soldats du régiment. Les membres de la _clique_ se soutenaient entre eux
envers et contre tous, surtout devant l'ennemi. Ils se donnaient entre
eux le nom de _loustics_ et se reconnaissaient à une échancrure
pratiquée au moyen d'un couteau dans l'étain du premier bouton de la
rangée de droite de la pelisse et du dolman. Les officiers connaissaient
l'existence de la _clique_; mais comme ses plus grands méfaits se
bornaient à marauder adroitement quelques poules et moutons, ou à faire
quelques niches aux habitants, et que d'ailleurs les loustics étaient
toujours les premiers au feu, les chefs fermaient les yeux sur la
_clique_.
J'étais si étourneau, que je désirais très vivement faire partie de
cette société de tapageurs; il me semblait que cela me poserait d'une
façon convenable parmi mes camarades; mais j'avais beau fréquenter la
salle d'armes, apprendre à tirer la pointe, la contre-pointe, le sabre,
le pistolet et le mousqueton, donner en passant des coups de coude à
tout ce qui se trouvait sur mon chemin, laisser traîner mon sabre et
placer mon shako sur l'oreille, les membres de la _clique_, me regardant
comme un enfant, refusaient de m'admettre parmi eux. Une circonstance
imprévue m'y fit recevoir à l'unanimité, et voici comment.
L'armée d'Italie occupait alors la Ligurie et se trouvait étendue sur un
long cordon de plus de soixante lieues de long, dont la droite était au
golfe de la Spezzia, au delà de Gênes, le centre à Finale et la gauche à
Nice et au Var, c'est-à-dire à la frontière de France. Nous avions ainsi
la mer à dos et faisions face au Piémont, qu'occupait l'armée
autrichienne dont nous étions séparés par la branche de l'Apennin qui
s'étend du Var à Gavi. Dans cette fausse position, l'armée française
était exposée à être coupée en deux, ainsi que cela advint quelques mois
après; mais n'anticipons pas sur les événements.
Mon père ayant reçu l'ordre de réunir sa division à Savone, petite ville
située au bord de la mer à dix lieues en deçà de Gênes, plaça son
quartier général dans l'évêché. L'infanterie fut répartie dans les
bourgs et villages voisins, pour observer les vallées par où débouchent
les routes et chemins qui conduisent au Piémont. Le 1er de housards, qui
de Nice s'était rendu à Savone, fut placé au bivouac, dans une plaine
appelée la _Madona_. Les avant-postes ennemis étaient à Dego, à quatre
ou cinq lieues de nous, sur le revers opposé de l'Apennin, dont les
cimes étaient couvertes de neige, tandis que Savone et ses environs
jouissaient de la température la plus douce. Notre bivouac eût été
charmant, si les vivres y eussent été plus abondants; mais il n'existait
point encore de grande route de Nice à Gênes; la mer était couverte de
croiseurs anglais, l'armée ne vivait donc que de ce que lui portaient
par la Corniche quelques détachements de mulets, ou de ce qui provenait
du chargement de petites embarcations qui se glissaient inaperçues le
long des côtes. Ces ressources précaires suffisaient à peine pour
fournir au jour le jour le grain nécessaire pour soutenir les troupes;
mais, heureusement, le pays produit beaucoup de vin, ce qui soutenait
les soldats et leur faisait supporter les privations avec plus de
résignation. Or donc, un jour que par un temps délicieux maître
Pertelay, mon _mentor_, se promenait avec moi sur les rivages de la mer,
il aperçoit un cabaret situé dans un charmant jardin planté d'orangers
et de citronniers, sous lesquels étaient placées des tables entourées de
militaires de toutes armes, et me propose d'y entrer. Bien que je
n'eusse pu vaincre ma répugnance pour le vin, je le suis par
complaisance.
Il est bon de dire qu'à cette époque, le ceinturon des cavaliers n'était
muni d'aucun _crochet_, de sorte que quand nous allions à pied, il
fallait tenir le fourreau du sabre dans la main gauche, en laissant le
bout traîner par terre. Cela faisait du bruit sur le pavé et donnait un
air _tapageur_. Il n'en avait pas fallu davantage pour me faire adopter
ce genre. Mais voilà qu'en entrant dans le jardin public dont je viens
de parler, le bout du fourreau de mon sabre touche le pied d'un énorme
canonnier à cheval, qui se prélassait étendu sur une chaise, les jambes
en avant. L'artillerie à cheval, qu'on nommait alors _artillerie
volante_, avait été formée au commencement des guerres de la Révolution,
avec des hommes de bonne volonté pris dans les compagnies de grenadiers,
qui avaient profité de cette occasion pour se débarrasser des plus
turbulents.
