Tous les hommes politiques comprenaient qu'un grand changement était

nécessaire et inévitable; mais, d'accord sur ce point, ils différaient

d'opinion sur l'emploi du remède. Les vieux républicains, qui tenaient à

la Constitution de l'an VI, alors en vigueur, crurent que pour sauver le

pays il suffisait de changer quelques membres du Directoire. Deux de ces

derniers furent renvoyés et remplacés par Gohier et Moulins; mais ce

moyen ne fut qu'un très faible palliatif aux calamités sous lesquelles

le pays allait succomber, et anarchie continua de l'agiter. Alors,

plusieurs directeurs, au nombre desquels était le célèbre Sieyès,

pensèrent, ainsi qu'une foule de députés et l'immense majorité du

public, que pour sauver la France il fallait remettre les rênes du

gouvernement entre les mains d'un homme ferme et déjà illustré par les

services rendus à l'État. On reconnaissait aussi que ce chef ne pouvait

être qu'un _militaire_ ayant une grande influence sur l'armée, capable,

en réveillant l'enthousiasme national, de ramener la victoire sous nos

drapeaux et d'éloigner les étrangers qui s'apprêtaient à franchir les

frontières.

Parler ainsi, c'était désigner le général Bonaparte; mais il se trouvait

en ce moment en Égypte, et les besoins étaient pressants. Joubert venait

d'être tué en Italie. Masséna, illustré par plusieurs victoires, était

un excellent général à la tête d'une armée active, mais nullement un

_homme politique_. Bernadotte ne paraissait ni assez capable ni assez

sage pour réparer les maux de la France. Tous les regards des novateurs

se portèrent donc sur Moreau, bien que la faiblesse de son caractère et

sa conduite assez peu claire au 18 fructidor inspirassent quelques

craintes sur ses aptitudes gouvernementales. Cependant il est certain

que, faute de mieux, on lui proposa de se mettre à la tête du parti qui

voulait renverser le Directoire, et qu'on lui offrit de lui confier les

rênes de l'État avec le titre de président ou de consul. Moreau, bon et

brave guerrier, manquait de _courage politique_, et peut-être se

défiait-il de ses propres moyens pour conduire des affaires aussi

embrouillées que l'étaient alors celles de la France. D'ailleurs,

égoïste et paresseux, il s'inquiétait fort peu de l'avenir de sa patrie

et préférait le repos de la vie privée aux agitations de la politique;

il refusa donc, et se retira dans sa terre de Grosbois pour se livrer au

plaisir de la chasse qu'il aimait passionnément.

Abandonnés par l'homme de leur choix, Sieyès et ceux qui voulaient avec

lui changer la forme du gouvernement, ne se sentant ni assez de force ni

assez de popularité pour atteindre leur but sans l'appui de la puissante

épée d'un général dont le nom rallierait l'armée à leurs desseins, se

virent contraints de songer au général Bonaparte. Le chef de

l'entreprise, Sieyès, alors président du Directoire, se flattait

qu'après avoir mis Bonaparte au pouvoir, celui-ci, ne s'occupant que de

la réorganisation et de la conduite des armées, lui laisserait la

conduite du gouvernement dont il serait l'âme, et Bonaparte seulement le

chef nominal. La suite prouva combien il s'était trompé.

Imbu de cette pensée, Sieyès, par l'entremise du député corse

Salicetti, envoya en Égypte un agent secret et sûr pour informer le

général Bonaparte du fâcheux état dans lequel se trouvait la France, et

lui proposa de venir se mettre à la tête du gouvernement. Et comme il ne

doutait pas que Bonaparte n'acceptât avec résolution et ne revînt

promptement en Europe, Sieyès mit tout en œuvre pour assurer l'exécution

du coup d'État qu'il méditait.

Il lui fut facile de faire comprendre à son collègue directeur

Roger-Ducos que la puissance leur échappait journellement, et que, le

pays étant à la veille d'une complète désorganisation, le bien public et

leur intérêt privé devaient les engager à prendre part à l'établissement

d'un gouvernement ferme, dans lequel ils trouveraient à se placer d'une

manière moins précaire et bien plus avantageuse. Roger-Ducos promit son

concours aux projets de changement; mais les trois autres directeurs,

Barras, Gohier et Moulins, ne voulant pas consentir à quitter le

pouvoir, Sieyès et les meneurs de son parti résolurent de se passer

d'eux et de les sacrifier lors de l'événement qui se préparait.

