriter une âme malade,

mais ils cherchèrent à éloigner insensiblement les tristes souvenirs qui

déchiraient mon cœur en faisant avancer les vacances de mes deux jeunes

frères, qui vinrent s'établir à la campagne. La présence de ces deux

enfants, que j'aimais beaucoup, fut une bonne diversion à ma douleur,

par le soin que je pris à leur rendre le séjour de Carrière agréable. Je

les conduisis à Versailles, à Maisons, à Marly, et leur naïve

satisfaction ranimait insensiblement mon âme qui venait d'être si

cruellement froissée par la douleur. Qui m'eût dit alors que ces deux

enfants si beaux, si pleins de vie, auraient bientôt cessé d'exister?

CHAPITRE XIV

Je suis nommé aide de camp _à la suite_ à l'état-major de

Bernadotte.--État-major de Bernadotte.--Nous formons à Tours la réserve

de l'armée de Portugal.

La fin de l'automne de l'année 1800 approchait; ma mère revint à Paris,

mes jeunes frères rentrèrent au collège, et je reçus l'ordre d'aller

joindre à Rennes le général en chef Bernadotte. Il avait été le meilleur

ami de mon père, qui, dans bien des circonstances, lui avait rendu des

services en tous genres. Pour en témoigner sa reconnaissance à ma

famille, Bernadotte m'avait écrit qu'il m'avait réservé auprès de lui

une place d'aide de camp. J'avais trouvé sa lettre à Nice en revenant de

Gênes, ce qui m'avait déterminé à refuser l'offre de Masséna de me

prendre pour aide de camp titulaire, en m'autorisant à aller passer

quelques mois avec ma mère avant de revenir auprès de lui à l'armée

d'Italie. Mon père avait exigé que mon frère continuât les études

nécessaires pour entrer à l'École polytechnique; Adolphe n'était donc

pas encore militaire quand nous eûmes le malheur de perdre notre père;

mais en apprenant cette triste nouvelle, son esprit se révolta à la

pensée que son frère cadet était déjà officier et venait de faire la

guerre, tandis qu'il était encore sur les bancs. Il renonça aux études

exigées pour les armes savantes et préféra passer sur-le-champ dans

l'infanterie, ce qui lui permettait de quitter l'école. Une bonne

occasion s'offrit à lui. Le gouvernement venait d'ordonner la création

d'un nouveau régiment qui se formait dans le département de la Seine.

Les officiers de ce corps devaient être proposés par le général

Lefebvre, qui, ainsi que vous l'avez vu plus haut, avait remplacé mon

père dans le commandement de la division de Paris. Le général Lefebvre

saisit avec empressement l'occasion d'être utile au fils de l'un de ses

anciens camarades, mort en servant son pays; il nomma donc mon frère

sous-lieutenant dans ce nouveau corps. Jusque-là tout allait bien; mais,

au lieu d'aller joindre sa compagnie, et sans même attendre mon retour

de Gênes, Adolphe s'empressa de se rendre à Rennes auprès de Bernadotte,

qui, sans autre considération, donna la place à celui des deux frères

qui arriva le premier, comme s'il se fût agi d'un prix à la course!...

De sorte que, en rejoignant à Rennes l'état-major de l'armée de l'Ouest,

j'appris que mon frère avait reçu le brevet d'aide de camp _titulaire_

auprès du général en chef, et que je n'étais qu'aide de camp _à la

suite_, c'est-à-dire provisoire. Cela me désappointa beaucoup, car si je

m'y fusse attendu, j'aurais accepté la proposition du général Masséna,

mais il n'était plus temps! En vain le général Bernadotte m'assura qu'il

obtiendrait que le nombre de ses aides de camp fût augmenté, je ne

l'espérais pas et compris que sous peu on me ferait aller ailleurs.

Jamais je n'ai approuvé que deux frères servissent ensemble dans le même

état-major ou dans le même régiment, parce qu'ils se nuisent toujours

l'un à l'autre. Vous verrez que dans le cours de notre carrière il en

fut souvent ainsi.

L'état-major de Bernadotte était alors composé d'officiers qui

parvinrent presque tous à des grades élevés. Quatre d'entre eux étaient

déjà colonels, savoir: Gérard, Maison, Willatte et Maurin. Le plus

remarquable était incontestablement Gérard. Il avait beaucoup de moyens,

de la bravoure et un grand instinct de la guerre. Se trouvant sous les

ordres du maréchal Grouchy le jour de la bataille de Waterloo, il lui

donna d'excellents conseils qui auraient pu nous assurer la victoire.

Maison devint maréchal, puis ministre de la guerre sous les Bourbons.