Les _canonniers volants_ étaient renommés pour leur courage, mais aussi
pour leur amour des querelles. Celui dont le bout de mon sabre avait
touché le pied me dit d'une voix de stentor et d'un ton fort brutal:
«Housard!... ton sabre traîne beaucoup trop!...» J'allais continuer de
marcher sans rien dire, lorsque maître Pertelay, me poussant le coude,
me souffle tout bas: «Réponds-lui: Viens le relever!» Et moi de dire au
canonnier: «Viens le relever.--Ce sera facile», réplique celui-ci.--Et
Pertelay de me souffler de nouveau: «C'est ce qu'il faudra voir!» À ces
mots, le canonnier, ou plutôt ce Goliath, car il avait près de six pieds
de haut, se dresse sur son séant d'un air menaçant... mais mon _mentor_
s'élance entre lui et moi. Tous les canonniers qui se trouvent dans le
jardin prennent aussitôt parti pour leur camarade, mais une foule de
housards viennent se ranger auprès de Pertelay et de moi. On s'échauffe,
on crie, on parle tous à la fois, je crus qu'il y allait avoir une mêlée
générale; cependant, comme les housards étaient au moins deux contre un,
ils furent les plus calmes. Les artilleurs comprirent que s'ils
dégainaient, ils auraient le dessous, et l'on finit par faire comprendre
au géant qu'en frôlant son pied du bout de mon sabre, je ne l'avais
nullement insulté, et que l'affaire devait en rester là entre nous deux;
mais comme, dans le tumulte, un trompette d'artillerie d'une vingtaine
d'années était venu me dire des injures, et que dans mon indignation je
lui avais donné une si rude poussée qu'il était allé tomber la tête la
première dans un fossé plein de boue, il fut convenu que ce garçon et
moi, nous nous battrions au sabre.
Nous sortons donc du jardin, suivis de tous les assistants, et nous
voilà auprès du rivage de la mer, sur un sable fin et solide, disposés à
ferrailler. Pertelay savait que je tirais passablement le sabre;
cependant il me donne quelques avis sur la manière dont je dois attaquer
mon adversaire, et attache la poignée de mon sabre à ma main avec un
gros mouchoir qu'il roule autour de mon bras.
C'est ici le moment de vous dire que mon père avait le duel en horreur,
ce qui, outre ses réflexions sur ce barbare usage, provenait, je crois,
de ce que dans sa jeunesse, lorsqu'il était dans les gardes du corps, il
avait servi de témoin à un camarade qu'il aimait beaucoup et qui fut tué
dans un combat singulier dont la cause était des plus futiles. Quoi
qu'il en soit, lorsque mon père prenait un commandement, il prescrivait
à la gendarmerie d'arrêter et de conduire devant lui tous les militaires
qu'elle surprendrait croisant le fer.
Bien que le trompette d'artillerie et moi connussions cet ordre, nous
n'en avions pas moins mis dolman bas et sabre au poing! Je tournais le
dos à la ville de Savone, mon adversaire y faisait face, et nous allions
commencer à nous escrimer, lorsque je vois le trompette s'élancer de
côté, ramasser son dolman et se sauver en courant!... «Ah! lâche!
m'écriai-je, tu fuis!...» Et je veux le poursuivre, lorsque deux mains
de fer me saisissent par derrière au collet!... Je tourne la tête... et
me trouve entre huit ou dix gendarmes!... Je compris alors pourquoi mon
antagoniste s'était sauvé, ainsi que tous les assistants que je voyais
s'éloigner à toutes jambes, y compris maître Pertelay, car chacun avait
peur d'être arrêté et conduit devant le général.