Cependant, il était difficile, ou du moins périlleux, même avec la

présence du général Bonaparte, de changer les constitutions, de

renverser le Directoire et d'établir un autre gouvernement sans l'appui

de l'armée et surtout de la division qui occupait Paris. Afin de pouvoir

compter sur elle, il fallait être sûr du ministre de la guerre et du

général commandant la 17e division militaire. Le président Sieyès

chercha donc à gagner Bernadotte et mon père, en les faisant sonder par

plusieurs députés de leurs amis, dévoués aux projets de Sieyès. J'ai su

depuis que mon père avait répondu aux demi-ouvertures que l'astucieux

Sieyès lui avait fait faire: «Qu'il convenait que les malheurs du pays

demandaient un prompt remède; mais qu'ayant juré le maintien de la

Constitution de l'an VI, il ne se servirait pas de l'autorité que son

commandement lui donnait sur les troupes de sa division pour les porter

à renverser cette Constitution.» Puis il se rendit chez Sieyès, lui

remit sa démission de commandant de la division de Paris et demanda une

division active. Sieyès s'empressa de la lui accorder, tant il était

aise d'éloigner un homme dont la fermeté dans l'accomplissement de ses

devoirs pouvait faire avorter le coup d'État projeté. Le ministre

Bernadotte suivit l'exemple de mon père et fut remplacé par

Dubois-Crancé.

Le président Sieyès fut pendant quelques jours assez embarrassé pour

donner un successeur à mon père; enfin, il remit le commandement de

Paris au général Lefebvre qui, récemment blessé à l'armée du Rhin, se

trouvait en ce moment dans la capitale. Lefebvre était un ancien sergent

des gardes françaises, brave militaire, bon général d'exécution, quand

on le dirigeait de près, mais crédule au dernier point, et ne s'étant

jamais rendu compte de la situation politique de la France; aussi, avec

les mots habilement placés de _gloire_, _patrie_ et _victoire_, on était

certain de lui faire faire tout ce qu'on voulait. C'était un commandant

de Paris tel que le voulait Sieyès, qui ne se donna même pas la peine de

le gagner ni de le prévenir de ce qu'on attendait de lui, tant il était

certain qu'au jour de l'événement Lefebvre ne résisterait pas à

l'ascendant du général Bonaparte et aux cajoleries du président du

Directoire. Il avait bien jugé Lefebvre, car, au 18 brumaire, celui-ci

se mit avec toutes les troupes de sa division sous les ordres du général

Bonaparte, lorsqu'il marcha contre le Directoire et les Conseils pour

renverser le gouvernement établi et créer le Consulat, ce qui valut plus

tard au général Lefebvre une très haute faveur auprès de l'Empereur,

qui le nomma maréchal duc de Danzig, sénateur, et le combla de

richesses.

J'ai retracé rapidement ces événements, parce qu'ils expliquent les

causes qui conduisirent mon père en Italie et eurent une si grande

influence sur sa destinée et sur la mienne.

CHAPITRE VI

Mon père est envoyé en Italie.--Comment se fixa ma destinée.--Je deviens

housard.

Après avoir remis son commandement au général Lefebvre, mon père

retourna s'établir à l'hôtel du faubourg Saint-Honoré et ne s'occupa

plus que des préparatifs de son départ pour l'Italie.

