guide, qui se sauva à toutes jambes, pendant que, le sabre à la main, et
après avoir défendu à mes camarades de crier avant le combat, je me
lance au triple galop sur les housards ennemis, qui ne nous aperçurent
qu'un instant avant que nous fussions sur la rive de l'étang! Les berges
de l'étang étaient presque partout trop élevées pour que les chevaux
pussent les gravir, et il n'existait de passage praticable que celui qui
servait d'abreuvoir au village: il est vrai qu'il était fort large.
Mais plus de cent cavaliers étaient agglomérés sur ce point, ayant tous
la bride au bras et la carabine au crochet, enfin dans une quiétude si
parfaite que plusieurs chantaient. Qu'on juge de leur surprise! Je les
fais assaillir tout d'abord par un feu de mousquetons qui en tue
quelques-uns, en blesse beaucoup et met aussi une grande quantité de
leurs chevaux à bas. Le tumulte est complet! Néanmoins, le capitaine,
ralliant autour de lui les hommes qui se trouvent le plus près du
rivage, veut forcer le passage pour sortir de l'eau et faire sur nous un
feu qui, bien que mal nourri, blessa cependant deux hommes. Les ennemis
fondent ensuite sur nous; mais Pertelay ayant tué d'un coup de sabre
leur capitaine, les Barco sont refoulés dans l'étang. Plusieurs veulent
s'éloigner de la mousqueterie et gagnent l'autre rive; plusieurs perdent
pied, un bon nombre d'hommes et de chevaux se noient, et ceux des
cavaliers autrichiens qui parviennent de l'autre côté de l'étang, ne
pouvant faire franchir la berge à leurs chevaux, les abandonnent, et,
s'accrochant aux arbres du rivage, se sauvent en désordre dans la
campagne. Les douze hommes de la grand'garde accourent au bruit; nous
les sabrons, et ils fuient aussi. Cependant une trentaine d'ennemis
restaient encore dans l'étang; mais craignant de pousser leurs chevaux
au large, voyant que la pièce d'eau n'avait pas d'autre issue abordable
que celle que nous occupions, ils nous crièrent qu'ils se rendaient, ce
que j'acceptai, et à mesure qu'ils parvenaient au rivage, je leur
faisais jeter leurs armes à terre. La plupart de ces hommes et de ces
chevaux étaient blessés; mais comme je voulais cependant avoir un
trophée de notre victoire, je fis choisir dix-sept cavaliers et autant
de chevaux en bon état, que je plaçai au milieu de mon détachement;
puis, abandonnant tous les autres Barco, je m'éloignai au galop, en
contournant de nouveau le village.
Bien me prit de faire prompte retraite, car, ainsi que je l'avais prévu,
les fuyards avaient couru prévenir les cantonnements voisins, auxquels
le bruit de la fusillade avait déjà donné l'éveil. Tous prirent les
armes, et une demi-heure après, il y avait plus de quinze cents
cavaliers sur les rives du petit étang, et plusieurs milliers de
fantassins suivaient de près; mais nous étions déjà à deux lieues de là,
nos blessés ayant pu soutenir le galop. Nous nous arrêtâmes un instant
sur le haut d'une colline pour les panser, et nous rîmes beaucoup, en
voyant au loin plusieurs colonnes ennemies se mettre sur nos traces, car
nous avions la certitude qu'elles ne pouvaient nous joindre, parce que,
craignant de tomber dans une embuscade, elles n'avançaient que fort
lentement et en tâtonnant. Nous étions donc hors de danger. Je donnai à
Pertelay deux housards des mieux montés et le fis partir au galop pour
aller prévenir le général Séras du résultat de notre mission; puis,
remettant le détachement dans l'ordre le plus parfait, nos prisonniers
toujours au centre et bien surveillés, je repris au petit trot le chemin
de l'auberge.
Il me serait impossible de décrire la joie de mes camarades et les
félicitations qu'ils m'adressaient pendant le trajet; tous se résumaient
en ces mots qui, selon eux, exprimaient le _nec plus ultra_ des éloges:
«Tu es vraiment digne de servir dans les housards de Bercheny, le
premier régiment du monde!»