Me voilà donc prisonnier et désarmé. Je passe mon dolman et suis d'un
air fort penaud mes gardiens, auxquels je ne dis pas mon nom, et qui me
conduisent à l'évêché, où logeait mon père. Celui-ci était en ce moment
avec le général Suchet (depuis maréchal), qui était venu à Savone pour
conférer avec lui d'affaires de service. Ils se promenaient dans une
galerie qui donne sur la cour. Les gendarmes me conduisent au général
Marbot sans se douter que je suis son fils. Le brigadier explique le
motif de mon arrestation. Alors mon père, prenant un air des plus
sévères, me fait une très vive remontrance. Cette admonestation faite,
mon père dit au brigadier: «Conduisez ce housard à la citadelle.» Je me
retirai donc sans mot dire, et sans que le général Suchet, qui ne me
connaissait pas, se fût douté que la scène à laquelle il venait
d'assister se fût passée entre le père et le fils. Ce ne fut que le
lendemain que le général Suchet connut la parenté des personnages, et
depuis il m'a souvent parlé en riant de cette scène. Arrivé à la
citadelle, vieux monument génois situé auprès du port, on m'enferma dans
une immense salle qui recevait le jour par une lucarne donnant sur la
mer. Je me remis peu à peu de mon émotion: la réprimande que je venais
de subir me paraissait méritée; cependant j'étais moins affecté d'avoir
désobéi au général que d'avoir fait de la peine à mon père. Je passai
donc le reste de la journée assez tristement.
Le soir, un vieil invalide des troupes génoises m'apporta une cruche
d'eau, un morceau de pain de munition et une botte de paille sur
laquelle je m'étendis sans pouvoir manger. Je ne pus dormir, d'abord
parce que j'étais trop ému, ensuite à cause des évolutions que faisaient
autour de moi de gros rats qui s'emparèrent bientôt de mon pain. J'étais
dans l'obscurité, livré à mes tristes réflexions, lorsque, vers dix
heures, j'entends ouvrir les verrous de ma prison. J'aperçois Spire,
l'ancien et fidèle serviteur de mon père. J'appris par lui qu'après mon
envoi à la citadelle, le colonel Ménard, le capitaine Gault et tous les
officiers de mon père lui ayant demandé ma grâce, le général l'avait
accordée et l'avait chargé, lui Spire, de venir me chercher et de porter
au gouverneur du fort l'ordre de mon élargissement. On me conduisit
devant ce gouverneur, le général Buget, excellent homme qui avait perdu
un bras à la guerre. Il me connaissait et aimait beaucoup mon père. Il
crut donc, après m'avoir rendu mon sabre, devoir me faire une longue
morale que j'écoutai assez patiemment, mais qui me fit penser que
j'allais en subir une autre bien plus sévère de la part de mon père. Je
ne me sentais pas le courage de la supporter et résolus de m'y
soustraire si je le pouvais. Enfin, on nous conduit au delà des portes
de la citadelle; la nuit était sombre, Spire marchait devant moi avec
une lanterne, et tout en cheminant dans les rues étroites et tortueuses
de la ville, le bonhomme, enchanté de me ramener, faisait l'énumération
de tout le confortable qui m'attendait au quartier général; mais, par
exemple, disait-il, tu dois t'attendre à une sévère réprimande de ton
père!... Cette dernière phrase fixa mes irrésolutions, et, pour laisser
à la colère de mon père le temps de se calmer, je me décide à ne pas
paraître devant lui avant quelques jours, et à retourner rejoindre mon
bivouac à la Madona. J'aurais bien pu m'esquiver sans faire aucune niche
au pauvre Spire; mais, de crainte qu'il ne me poursuivît à la clarté de
la lumière qu'il portait, je fais d'un coup de pied voler sa lanterne à
dix pas de lui et je me sauve en courant, pendant que le bonhomme,
cherchant sa lanterne à tâtons, s'écrie: «Ah! petit coquin... je vais le
dire à ton père; il a, ma foi, bien fait de te mettre avec ces bandits
de housards de Bercheny! belle école de garnements!...»
