n'était sorti de la première, et en entrant à l'hôtel, il ordonna le
départ pour le lendemain; mais le général Bonaparte devait faire ce
jour-là une excursion autour de la ville pour visiter les hauteurs
fortifiables, et tous les chevaux de poste étaient retenus pour lui. Je
crus pour le coup que mon père allait se fâcher. Il se contenta de dire:
«Voilà le commencement de l'omnipotence!» et ordonna qu'on tâchât de se
procurer des chevaux de louage, tant il lui tardait de s'éloigner de
cette ville et d'un spectacle qui le choquait. On ne trouva point de
chevaux disponibles. Alors le colonel Ménard, qui était né dans le Midi
et le connaissait parfaitement, fit observer que la route de Lyon à
Avignon étant horriblement défoncée, il était à craindre que nos
voitures ne s'y brisassent, et qu'il serait préférable de les embarquer
sur le Rhône, dont la descente nous offrirait un spectacle enchanteur.
Mon père, fort peu amateur de pittoresque, aurait dans tout autre moment
rejeté cet avis; mais comme il lui donnait le moyen de quitter un jour
plus tôt la ville de Lyon, dont le séjour lui déplaisait dans les
circonstances actuelles, il consentit à prendre le Rhône. Le colonel
Ménard loua donc un grand bateau; on y conduisit les deux voitures, et
le lendemain, de grand matin, nous nous embarquâmes tous. Cette
résolution faillit nous faire périr.
Nous étions en automne, les eaux étaient très basses, le bateau touchait
et s'engravait à chaque instant, on craignait qu'il ne se déchirât. Nous
couchâmes la première nuit à Saint-Péray, puis à Tain, et mîmes deux
jours à descendre jusqu'à la hauteur de l'embouchure de la Drôme. Là
nous trouvâmes beaucoup plus d'eau et marchâmes rapidement; mais un de
ces coups de vent affreux, qu'on nomme le mistral, nous ayant assaillis
à un quart de lieue au-dessus de Pont-Saint-Esprit, les bateliers ne
purent gagner le rivage. Ils perdirent la tête et se mirent en prières
au lieu de travailler, pendant que le courant et un vent furieux
poussaient le bateau vers le pont! Nous allions heurter contre la pile
du pont et être engloutis, lorsque mon père et nous tous, prenant des
perches à crocs et les portant en avant fort à propos, parâmes le choc
contre la pile vers laquelle nous étions entraînés. Le contre-coup fut
si terrible qu'il nous fit tomber sur les bancs; mais la secousse avait
changé la direction du bateau, qui, par un bonheur presque miraculeux,
enfila le dessous de l'arche. Les mariniers revinrent alors un peu de
leur terreur et reprirent tant bien que mal la direction de leur barque;
mais le mistral continuait, et les deux voitures, offrant une résistance
au vent, rendaient la manœuvre presque impossible. Enfin, à six lieues
au-dessus d'Avignon, nous fûmes jetés sur une très grande île, où la
pointe du bateau s'engrava dans le sable, de manière à ne plus pouvoir
l'en retirer sans l'assistance de beaucoup d'ouvriers, et nous penchions
tellement de côté, que nous craignions d'être submergés à chaque
instant. On plaça quelques planches entre le bateau et le rivage; puis,
au moyen d'une corde qui servait d'appui, nous débarquâmes tous sans
accident, mais non sans danger. Il était impossible de penser à se
rembarquer par un vent aussi affreux, quoique sans pluie; nous
pénétrâmes donc dans l'intérieur de l'île, qui était fort grande et que
nous crûmes d'abord inhabitée; mais enfin, nous aperçûmes une espèce de
ferme où nous trouvâmes des bonnes gens qui nous reçurent très bien.
