Don Raphaël traita avec un individu qui, moyennant 800 francs par tête,

s'engagea à nous transporter à Salamanque, en nous logeant et

nourrissant à ses frais. Je trouvais cela bien cher, car c'était le

double de ce qu'un pareil voyage eût coûté en France, et puis je venais

de dépenser beaucoup d'argent pour me rendre à Bayonne. Mais c'était le

_prix_, et il n'y avait pas moyen de faire autrement pour rejoindre mon

nouveau régiment. J'acceptai donc.

Nous partîmes dans un immense et vieux carrosse, dont trois places

étaient occupées par un habitant de Cadix, sa femme et sa fille. Un

prieur de Bénédictins de l'Université de Salamanque complétait le

chargement.

Tout devait être nouveau pour moi dans ce voyage. D'abord l'attelage,

qui m'étonna beaucoup. Il se composait de six mules superbes dont, à mon

grand étonnement, les deux du timon étaient les seules qui eussent des

brides et des rênes; les quatre autres allaient en liberté, guidées par

la voix du voiturier et de son _zagal_, ou garçon d'attelage. Le

premier, perché magistralement sur un énorme siège, donnait gravement

ses ordres au zagal, qui, leste comme un écureuil, faisait quelquefois

plus d'une lieue à pied en courant à côté des mules allant au grand

trot; puis, en un clin d'œil, il grimpait sur le siège à côté de son

maître, pour redescendre et remonter encore, et cela vingt fois pendant

la journée, tournant autour de la voiture et de l'attelage pour

s'assurer que rien n'était dérangé, et faisant ce manège en chantant

continuellement, afin d'encourager ses mules, qu'il appelait chacune par

son nom; mais il ne les frappait jamais, sa voix suffisait pour ranimer

celle des mules qui ralentissait son train.

Les manœuvres et surtout les chants de cet homme m'amusaient beaucoup.

Je prenais aussi un vif intérêt à ce qui se disait dans la voiture, car,

bien que je ne parlasse pas espagnol, ce que je savais de latin et

d'italien me mettait à même de comprendre mes compagnons de voyage,

auxquels je répondais en français. Ils l'entendaient passablement. Les

cinq Espagnols, même les deux dames et le moine, allumèrent bientôt

leurs cigares. Quel dommage que je n'eusse pas encore l'habitude de

fumer! Nous étions tous de belle humeur. Don Raphaël, les dames et même

le gros Bénédictin chantaient en chœur. Nous partions ordinairement le

matin. On s'arrêtait de une heure à trois heures pour dîner, faire

reposer les mules et laisser passer la forte chaleur, pendant laquelle

on dormait, ce que les Espagnols appelaient _faire la sieste_. Puis on

gagnait la couchée. Les repas étaient assez abondants, mais la cuisine

espagnole me parut tout d'abord d'un goût atroce; cependant, je finis

par m'y habituer. Mais je ne pus jamais me faire aux horribles lits

qu'on nous offrait le soir dans les _posadas_ ou auberges. Ils étaient

vraiment dégoûtants, et don Raphaël, qui venait de passer un an en

France, était forcé d'en convenir. Pour obvier à cet inconvénient, le

jour de mon entrée en Espagne, je demandai à coucher sur une botte de

paille. Malheureusement, j'appris qu'une botte de paille était chose

inconnue en ce pays, parce qu'au lieu de battre les gerbes, on les fait

fouler sous les pieds des mules, ce qui réduit la paille en petits brins

à peine longs comme la moitié du doigt. Mais j'eus la bonne idée de

faire remplir un grand sac de toile avec cette paille hachée; puis, le

plaçant dans une grange, je me couchai dessus, enveloppé dans mon

manteau, et évitai ainsi la vermine dont les lits et les chambres

étaient infestés. Le matin, je vidai mon sac, qui fut placé dans la

voiture, de sorte que, à chaque couchée, je le faisais remplir et avais

une paillasse propre. Mon invention fut imitée par don Raphaël.