Des causes très minimes influent souvent sur la destinée des hommes! Mon

père et ma mère étaient très liés avec M. Barairon, directeur de

l'enregistrement. Or, un jour qu'ils allèrent déjeuner chez lui, ils

m'emmenèrent avec eux. On parla du départ de mon père, de la bonne

conduite de mes deux cadets; enfin M. Barairon ayant demandé: «Et

Marcellin, qu'en ferez-vous?--Un marin, répondit mon père; le capitaine

Sibille s'en charge et va l'emmener avec lui à Toulon...» Alors la bonne

Mme Barairon, à laquelle j'en ai toujours su un gré infini, fit observer

à mon père que la marine française était dans un désarroi complet, que

le mauvais état des finances ne permettait pas qu'elle fût promptement

rétablie, que du reste son état d'infériorité vis-à-vis de la marine

anglaise la retiendrait longtemps dans les ports, qu'elle ne concevait

donc pas que lui, général de division de l'armée de terre, mît son fils

dans la marine, au lieu de le placer dans un régiment où le nom et les

services de son père devaient le faire bien venir. Elle termina en

disant: «Conduisez-le en Italie plutôt que de l'envoyer périr d'ennui à

bord d'un vaisseau enfermé dans la rade de Toulon!» Mon père, qui avait

été séduit un moment par la proposition du capitaine Sibille, avait un

esprit trop juste pour ne pas apprécier le raisonnement de Mme

Barairon.--«Eh bien, me demanda-t-il, veux-tu venir en Italie avec moi

et servir dans l'armée de terre?...» Je lui sautai au cou et acceptai

avec une joie que ma mère partagea, car elle avait combattu le premier

projet de mon père.

Comme alors il n'existait plus d'école militaire, et qu'on n'entrait

dans l'armée qu'en qualité de _simple soldat_, mon père me conduisit

sur-le-champ à la municipalité du Ier arrondissement, place Beauvau, et

me fit engager dans le 1er régiment de housards (ancien Bercheny), qui

faisait partie de la division qu'il devait commander en Italie; c'était

le 3 septembre 1799.

Mon père me mena chez le tailleur chargé de faire les modèles du

ministère de la guerre et lui commanda pour moi un costume complet de

housard du 1er, ainsi que tous les effets d'armement et d'équipement,

etc., etc... Me voilà donc _militaire!_... housard!... Je ne me sentais

pas de joie!... Mais ma joie fut troublée, lorsqu'en entrant à l'hôtel,

je pensai qu'elle allait aggraver la douleur de mon frère Adolphe, âgé

de deux ans de plus que moi et campé au collège comme un enfant! Je

conçus donc le projet de ne lui apprendre mon engagement qu'en lui

annonçant en même temps que je voulais passer avec lui le mois qui

devait s'écouler avant mon départ. Je priai donc mon père de me

permettre que je fusse réinstallé près d'Adolphe, à Sainte-Barbe,

jusqu'au jour où nous nous mettrions en route pour l'Italie. Mon père

comprit parfaitement le motif de cette demande; il m'en sut même très

bon gré, et me conduisit le lendemain chez M. Lanneau.

Vous figurez-vous mon entrée au collège?... On était en récréation, les

jeux cessent aussitôt; tous les élèves grands et petits m'environnent.

C'est à qui touchera quelque partie de mon ajustement... bref, le succès

du housard fut complet!

Le jour du départ arriva... et je me séparai de ma mère et de mes trois

frères avec la plus vive douleur, malgré le plaisir que j'éprouvais

d'entrer dans la carrière militaire.

CHAPITRE VII

Départ de mon père.--Rencontre de Bonaparte à Lyon.--Épisode de notre

descente sur le Rhône.--Ce que coûte un banquet républicain.--Je suis

présenté à mon colonel.

Depuis que mon père avait accepté un commandement en Italie, une

division était devenue vacante à l'armée du Rhin, et il l'aurait

préférée; mais une fatalité inévitable l'entraînait vers ce pays où il

devait trouver son tombeau! Un de ses compatriotes et ami, M. Lachèze,

que je pourrais appeler son mauvais génie, avait été longtemps consul de

France à Livourne et à Gênes, où il avait quelques affaires d'intérêt

personnel à régler. Ce maudit homme, pour entraîner mon père vers

l'Italie, lui faisait sans cesse le tableau le plus exagéré des beautés

de ce pays, de l'avantage qu'il y avait d'ailleurs à ramener la victoire

sous les drapeaux d'une armée malheureuse, tandis qu'il n'y avait aucune

gloire à acquérir pour lui à l'armée du Rhin, dont la situation était

bonne. Le cœur de mon malheureux père se laissa prendre à ses beaux

raisonnements. Il pensa qu'il y avait plus de mérite à se rendre là où

il y avait le plus de dangers, et persista à aller en Italie, malgré les

observations de ma mère, qu'un pressentiment secret portait à désirer

que mon père fût plutôt sur le Rhin; ce pressentiment ne la trompait

point... elle ne revit plus son époux!...