Willatte fut général de division sous la Restauration; il en fut de même

de Maurin. Les autres aides de camp de Bernadotte étaient les chefs

d'escadron Chalopin, tué à Austerlitz; Mergey, qui devint général de

brigade; le capitaine Maurin, frère du colonel, devint lui-même général

de brigade, de même que le sous-lieutenant Willatte. Mon frère Adolphe,

qui fut général de brigade, complétait les aides de camp titulaires;

enfin, Maurin, frère des deux premiers, qui devint colonel, et moi,

étions tous deux aides de camp surnuméraires. Ainsi, sur onze aides de

camp attachés à l'état-major de Bernadotte, deux parvinrent au grade de

maréchal, trois à celui de lieutenant général, quatre furent maréchaux

de camp, et un mourut sur le champ de bataille.

Dans l'hiver de 1800, le Portugal, soutenu par l'Angleterre, ayant

déclaré la guerre à l'Espagne, le gouvernement français résolut de

soutenir celle-ci. En conséquence, il envoya des troupes à Bayonne, à

Bordeaux, et réunit à Tours les compagnies de grenadiers de nombreux

régiments disséminés en Bretagne et en Vendée. Ce corps d'élite, fort de

7 à 8,000 hommes, devait former la réserve de l'armée dite de Portugal,

dont Bernadotte était destiné à avoir le commandement. Ce général devait

porter son quartier général à Tours, où l'on envoya ses chevaux et ses

équipages, ainsi que tous ceux destinés aux officiers attachés à sa

personne; mais le général, tant pour prendre les derniers ordres du

premier Consul que pour reconduire Mme Bernadotte, devait se rendre à

Paris, et comme en pareil cas il est d'usage que pendant l'absence du

général les officiers de son état-major obtiennent la permission d'aller

faire leurs adieux à leurs parents, il fut décidé que tous les aides de

camp _titulaires_ pourraient se rendre à Paris, et que les

_surnuméraires_ accompagneraient les équipages à Tours, afin de

surveiller les domestiques, les payer chaque mois, s'entendre avec les

commissaires des guerres pour les distributions de fourrages et la

répartition des logements de ce grand nombre d'hommes et de chevaux.

Cette désagréable corvée tomba donc sur le lieutenant Maurin et sur moi,

qui n'avions pas l'avantage d'être aides de camp _titulaires_. Nous

fîmes au plus fort de l'hiver et à cheval, par un temps affreux, les

huit longues journées d'étape qui séparent Rennes de Tours, où nous

eûmes toutes sortes de peine à établir le quartier général. On nous

avait dit qu'il n'y resterait tout au plus que quinze jours, mais nous y

restâmes six grands mois à nous ennuyer horriblement, tandis que nos

camarades se divertissaient dans la capitale. Ce fut là un avant-goût

des désagréments que j'éprouvai à être aide de camp surnuméraire. Ainsi

se termina l'année 1800, pendant laquelle j'avais éprouvé tant de peines

morales et physiques.

La ville de Tours était alors fort bien habitée; on aimait à s'y

divertir, et bien que je reçusse de nombreuses invitations, je n'en

acceptai aucune. L'attention que j'apportais à surveiller la grande

quantité d'hommes et de chevaux me donnait heureusement beaucoup

d'occupation; sans quoi l'isolement dans lequel je vivais m'eût été

insupportable. Le nombre des chevaux du général en chef et des officiers

de son état-major s'élevait à plus de quatre-vingts, et tous étaient à

ma disposition. J'en montais deux ou trois chaque jour, et je faisais

aux environs de Tours de longues promenades, qui, bien que solitaires,

avaient un grand charme pour moi et me donnaient de douces distractions.

CHAPITRE XV

Séjour à Brest et à Rennes.--Je suis nommé au 25e de chasseurs et envoyé

à l'armée de Portugal.--Voyage de Nantes à Bordeaux et à

Salamanque.--Nous formons avec le général Leclerc l'aile droite de

l'armée espagnole.--1802.--Retour en France.

Cependant, le premier Consul avait changé ses dispositions relativement

à l'armée de Portugal. Il en confia le commandement au général Leclerc,

son beau-frère, et maintint Bernadotte dans celui de l'armée de l'Ouest.

En conséquence, l'état-major que mon frère et les autres aidés de camp

venaient de rejoindre à Tours reçut ordre de retourner en Bretagne et de

se transporter à Brest, où le général en chef allait se rendre. Il y a

loin de Tours à Brest, surtout lorsqu'on marche par journées d'étape;

mais comme on était dans la belle saison, que nous étions nombreux et

jeunes, le voyage fut fort gai. Ne pouvant monter à cheval, par suite

d'une blessure accidentelle reçue à la hanche, je me plaçai dans l'une

des voitures du général en chef. Nous retrouvâmes celui-ci à Brest.