Nous mourions de faim, mais il était impossible d'aller chercher des
provisions sur le bateau, et nous n'avions que très peu de pain. Ils
nous dirent que l'île était remplie de poules qu'ils y laissaient vivre
à l'état sauvage et qu'ils tuaient à coups de fusil quand ils en avaient
besoin. Mon père aimait beaucoup la chasse, il avait besoin de faire
trêve à ses soucis; on prit les fusils des paysans, des fourches, des
bâtons, et nous voilà partis en riant pour la chasse aux poules. On en
tua plusieurs, quoiqu'il ne fût pas facile de les joindre, car elles
volaient comme des faisans. Nous ramassâmes beaucoup de leurs œufs dans
les bois, et de retour à la ferme, on alluma en plein champ un grand feu
autour duquel nous nous établîmes au bivouac, pendant que le valet de
chambre, aidé par la fermière, accommodait les volailles et les œufs de
diverses façons. Nous soupâmes gaiement et nous couchâmes ensuite sur du
foin, personne n'ayant osé accepter les lits que les bons paysans nous
offraient, tant ils nous parurent peu propres. Les bateliers et un
domestique de mon père, qu'on avait laissés de garde près du bateau,
vinrent nous prévenir au point du jour que le vent était tombé. Tous les
paysans et matelots prirent alors des pelles et des pioches, et après
quelques heures d'un travail fort pénible, ils remirent la barque à
flot, et nous pûmes continuer notre voyage vers Avignon, où nous
arrivâmes sans autre accident. Ceux que nous avions éprouvés furent
augmentés par la renommée, de sorte que le bruit courut à Paris que mon
père et toute sa suite avaient péri dans les eaux du Rhône. L'entrée
d'Avignon, surtout lorsqu'on arrive par le Rhône, est très pittoresque;
le vieux château papal, les remparts dont la ville est entourée, ses
nombreux clochers et le château de Villeneuve, placés en face d'elle,
font un effet admirable! Nous trouvâmes à Avignon Mme Ménard et une de
ses nièces, et passâmes trois jours dans cette ville, dont nous
visitâmes les charmants environs, sans oublier la fontaine de Vaucluse.
Mon père ne se pressait pas de partir, parce que M. R*** lui avait écrit
que les chaleurs, encore très fortes dans le Midi, l'avaient forcé de
ralentir sa marche, et mon père ne voulait pas arriver avant ses
chevaux.
D'Avignon, nous allâmes à Aix. Mais arrivés sur les bords de la Durance,
qu'on traversait alors en bac, nous trouvâmes cette rivière tellement
grossie et débordée qu'il était impossible de passer avant cinq ou six
heures. On délibérait pour savoir si on allait retourner à Avignon,
lorsque le fermier du bac, espèce de _monsieur_, propriétaire d'un
charmant petit castel situé sur la hauteur à cinq cents pas du rivage,
vint prier mon père de venir s'y reposer jusqu'à ce que ses voitures
fussent embarquées. Il accepta, espérant que ce ne serait que pour
quelques heures; mais il paraît que de grands orages avaient eu lieu
dans les Alpes, où la Durance prend sa source, car cette rivière
continua de croître toute la journée. Nous fûmes donc forcés d'accepter
pour la nuit l'hospitalité qu'offrait très cordialement le maître du
château, et comme il faisait beau, nous nous promenâmes toute la
journée. Cet épisode de voyage ne me déplut nullement.
Le lendemain, les eaux étant encore plus furieuses que la veille, notre
hôte, qui était un chaud républicain et qui connaissait assez bien la
rivière pour juger qu'il nous serait impossible de la traverser avant
vingt-quatre heures, se rendit en toute hâte, et à notre insu, dans la
petite ville de Cavaillon, qui n'est qu'à deux lieues de là sur la même
rive que Bompart. Il alla prévenir tous les _patriotes_ de la localité
et des environs qu'il avait chez lui le général de division Marbot. Puis
ce monsieur revint triomphant dans son castel, où nous vîmes arriver une
heure après une cavalcade composée des plus chauds patriotes de
Cavaillon, qui venaient supplier mon père de vouloir bien accepter un
_banquet_ qu'ils lui offraient au nom des notables de cette ville
«toujours si éminemment républicaine!»
Mon père, auquel ces ovations n'étaient nullement agréables, refusa
d'abord; mais ces _citoyens_ firent tant et tant d'instances, disant que
tout était déjà ordonné et que les convives se trouvaient réunis, qu'il
céda enfin, et nous nous rendîmes à Cavaillon.
