La Providence vint encore à notre secours. Bastide était né dans le

Cantal, et avait rencontré l'hiver d'avant un autre Auvergnat de sa

connaissance établi à Gênes, où il faisait un petit commerce. Il alla le

voir et fut frappé, en entrant chez lui, de sentir l'odeur que répand la

boutique d'un épicier. Il en fit l'observation à son ami, en lui disant:

«Tu as des provisions?...» Celui-ci en convint en lui demandant le

secret, car les provisions de tout genre qu'on découvrait chez les

particuliers étaient enlevées et transportées dans les magasins de

l'armée. L'intelligent Bastide offrit alors de lui faire acheter la

portion de denrées qu'il aurait de trop par quelqu'un qui le solderait

sur-le-champ et garderait un secret inviolable, et il vint m'informer de

sa découverte. Mon père avait laissé quelques milliers de francs.

J'achetai donc et fis porter de nuit chez moi beaucoup de morue, de

fromage, de figues, de sucre, de chocolat, etc., etc. Tout cela fut

_horriblement cher_; l'Auvergnat eut presque tout mon argent, mais je

m'estimai trop heureux d'en passer par où il voulut, car, d'après ce que

j'entendais dire journellement au quartier général, le siège devait être

encore fort long, et la famine aller toujours en augmentant, ce qui,

malheureusement, se réalisa. Ce qui doublait le bonheur que j'avais eu

de me procurer des subsistances, c'était la pensée que je sauvais la vie

de mon ami Colindo qui, sans cela, serait littéralement mort de faim,

car il ne connaissait dans l'armée que moi et le colonel Sacleux, qui ne

tarda pas à être frappé d'un affreux malheur; voici en quelles

circonstances:

Le général Masséna, attaqué de toutes parts, voyant ses troupes

moissonnées par des combats continuels et par la famine, obligé de

contenir une population immense que la faim poussait au désespoir, se

trouvait dans une position des plus critiques, et sentait que pour

maintenir le bon ordre dans l'armée, il fallait y établir une discipline

de fer. Aussi tout officier qui n'exécutait pas ponctuellement ses

ordres était-il impitoyablement destitué, en vertu des pouvoirs que les

lois d'alors conféraient aux généraux en chef. Plusieurs exemples de ce

genre avaient déjà été faits, lorsque, dans une sortie que nous

poussâmes à six lieues de la place, la brigade commandée par le colonel

Sacleux ne s'étant pas trouvée, à l'heure indiquée, dans une vallée dont

elle devait fermer le passage aux Autrichiens, ceux-ci s'échappèrent, et

le général en chef, furieux de voir manquer le résultat de ses

combinaisons, destitua le pauvre colonel Sacleux, en le signalant dans

un ordre du jour. Sacleux avait bien pu ne pas comprendre ce qu'on

attendait de lui, mais il était fort brave. Certainement, il se serait,

dans son désespoir, fait sauter la cervelle, s'il n'avait eu à cœur de

rétablir son honneur. Il prit un fusil, et se plaça dans les rangs comme

_soldat_... Il vint un jour nous voir; Colindo et moi eûmes le cœur

navré, en voyant cet excellent homme habillé en simple fantassin. Nous

fîmes nos adieux à Sacleux, qui, après la reddition de la place, fut

réintégré dans son grade de colonel par le premier Consul, à la demande

de Masséna lui-même, que Sacleux avait forcé, par son courage, à revenir

sur son compte. Mais l'année suivante, Sacleux, voyant la paix faite en

Europe, et voulant se laver complètement du reproche qui lui avait été

adressé si injustement, demanda à aller faire la guerre à

Saint-Domingue, où il fut tué au moment où il allait être nommé général

de brigade!... Il est des hommes qui, malgré leur mérite, ont une

destinée bien cruelle: celui-ci en est un exemple.

CHAPITRE XII

Épisodes du siège.--Capture de trois mille Autrichiens.--Leur horrible

fin sur les pontons.--Attaques constantes par terre et par mer.