Cependant, que s'était-il passé à Santo-Giacomo pendant que je faisais
mon expédition? Après plusieurs heures d'attente, le général Séras,
impatient d'avoir des nouvelles, aperçoit, du haut de la montagne, de la
fumée à l'horizon; son aide de camp place l'oreille sur un tambour posé
à terre, et par ce moyen usité à la guerre, il entend le bruit lointain
de la mousqueterie. Le général Séras, inquiet, et ne doutant plus que le
détachement de cavalerie ne soit aux prises avec l'ennemi, prend un
régiment d'infanterie pour se porter avec lui jusqu'à l'auberge. Arrivé
là, il voit sous le hangar un cheval de housard attaché au râtelier:
c'était celui du maréchal des logis Canon. L'aubergiste paraît, le
générai le questionne et apprend que le sous-officier de housards n'a
pas dépassé l'auberge, et qu'il est depuis plusieurs heures dans la
salle à manger. Le général y entre, et que trouve-t-il? M. Canon endormi
au coin du feu, et ayant devant lui un énorme jambon, deux bouteilles
vides et une tasse de café! On réveille le pauvre maréchal des logis; il
veut encore s'excuser en parlant de son indisposition subite; mais les
restes accusateurs du formidable déjeuner qu'il venait de faire, ne
permettaient pas de croire à sa maladie; aussi le général Séras le
traita-t-il fort rudement. Sa colère s'augmentait à la pensée qu'un
détachement de cinquante cavaliers, confié à la direction d'un simple
soldat, avait probablement été détruit par l'ennemi, lorsque Pertelay et
les deux housards qui l'accompagnaient arrivèrent au galop, annonçant
notre triomphe et la prochaine arrivée de dix-sept prisonniers. Comme le
général Séras, malgré cet heureux résultat, accablait encore M. Canon de
reproches, Pertelay lui dit avec sa rude franchise: «Ne le grondez pas,
mon général; il est si poltron que, s'il nous eût conduits, jamais
l'expédition n'eût réussi!» Cette manière d'arranger les choses aggrava
naturellement la position déjà si fâcheuse de M. Canon, que le général
fit aussitôt arrêter.
J'arrivai sur ces entrefaites. Le général Séras cassa le pauvre M.
Canon, et lui fit ôter ses galons en présence du régiment d'infanterie
et des cinquante housards; puis, venant à moi, dont-il ignorait le nom,
il me dit: «Vous avez parfaitement rempli une mission qu'on ne confie
ordinairement qu'à des officiers; je regrette que les pouvoirs d'un
général de division n'aillent pas jusqu'à pouvoir faire un
sous-lieutenant; le général en chef seul a cette faculté, je lui
demanderai ce grade pour vous, mais en attendant je vous nomme _maréchal
des logis_.» Et il ordonna à son aide de camp de me faire reconnaître
devant le détachement. Pour remplir cette formalité, l'aide de camp dut
me demander mon nom, et ce fut seulement alors que le général Séras
apprit que j'étais le fils de son camarade le général Marbot. Je fus
bien aise de cette aventure, puisqu'elle devait prouver à mon père que
la faveur n'avait pas décidé ma promotion.
CHAPITRE X
Nous rejoignons le général Championnet en Piémont.--Le général
Macard.--Combats entre Coni et Mondovi.--Nous enlevons six pièces de
canon.--Je suis nommé sous-lieutenant.--Je deviens aide de camp de mon
père envoyé à Gênes, puis à Savone.
Les renseignements que le général Séras tira des prisonniers l'ayant
déterminé à se porter en avant, le lendemain, il envoya l'ordre à sa
division de descendre des hauteurs de San-Giacomo et de venir bivouaquer
le soir même auprès de l'auberge. Les prisonniers furent expédiés sur
Finale; quant aux chevaux, ils appartenaient de droit aux housards. Ils
étaient tous bons, mais, suivant l'usage du temps, qui avait pour but de
favoriser les officiers mal montés, un _cheval de prise_ n'était jamais
vendu que cinq louis. C'était un prix convenu, et l'on payait au
comptant. Dès que le camp fut établi, la vente commença. Le général
Séras, les officiers de son état-major, les colonels et chefs de
bataillon des régiments de sa division, eurent bientôt enlevé nos
dix-sept chevaux, qui produisirent la somme de 85 louis. Elle fut
remise à mon détachement, qui, n'ayant pas reçu de solde depuis plus de
six mois, fut enchanté de cette bonne aubaine, dont les housards
m'attribuèrent le mérite.