Après avoir erré quelque temps dans les rues solitaires, je retrouvai
enfin le chemin de la Madona et j'arrivai au bivouac du régiment. Tous
les housards me croyaient en prison. Dès qu'on me reconnut à la lueur
des feux, on m'environne, on m'interroge et l'on rit aux éclats lorsque
je raconte comment je me suis débarrassé de l'homme de confiance chargé
de me conduire chez le général. Les membres de la _clique_, surtout,
sont charmés de ce trait de résolution et décident à l'unanimité que je
suis admis dans leur société, qui justement se préparait à faire cette
nuit même une expédition, pour aller jusqu'aux portes de Dego enlever un
troupeau de bœufs appartenant à l'armée autrichienne. Les généraux
français, ainsi que les chefs de corps, étaient obligés de paraître
ignorer les courses que les soldats faisaient au delà des avant-postes
afin de se procurer des vivres, puisqu'on ne pouvait s'en procurer
régulièrement. Dans chaque régiment, les plus braves soldats avaient
donc formé des bandes de maraudeurs qui savaient, avec un talent
merveilleux, connaître les lieux où l'on préparait les vivres pour les
ennemis, et employer la ruse et l'audace pour s'en emparer.
Un fripon de maquignon étant venu prévenir la _clique_ du 1er de
housards qu'un troupeau de bœufs qu'il avait vendu aux Autrichiens
parquait dans une prairie à un quart de lieue de Dego, soixante
housards, armés seulement de leurs mousquetons, partirent pour les
enlever. Nous fîmes plusieurs lieues dans la montagne, par des chemins
détournés et affreux, afin d'éviter la grande route, et nous surprîmes
cinq Croates commis à la garde du troupeau, endormis sous un hangar.
Enfin, pour qu'ils n'allassent pas donner l'éveil à la garnison de Dego,
nous les attachâmes, et les laissant là, nous enlevâmes le troupeau sans
coup férir. Nous rentrâmes au bivouac harassés, mais ravis d'avoir fait
une bonne niche à nos ennemis, et ensuite de nous être procuré des
vivres.
Je n'ai cité ce fait que pour faire connaître l'état de misère dans
lequel se trouvait déjà l'armée d'Italie, et pour montrer à quel point
de désorganisation un tel abandon peut jeter les troupes, dont les chefs
sont obligés non seulement de tolérer de semblables expéditions, mais de
profiter des vivres qu'elles procurent, sans avoir l'air de savoir d'où
ils proviennent.
CHAPITRE IX
Comment je devins d'emblée maréchal des logis.--J'enlève dix-sept
housards de Barco.
Heureux dans ma carrière militaire, je n'ai point passé par le grade de
brigadier, car de simple housard je devins d'emblée maréchal des logis,
et voici comment.
À la gauche de la division de mon père, se trouvait celle que commandait
le général Séras, dont le quartier général était à Finale. Cette
division, qui occupait la partie de la Ligurie où les montagnes sont le
plus escarpées, n'était composée que d'infanterie, la cavalerie ne
pouvant se mouvoir que par petits détachements dans les rares passages
qui sur ce point séparent le littoral de la Méditerranée d'avec le
Piémont. Le général Séras, ayant reçu du général en chef Championnet
l'ordre de pousser avec la plus forte partie de sa division une
reconnaissance en avant du mont Santo-Giacomo, au delà duquel se
trouvent quelques vallées, écrivit à mon père pour le prier de lui
prêter pour cette expédition un détachement de cinquante housards. Cela
ne pouvait se refuser. Mon père acquiesça donc à la demande du général
Séras et désigna le lieutenant Leisteinschneider pour commander ce
détachement, dont mon peloton faisait partie. Nous partîmes de la Madona
pour nous rendre à Finale. Il n'y avait alors au bord de la mer qu'un
fort mauvais chemin nommé _la Corniche_. Le lieutenant s'étant démis le
pied à la suite d'une chute de cheval, le militaire le plus élevé en
grade était après lui le maréchal des logis Canon, beau jeune homme,
ayant beaucoup de moyens, d'instruction, et surtout d'assurance.