Nous traversâmes les provinces de Navarre, de Biscaye et d'Alava, pays

de hautes montagnes; puis nous passâmes l'Èbre et entrâmes dans les

immenses plaines de Castille. Nous vîmes Burgos, Valladolid, et

arrivâmes enfin, après quinze jours de marche, à Salamanque. Ce fut là

que je me séparai, non sans regret, de mon bon compagnon de voyage don

Raphaël, que je devais retrouver plus tard, dans ces mêmes contrées,

pendant la guerre de l'Indépendance. Le général Leclerc se trouvait à

Salamanque; il me reçut parfaitement et me proposa même de rester auprès

de lui comme aide de camp à la suite; mais je venais de faire une

expérience qui m'avait démontré que si le service de l'état-major offre

plus de liberté et d'agrément que celui des troupes, ce n'est que

lorsqu'on s'y trouve comme aide de camp _titulaire_, sans quoi, toutes

les corvées tombent sur vous, et vous n'avez qu'une position très

précaire. Je refusai donc la faveur que le général en chef voulait

m'accorder, et demandai à aller faire le service dans mon régiment. Bien

me prit d'avoir eu tant de raison, car l'année suivante, le général,

ayant eu le commandement de l'expédition de Saint-Domingue, emmena un

lieutenant qui, sur mon refus, était entré à son état-major, et tous les

officiers, ainsi que le général, moururent de la fièvre jaune.

Je trouvai le 25e de chasseurs à Salamanque. Le colonel, M. Moreau,

était un vieil officier fort bon. Il me reçut très bien, mes nouveaux

camarades aussi, et au bout de quelques jours je fus au mieux avec tous.

On m'introduisit dans la société de la ville, car alors la position de

Français était on ne peut plus agréable en Espagne, et entièrement

opposée à ce qu'elle fut depuis. En effet, en 1804, nous étions alliés

aux Espagnols. Nous venions combattre pour eux contre les Portugais et

les Anglais; aussi nous traitaient-ils _en amis_. Les officiers français

étaient logés chez les habitants les plus riches; c'était à qui en

aurait; on les recevait partout, on les accablait d'invitations. Ainsi

admis familièrement dans l'intérieur des Espagnols, nous pûmes, en peu

de temps, beaucoup mieux connaître leurs mœurs que ne purent le faire,

en plusieurs années, les officiers qui ne vinrent dans la Péninsule qu'à

l'époque de la guerre de l'Indépendance. Je logeais chez un professeur

de l'Université, qui m'avait placé dans une très jolie chambre donnant

sur la belle place de Salamanque. Le service que je faisais au régiment

étant peu fatigant me laissait quelques loisirs; j'en profitai pour

étudier la langue espagnole, qui est, à mon avis, la plus majestueuse et

la plus belle de l'Europe. Ce fut à Salamanque que je vis pour la

première fois le célèbre général Lasalle, alors colonel du 10e de

housards. Il me vendit un cheval.

Les quinze mille Français envoyés dans la Péninsule avec le général

Leclerc formaient l'aile droite de la grande armée espagnole, que

commandait le prince de la Paix, et se trouvaient ainsi sous ses ordres.

Il vint nous passer en revue. Ce favori de la reine d'Espagne était

alors le roi de fait. Il me parut fort satisfait de sa personne, bien

qu'il fût petit et d'une figure sans distinction; mais il ne manquait ni

de grâce ni de moyens. Il mit notre corps d'armée en mouvement, et notre

régiment alla à Toro, puis à Zamora. Je regrettai d'abord Salamanque,

mais nous fûmes aussi très bien dans ces autres villes, surtout à

Zamora, où je logeai chez un riche négociant dont la maison avait un

superbe jardin, dans lequel une nombreuse société se réunissait le soir

pour faire de la musique et passer une partie de la nuit à causer au

milieu des bosquets de grenadiers, de myrtes et de citronniers. Il est

difficile de bien apprécier les beautés de la nature lorsqu'on ne

connaît pas les délicieuses nuits des pays méridionaux!...

Il fallut cependant s'arracher à l'agréable vie que nous menions pour

aller attaquer les Portugais. Nous entrâmes donc sur leur territoire. Il

y eut quelques petits combats qui furent tous à notre avantage. Le corps

français se porta sur Visen, pendant que l'armée espagnole descendait le

Tage et pénétrait dans l'Alentejo. Nous comptions entrer bientôt en

vainqueurs à Lisbonne; mais le prince de la Paix, qui avait appelé sans

réflexion les troupes dans la Péninsule, s'effraya aussi sans réflexion

de leur présence, et, pour s'en débarrasser, conclut avec le Portugal, à

l'insu du premier Consul, un traité de paix qu'il eut l'adresse de faire

ratifier par l'ambassadeur de France, Lucien Bonaparte, ce qui irrita

vivement le premier Consul; et de ce jour data l'inimitié des deux

frères.