J'avais quelques pièces d'or sur moi; aussi, pour payer ma bienvenue
comme sous-officier, non seulement je ne voulus pas prendre la part qui
me revenait sur la vente des chevaux de prise, mais j'achetai à
l'aubergiste trois moutons, un énorme fromage et une pièce de vin, avec
lesquels mon détachement fit bombance. Ce jour, l'un des plus beaux de
ma vie, était le 10 frimaire an VIII.
Le lendemain et les jours suivants, la division du général Séras eut
avec l'ennemi divers petits engagements pendant lesquels je continuai à
commander mes cinquante housards, à la satisfaction du général dont
j'éclairais la division.
Le général Séras, dans son rapport au général Championnet, fit un éloge
pompeux de ma conduite, dont il rendit également compte à mon père;
aussi lorsque, quelques jours après, je ramenai le détachement à Savone,
mon père me reçut-il avec les plus grandes démonstrations de tendresse.
J'étais ravi! Je rejoignis le bivouac, où tout le régiment était réuni;
mon détachement m'y avait devancé. Les cavaliers racontèrent ce que nous
avions fait, et toujours en me donnant la plus belle part du succès. Je
fus donc reçu avec acclamation par les officiers et soldats, ainsi que
par mes nouveaux camarades les sous-officiers, qui m'offrirent les
galons de maréchal des logis.
Ce fut ce jour-là que je vis pour la première fois Pertelay jeune, qui
revenait de Gênes, où il avait été détaché plusieurs mois. Je me liai
avec cet excellent homme et regrettai de ne l'avoir pas eu pour _mentor_
au début de ma carrière, car il me donna de bons conseils qui me
rendirent plus calme et me firent rompre avec les _gaillards de la
clique_.
Le général en chef Championnet, voulant faire quelques opérations dans
l'intérieur du Piémont, vers Coni et Mondovi, et n'ayant que fort peu de
cavalerie, prescrivit à mon père de lui envoyer le 1er de housards qui,
du reste, ne pouvait plus rester à la Madona, faute de fourrages. Je me
séparai avec bien du regret de mon père, et partis avec le régiment.
Nous suivîmes la Corniche jusqu'à Albenga, traversâmes l'Apennin malgré
la neige, et entrâmes dans les fertiles plaines du Piémont. Le général
en chef soutint dans les environs de Fossano, de Novi et de Mondovi, une
suite de combats dont les uns furent favorables et les autres
contraires.
Dans quelques-uns de ces combats, j'eus l'occasion de voir le général de
brigade Macard, soldat de fortune, que la tourmente révolutionnaire
avait porté presque sans transition du grade de _trompette-major_ à
celui d'officier général! Le général Macard, véritable type de ces
officiers créés par le hasard et par leur courage, et qui, tout en
déployant une valeur très réelle devant l'ennemi, n'en étaient pas moins
incapables par leur manque d'instruction d'occuper convenablement les
postes élevés, était remarquable par une particularité très bizarre. Ce
singulier personnage, véritable colosse d'une bravoure extraordinaire,
ne manquait pas de s'écrier lorsqu'il allait charger à la tête de ses
troupes: «Allons, je vais m'habiller en bête!...» Il ôtait alors son
habit, sa veste, sa chemise, et ne gardait que son chapeau empanaché, sa
culotte de peau et ses grosses bottes!... Ainsi nu jusqu'à la ceinture,
le général Macard offrait aux regards un torse presque aussi velu que
celui d'un ours, ce qui donnait à sa personne l'aspect le plus étrange!
Une fois habillé en bête, comme il le disait lui-même avec raison, le
général Macard se lançait à corps perdu, le sabre au poing, sur les
cavaliers ennemis, en jurant comme un païen; mais il parvenait rarement
à les atteindre, car à la vue si singulière et si terrible à la fois de
cette espèce de géant à moitié nu, couvert de poils et dans un si
étrange équipage, qui se précipitait sur eux en poussant des hurlements
affreux, les ennemis se sauvaient de tous côtés, ne sachant trop s'ils
avaient affaire à un homme ou à quelque animal féroce extraordinaire.