À son ancien aide de camp, le capitaine Gault, mon père venait

d'adjoindre un autre officier, M. R***, que lui avait donné son ami le

général Augereau. M. R*** avait le grade de chef d'escadron. Il

appartenait à une famille de Maintenon, avait des moyens et de

l'éducation dont il ne se servait que fort rarement, car, par un travers

d'esprit alors assez commun, il se complaisait à prendre des airs de

_sacripant_, toujours jurant, sacrant et ne parlant que de pourfendre

les gens avec son grand sabre. Ce matamore n'avait qu'une seule qualité,

très rare à cette époque: il était toujours mis avec la plus grande

recherche. Mon père, qui avait accepté M. R*** pour aide de camp sans le

connaître, en eut regret bientôt; mais il ne pouvait le renvoyer sans

blesser son ancien ami Augereau. Mon père ne l'aimait pas, mais il

pensait, peut-être avec raison, qu'un général doit utiliser les qualités

militaires d'un officier, sans trop se préoccuper de ses manières

personnelles. Comme il ne se souciait pas de faire société avec M. R***

pendant un long voyage, il l'avait chargé de conduire de Paris à Nice

ses équipages et ses chevaux, ayant sous ses ordres le vieux piqueur

Spire, homme dévoué et habitué à commander aux gens d'écurie. Celle de

mon père était nombreuse: il avait alors quinze chevaux, qui, avec ceux

de ses aides de camp, de son chef d'état-major et des adjoints de

celui-ci, ceux des fourgons, etc., etc., formaient une assez forte

caravane dont R*** était le chef. Il partit plus d'un mois avant nous.

Mon père prit dans sa berline le fatal M. Lachèze, le capitaine Gault et

moi. Le colonel Ménard, chef d'état-major, suivait avec un de ses

adjoints dans une chaise de poste. Un grand drôle de valet de chambre de

mon père remplissait en avant les fonctions de courrier. Nous voyagions

en uniforme. J'avais un bonnet de police fort joli. Il me plaisait tant,

que je voulais l'avoir toujours sur la tête, et, comme je la passais

fréquemment hors de la portière, parce que la voiture me donnait le mal

de mer, il advint que pendant la nuit, et lorsque mes compagnons

dormaient, ce bonnet tomba sur la route. La voiture attelée de six

vigoureux chevaux allait un train de chasse, je n'osai faire arrêter et

je perdis mon bonnet. Mauvais présage! Mais je devais éprouver de bien

plus grands malheurs dans la terrible campagne que nous allions

entreprendre. Celui-ci m'affecta vivement; cependant, je me gardai bien

d'en parler, de crainte d'être raillé sur le peu de soin que le nouveau

_soldat_ prenait de ses effets.

Mon père s'arrêta à Mâcon, chez un ancien ami. Nous passâmes

vingt-quatre heures chez lui et continuâmes notre course vers Lyon. Nous

n'en étions plus qu'à quelques lieues et changions de chevaux au relais

de Limonest, lorsque nous remarquâmes que tous les postillons avaient

orné leurs chapeaux de rubans tricolores, et qu'il y avait des drapeaux

pareils aux croisées de toutes les maisons. Nous étant informés du sujet

de cette démonstration, on nous répondit que le général en chef

Bonaparte venait d'arriver à Lyon!... Mon père, croyant avoir la

certitude que Bonaparte était encore au fond de l'Égypte, traita cette

nouvelle de conte absurde; mais il resta confondu, lorsque, ayant fait

appeler le maître de poste qui arrivait à l'instant de Lyon, celui-ci

lui dit: «J'ai vu le général Bonaparte que je connais parfaitement, car

j'ai servi sous ses ordres en Italie. Il loge à Lyon, dans tel hôtel. Il

a avec lui son frère Louis, les généraux Berthier, Lannes et Murat,

ainsi qu'un grand nombre d'officiers et un mameluk.»

Il était difficile d'être plus positif. Cependant la révolution avait

donné lieu à tant de supercheries, et les partis s'étaient montrés si

ingénieux à inventer ce qui pouvait servir leurs projets, que mon père

doutait encore lorsque nous entrâmes à Lyon par le faubourg de Vaise.