Le plus bel hôtel était orné de guirlandes et garni de _chapeaux noirs_
de la ville et de la banlieue. Après des compliments infinis, on prit
place autour d'une table immense, couverte des mets les plus recherchés
et surtout d'ortolans, oiseaux qui se plaisent beaucoup dans ce pays. On
prononça des discours virulents contre les _ennemis de la liberté_; on
porta de nombreuses santés, et le dîner ne finit qu'à dix heures du
soir. Il était un peu tard pour retourner à Bompart; d'ailleurs, mon
père ne pouvait convenablement se séparer de ses hôtes à la sortie de
table; il se détermina donc à coucher à Cavaillon, de sorte que le reste
de la soirée se passa en conversations assez bruyantes. Enfin, peu à
peu, chaque invité regagna son logis, et nous restâmes seuls. Mais, le
lendemain, à son réveil, M. Gault ayant demandé à l'aubergiste quelle
était la quote-part que devait mon père pour l'immense festin de la
veille, qu'il croyait être un _pique-nique_, où chacun paye son couvert,
cet homme lui remit un compte de plus de 1,500 francs, les bons
patriotes n'ayant pas payé un traître sou!... On nous dit bien que
quelques-uns avaient exprimé le désir de payer leur part, mais que la
très grande majorité avait répondu que ce serait faire injure au général
Marbot!...
Le capitaine Gault était furieux de ce procédé, mais mon père, qui au
premier moment n'en revenait pas d'étonnement, se prit ensuite à rire
aux éclats, et dit à l'aubergiste de venir chercher son argent à
Bompart, où nous retournâmes sur-le-champ, sans faire la moindre
observation à notre châtelain, dont on récompensa très largement les
serviteurs; puis nous profitâmes de la baisse des eaux pour traverser
enfin la Durance et nous rendre à Aix.
Quoique je ne fusse pas encore en âge de parler politique avec mon père,
ce que je lui avais entendu dire me portait à croire que ses idées
républicaines s'étaient grandement modifiées depuis deux ans, et que ce
qu'il avait entendu au dîner de Cavaillon avait achevé de les ébranler;
mais il ne témoigna aucune mauvaise humeur au sujet du prétendu
_pique-nique_. Il s'amusait même de la colère de M. Gault, qui répétait
sans cesse: «Je ne m'étonne pas que, malgré la cherté des ortolans, ces
drôles en eussent fait venir une si grande quantité, et demandassent
tant de bouteilles de vins fins!...»
Après avoir passé la nuit à Aix, nous partîmes pour nous rendre à Nice.
C'était notre dernière journée de poste; nous traversions la montagne et
la belle forêt de l'Esterel, lorsque nous rencontrâmes le chef de
brigade (ou colonel) du 1er de housards qui, escorté d'un officier et de
plusieurs cavaliers conduisant des chevaux éclopés, revenait de l'armée,
et se rendait au dépôt de Puy en Velay. Ce colonel se nommait M. Picart;
on lui laissait son régiment en raison de ses qualités d'administrateur,
et on l'envoyait souvent au dépôt pour y faire équiper des hommes et des
chevaux, qu'il expédiait ensuite aux escadrons de guerre, où il
paraissait très rarement et restait fort peu. En apercevant M. Picart,
mon père fit arrêter sa voiture, mit pied à terre, et après m'avoir
présenté à mon colonel, il le tira à part pour le prier de lui indiquer
un sous-officier sage et bien élevé dont il pût faire mon _mentor_. Le
colonel indiqua le maréchal des logis Pertelay. Mon père fit prendre le
nom de ce sous-officier, et nous continuâmes notre route jusqu'à Nice,
où nous trouvâmes le commandant R*** établi dans un excellent hôtel avec
nos équipages et nos chevaux en très bon état.
CHAPITRE VIII
Arrivée à Nice.--Mon mentor Pertelay.--Comment je deviens un vrai
housard de Bercheny.--J'entre dans la _clique_.--Mon premier duel à la
Madona près Savone.--Enlèvement d'un convoi de bœufs à Dego.
La ville de Nice était remplie de troupes, parmi lesquelles se trouvait
un escadron du 1er de housards, auquel j'appartenais. Ce régiment, en
l'absence de son colonel, était commandé par un très brave chef
d'escadron nommé Muller (c'était le père de ce pauvre malheureux
adjudant du 7e de housards qui fut blessé d'un coup de canon, auprès de
moi, à Waterloo). En apprenant que le général de division venait
d'arriver, le commandant Muller se rendit chez mon père, et il fut
convenu entre eux qu'après quelques jours de repos je ferais le service
dans la 7e compagnie, commandée par le capitaine Mathis, homme de
mérite, qui plus tard devint colonel sous l'Empire et maréchal de camp
sous la Restauration.
