En sortant de Castelnaudary, mon père avait fait arrêter sa voiture

devant l'arbre remarquable sous lequel le connétable de Montmorency fut

fait prisonnier par les troupes de Louis XIII à la suite de la défaite

infligée aux partisans de Gaston d'Orléans, révolté contre son frère. Il

causa sur cet événement avec ses aides de camp, et mon frère, déjà fort

instruit, prit part à la conversation. Quant à moi, qui n'avais que de

très légères notions sur l'histoire générale de la France et n'en

connaissais aucun détail, c'était pour la première fois que j'entendais

parler de la bataille de Castelnaudary, de Gaston, de sa révolte, de la

prise et de l'exécution du connétable de Montmorency. Aussi, comprenant

parfaitement que mon père ne m'adressait aucune question à ce sujet

parce qu'il avait la conviction que je ne pouvais y répondre, cela

m'humilia beaucoup, et j'en conclus, à part moi, que mon père avait

raison de me conduire au collège pour y faire mon éducation. Mes regrets

se changèrent donc en résolution d'apprendre ce qu'il fallait savoir.

Cependant, je n'en eus pas moins le cœur navré à la vue des hautes et

sombres murailles du cloître dans lequel on allait m'enfermer. J'avais

onze ans et quatre mois lorsque j'entrai dans l'établissement.

CHAPITRE IV

Sorèze.--Dom Ferlus.--La vie à Sorèze.--Allures égalitaires.--Premières

épreuves.--Visite d'un représentant du peuple.

C'est ici le moment de vous donner un abrégé historique du célèbre

collège de Sorèze, tel qu'il m'a été fait par dom Abal, ancien

sous-principal, que je voyais très souvent à Paris, sous l'Empire.

Lorsque, sous Louis XV, on résolut de chasser les Jésuites de France,

leurs défenseurs prétendant qu'eux seuls pouvaient élever la jeunesse,

les Bénédictins, ennemis déclarés des Jésuites, voulurent prouver le

contraire; mais comme il ne leur convenait pas, quoiqu'ils fussent très

studieux et très instruits, de se transformer en pédagogues, ils

choisirent quatre de leurs maisons pour en faire des collèges. Ce

furent entre autres Sorèze et Pontlevoy, dans lesquels ils réunirent les

membres de l'Ordre qui avaient le plus d'aptitude pour le professorat et

qui, après l'avoir exercé plusieurs années, pouvaient se retirer dans

les autres couvents de l'Ordre. Les nouveaux collèges prospérèrent;

Sorèze surtout se fit remarquer, et la foule d'élèves qui y accoururent

de toutes parts ayant rendu nécessaire un plus grand nombre de

professeurs, les Bénédictins y attirèrent beaucoup de laïques des plus

instruits. Ceux-ci s'établirent avec leur famille dans la petite ville

où était le couvent, et les enfants de ces professeurs civils, élevés

gratuitement au collège en qualité d'externes, formèrent plus tard une

pépinière de maîtres de toutes les sciences et de tous les arts. Enfin,

la facilité de faire donner des leçons à très bon compte ayant amené à

Sorèze l'établissement de plusieurs pensionnats de demoiselles, cette

petite ville devint remarquable en ce que les hommes, les femmes de la

société, et jusqu'aux plus simples marchands, possédaient une

instruction étendue et cultivaient tous les beaux-arts. Une foule

d'étrangers, surtout des Anglais, des Espagnols et des Américains,

venaient s'y fixer pour quelques années, afin d'être près de leurs fils

et de leurs filles pendant la durée de leur éducation.

L'Ordre des Bénédictins était généralement composé d'hommes fort doux;