Toutes les maisons étaient illuminées et pavoisées de drapeaux, on

tirait des fusées, la foule remplissait les rues au point d'empêcher

notre voiture d'avancer; on dansait sur les places publiques, et l'air

retentissait des cris de: «Vive Bonaparte qui vient sauver la

patrie!...» Il fallut bien alors se rendre à l'évidence et convenir que

Bonaparte était vraiment dans Lyon. Mon père s'écria: «Je pensais bien

qu'on le ferait venir, mais je ne me doutais pas que ce serait sitôt: le

coup a été bien monté! Il va se passer de grands événements. Cela me

confirme dans la pensée que j'ai bien fait de m'éloigner de Paris: du

moins, à l'armée, je servirai mon pays sans prendre part à aucun coup

d'État qui, tout nécessaire qu'il paraisse, me répugne infiniment.» Cela

dit, il tomba dans une profonde rêverie, pendant les longs moments que

nous mîmes à fendre la foule, pour gagner l'hôtel où notre logement

était préparé.

Plus nous approchions, plus le flot populaire était compact, et en

arrivant à la porte, nous la vîmes couverte de lampions et gardée par un

bataillon de grenadiers. C'était là que logeait le général Bonaparte,

auquel on avait donné les appartements retenus depuis huit jours pour

mon père. Celui-ci, homme fort violent, ne dit mot cependant, et lorsque

le maître d'hôtel vint d'un air assez embarrassé s'excuser auprès de lui

d'avoir été contraint d'obéir aux ordres de la municipalité, mon père ne

répondit rien, et l'aubergiste ayant ajouté qu'il avait fait faire notre

logement dans un hôtel fort bon, quoique de second ordre, tenu par un de

ses parents, mon père se contenta de charger M. Gault d'ordonner aux

postillons de nous y conduire. Arrivés là, nous trouvâmes notre

courrier. C'était un homme très vif qui, échauffé par la longue course

qu'il venait de faire et par les nombreuses rasades qu'il avalait à

chaque relais, avait fait un tapage du diable, lorsque, arrivé bien

avant nous dans le premier hôtel, il y avait appris que les appartements

retenus pour son maître avaient été donnés au général Bonaparte. Les

aides de camp de ce dernier, entendant ce vacarme affreux, et en ayant

appris la cause, étaient allés prévenir leur patron qu'on avait délogé

le général Marbot pour lui. Dans le même instant, le général Bonaparte,

dont les croisées étaient ouvertes, aperçut les deux voitures de mon

père arrêtées devant la porte. Il avait ignoré jusque-là le mauvais

procédé de son hôte envers mon père, et comme le général Marbot,

commandant de Paris peu de temps avant, et actuellement chef d'une

division de l'armée d'Italie, était un homme trop important pour être

traité sans façon, et que d'ailleurs Bonaparte revenait avec l'intention

de se _mettre bien avec tout le monde_, il ordonna à l'un de ses

officiers de descendre promptement pour offrir au général Marbot de

venir _militairement_ partager son logement avec lui. Mais, voyant les

voitures repartir avant que son aide de camp pût parler à mon père, le

général Bonaparte sortit à l'instant même à pied pour venir _en

personne_ lui exprimer ses regrets. La foule qui le suivait jetait de

grands cris de joie qui, en approchant de notre hôtel, auraient dû nous

prévenir; mais nous en avions tant entendu depuis que nous étions en

ville, qu'aucun de nous n'eut la pensée de regarder dans la rue. Nous

étions tous réunis dans le salon où mon père se promenait à grands pas,

plongé dans de profondes réflexions, lorsque tout à coup le valet de

chambre, ouvrant la porte à deux battants, annonce: «Le général

Bonaparte!»

Celui-ci courut, en entrant, embrasser mon père, qui le reçut très

poliment, mais froidement. Ils se connaissaient depuis longtemps.

L'explication relative au logement devait être, entre de tels

personnages, traitée en peu de mots; il en fut ainsi. Ils avaient bien

d'autres choses à se dire; aussi passèrent-ils seuls dans la chambre à

coucher, où ils restèrent en conférence pendant plus d'une heure.