La rade de Brest contenait alors non seulement un très grand nombre de

vaisseaux français, mais encore la flotte espagnole, commandée par

l'amiral Gravina, qui fut tué plus tard à la bataille de Trafalgar, où

les flottes de France et d'Espagne combinées combattirent celle de

l'Angleterre, commandée par le célèbre Nelson, qui périt dans cette

journée. À l'époque où nous arrivâmes à Brest, les deux flottes alliées

étaient destinées à transporter en Irlande le général Bernadotte et de

nombreuses troupes de débarquement, tant françaises qu'espagnoles; mais

en attendant qu'on fît cette expédition, qui ne se réalisa pas, la

présence de tant d'officiers de terre et de mer rendait la ville de

Brest fort animée. Le général en chef, les amiraux et plusieurs généraux

recevaient tous les jours. Les troupes des deux nations vivaient dans la

meilleure intelligence, et je fis connaissance de plusieurs officiers

espagnols.

Nous nous trouvions fort bien à Brest, lorsque le général en chef jugea

à propos de retransporter le quartier général à Rennes, ville fort

triste, mais plus au centre du commandement. À peine y fûmes-nous

établis, que ce que j'avais prévu arriva. Le premier Consul restreignit

le nombre des aides de camp que le général en chef devait conserver. Il

ne pouvait avoir qu'un colonel, cinq officiers de grade inférieur, et

plus d'officiers _provisoires_. En conséquence, je fus averti que

j'allais être placé dans un régiment de cavalerie légère. J'en eusse

pris mon parti si c'eût été pour retourner au 1er de housards, où

j'étais connu, et dont je portais l'uniforme; mais il y avait plus d'un

an que j'avais quitté le corps; le colonel m'avait fait remplacer, et le

ministre m'envoya une commission pour aller servir dans le 25e de

chasseurs à cheval, qui venait d'entrer en Espagne et se rendait sur les

frontières du Portugal, vers Salamanque et Zamora. Je sentis alors plus

amèrement le tort que m'avait fait le général Bernadotte, car, sans ses

promesses trompeuses, je serais entré comme aide de camp en pied auprès

du maréchal Masséna, en Italie, ou j'eusse repris ma place au 1er de

housards.

J'étais donc fort mécontent; mais il fallait obéir!... Une fois les

premiers mouvements de mauvaise humeur passés,--ils passent vite à cet

âge,--il me tardait de me mettre en route pour m'éloigner du général

Bernadotte dont je croyais avoir à me plaindre. J'avais très peu

d'argent, mon père en avait souvent prêté à ce général, surtout

lorsqu'il fit l'acquisition de la terre de Lagrange; mais bien qu'il sût

que le fils de son ami, à peine remis d'une récente blessure, allait

traverser une grande partie de la France, la totalité de l'Espagne, et

devait en outre renouveler ses uniformes, il ne m'offrit pas de

m'avancer un sou, et pour rien au monde je ne le lui aurais demandé.

Mais fort heureusement pour moi, ma mère avait à Rennes un vieil oncle,

M. de Verdal (de Gruniac), ancien major au régiment de

Penthièvre-infanterie. C'était auprès de lui que ma mère avait passé les

premières années de la Révolution. Ce vieillard était un peu original,

mais fort bon: non seulement il m'avança l'argent dont j'avais grand

besoin, mais il m'en donna même de sa propre bourse.

Bien qu'à cette époque les chasseurs portassent le dolman des housards,

si ce n'est qu'il était vert, je fus assez peu raisonnable pour verser

quelques larmes, quand il me fallut quitter l'uniforme de Bercheny et

renoncer à la dénomination de housard pour devenir chasseur!... Mes

adieux au général Bernadotte furent assez froids. Il me donna des

lettres de recommandation pour Lucien Bonaparte, alors ambassadeur de

France à Madrid, ainsi que pour le général Leclerc, commandant de notre

armée de Portugal.

Le jour de mon départ, tous les aides de camp se réunirent pour me

donner à déjeuner; puis je me mis en route le cœur fort gros. J'arrivai

à Nantes après deux jours de marche, brisé de fatigue, souffrant de mon

côté, et bien persuadé que je ne pourrais jamais supporter le cheval

pendant les quatre cent cinquante lieues que j'avais à faire pour

parvenir aux frontières du Portugal. Je trouvai précisément chez un

ancien camarade de Sorèze, qui habitait Nantes, un officier espagnol

nommé don Raphaël, qui rejoignait le dépôt de son régiment en

Estramadure, et il fut convenu que je le guiderais jusqu'aux Pyrénées,

et que là il prendrait la direction du voyage que nous devions faire

ensemble.