Le général Macard était nécessairement d'une complète ignorance, ce qui
amusait quelquefois beaucoup les officiers plus instruits que lui placés
sous ses ordres. Un jour, l'un de ceux-ci vint lui demander la
permission d'aller à la ville voisine se commander une paire de bottes.
«Parbleu, lui dit le général Macard, cela arrive bien, et puisque tu vas
chez un bottier, mets-toi là, prends-moi mesure, et commande-m'en aussi
une paire.» L'officier, fort surpris, répond au général qu'il ne peut
lui prendre mesure, ignorant absolument comme il fallait s'y prendre
pour cela, et n'ayant jamais été bottier.
«Comment, s'écrie le général, je te vois quelquefois passer des journées
entières à crayonner et à tirer des lignes vis-à-vis des montagnes, et
lorsque je te demande ce que tu fais là, tu me réponds: «Je prends la
mesure de ces montagnes.» Donc, puisque tu mesures des objets éloignés
de toi de plus d'une lieue, que viens-tu me conter que tu ne saurais me
prendre mesure d'une paire de bottes, à moi qui suis là sous ta main?...
Allons, prends-moi vite cette mesure sans faire de façon!»
L'officier assure que cela lui est impossible, le général insiste, jure,
se fâche, et ce ne fut qu'à grand'peine que d'autres officiers, attirés
par le bruit, parvinrent à faire cesser cette scène ridicule. Le général
ne voulut jamais comprendre qu'un officier qui mesurait des montagnes ne
pût prendre mesure d'une paire de bottes à un homme!...
Ne croyez pas par cette anecdote que tous les officiers généraux de
l'armée d'Italie fussent du genre du brave général Macard. Loin de là,
elle comptait un grand nombre d'hommes distingués par leur instruction
et leurs manières; mais à cette époque, elle renfermait encore quelques
chefs qui, ainsi que je l'ai dit tout à l'heure, étaient fort déplacés
dans les rangs supérieurs de l'armée. Ils en furent évincés peu à peu.
Le 1er de housards prit part à tous les combats qui se livrèrent à cette
époque dans le Piémont, et fut sur le point d'éprouver de très grandes
pertes dans les rencontres avec la grosse cavalerie autrichienne. Après
plusieurs marches et contremarches et une suite de petits engagements
presque journaliers, le général en chef Championnet, ayant réuni la
gauche et le centre de son armée entre Coni et Mondovi, attaqua, le 10
nivôse, plusieurs divisions de l'armée ennemie. Le combat eut lieu dans
une plaine entrecoupée de monticules et de bouquets de bois.
Le 1er de housards, attaché à la brigade du général Beaumont, fut placé
à l'extrémité de l'aile droite française. Vous savez que la quantité de
cavaliers et d'officiers qui entre dans la composition d'un escadron
est déterminée par les règlements. Notre régiment, ayant souffert dans
les affaires précédentes, au lieu de mettre quatre escadrons en ligne,
ne put en mettre ce jour-là que trois; mais cela fait, il restait une
trentaine d'hommes hors les rangs, dont cinq sous-officiers. J'étais du
nombre, ainsi que les deux Pertelay. On nous forma en deux pelotons,
dont le brave et intelligent Pertelay jeune eut le commandement. Le
général Beaumont, qui connaissait sa capacité, le chargea d'éclairer le
flanc droit de l'armée, en lui donnant, sans autre instruction, l'ordre
d'agir pour le mieux suivant les circonstances. Nous nous éloignons donc
du régiment et allons explorer la contrée. Pendant ce temps, le combat
s'engage vivement entre les deux corps d'armée. Une heure après, nous
revenions sur les nôtres sans avoir rien rencontré sur les flancs,
lorsque Pertelay jeune aperçoit en face de nous, et par conséquent à
l'extrémité gauche de la ligne ennemie, une batterie de huit pièces dont
le feu faisait beaucoup de ravages dans les rangs français.