Je ne puis parler que très succinctement des opérations du siège ou

blocus que nous soutenions. Les fortifications de Gênes ne consistaient,

à cette époque, du côté de la terre, qu'en une simple muraille flanquée

de tours; mais ce qui rendait la place très susceptible d'une bonne

défense, c'est qu'elle est entourée, à peu de distance, par des

montagnes dont les sommets et les flancs sont garnis de forts et de

redoutes. Les Autrichiens attaquaient constamment ces positions; dès

qu'ils en enlevaient une, nous marchions pour la reprendre, et le

lendemain ils cherchaient encore à s'en emparer; s'ils y parvenaient,

nous allions les en chasser derechef. Enfin, c'était une navette

continuelle, avec des chances différentes, mais, en résultat, nous

finissions par rester maîtres du terrain. Ces combats étaient souvent

très vifs. Dans l'un d'eux, le général Soult, qui était le bras droit de

Masséna, gravissait à la tête de ses colonnes le _Monte-Corona_, pour

reprendre le fort de ce nom que nous avions perdu la veille, lorsqu'une

balle lui brisa le genou au moment où les ennemis, infiniment plus

nombreux que nous, descendaient en courant du haut de la montagne. Il

était impossible que le peu de troupes que nous avions sur ce point pût

résister à une telle avalanche. Il fallut donc battre en retraite. Les

soldats portèrent quelque temps le général Soult sur leurs fusils, mais

les douleurs intolérables qu'il éprouvait le décidèrent à ordonner qu'on

le déposât au pied d'un arbre, où son frère et un de ses aides de camp

restèrent seuls auprès de lui, pour le préserver de la fureur des

premiers ennemis qui arriveraient sur lui. Heureusement, il se trouva

parmi ceux-ci des officiers qui eurent beaucoup d'égards pour leur

illustre prisonnier. La capture du général Soult ayant exalté le courage

des Autrichiens, ils nous poussèrent très vivement jusqu'au mur

d'enceinte qu'ils se préparaient à attaquer, lorsqu'un orage affreux

vint assombrir le ciel d'azur que nous avions eu depuis le commencement

du siège. La pluie tombait à torrents. Les Autrichiens s'arrêtèrent, et

la plupart d'entre eux cherchèrent à s'abriter dans les cassines ou sous

des arbres. Alors le général Masséna, dont le principal mérite

consistait à mettre à profit toutes les circonstances imprévues de la

guerre, parle à ses soldats, ranime leur ardeur, et les faisant soutenir

par quelques troupes venues de la ville, il leur fait croiser la

baïonnette et les ramène au plus fort de l'orage contre les Autrichiens

vainqueurs jusque-là, mais qui, surpris de tant d'audace, se retirent en

désordre. Masséna les poursuivit si vigoureusement qu'il parvint à

couper un corps de trois mille grenadiers, qui mirent bas les armes.

Ce n'était pas la première fois que nous faisions de nombreux

prisonniers, car le total de ceux que nous avions enlevés depuis le

commencement du siège se montait à plus de huit mille; mais n'ayant pas

de quoi les nourrir, le général en chef les avait toujours renvoyés, à

condition qu'ils ne serviraient pas contre nous avant six mois. Les

officiers avaient tenu religieusement leur promesse; quant aux

malheureux soldats qui, rentrés dans le camp autrichien, ignoraient

l'engagement que leurs chefs avaient pris pour eux, on les incorporait

dans d'autres régiments et on les forçait à combattre encore contre les

Français. S'ils retombaient entre nos mains, ce qui arrivait souvent,

nous les rendions de nouveau; on les incorporait derechef dans d'autres

bataillons, et il y eut ainsi une grande quantité de ces hommes qui, de

leur propre aveu, furent pris quatre ou cinq fois pendant le siège. Le

général Masséna, indigné d'un tel manque de loyauté de la part des

généraux autrichiens, décida cette fois que les trois mille grenadiers

qu'il venait de prendre seraient retenus, officiers et soldats, et pour

que le soin de les garder n'augmentât pas le service des troupes, il fit

placer ces malheureux prisonniers sur des vaisseaux rasés, au milieu du

port, et fit braquer sur eux une partie des canons du môle; puis il

envoya un parlementaire au général Ott, qui commandait le corps

autrichien devant Gênes, pour lui reprocher son manque de bonne foi et

le prévenir qu'il ne se croyait tenu de donner aux prisonniers que la

_moitié_ de la ration que recevait un soldat français, mais qu'il

consentait à ce que les Autrichiens s'entendissent avec les Anglais,

pour que des barques apportassent tous les jours des vivres aux

prisonniers et ne les quittassent qu'après les leur avoir vu manger,

afin qu'on ne crût pas que lui, Masséna, se servît de ce prétexte pour

faire entrer des vivres pour ses propres troupes. Le général autrichien,

espérant qu'un refus amènerait Masséna à lui rendre ses trois mille

hommes qu'il comptait probablement faire combattre encore contre nous,

refusa la proposition philanthropique qui lui était faite; alors Masséna

exécuta ce qu'il avait annoncé.