Quoique mon père fût fort bon pour moi, il m'en imposait tellement, que
j'étais auprès de lui d'une très grande timidité, timidité qu'il
supposait encore plus grande qu'elle ne l'était réellement; aussi
disait-il que j'aurais dû être une fille, et il m'appelait souvent
_mademoiselle Marcellin_: cela me chagrinait beaucoup, surtout depuis
que j'étais housard. C'était donc pour vaincre cette timidité que mon
père voulait que je fisse le service avec mes camarades; d'ailleurs,
ainsi que je l'ai déjà dit, on ne pouvait entrer dans l'armée que comme
_simple soldat_. Mon père aurait pu, il est vrai, m'attacher à sa
personne, puisque mon régiment faisait partie de sa division; mais,
outre la pensée indiquée ci-dessus, il désirait que j'apprisse à seller
et brider mon cheval, soigner mes armes, et ne voulait pas que son fils
jouît du moindre _privilège_, ce qui aurait produit un mauvais effet
parmi les troupes. C'était déjà beaucoup qu'on m'admît à l'escadron sans
me faire faire un long et ennuyeux apprentissage au dépôt.
Je passai plusieurs jours à parcourir avec mon père et son état-major
les environs de Nice, qui sont fort beaux; mais le moment de mon entrée
à l'escadron étant arrivé, mon père demanda au commandant Muller de lui
envoyer le maréchal des logis Pertelay. Or, il faut que vous sachiez
qu'il existait au régiment deux frères de ce nom, tous deux maréchaux
des logis, mais n'ayant entre eux aucune ressemblance physique ni
morale. On croirait que l'auteur de la pièce _les Deux Philibert_ a
pris ces deux hommes pour types, l'aîné des Pertelay étant Philibert le
mauvais sujet, et le jeune Pertelay, Philibert le bon sujet. C'était ce
dernier que le colonel avait entendu désigner pour mon _mentor;_ mais
comme, pressé par le peu de temps que mon père et lui avaient passé
ensemble, M. Picart avait oublié en nommant Pertelay d'ajouter _le
jeune_, et que, d'ailleurs, celui-ci ne faisait pas partie de l'escadron
qui se trouvait à Nice, tandis que l'aîné servait précisément dans la 7e
compagnie, dans laquelle j'allais entrer, le commandant Muller crut que
c'était de l'aîné que le colonel avait parlé à mon père, et qu'on avait
choisi cet enragé pour _déniaiser_ un jeune homme aussi doux et aussi
timide que je l'étais. Il nous envoya donc Pertelay aîné. Ce type des
anciens housards était buveur, tapageur, querelleur, bretteur, mais
aussi, brave jusqu'à la témérité; du reste, complètement ignorant de
tout ce qui n'avait pas rapport à son cheval, à ses armes et à son
service devant l'ennemi. Pertelay jeune, au contraire, était doux, poli,
très instruit, et comme il était fort bel homme et tout aussi brave que
son frère, il eût certainement fait un chemin rapide si, bien jeune
encore, il n'eût trouvé la mort sur un champ de bataille.
Mais revenons à l'aîné. Il arrive chez mon père, et que voyons-nous? Un
luron, très bien tenu, il est vrai, mais le shako sur l'oreille, le
sabre traînant, la figure enluminée et coupée en deux par une immense
balafre, des moustaches d'un demi-pied de long qui, relevées par la
cire, allaient se perdre dans les oreilles, deux grosses nattes de
cheveux tressés aux tempes, qui, sortant de son shako, tombaient sur la
poitrine, et avec cela, un air!!... un air de chenapan, qu'augmentaient
encore des paroles saccadées ainsi qu'un baragouin franco-alsacien des
plus barbares. Ce dernier défaut ne surprit pas mon père, car il savait
que le 1er de housards était l'ancien régiment de Bercheny, dans lequel
on ne recevait jadis que les Allemands, et où les commandements
s'étaient faits, jusqu'en 1793, dans la langue allemande, qui était
celle le plus en usage parmi les officiers et les housards, presque tous
nés dans les provinces des bords du Rhin; mais mon père fut on ne peut
plus surpris de la tournure, des réponses et de l'air ferrailleur
qu'avait mon _mentor_.