Par une imprudence impardonnable, cette batterie autrichienne, afin
d'avoir un tir plus assuré, s'était portée sur un petit plateau situé à
sept ou huit cents pas en avant de la division d'infanterie à laquelle
elle appartenait. Le commandant de cette artillerie se croyait en
sûreté, parce que le point qu'il occupait dominant toute la ligne
française, il pensait que si quelque troupe s'en détachait pour venir
l'attaquer, il l'apercevrait, et aurait le temps de regagner la ligne
autrichienne. Il n'avait pas considéré qu'un petit bouquet de bois,
placé fort près du point qu'il occupait, pouvait recéler quelque parti
français. Il n'en contenait point encore, mais Pertelay jeune résolut
d'y conduire son peloton et de fondre de là sur la batterie
autrichienne. Pour cacher son mouvement aux artilleurs ennemis, Pertelay
jeune, sachant très bien qu'à la guerre on ne fait aucune attention à
un cavalier isolé, nous expliqua son dessein, qui était de nous faire
aller individuellement prendre un détour par un chemin creux pour nous
rendre les uns après les autres derrière le bois placé à gauche de la
batterie ennemie, puis de nous élancer de là tous à la fois sur elle,
sans crainte de ses boulets, puisque nous arriverions par le flanc des
pièces que nous enlèverions et conduirions à l'armée française. Le
mouvement s'exécute sans que les artilleurs autrichiens le remarquent.
Nous partons un à un, et nous gagnons par une marche circulaire le
derrière du petit bois, où nous reformons le peloton. Pertelay jeune se
met à notre tête, nous traversons le bois et nous nous élançons le sabre
à la main sur la batterie ennemie, au moment où elle faisait un feu
terrible sur nos troupes! Nous sabrons une partie des artilleurs; le
reste se cache sous les caissons, où nos sabres ne peuvent les
atteindre.
Selon les instructions données par Pertelay jeune, nous ne devions ni
tuer, ni blesser les soldats du train, mais les forcer, la pointe du
sabre au corps, à pousser leurs chevaux en avant et à conduire les
pièces jusqu'à ce que nous ayons atteint la ligne française. Cet ordre
fut parfaitement exécuté pour six pièces, dont les conducteurs restés à
cheval obéirent à ce qu'on leur prescrivit; mais ceux des deux autres
canons, soit par frayeur, soit par résolution, se jetèrent à bas de
leurs chevaux, et bien que quelques housards prissent ces animaux par la
bride, ils ne voulurent pas marcher. Les bataillons ennemis peu éloignés
arrivent au pas de course au secours de leur batterie; les minutes
étaient des heures pour nous; aussi Pertelay jeune, satisfait d'avoir
pris six pièces, ordonna-t-il d'abandonner les autres et de nous diriger
au galop avec notre capture sur l'armée française.
Cette mesure était prudente, elle devint fatale à notre brave chef, car
à peine eûmes-nous commencé notre retraite, que les artilleurs et leurs
chefs, sortant de dessous les caissons où ils avaient trouvé un asile
assuré contre nos sabres, chargent à mitraille les deux pièces que nous
n'avions pu enlever, et nous envoient une grêle de biscaïens dans les
reins!...
Vous concevez que trente cavaliers, six pièces attelées chacune de six
chevaux conduits par trois soldats du train, tout cela, marchant en
désordre, présente une grande surface; aussi les biscaïens portèrent-ils
presque tous. Nous eûmes deux sous-officiers et plusieurs housards tués
ou blessés, ainsi qu'un ou deux conducteurs; quelques chevaux furent
aussi mis hors de combat, de sorte que la plupart des attelages, se
trouvant désorganisés, ne pouvaient plus marcher. Pertelay jeune,
conservant le plus grand sang-froid, ordonne de couper les traits des
chevaux tués ou hors de service, de remplacer par des housards les
conducteurs morts ou blessés, et de continuer rapidement notre course.
Mais les quelques minutes que nous avions perdues à faire cet
arrangement avaient été utilisées par le chef de la batterie
autrichienne; il nous lance une seconde bordée de mitraille, qui nous
cause de nouvelles pertes. Cependant nous étions si acharnés, si résolus
à ne pas abandonner les six pièces que nous venions de prendre, que nous
parvenons encore à tout réparer tant bien que mal et à nous remettre en
marche. Déjà nous allions toucher la ligne française, et nous nous
trouvions hors de la portée de la mitraille, lorsque l'officier
d'artillerie ennemie fait changer les projectiles et nous envoie deux
boulets, dont l'un fracasse les reins du pauvre Pertelay jeune!