Les troupes françaises restèrent encore quelques mois en Portugal, où

nous commençâmes l'année 1802; puis nous retournâmes en Espagne, et

revînmes successivement dans nos charmantes garnisons de Zamora, Toro et

Salamanque, où nous étions toujours si bien reçus.

Cette fois, je traversai l'Espagne à cheval avec mon régiment, et n'eus

plus à redouter les horribles lits des posadas, puisque nous étions

logés chaque soir chez les propriétaires les plus aisés. Les marches par

étapes, lorsqu'on les fait avec un régiment et par le beau temps, ne

manquent pas d'un certain charme. On change constamment de lieux sans

quitter ses camarades; on voit le pays dans ses plus grands détails; on

cause tout le long de la route; on dîne ensemble, tantôt bien, tantôt

mal, et l'on est à même d'observer les mœurs des habitants. Notre plus

grand plaisir était de voir le soir les Espagnols, se réveillant de leur

torpeur, danser le fandango et les boléros avec une agilité et une grâce

parfaites, qui se trouvent même chez les villageois. Souvent le colonel

leur offrait sa musique; mais ils préféraient, avec raison, la guitare,

les castagnettes et la voix d'une femme, cet accompagnement laissant à

leur danse le caractère national. Ces bals improvisés en plein air par

la classes ouvrière, tant dans les villes que dans les campagnes,

avaient un tel charme pour nous, bien que simples spectateurs, que nous

avions peine à nous en éloigner. Après plus d'un grand mois de route,

nous repassâmes la Bidassoa, et bien que je n'eusse qu'à me louer de mon

séjour en Espagne, je revis la France avec plaisir.

CHAPITRE XVI

Aventure de route de Bayonne à Toulouse.--Amusant épisode d'inspection.

À cette époque, les régiments faisaient eux-mêmes leurs remontes, et le

colonel avait été autorisé à acheter une soixantaine de chevaux, qu'il

espérait se procurer en détail dans la Navarre française, en conduisant

son régiment à Toulouse, où nous devions tenir garnison. Mais, pour mes

péchés, nous arrivâmes à Bayonne le jour même de la foire de cette

ville. Il s'y trouvait grand nombre de maquignons. Le colonel traita

avec l'un d'eux, qui nous livra de suite les chevaux dont le corps

avait besoin. On ne pouvait les payer au comptant, parce que les fonds

annoncés par le ministre ne devaient arriver que dans huit jours. Le

colonel ordonna donc qu'un officier resterait à Bayonne pour recevoir

cet argent et le remettre au fournisseur. Je fus désigné pour cette

maudite corvée, qui me valut plus tard une aventure fort désagréable,

mais, pour le moment, je n'y voyais que la privation de l'agrément que

j'aurais eu en voyageant avec mes camarades. Cependant, malgré la vive

contrariété que j'éprouvais, il fallut obéir. Pour faciliter ma rentrée

au corps, le colonel décida que mon cheval partirait avec le régiment,

et qu'après avoir rempli ma mission, je prendrais la diligence de

Toulouse. Je connaissais à Bayonne plusieurs élèves de Sorèze, qui me

firent passer le temps agréablement. Les fonds envoyés par le ministre

arrivent; je touche et paye. Me voilà dégagé de tout soin, et je me

prépare à rejoindre mon régiment.

Je possédais un dolman en nankin, tressé de même, avec boutons en

argent. J'avais fait faire ce costume de fantaisie lorsque j'étais à

l'état-major de Bernadotte, où il était de mode d'être ainsi vêtu

lorsqu'on voyageait par la chaleur. Je résolus de le prendre pour faire

le trajet de Bayonne à Toulouse, puisque je n'étais pas avec la troupe.