La ration des Français se composait d'un quart de livre d'un pain

affreux et d'une égale quantité de chair de cheval: les prisonniers ne

reçurent donc que la moitié de chacune de ces denrées; ils n'avaient par

conséquent par jour qu'un quart de livre pesant pour toute

nourriture!... Ceci avait lieu quinze jours avant la fin du siège. Ces

pauvres diables restèrent tout ce temps-là au même régime. En vain, tous

les deux ou trois jours, le général Masséna renouvelait-il son offre au

général ennemi, celui-ci n'accepta jamais, soit par obstination, soit

que l'amiral anglais (lord Keith) ne voulût pas consentir à fournir ses

chaloupes, de crainte, disait-on, qu'elles ne rapportassent le typhus à

bord de la flotte. Quoi qu'il en soit, les malheureux Autrichiens

_hurlaient_ de rage et de faim sur les pontons. C'était vraiment

affreux!... Enfin, après avoir mangé leurs brodequins, havresacs,

gibernes et même peut-être quelques cadavres, ils moururent presque tous

d'inanition!... Il n'en restait guère que sept à huit cents, lorsque, la

place ayant été remise à nos ennemis, les soldats autrichiens, en

entrant dans Gênes, coururent vers le port et donnèrent à manger à leurs

compatriotes avec si peu de précaution, que tous ceux qui avaient

survécu jusque-là périrent...

J'ai voulu rapporter cet horrible épisode, d'abord comme un nouvel

exemple des calamités que la guerre entraîne après elle, et surtout pour

flétrir la conduite et le manque de bonne foi du général autrichien, qui

contraignit ses malheureux soldats faits prisonniers et rendus sur

parole à reprendre les armes contre nous, bien qu'il se fût engagé à les

renvoyer en Allemagne.

Dans les divers combats qui signalèrent le siège de Gênes, je courus de

bien grands dangers. Je me bornerai à citer les deux principaux.

J'ai déjà dit que les Autrichiens et les Anglais se relayaient pour nous

tenir constamment sous les armes. En effet, les premiers nous

attaquaient dès l'aurore du côté de terre, nous combattaient toute la

journée et allaient se reposer la nuit, pendant que la flotte de lord

Keith venait nous bombarder, et tâchait de s'emparer du port à la faveur

de l'obscurité, ce qui forçait la garnison à une grande surveillance de

ce côté et l'empêchait de prendre le moindre repos. Or, une nuit que le

bombardement était encore plus violent que de coutume, le général en

chef Masséna, prévenu qu'à la lueur des feux de Bengale allumés sur la

plage, on apercevait de nombreuses embarcations anglaises chargées de

troupes s'avançant vers les môles du port, monta sur-le-champ à cheval

avec tout son état-major et l'escadron de ses guides qui l'accompagnait

partout. Nous étions au moins cent cinquante à deux cents cavaliers,

lorsque, passant sur une petite place nommée Campetto, le général en

chef s'arrêta pour parler à un officier qui revenait du port, et comme

chacun se pressait autour de lui, un cri se fait entendre: «Gare la

bombe!»

Tous les yeux se portent en l'air, et l'on voit un énorme bloc de fer

rouge prêt à tomber sur ce groupe d'hommes et de chevaux resserrés dans

un très petit espace. Je me trouvais placé le long du mur du grand

hôtel dont la porte était surmontée d'un balcon de marbre. Je pousse mon

cheval dessous, et plusieurs de mes voisins firent de même; mais ce fut

précisément sur le balcon que tomba la bombe. Elle le réduisit en

morceaux, puis rebondissant sur le pavé, elle éclata avec un bruit

affreux au milieu de la place qu'elle éclaira momentanément de ses

lugubres flammes, auxquelles succéda la plus complète obscurité... On

s'attendait à de grandes pertes; le plus profond silence régnait. Il fut

interrompu par la voix du général Masséna qui demandait si quelqu'un

était blessé... Personne ne répondit, car, par un hasard vraiment

miraculeux, pas un des nombreux éclats de la bombe n'avait frappé les

hommes ni les chevaux agglomérés sur la petite place! Quant aux

personnes qui, comme moi, étaient sous le balcon, elles furent couvertes

de poussière, de fragments de dalles et de colonnes, mais sans avoir été

blessées.