Le général Séras, à la tête de sa division, se porta le lendemain sur le
mont Santo-Giacomo, que nous trouvâmes couvert de neige et sur lequel
nous bivouaquâmes. On devait, le jour suivant, marcher en avant avec la
presque certitude de trouver les ennemis; mais quel en serait le
nombre?... C'est ce que le général ignorait complètement, et comme les
ordres du général en chef lui prescrivaient de reconnaître la position
des Autrichiens sur ce point de la ligne, mais avec défense d'engager le
combat s'il trouvait les ennemis en force, le général Séras avait
réfléchi qu'en portant sa division d'infanterie en avant au milieu des
montagnes, où souvent on n'aperçoit les colonnes que lorsqu'on se trouve
en face d'elles au détour d'une gorge, il pourrait être amené, malgré
lui, à un combat sérieux contre des forces supérieures et obligé de
faire une retraite dangereuse. Il avait donc résolu de marcher avec
précaution et de lancer à deux ou trois lieues en avant de lui un
détachement qui pût sonder le pays et surtout faire quelques
prisonniers, dont il espérait tirer d'utiles renseignements, car les
paysans ne savaient ou ne voulaient rien dire. Mais, comme le général
sentait aussi qu'un détachement d'infanterie serait compromis s'il
l'envoyait trop loin, et que, d'ailleurs, des hommes à pied lui
apporteraient trop tard les nouvelles qu'il désirait ardemment savoir,
ce fut aux cinquante housards qu'il donna la mission d'aller à la
découverte et d'explorer le pays. Or, comme la contrée est fort
entrecoupée, il remit une carte à notre sous-officier, lui donna toutes
les instructions écrites et de vive voix, en présence du détachement, et
nous fit partir deux heures avant le jour, en nous répétant qu'il
fallait _absolument_ marcher jusqu'à ce que nous ayons joint les
avant-postes ennemis, auxquels il désirait vivement qu'on pût enlever
quelques prisonniers.
M. Canon disposa parfaitement son détachement. Il plaça une petite
avant-garde, mit des éclaireurs sur les flancs, et prit enfin toutes les
précautions d'usage dans la guerre de partisans. Arrivés à deux lieues
du camp que nous venons de quitter, nous trouvons une grande auberge.
Notre sous-officier questionne le maître, et apprend qu'à une forte
heure de marche nous rencontrerons un corps autrichien, dont il ne peut
déterminer la force, mais il sait que le régiment qui est en tête est
composé de housards très méchants, qui ont maltraité plusieurs habitants
de la contrée.
Ces renseignements pris, nous continuons notre marche. Mais à peine
étions-nous à quelques centaines de pas, que M. Canon se tord sur son
cheval, en disant qu'il souffre horriblement, et qu'il lui est
impossible d'aller plus loin, et il remet le commandement du détachement
au sous-officier Pertelay aîné, le plus ancien après lui. Mais celui-ci
fait observer qu'étant Alsacien, il ne sait pas lire le français, et ne
pourra par conséquent rien connaître à la carte qu'on lui donne, ni rien
comprendre aux instructions écrites données par le général: il ne veut
donc pas du commandement. Tous les autres sous-officiers, anciens
Bercheny aussi peu lettrés que Pertelay, refusent pour les mêmes motifs;
il en est de même des brigadiers. En vain, pour les décider, je crus
devoir offrir de lire les instructions du général et d'expliquer notre
marche sur la carte à celui des sous-officiers qui voudrait prendre le
commandement; ils refusèrent de nouveau, et, à ma grande surprise,
toutes ces vieilles moustaches me répondirent: «Prends-le toi-même,
nous te suivrons et t'obéirons parfaitement.»
Tout le détachement exprimant le même désir, je compris que si je
refusais, nous n'irions pas plus loin, et que l'honneur du régiment
serait compromis, car enfin il fallait bien que l'ordre du général Séras
fût exécuté, surtout lorsqu'il s'agissait peut-être d'éviter une
mauvaise affaire à sa division. J'acceptai donc le commandement, mais ce
ne fut qu'après avoir demandé à M. Canon s'il se trouvait en état de le
reprendre. Alors il recommence à se plaindre, nous quitte et retourne à
l'auberge. J'avoue que je le croyais réellement indisposé; mais les
hommes du détachement, qui le connaissaient mieux, se livrèrent sur son
compte à des railleries fort blessantes.
Je crois pouvoir dire sans jactance que la nature m'a accordé une bonne
dose de courage. J'ajouterai même qu'il fut un temps où je me
complaisais au milieu des dangers. Les treize blessures que j'ai reçues
à la guerre et quelques actions d'éclat en sont, je pense, une preuve
suffisante. Aussi, en prenant le commandement des cinquante hommes
qu'une circonstance aussi extraordinaire plaçait sous mes ordres, moi
simple housard, âgé de dix-sept ans, je résolus de prouver à mes
camarades que, si je n'avais encore ni expérience ni talents militaires,
j'avais au moins de la valeur. Je me mis donc résolument à leur tête, et
marchai dans la direction où je savais que nous trouverions l'ennemi.