J'enferme donc mon uniforme dans ma malle et la fais porter à la

diligence, où j'avais retenu, et malheureusement _payé_, ma place

d'avance. Cette voiture partant à cinq heures du matin, je chargeai le

garçon de l'hôtel où je logeais, de venir me réveiller à quatre heures,

et le drôle m'ayant bien promis d'être exact, je m'endormis dans la

sécurité la plus complète; mais il m'oublia, et lorsque j'ouvris les

yeux, le soleil dardait ses rayons dans ma chambre: il était plus de

huit heures!... Quel contretemps! J'en demeurai pétrifié!... Puis,

après avoir bien pesté, un peu juré, et maudit le garçon négligent, je

compris qu'il fallait prendre une résolution. La diligence ne partait

que tous les deux jours, premier inconvénient; mais il n'était pas le

plus grave, car la caisse du régiment avait payé ma place, puisque

j'étais resté en arrière pour affaire de service; mais elle n'était pas

tenue de la payer une seconde fois, et j'avais eu l'étourderie de la

solder jusqu'à Toulouse, de sorte que, si je prenais une nouvelle place,

elle devait être à mes frais. Or les diligences étaient très chères

alors, et j'avais très peu d'argent. Puis, que devenir pendant

quarante-huit heures à Bayonne, quand tous mes effets étaient partis?...

Je résolus de faire le trajet à pied, et sortant à l'instant de la

ville, je pris fort résolument le chemin de Toulouse. J'étais vêtu à la

légère, n'ayant d'autre charge que mon sabre porté sur l'épaule; je fis

donc assez lestement la première étape, et allai coucher à Peyrehorade.

Le lendemain, jour néfaste, je devais aller à Orthez, et j'avais déjà

parcouru la moitié de l'étape, lorsque je fus assailli par l'un de ces

orages épouvantables qu'on ne voit que dans le Midi. La pluie mêlée de

grêle tombait vraiment à torrents et me fouettait la figure. La grande

route, déjà mauvaise, devint un bourbier dans lequel j'avais toutes les

peines du monde à marcher avec des bottes éperonnées. Le tonnerre

abattit un noyer près de moi,... n'importe, j'avançais toujours avec une

stoïque résignation. Mais voilà qu'au milieu des éclairs et de la

tourmente, j'aperçois venir à moi deux gendarmes à cheval. Vous pouvez

aisément vous figurer quelle mine j'avais, après avoir pataugé pendant

deux heures dans la boue, avec mon pantalon et mon dolman de nankin!...

Les gendarmes appartenaient à la brigade de Peyrehorade, où ils

retournaient; mais il paraît qu'ils avaient bien déjeuné à Orthez, car

ils paraissaient passablement gris. Le plus âgé me demanda mes papiers.

Je remets ma feuille de route sur laquelle j'étais désigné comme

sous-lieutenant au 25e de chasseurs à cheval. «Toi, sous-lieutenant!

s'écrie le gendarme, tu es trop jeune pour être déjà officier!--Mais

lisez donc le signalement, et vous verrez qu'il porte que je n'ai pas

encore vingt ans; d'ailleurs, il est exact de tous points.--C'est

possible, mais tu l'as fait fabriquer, et la preuve, c'est que

l'uniforme des chasseurs est vert et que tu as un dolman jaune! Tu es un

conscrit réfractaire, et je t'arrête!--Soit; mais quand nous serons à

Orthez, devant votre lieutenant, il me sera facile de prouver que je

suis officier, et que cette feuille de route a été faite pour moi.»

Je m'inquiétais fort peu de mon arrestation. Mais voilà que le vieux

gendarme déclare qu'il n'entend pas retourner à Orthez; qu'il est de la

brigade de Peyrehorade, et que c'est là que je vais le suivre. Je

déclare que je n'en ferai rien, que c'était ce qu'il pouvait faire si je

n'avais pas de papiers; mais que lui ayant produit une feuille de route,

il n'a pas le droit de me faire rétrograder, et qu'il doit, selon les

règlements, m'accompagner à Orthez où je me rends. Le moins âgé des

gendarmes, qui était aussi le moins aviné, dit que j'ai raison; alors

une contestation des plus vives s'élève entre ces deux cavaliers; ils

s'accablent d'injures, et bientôt, au milieu de l'effroyable tempête qui

nous environne, ils mettent le sabre à la main et se chargent avec

fureur. Quant à moi, craignant de recevoir quelque blessure dans ce

ridicule combat, je descendis dans un des immenses fossés qui bordent la

route, et bien que j'y eusse de l'eau jusqu'à la ceinture, je grimpai

dans le champ voisin, d'où je me mis à contempler mes deux gaillards

qui s'escrimaient à qui mieux mieux.