J'ai dit qu'habituellement les Anglais ne nous bombardaient que la nuit;

mais cependant, un jour qu'ils célébraient je ne sais quelle fête, leur

flotte pavoisée s'approcha de la ville en plein midi et s'amusa à nous

envoyer une grande quantité de projectiles. Celle de nos batteries qui

avait le plus d'avantage pour répondre à ce feu était placée près du

môle, sur un gros bastion en forme de tour nommé la _Lanterne_. Le

général en chef me chargea de porter au commandant de cette batterie

l'ordre de ne tirer qu'après avoir bien fait pointer, et de réunir tous

ses feux sur un brick anglais, qui était venu insolemment jeter l'ancre

à peu de distance de la _Lanterne_. Nos artilleurs tirèrent avec tant de

justesse qu'une de nos bombes de cinq cents, tombant sur le brick

anglais, le perça depuis le pont jusqu'à la quille, et il s'enfonça en

un clin d'œil dans la mer. Cela irrita tellement l'amiral anglais qu'il

fit avancer immédiatement toutes ses bombardes contre la _Lanterne_, sur

laquelle elles ouvrirent un feu très violent. Ma mission remplie,

j'aurais dû retourner auprès de Masséna; mais on dit avec raison que les

jeunes militaires, ne connaissant pas le danger, l'affrontent avec plus

de sang-froid que ne le font les guerriers expérimentés. Le spectacle

dont j'étais témoin m'intéressait vivement. La plate-forme de la

_Lanterne_, garnie de dalles en pierres, était tout au plus grande comme

une cour de moyenne étendue et était armée de douze bouches à feu, dont

les affûts étaient énormes. Bien qu'il soit très difficile à un navire

en mer de lancer des bombes avec justesse sur un point qui présente

aussi peu de surface que la plate-forme d'une tour, les Anglais en

firent cependant tomber plusieurs sur la _Lanterne_. Au moment où elles

arrivaient, les artilleurs s'abritaient derrière et dessous les grosses

pièces de bois des affûts. Je faisais comme eux, mais cet asile n'était

pas sûr, parce que la plate-forme présentant une grande résistance aux

bombes qui ne pouvaient s'enfoncer, elles roulaient rapidement sur les

dalles, sans qu'on pût prévoir la direction qu'elles prendraient, et

leurs éclats passaient dessous et derrière les affûts en serpentant sur

tous les points de la plate-forme. Il était donc absurde de rester là,

lorsque, ainsi que moi, on n'y était pas obligé; mais j'éprouvais un

_plaisir affreux_, si on peut s'exprimer ainsi, à courir çà et là avec

les artilleurs dès qu'une bombe tombait, et à revenir ensuite avec eux

aussitôt qu'elle avait éclaté et que ses débris étaient immobiles.

C'était un jeu qui pouvait me coûter cher. Un canonnier eut les jambes

brisées, d'autres soldats furent blessés très grièvement, car les éclats

de bombe, énormes morceaux de fer, font d'affreux ravages sur tout ce

qu'ils touchent. L'un d'eux coupa en deux une grosse poutre d'affût

contre laquelle j'allais m'abriter. Cependant je restais toujours sur la

plate-forme, lorsque le colonel Mouton, qui devint plus tard maréchal

comte de Lobau, et qui, ayant servi sous les ordres de mon père, me

portait intérêt, m'ayant aperçu en passant auprès de la _Lanterne_, vint

m'ordonner impérativement d'en sortir et d'aller auprès du général en

chef où était mon poste. Il ajouta: «Vous êtes bien jeune encore, mais

apprenez qu'à la guerre c'est une folie de s'exposer à des dangers

inutiles: seriez-vous plus avancé lorsque vous vous seriez fait broyer

une jambe, sans qu'il en résultât aucun avantage pour votre pays?»