Nous cheminions depuis longtemps, lorsque nos éclaireurs aperçoivent un
paysan qui cherche à se cacher. Ils courent à lui, l'arrêtent et
l'amènent. Je le questionnai; il venait, paraît-il, de quatre ou cinq
lieues de là, et prétendait n'avoir rencontré aucune troupe
autrichienne. J'étais certain qu'il mentait, par crainte ou par astuce,
car nous devions être très près des cantonnements ennemis. Je me
souvins alors d'avoir lu dans le _Parfait partisan_, dont mon père
m'avait donné un exemplaire, que pour faire parler les habitants du pays
qu'on parcourt à la guerre, il faut quelquefois les effrayer. Je grossis
donc ma voix, et, tâchant de donner à ma figure juvénile un air
farouche, je m'écriai: «Comment, coquin, tu viens de traverser un pays
occupé par un gros corps d'armée autrichienne, et tu prétends n'avoir
rien vu?... Tu es un espion!... Allons, qu'on le fusille à l'instant!»
Je fais mettre pied à terre à quatre housards, en leur faisant signe de
ne faire aucun mal à cet homme, qui, se voyant saisi par les cavaliers
dont les carabines venaient d'être armées devant lui, fut pris d'une
telle frayeur, qu'il me jura de dire tout ce qu'il savait. Il était
domestique d'un couvent, on l'avait chargé de porter une lettre aux
parents du prieur, en lui recommandant, s'il rencontrait les Français,
de ne pas leur dire où étaient les Autrichiens; mais puisqu'il était
forcé de tout avouer, il nous déclara qu'il y avait à une lieue de nous
plusieurs régiments ennemis cantonnés dans les villages, et qu'une
centaine de housards de _Barco_ se trouvaient dans un hameau que nous
apercevions à une très petite distance. Questionné sur la manière dont
ces housards se gardaient, le paysan répondit qu'ils avaient en avant
des maisons une grand'garde composée d'une douzaine d'hommes à pied,
placés dans un jardin entouré de haies, et qu'au moment où il avait
traversé le hameau, le reste des housards se préparait à conduire les
chevaux à l'abreuvoir, dans un petit étang situé de l'autre côté des
habitations.
Après avoir entendu ces renseignements, je pris à l'instant ma
résolution, qui fut d'éviter de passer devant la grand'garde qui, se
trouvant retranchée derrière les haies, ne pouvait être attaquée par des
cavaliers, tandis que le feu de ses carabines me tuerait peut-être
quelques hommes et avertirait de l'approche des Français. Il fallait
donc tourner le hameau, gagner l'abreuvoir et tomber à l'improviste sur
les ennemis. Mais par où passer pour ne pas être aperçu? J'ordonnai donc
au paysan de nous conduire, en faisant un détour, et lui promis de le
laisser aller dès que nous serions de l'autre côté du hameau que
j'apercevais. Cependant, comme il ne voulait pas marcher, je le fis
prendre au collet par un housard, tandis qu'un autre lui tenait le bout
d'un pistolet sur l'oreille. Force lui fut donc d'obéir!
Il nous guida fort bien; de grandes haies masquaient notre mouvement.
Nous tournons complètement le village et apercevons, au bord du petit
étang, l'escadron autrichien faisant tranquillement boire ses chevaux.
Tous les cavaliers portaient leurs armes, selon l'usage des
avant-postes; mais les chefs des Barco avaient négligé une précaution
très essentielle à la guerre, qui consiste à ne faire boire et débrider
qu'un certain nombre de chevaux à la fois, et à ne laisser entrer les
pelotons dans l'eau que les uns après les autres, afin d'en avoir
toujours la moitié sur le rivage, prêts à repousser l'ennemi. Se
confiant à l'éloignement des Français et à la surveillance du posté
placé en tête du village, le commandant ennemi avait jugé inutile de
prendre cette précaution: ce fut ce qui le perdit.