J'ai su plus tard qu'il avait hésité à me mettre entre les mains de ce
gaillard-là, mais que M. Gault lui ayant fait observer que le colonel
Picart l'avait désigné comme le _meilleur_ sous-officier de l'escadron,
mon père s'était déterminé à en essayer. Je suivis donc Pertelay, qui,
me prenant sans façon sous le bras, vint dans ma chambre, me montra à
placer mes effets dans mon portemanteau et me conduisit dans une petite
caserne située dans un ancien couvent et occupée par l'escadron du 1er
de housards. Mon _mentor_ me fit seller et desseller un joli petit
cheval que mon père avait acheté pour moi; puis il me montra à placer
mon manteau et mes armes; enfin il me fit une démonstration complète, et
songea, lorsqu'il m'eut tout expliqué, qu'il était temps d'aller dîner,
car mon père, désirant que je mangeasse avec mon _mentor_, nous avait
affecté une haute paye pour cette dépense.
Pertelay me conduisit dans une petite auberge dont la salle était
remplie de housards, de grenadiers et de soldats de toutes armes. On
nous sert, et l'on place sur la table une énorme bouteille d'un gros vin
rouge des plus violents, dont Pertelay me verse une rasade. Nous
trinquons. Mon homme vide son verre, et je pose le mien sans le porter à
mes lèvres, car je n'avais jamais bu de vin pur, et l'odeur de ce
liquide m'était désagréable. J'en fis l'aveu à mon _mentor_, qui s'écria
alors d'une voix de stentor: «Garçon!... apporte une limonade à ce
garçon qui ne boit jamais de vin!...» Et de grands éclats de rire
retentissent dans toute la salle!... Je fus très mortifié, mais je ne
pus me résoudre à goûter de ce vin et n'osai cependant demander de
l'eau: je dînai donc sans boire!...
L'apprentissage de la vie de soldat est fort dur en tout temps. Il
l'était surtout à l'époque dont je parle. J'eus donc quelques pénibles
moments à passer. Mais ce qui me parut intolérable fut l'obligation de
coucher avec un autre housard, car le règlement n'accordait alors qu'un
lit pour deux soldats. Seuls, les sous-officiers couchaient isolément.
La première huit que je passai à la caserne, je venais de me coucher,
lorsqu'un grand escogriffe de housard qui arrivait une heure après les
autres s'approche de mon lit, et voyant qu'il y avait déjà quelqu'un,
décroche la lampe et la met sous mon nez pour m'examiner de plus près,
puis il se déshabille. Tout en le voyant faire, j'étais loin de penser
qu'il avait la prétention de se placer auprès de moi; mais bientôt je
fus détrompé, lorsqu'il me dit durement: «Pousse-toi, conscrit!» Puis il
entre dans le lit, se couche de manière à en occuper les trois quarts et
se met à ronfler sur le plus haut ton! Il m'était impossible de fermer
l'œil, surtout à cause de l'odeur affreuse que répandait un gros paquet
placé par mon camarade sous le traversin pour s'exhausser la tête. Je ne
pouvais comprendre ce que ce pouvait être. Pour m'en assurer, je coule
tout doucement la main vers cet objet et trouve un tablier en cuir, tout
imprégné de la poix dont se servent les cordonniers pour cirer leur
fil!... Mon aimable camarade de lit était l'un des garçons du bottier du
régiment! J'éprouvai un tel dégoût que je me levai, m'habillai et allai
à l'écurie me coucher sur une botte de paille. Le lendemain, je fis part
de ma mésaventure à Pertelay, qui en rendit compte au sous-lieutenant
du peloton. Celui-ci était un homme bien élevé; il se nommait
Leisteinschneider (en allemand, lapidaire). Il devint, sous l'Empire,
colonel, premier aide de camp de Bessières, et fut tué. M.
Leisteinschneider, comprenant combien il devait m'être pénible de
coucher avec un bottier, prit sur lui de me faire donner un lit dans la
chambre des sous-officiers, ce qui me causa un très grand plaisir.