Je n'ai jamais oublié cette leçon, dont j'ai remercié depuis le maréchal

Lobau, et j'ai souvent pensé à la différence qu'il y aurait eu dans ma

destinée si j'eusse eu une jambe emportée à l'âge de dix-sept ans!...

CHAPITRE XIII

Bonaparte franchit le Saint-Bernard.--Masséna traite de l'évacuation de

la place de Gênes.--Ma mission auprès de Bonaparte.--Bataille de

Marengo.--Retour dans ma famille.--Extrême prostration morale.

La ténacité courageuse avec laquelle Masséna avait défendu la ville de

Gênes allait avoir d'immenses résultats. Le chef d'escadron Franceschi,

envoyé par Masséna auprès du premier Consul, était parvenu, tant en

allant qu'en revenant, à passer de nuit au milieu de la flotte ennemie.

Il rentra à Gênes le 6 prairial, en disant qu'il avait laissé Bonaparte

descendant le grand Saint-Bernard à la tête de l'armée de réserve!... Le

feld-maréchal Mélas était tellement convaincu de l'impossibilité de

conduire une armée à travers les Alpes que, pendant qu'une partie de

ses troupes, sous le général Ott, nous bloquait, il était parti avec le

surplus pour aller, à cinquante lieues de là, attaquer le général Suchet

sur le Var, pour pénétrer ensuite en Provence, donnant, ainsi au premier

Consul la facilité de pénétrer sans résistance en Italie; aussi l'armée

de réserve était-elle entrée à Milan avant que les Autrichiens eussent

cessé de traiter son existence de chimère. La résistance de Gênes avait

donc opéré une puissante diversion en faveur de la France. Une fois en

Italie, le premier Consul aurait désiré venir au plus tôt secourir la

brave garnison de cette place, mais il fallait pour cela qu'il réunît

toutes ses troupes, ainsi que les parcs d'artillerie et de munitions de

guerre, dont le passage à travers les défilés des Alpes éprouvait de

grandes difficultés. Ce retard donna au maréchal Mélas le temps

d'accourir de Nice, avec ses principales forces, pour s'opposer au

premier Consul, qui dès lors ne pouvait continuer sa marche sur Gênes

avant d'avoir battu l'armée autrichienne.

Mais pendant que Bonaparte et Mélas faisaient dans le Piémont et dans le

Milanais des marches et contre-marches, pour se préparer à la bataille

qui devait décider du sort de l'Italie et de celui de la France, la

garnison de Gênes se trouvait réduite aux derniers abois. Le typhus

faisait d'affreux ravages; les hôpitaux étaient devenus d'affreux

charniers; la misère était à son comble. Presque tous les chevaux

avaient été mangés, et bien que bon nombre de troupes ne reçussent

depuis longtemps qu'une demi-livre de très mauvaise nourriture, la

distribution du lendemain n'était pas assurée; il ne restait _absolument

rien_ lorsque, le 15 prairial, le général en chef réunit chez lui tous

les généraux et les colonels, pour leur annoncer qu'il était déterminé à

tenter de faire une trouée avec ce qui lui restait d'hommes valides,

afin de gagner Livourne. Mais tous les officiers lui déclarèrent à

l'unanimité que les troupes n'étaient plus en état de soutenir un

combat, ni même une simple marche, si, avant le départ, on ne leur

donnait assez de nourriture pour réparer leurs forces... et les magasins

étaient absolument vides... Le général Masséna, considérant alors

qu'après avoir exécuté les ordres du premier Consul en faisant son

entrée en Italie, il était de son devoir de sauver les débris d'une

garnison qui avait si vaillamment combattu, et que la patrie avait

intérêt à conserver, prit enfin la résolution de traiter de

l'évacuation de la place, car il ne voulut pas que le mot _capitulation_

fût prononcé.

Depuis plus d'un mois, l'amiral anglais et le général Ott avaient fait

proposer une entrevue au général Masséna, qui s'y était toujours refusé;

mais enfin, dominé par les circonstances, il fit dire à ces officiers

qu'il acceptait. La conférence eut lieu dans la petite chapelle qui se

trouve au milieu du pont de Conegliano et qui, par sa position, se

trouvait-entre la mer, les postes français et ceux des Autrichiens. Les

états-majors français, autrichien et anglais occupaient les deux

extrémités du pont. J'assistai à cette scène si pleine d'intérêt.