Heureusement, les manteaux mouillés et lourds qu'ils portaient

embarrassaient leurs bras, et les chevaux effrayés par le tonnerre

s'éloignant l'un de l'autre, les combattants ne pouvaient se porter que

des coups mal assurés. Enfin, le cheval du vieux gendarme s'étant

abattu, cet homme roula dans le fossé, et après en être sorti couvert de

fange, il s'aperçut que sa selle s'était brisée, et qu'il ne lui restait

plus qu'à continuer sa route à pied, en déclarant à son camarade qu'il

le rendait responsable de son prisonnier. Resté seul avec le plus

raisonnable des deux gendarmes, je lui fis comprendre que si j'avais

quelque chose à me reprocher, il me serait facile de gagner la campagne,

puisque j'étais séparé de lui par un large fossé plein d'eau que son

cheval ne pouvait certainement pas franchir; mais que j'allais le

repasser et me rendre vers lui, puisqu'il convenait qu'on ne devait pas

me faire rétrograder. Je repris donc ma route, escorté par le gendarme

qui acheva de se dégriser. Nous causâmes, et la manière dont je m'étais

rendu lorsqu'il m'eût été si facile de me sauver, faisant comprendre à

cet homme que je pourrais bien être ce que je disais, il m'aurait laissé

aller, n'eût été la responsabilité dont son camarade l'avait chargé.

Enfin, il devint tout à fait accommodant, et me déclara qu'il ne me

conduirait pas à Orthez, et se bornerait à consulter le maire de Puyoo,

où nous allions passer. Mon entrée fut celle d'un malfaiteur: tous les

habitants que l'orage avait ramenés au village se mirent aux fenêtres et

sur leurs portes pour voir le _criminel_ conduit par un gendarme. Le

maire de Puyoo était un bon gros paysan très sensé, que nous trouvâmes

dans sa grange occupé à battre son blé. Dès qu'il eut parcouru ma

feuille de route, il dit gravement au gendarme: «Rendez sur-le-champ la

liberté à ce jeune homme que vous n'aviez pas le droit d'arrêter, car un

officier en voyage est désigné par ses papiers et non par ses habits.»

Salomon eût-il mieux jugé?

Le bon paysan ne se borna pas à cela: il voulut que je restasse chez lui

jusqu'à la fin de l'orage, et m'offrit à goûter; puis, tout en causant,

il me dit qu'il avait vu jadis à Orthez un général qui se nommait

Marbot. Je lui répondis que c'était mon père et lui donnai son

signalement. Alors ce brave homme, nommé Bordenave, redoublant de

politesse, voulut faire sécher mes vêtements et me retenir à coucher;

mais je le remerciai et repris la route d'Orthez, où j'arrivai à la nuit

tombante, harassé de fatigue et tout courbaturé.

Le lendemain, je ne pus qu'à grand'peine remettre mes bottes, tant à

cause de leur humidité, que parce que j'avais les pieds gonflés. Je me

traînai cependant jusqu'à Pau, où, n'en pouvant plus, je fus contraint

de m'arrêter toute la journée. Je n'y trouvai d'autre moyen de transport

que la malle-poste, et, bien que les places y fussent très chères, j'en

pris une jusqu'à Gimont, où je fus reçu à bras ouverts par M. Dorignac,

un ami de mon père, chez lequel j'avais passé plusieurs mois à ma sortie

de Sorèze. Je me reposai quelques jours auprès de sa famille, puis une

diligence me transporta à Toulouse. J'avais dépensé quatre fois le prix

de la place que j'avais perdue par la négligence du garçon de l'hôtel de

Bayonne!

À mon arrivée à Toulouse, j'allais m'occuper de trouver un logement,

lorsque le colonel me prévint qu'il en avait loué un pour moi chez un

vieux médecin de ses amis nommé M. Merlhes, dont je n'oublierai jamais

le nom, car cet homme vénérable, ainsi que sa nombreuse famille, furent

parfaits pour moi. Pendant les quinze jours que je passai chez eux, j'y

fus traité plutôt en enfant de la maison qu'en locataire.