Bien que la Révolution eût introduit un grand relâchement dans la tenue
des troupes, le 1er de housards avait toujours conservé la sienne aussi
exacte que lorsqu'il était Bercheny; aussi, sauf les dissemblances
physiques imposées par la nature, tous les cavaliers devaient se
ressembler par leur tenue, et comme les régiments de housards portaient
alors non seulement une queue, mais encore de longues tresses en
cadenettes sur les tempes, et avaient des moustaches retroussées, on
exigeait que tout ce qui appartenait au corps eût moustaches, queue et
tresses. Or, comme je n'avais rien de tout cela, mon _mentor_ me
conduisit chez le perruquier de l'escadron, où je fis emplette d'une
fausse queue et de cadenettes qu'on attacha à mes cheveux déjà
passablement longs, car je les avais laissés pousser depuis mon
enrôlement. Cet accoutrement m'embarrassa d'abord; cependant je m'y
habituai en peu de jours, et il me plaisait, parce que je me figurais
qu'il me donnait l'air d'un _vieux housard;_ mais il n'en fut pas de
même des moustaches: je n'en avais pas plus qu'une jeune fille, et comme
une figure imberbe aurait déparé les rangs de l'escadron, Pertelay, se
conformant à l'usage de Bercheny, prit un pot de cire noire et me fit
avec le pouce deux énormes crocs qui, couvrant la lèvre supérieure, me
montaient presque jusqu'aux yeux. Et comme à cette époque les shakos
n'avaient pas de visière, il arrivait que pendant les revues, ou
lorsque j'étais en vedette, positions dans lesquelles on doit garder une
immobilité complète, le soleil d'Italie, dardant ses rayons brûlants sur
ma figure, pompait les parties humides de la cire avec laquelle on
m'avait fait des moustaches, et cette cire en se desséchant tirait mon
épiderme d'une façon très désagréable! cependant je ne sourcillais pas!
J'étais housard! Ce mot avait pour moi quelque chose de magique;
d'ailleurs, embrassant la carrière militaire, j'avais fort bien compris
que mon premier devoir était de me conformer aux règlements.
Mon père et une partie de sa division étaient encore à Nice lorsqu'on
apprit les événements du 18 brumaire, le renversement du Directoire et
l'établissement du Consulat. Mon père avait trop méprisé le Directoire
pour le regretter, mais il craignait qu'enivré par le pouvoir, le
général Bonaparte, après avoir rétabli l'ordre en France, ne se bornât
pas au modeste titre de Consul, et il nous prédit que dans peu de temps
il voudrait se faire _roi_. Mon père ne se trompa que de titre; Napoléon
se fit empereur quatre ans après.
Quelles que fussent ses prévisions pour l'avenir, mon père se félicitait
de ne pas s'être trouvé à Paris au 18 brumaire, et je crois que s'il y
eût été, il se serait fortement opposé à l'entreprise du général
Bonaparte. Mais à l'armée, à la tête d'une division placée devant
l'ennemi, il voulut se renfermer dans l'obéissance _passive_ du
militaire. Il repoussa donc les propositions que lui firent plusieurs
généraux et colonels de marcher sur Paris à la tête de leurs troupes:
«Qui, leur dit-il, défendra les frontières si nous les abandonnons, et
que deviendra la France si à la guerre contre les étrangers nous
joignons les calamités d'une guerre civile?» Par ces sages observations,
il maintint les esprits exaltés; cependant, il n'en fut pas moins très
affecté du coup d'État qui venait d'avoir lieu. Il idolâtrait sa patrie,
et eût voulu qu'on pût la sauver sans l'asservir au joug d'un maître.
J'ai dit qu'en me faisant faire le service de simple housard, mon père
avait eu pour but principal de me faire perdre cet air d'écolier un peu
niais, dont le court séjour que j'avais fait dans le monde parisien ne
m'avait pas débarrassé. Le résultat passa ses espérances, car vivant au
milieu des housards tapageurs, et ayant pour mentor une espèce de
_pandour_ qui riait des sottises que je faisais, je me mis à hurler avec
les loups, et de crainte qu'on se moquât de ma timidité, je devins un
vrai diable. Je ne l'étais cependant pas encore assez pour être reçu
dans une sorte de confrérie qui, sous le nom de _clique_, avait des
adeptes dans tous les escadrons du 1er de housards.