Durant ce temps, les généraux et officiers venus d'Égypte avec le

général Bonaparte causaient avec nous dans le salon. Je ne pouvais me

lasser de considérer leur air martial, leurs figures bronzées par le

soleil d'Orient, leurs costumes bizarres et leurs sabres turcs suspendus

par des cordons. J'écoutais avec attention leurs récits sur les

campagnes d'Égypte et les combats qui s'y étaient livrés. Je me

complaisais à entendre répéter ces noms célèbres: Pyramides, Nil,

Grand-Caire, Alexandrie, Saint-Jean d'Acre, le désert, etc., etc. Mais

ce qui me charmait le plus était la vue du jeune mameluk Roustan. Il

était resté dans l'antichambre, où j'allai plusieurs fois pour admirer

son costume qu'il me montrait avec complaisance. Il parlait déjà

passablement français, et je ne me lassai pas de le questionner. Le

général Lannes se rappela m'avoir fait tirer ses pistolets, lorsqu'en

1793 il servait à Toulouse sous les ordres de mon père, au camp du

Miral. Il me fit beaucoup d'amitiés, et nous ne nous doutions pas alors

ni l'un ni l'autre que je serais un jour son aide de camp, et qu'il

mourrait dans mes bras à Essling!

Le général Murat était né dans la même contrée que nous, et comme il

avait été garçon de boutique chez un mercier de Saint-Céré à l'époque où

ma famille y passait les hivers, il était venu fréquemment apporter des

marchandises chez ma mère. D'ailleurs, mon père lui avait rendu

plusieurs services dont il fut toujours reconnaissant. Il m'embrassa

donc en me rappelant qu'il m'avait souvent tenu dans ses bras dans mon

enfance. Je ferai plus tard la biographie de cet homme célèbre, parti de

si bas et monté si haut.

Le général Bonaparte et mon père, étant rentrés dans le salon, se

présentèrent mutuellement les personnes de leur suite. Les généraux

Lannes et Murat étaient d'anciennes connaissances pour mon père, qui les

reçut avec beaucoup d'affabilité. Il fut assez froid avec le général

Berthier, qu'il avait cependant vu jadis à Versailles, lorsque mon père

était garde du corps et Berthier ingénieur. Le général Bonaparte, qui

connaissait ma mère, m'en demanda très poliment des nouvelles, me

complimenta affectueusement d'avoir, si jeune encore, adopté la carrière

des armes, et me prenant doucement par l'oreille, ce qui fut toujours la

caresse la plus flatteuse qu'il fît aux personnes dont il était

satisfait, il dit, en s'adressant à mon père: «Ce sera un jour un second

général Marbot.» Cet horoscope s'est vérifié; je n'en avais point alors

l'espérance, cependant je fus tout fier de ces paroles: il faut si peu

de chose pour enorgueillir un enfant!

La visite terminée, mon père ne laissa rien transpirer de ce qui avait

été dit entre le général Bonaparte et lui; mais j'ai su plus tard que

Bonaparte, sans laisser pénétrer positivement ses projets, avait

cherché, par les cajoleries les plus adroites, à attirer mon père dans

son parti, mais que celui-ci avait constamment éludé la question.

Choqué de voir le peuple de Lyon courir au-devant de Bonaparte comme

s'il eût été déjà le souverain de la France, mon père déclara qu'il

désirait partir le lendemain, dès l'aube du jour. Mais ses voitures

ayant besoin de réparations, force lui fut de passer une journée entière

à Lyon. J'en profitai pour me faire confectionner un nouveau bonnet de

police, et, enchanté de cette emplette, je ne m'occupai nullement des

conversations politiques que j'entendais autour de moi et auxquelles, à

vrai dire, je ne comprenais pas grand'chose. Mon père alla rendre au

général Bonaparte la visite qu'il en avait reçue. Ils se promenèrent

fort longtemps seuls dans le petit jardin de l'hôtel, pendant que leur

suite se tenait respectueusement à l'écart. Nous les voyions tantôt

gesticuler avec chaleur, tantôt parler avec plus de calme; puis

Bonaparte, se rapprochant de mon père avec un air patelin, passer

amicalement son bras sous le sien, probablement pour que les autorités

qui se trouvaient dans la cour et les nombreux curieux qui encombraient

les croisées du voisinage, pussent dire que le général Marbot adhérait

aux projets du général Bonaparte, car cet homme habile ne négligeait

aucun moyen pour parvenir à ses fins; il séduisait les uns et voulait

faire croire qu'il avait gagné aussi ceux qui lui résistaient par

devoir. Cela lui réussit à merveille!

Mémoires du général baron de Marbot (1/3) · 第 3 / 27 段