ils allaient dans le monde et recevaient souvent; aussi étaient-ils fort

aimés, ce qui fut d'une très grande utilité à ceux de Sorèze lorsque la

Révolution éclata. L'établissement avait alors pour principal dom

Despod, homme du plus grand mérite, mais qui, n'ayant pas cru devoir

prêter le _serment civique_ exigé des membres du clergé, se retira,

passa plusieurs années dans la retraite et fut plus tard nommé par

l'Empereur à l'un des principaux emplois de l'Université. Tous les

autres Bénédictins de Sorèze s'étaient soumis au serment: dom Ferlus

devint principal, dom Abal sous-principal, et le collège, malgré la

tourmente révolutionnaire, continua à marcher, en suivant l'excellente

impulsion que lui avait imprimée dom Despod. Enfin, une loi ayant

ordonné la sécularisation des moines et la vente de leurs biens,

l'établissement allait tomber. Mais tous les hommes importants du pays

avaient été élevés à Sorèze et désiraient qu'il en fût de même pour

leurs enfants; les habitants de la ville, les ouvriers, les paysans

eux-mêmes, vénéraient les bons Pères et comprirent que la destruction du

collège amènerait la ruine de la contrée. On engagea dom Ferlus à se

porter acquéreur du collège et des immenses propriétés qui en

dépendaient. Personne ne mit aux enchères, le principal devint donc

_propriétaire_ à bon compte de l'immense couvent et des terres qui y

étaient annexées. Les administrateurs du département lui donnèrent

beaucoup de temps pour payer. On lui prêta de toutes parts des

assignats, qu'il remboursa avec quelques coupes de bois. Les vastes

fermes du domaine fournirent à la nourriture du collège, et, faute

d'argent, dom Ferlus payait les professeurs externes en denrées, ce qui

leur convenait très fort, à une époque où la famine régnait en France.

Dom Ferlus fit l'usage le plus honorable de la fortune que les

circonstances venaient de lui donner. Il y avait parmi les élèves une

centaine de créoles de Saint-Domingue, la Guadeloupe, la Martinique et

autres colonies, que la guerre maritime, et surtout la révolte des

nègres, privaient de la faculté de correspondre avec leurs parents. Dom

Ferlus les garda tous. À mesure que ces enfants arrivaient à l'âge

d'homme, il les employait comme sous-maîtres et les faisait placer dans

différentes administrations. Plus tard, l'horizon politique s'étant

éclairci, le Directoire, puis l'Empereur, aidèrent dom Ferlus dans la

bonne œuvre qu'il avait entreprise. C'est ainsi que la loyauté et

l'humanité de ce supérieur estimable, augmentant la bonne réputation de

son établissement, le firent prospérer de plus en plus.

À la mort de dom Ferlus, le collège passa aux mains de Raymond Ferlus,

homme peu capable, frère du précédent, ancien Oratorien marié, mauvais

poète et connu seulement par la guerre de plume qu'il a longtemps

soutenue contre M. Baour-Lormian. Le collège allait en déclinant,

lorsque la Restauration de 1814 ramena les Jésuites. Ceux-ci voulurent

alors se venger des Bénédictins, en abattant l'édifice qu'ils avaient

établi sur les ruines de leur Ordre. L'Université, dirigée par l'abbé

Frayssinous, prit parti pour les Jésuites. M. Raymond Ferlus céda alors

le collège à son gendre, M. Bernard, ancien officier d'artillerie, qui

avait été mon condisciple. Celui-ci n'entendait rien à la direction d'un

tel établissement; d'ailleurs, une foule de bons collèges vinrent lui

faire concurrence, et Sorèze, perdant de jour en jour de son importance,

est devenu une des plus médiocres maisons d'éducation.