Le régiment était nombreux et bien monté. Nous manœuvrions très souvent,

ce qui m'intéressait beaucoup, bien que j'y gagnasse quelquefois les

arrêts du chef d'escadron Blancheville, excellent officier, vieux

troupier, avec lequel j'appris à servir avec exactitude, et sous ce

rapport, je lui dois beaucoup. Ce commandant qui, avant la Révolution,

avait été aide-major dans les gendarmes de Lunéville, possédait une

grande instruction. Il portait un grand intérêt aux jeunes officiers

capables d'apprendre, et les forçait, bon gré, mal gré, à étudier leur

métier. Quant aux autres, qu'il nommait _têtes dures_, il se contentait

de hausser les épaules lorsqu'ils ne savaient pas leur théorie ou

faisaient des fautes à la manœuvre; mais il ne les punissait jamais pour

cela. Nous étions trois sous-lieutenants qu'il avait distingués:

c'étaient MM. Gaviolle, Demonts et moi; à ceux-là il ne passait pas un

commandement inexact et nous mettait aux arrêts pour les fautes les plus

légères. Comme il était fort bon en dehors du service, nous nous

hasardâmes à lui demander pour quel motif il réservait sa sévérité pour

nous: «Me croyez-vous assez sot, nous répondit-il, pour m'amuser à

savonner la figure d'un nègre?... Messieurs tels et tels sont trop âgés

et n'ont pas assez de moyens, pour que je m'occupe à perfectionner leur

instruction. Quant à vous, qui avez tout ce qu'il faut pour parvenir, il

vous faut étudier, et vous étudierez!...»

Je n'ai jamais oublié cette réponse, que je mis à profit lorsque je fus

colonel. Il est de fait que le vieux Blancheville avait bien tiré

l'horoscope des trois sous-lieutenants, car nous devînmes: Gaviolle

lieutenant-colonel, Demonts général de brigade, et moi général de

division.

À mon arrivée à Toulouse, j'avais troqué contre un charmant navarrais le

cheval que j'avais acheté en Espagne; or, comme le préfet avait organisé

des courses à l'occasion de je ne sais plus quelle fête, Gaviolle, très

amateur de courses, y avait fait inscrire mon cheval. Un jour où

j'entraînais mon animal sur le boulingrin, il s'engagea dans le cercle

peu développé que formait cette allée, et, courant droit devant lui,

avec la rapidité d'une flèche, il alla se frapper le poitrail contre

l'angle aigu d'un mur de jardin; il tomba raide mort!... Mes camarades

me crurent tué, ou du moins fortement blessé; mais, par un bonheur

vraiment miraculeux, je n'avais pas la plus petite égratignure!

Lorsqu'on me releva, et que j'aperçus mon pauvre cheval sans mouvement,

j'éprouvai un vif chagrin... Je rentrai fort tristement au logis, me

voyant dans l'obligation de me remonter et de demander pour cela de

l'argent à ma mère, que je savais fort gênée. Le comte Defermont,

ministre d'État et l'un de nos tuteurs, s'était opposé à la vente des

propriétés qui nous restaient, parce que, prévoyant que la paix

accroîtrait la valeur des terres, il pensait avec raison qu'il fallait

les conserver et éteindre peu à peu les créances au moyen d'une sévère

économie. C'est une des plus grandes obligations que nous eûmes à ce bon

M. Defermont, l'ami le plus sincère de mon père; aussi ai-je conservé

une grande vénération pour sa mémoire.

Dès que ma demande d'un nouveau cheval fut soumise au conseil de

tutelle, le général Bernadotte, qui en faisait partie, se mit à rire aux

éclats, disant que le tour était excellent, le prétexte bien choisi;

enfin donnant à entendre que ma réclamation était ce qu'on a appelé

depuis une _carotte_!... Mais, heureusement, ma demande était appuyée

d'une attestation du colonel, et M. Defermont ajouta qu'il me croyait

incapable d'artifice pour avoir de l'argent. Il avait raison, car, bien

que je n'eusse que 600 francs de pension, que ma solde ne fût que de 95

francs par mois et mon indemnité de logement de 12 francs, jamais je ne

fis un sou de dettes... Je les ai toujours eues en horreur!

J'achetai un nouveau cheval, qui ne valut pas le navarrais; mais les

inspections générales rétablies par le premier Consul approchaient, et

j'étais dans l'obligation d'être monté promptement, d'autant plus que

nous devions être inspectés par le célèbre général Bourcier, qui avait

une très grande réputation de sévérité. Je fus commandé pour aller

au-devant de lui, avec un piquet de trente hommes. Il me reçut très

bien, et me parla de mon père qu'il avait beaucoup connu, ce qui ne

l'empêcha pas de me camper aux arrêts dès le lendemain. Voici à quel

sujet; l'affaire est plaisante.

Mémoires du général baron de Marbot (1/3) · 第 10 / 27 段