Nous traversâmes en diligence toute la Vendée, dont presque tous les

bourgs et villages portaient encore les traces de l'incendie, bien que

la guerre civile fût terminée depuis deux ans. Ces ruines faisaient

peine à voir. Nous visitâmes la Rochelle, Rochefort et Bordeaux. De

Bordeaux à Bayonne, on allait dans des espèces de berlines à quatre

places qui ne marchaient jamais qu'au pas dans les sables des Landes;

aussi mettions-nous souvent pied à terre, et, marchant gaiement, nous

allions nous reposer sous quelque groupe de pins; alors, assis à

l'ombre, don Raphaël prenait sa mandoline et chantait. Nous mîmes ainsi

cinq ou six jours pour gagner Bayonne.

Avant de passer les Pyrénées, je devais me présenter chez le général

commandant à Bayonne. Il se nommait Ducos. C'était un excellent homme

qui avait servi sous mon père. Il voulait, par intérêt pour moi,

retarder de quelques jours mon entrée en Espagne, parce qu'il venait

d'apprendre qu'une bande de voleurs avait détroussé des voyageurs non

loin de la frontière. De tout temps, même avant les guerres de

l'Indépendance et les guerres civiles, le caractère aventureux et

paresseux des Espagnols leur a donné un goût décidé pour le brigandage,

et ce goût était entretenu par le morcellement du pays en plusieurs

royaumes, qui, ayant formé jadis des États indépendants, ont chacun

conservé leurs lois, leurs usages et leurs frontières respectives.

Quelques-uns de ces anciens États sont soumis aux droits de douane,

tandis que d'autres, tels que la Biscaye et la Navarre, en sont exempts.

Il en résulte que les habitants des provinces jouissant de la franchise

du commerce cherchent constamment à introduire des marchandises

prohibées dans celles dont les frontières sont gardées par des lignes de

douaniers bien armés et fort braves. Les contrebandiers, de leur côté,

ont de temps immémorial fourni des bandes qui agissent au moyen de la

_force_, lorsque la ruse ne suffit pas, et leur métier n'a rien de

déshonorant aux yeux des Espagnols, qui le considèrent comme une guerre

juste contre l'abus des droits de douane. Préparer les expéditions,

aller à la découverte, se garder militairement, se cacher dans les

montagnes, y coucher, fumer et dormir, telle est la vie des

contrebandiers, que les grands bénéfices d'une seule opération mettent à

même de vivre largement sans rien faire pendant plusieurs mois.

Cependant, lorsque les douaniers espagnols, avec lesquels ils ont de

fréquents engagements, les ont battus et ont pris leurs convois de

marchandises, les contrebandiers espagnols, réduits aux abois, ne

reculent pas devant la pensée de se faire voleurs de grands chemins,

profession qu'ils exerçaient alors avec une certaine magnanimité, car

jamais ils n'assassinaient les voyageurs, et ils leur laissaient

habituellement de quoi poursuivre leur route. C'est ainsi qu'ils

venaient d'agir vis-à-vis d'une famille anglaise, et le général Ducos,

désirant nous éviter le désagrément d'être dépouillés, avait résolu de

retarder notre départ; mais don Raphaël lui ayant fait observer qu'il

connaissait assez les habitudes des voleurs espagnols, pour être certain

que le moment le plus favorable pour voyager dans une province était

celui où les bandes venaient d'y commettre quelque délit, parce qu'elles

s'en éloignent momentanément, le général autorisa notre départ.

À l'époque dont je parle, les chevaux de trait étaient inconnus en

Espagne, où toutes les voitures, même celles du Roi, étaient traînées

par des mules. Les diligences n'existaient pas, et il n'y avait dans les

postes que des chevaux de selle, de sorte que les plus grands seigneurs,

ayant des voitures à eux, étaient forcés, lorsqu'ils voyageaient, de

louer des mules de trait et de marcher à petites journées. Les voyageurs

aisés prenaient des voiturins qui ne faisaient que dix lieues par jour.

Les gens du peuple se joignaient à des caravanes d'âniers qui

transportaient les bagages à l'instar de nos rouliers, mais personne ne

marchait isolément, tant à cause des voleurs que par le mépris

qu'inspirait cette dernière manière de voyager. Après notre arrivée à

Bayonne, don Raphaël, étant devenu le directeur de notre voyage, me dit

que, n'étant ni assez grands seigneurs pour louer pour nous seuls une

voiture avec attelage de mules, ni assez gueux pour aller avec les

âniers, il nous restait à choisir de courir la poste à franc étrier ou

de prendre place dans un voiturin. Le franc étrier, dont j'ai depuis

tant fait usage, ne pouvait me convenir par l'impossibilité de pouvoir

porter nos effets avec nous; il fut donc arrêté que nous irions par le

voiturin.

Mémoires du général baron de Marbot (1/3) · 第 9 / 27 段