Les généraux étrangers donnèrent à Masséna des marques particulières de

déférence, d'estime et de considération, et bien qu'il imposât des

conditions défavorables pour eux, l'amiral Keith lui répétait à chaque

instant: «Monsieur le général, votre défense est trop héroïque pour

qu'on puisse rien vous refuser!...» Il fut donc convenu que la garnison

ne serait pas prisonnière, qu'elle garderait ses armes, se rendrait à

Nice, et pourrait, le lendemain de son arrivée dans cette ville, prendre

part aux hostilités.

Le général Masséna, comprenant combien il était important que le premier

Consul ne fût pas amené à faire quelque mouvement compromettant, par le

vif désir qu'il devait avoir de venir secourir Gênes, demandait que le

traité portât qu'il serait accordé passage, au travers de l'armée

autrichienne, à deux officiers, qu'il se proposait d'envoyer au premier

Consul, pour l'informer de l'évacuation de la place par les troupes

françaises. Le général Ott s'y opposait, parce qu'il comptait partir

bientôt avec vingt-cinq mille hommes du corps de blocus, pour aller

joindre le feld-maréchal Mélas, et qu'il ne voulait pas que les

officiers français, envoyés par le général Masséna, prévinssent le

premier Consul de sa marche. Mais l'amiral Keith leva cette difficulté.

On allait signer le traité, lorsque plusieurs coups de canon se firent

entendre dans le lointain, au milieu des montagnes!... Masséna posa la

plume en s'écriant: «Voilà le premier Consul qui arrive avec son

armée!...» Les généraux étrangers restent stupéfaits, mais, après une

longue attente, on reconnut que le bruit provenait du tonnerre, et

Masséna se résolut à conclure.

Les regrets portaient non seulement sur la perte du complément de gloire

que la garnison et son chef auraient acquis, s'ils eussent pu conserver

Gênes jusqu'à l'arrivée du premier Consul; mais Masséna aurait désiré,

en résistant quelques jours encore, retarder d'autant le départ du corps

du général Ott. Il prévoyait bien que le général devait se rendre vers

le feld-maréchal Mélas, auquel il serait d'une grande utilité pour la

bataille que celui-ci allait livrer au premier Consul. Cette crainte,

bien que fondée, ne se réalisa pas, car le général Ott ne put rejoindre

la grande armée autrichienne que le lendemain de la bataille de Marengo,

dont le résultat eût été bien différent pour nous, si les Autrichiens,

que nous eûmes tant de peine à vaincre, eussent eu vingt-cinq mille

hommes de plus à nous opposer. Ainsi, non seulement la puissante

diversion que Masséna avait faite en défendant Gênes avait ouvert le

passage des Alpes et livré le Milanais à Bonaparte, mais encore elle le

débarrassa de vingt-cinq mille ennemis le jour de la bataille de

Marengo.

Les Autrichiens prirent possession, le 16 prairial, de la ville de

Gênes, dont le siège avait duré deux mois complets!...

Notre général en chef attachait tant d'importance à ce que le premier

Consul fût prévenu en temps opportun du traité qu'il venait de conclure,

qu'il avait demandé un sauf-conduit pour _deux_ aides de camp, afin que

si l'un des deux tombait malade, l'autre pût porter sa dépêche, et comme

il pouvait être utile que l'officier chargé de cette mission parlât

italien, le général Masséna la confia au commandant Graziani, Piémontais

ou Romain au service de la France; mais notre général en chef, le plus

soupçonneux de tous les hommes, craignant qu'un étranger se laissât

gagner par les Autrichiens et ne fît pas toute la diligence possible,

m'adjoignit à lui, en me recommandant, en particulier, de hâter sa

marche jusqu'à ce que nous eussions joint le premier Consul. Cette

recommandation était inutile. M. Graziani était un homme rempli de bons

sentiments et qui comprenait l'importance de sa mission.

Nous partîmes le 16 prairial de Gênes, où je laissai Colindo que je

comptais y venir prendre sous peu de jours, car on savait que l'armée du

premier Consul était peu éloignée. M. Graziani et moi le joignîmes le

lendemain soir à Milan.

Mémoires du général baron de Marbot (1/3) · 第 8 / 27 段