Cependant notre attaque sur la batterie autrichienne et son résultat
avaient été aperçus par l'armée française, dont les généraux portèrent
les lignes en avant. Les ennemis reculèrent, ce qui permit aux débris du
peloton du 1er de housards de revenir sur le terrain où nos malheureux
camarades étaient tombés. Près d'un tiers du détachement était tué ou
blessé. Nous étions cinq sous-officiers au commencement de l'action,
trois avaient péri: il ne restait plus que Pertelay aîné et moi. Le
pauvre garçon était blessé et souffrait encore plus moralement que
physiquement, car il adorait son frère, que nous regrettions tous aussi
bien vivement! Pendant que nous lui rendions les derniers devoirs et
relevions les blessés, le général Championnet arriva auprès de nous avec
le général Suchet, son chef d'état-major. Le général en chef avait vu la
belle conduite du peloton. Il nous réunit auprès des six pièces que nous
venions d'enlever, et après avoir donné les plus grands éloges au
courage avec lequel nous avions débarrassé l'armée française d'une
batterie qui lui faisait éprouver de très grandes pertes, il ajouta que
pour nous récompenser d'avoir ainsi sauvé la vie à un grand nombre de
nos camarades, et contribué au succès de la journée, il voulait user du
pouvoir que lui donnait un décret récent du premier Consul, qui venait
d'instituer des _armes d'honneur_, et qu'il accordait au peloton trois
sabres d'honneur et une sous-lieutenance, nous autorisant à désigner
nous-mêmes ceux qui devraient recevoir ces récompenses. Nous regrettions
encore plus vivement la perte du brave Pertelay jeune, qui aurait fait
un si bon officier! Pertelay aîné, un brigadier et un housard obtinrent
des sabres d'honneur qui, trois ans après, donnèrent droit à la croix de
la _Légion d'honneur_. Il restait à désigner celui d'entre nous qui
aurait une _sous-lieutenance_. Tous mes camarades prononcèrent mon nom,
et le général en chef, se rappelant ce que le général Séras lui avait
écrit sur la conduite que j'avais tenue à San-Giacomo, me nomma
sous-lieutenant!... Il n'y avait qu'un mois que j'étais maréchal des
logis. Je dois avouer cependant que dans l'attaque et l'enlèvement des
pièces, je n'avais rien fait de plus que mes camarades; mais, ainsi que
je l'ai déjà dit, aucun de ces bons Alsaciens ne se sentait en état de
commander et d'être officier. Ils me désignèrent donc à l'unanimité, et
le général en chef voulut bien tenir compte de la proposition que le
général Séras avait faite précédemment en ma faveur; peut-être aussi, je
dois le dire, fut-il bien aise de faire plaisir à mon père. Ce fut du
moins ainsi que celui-ci apprécia mon prompt avancement, car dès qu'il
en fut informé, il m'écrivit pour me défendre d'accepter. J'obéis; mais
comme mon père avait écrit dans le même sens au général Suchet, chef
d'état-major, celui-ci lui ayant répondu que le général en chef se
trouverait certainement blessé qu'un de ses généraux de division eût la
prétention de désapprouver les nominations qu'il avait faites en vertu
de pouvoirs à lui conférés par le gouvernement, mon père m'autorisa à
accepter, et je fus reconnu sous-lieutenant le 10 nivôse an VII
(décembre 1799).
Je fus un des derniers officiers promus par le général Championnet, qui,
n'ayant pu se maintenir en Piémont devant des forces supérieures, se vit
contraint de repasser l'Apennin et de ramener l'armée dans la Ligurie.
Ce général éprouva tant de douleur, en voyant une partie de ses troupes
se débander, parce qu'on ne lui donnait plus le moyen de les nourrir,
qu'il mourut le 25 nivôse, quinze jours après m'avoir fait officier. Mon
père, se trouvant le plus ancien général de division, fut provisoirement
investi du commandement en chef de l'armée d'Italie, dont le quartier
général était à Nice. Il s'y rendit et s'empressa de renvoyer en
Provence le peu de cavalerie qui restait encore, car il n'existait plus
aucune provision de fourrages en Ligurie. Le 1er de housards rentra donc
en France, mais mon père me retint pour remplir auprès de lui les
fonctions d'aide de camp.