Je reviens à l'époque où je fus placé à Sorèze. Je vous ai dit comment

dom Ferlus avait sauvé ce collège de la ruine et comment, soutenu par

les soins de cet homme éclairé, ce fut le seul grand établissement de ce

genre que la Révolution laissa debout. Les moines prirent l'habit

laïque, et le nom de _citoyen_ remplaça celui de _dom_. À cela près,

rien d'essentiel n'était changé dans le collège, qui subsistait

paisiblement dans un coin de la France, pendant qu'elle était en proie

aux plus cruels déchirements. Je dis que rien d'essentiel n'était

changé, parce que les études y suivaient leur cours habituel et que

l'ordre n'était point troublé; mais il était cependant impossible que

l'agitation fébrile qui régnait au dehors ne se fît un peu sentir dans

le collège. Je dirai même que dom Ferlus, en homme très habile, faisait

semblant d'approuver ce qu'il ne pouvait empêcher. Les murs étaient donc

couverts de sentences républicaines. Il était défendu de prononcer le

nom de _monsieur_. Les élèves n'allaient au réfectoire ou à la promenade

qu'en chantant la _Marseillaise_ ou autres hymnes républicains, et comme

ils entendaient parler constamment des hauts faits de nos armées, que

même quelques-uns des plus âgés s'étaient enrôlés parmi les

_volontaires_, et que d'autres en avaient aussi le désir, toute cette

jeunesse qui, d'ailleurs, était élevée au milieu des armes, puisque,

même avant la Révolution, Sorèze était un collège militaire où l'on

apprenait l'exercice, l'équitation, la fortification, etc., etc., toute

cette jeunesse, dis-je, avait pris depuis quelque temps une tournure et

un esprit guerriers qui avaient amené des manières un peu trop sans

façon. Ajoutez à cela que le costume contribuait infiniment à lui

donner l'aspect le plus étrange. En effet, les élèves avaient de gros

souliers que l'on ne nettoyait que le _décadi_, des chaussettes de fil

gris, pantalon et veste ronde de couleur brune, pas de gilet, des

chemises débraillées et couvertes de taches d'encre ou de crayon rouge,

pas de cravate, rien sur la tête, cheveux en queue souvent défaite, et

des mains!... de vraies mains de charbonnier.

Me voyez-vous, moi, propret, ciré, vêtu d'habits de drap fin, enfin tiré

à quatre épingles, me voyez-vous lancé au milieu de sept cents gamins

fagotés comme des diables et qui, en entendant l'un d'eux crier: «Voilà

des nouveaux!» quittèrent tumultueusement leurs jeux pour venir se

grouper autour de nous, en nous regardant comme si nous eussions été des

bêtes curieuses!

Mon père nous embrassa et partit!... Mon désespoir fut affreux! Me voilà

donc _seul_, seul pour la première fois de ma vie, mon frère étant dans

la grande cour et moi dans la petite. Nous étions au plus fort de

l'hiver; il faisait très froid, et d'après les règlements de la maison,

jamais les élèves n'avaient de feu...

Les élèves de Sorèze étaient du reste bien nourris, surtout pour

l'époque, car, malgré la famine qui désolait la France, la bonne

administration de dom Ferlus faisait régner l'abondance dans la maison.

L'ordinaire était certainement tout ce qu'on pouvait désirer pour des

écoliers. Cependant, le souper me parut des plus mesquins, et la vue des

plats servis devant moi me dégoûtait; mais m'eût-on offert des ortolans,

je n'en eusse pas voulu, tant j'avais le cœur gros. Le repas finit,

comme il avait commencé, par un chant patriotique. On se mit à genoux au

couplet de la Marseillaise qui commence par ces mots: «Amour sacré de la

patrie...», puis on défila, comme on était venu, au son du tambour;

enfin, on gagna les dortoirs.

Les élevés de la grande cour avaient chacun une chambre particulière,

dans laquelle on les enfermait le soir; ceux de la petite couchaient

quatre dans la même chambre, dont chaque angle contenait un lit. On me

mit avec Guiraud, Romestan et Lagarde, mes compagnons de table, presque

aussi nouveaux que moi. J'en fus bien aise. Ils m'avaient paru bons

enfants et l'étaient réellement; mais je demeurai pétrifié en voyant

l'exiguïté de ma couchette et le peu d'épaisseur du matelas, et ce qui

me déplaisait surtout, c'est que le lit fût en fer. Je n'en avais jamais

vu de pareils! Cependant, tout était fort propre, et, malgré mon

chagrin, je m'endormis profondément, tant j'avais été fatigué par les

secousses morales que j'avais éprouvées pendant cette fatale journée.

Le lendemain, de grand matin, le tambour de service vint battre le

réveil et faire d'horribles roulements dans les dortoirs, ce qui me

parut atrocement sauvage. Mais que devins-je, lorsque je m'aperçus que,

pendant mon sommeil, on m'avait enlevé mes beaux habits, mes bas fins et

mes jolis souliers, pour y substituer les grossiers vêtements et la

lourde chaussure de l'école! Je pleurai de rage...

Après avoir fait connaître les premières impressions que j'éprouvai à

mon entrée au collège, je vous ferai grâce du récit des tourments

auxquels je fus en butte pendant six mois. J'avais été trop bien choyé

chez les dames Mongalvi, pour ne pas beaucoup souffrir moralement et

physiquement dans ma nouvelle position. Je devins fort triste, et avec

une constitution moins robuste je serais certainement tombé malade.

Cette époque fut une des plus douloureuses de ma vie. Enfin, le travail

et l'habitude me firent prendre peu à peu le dessus. J'aimais beaucoup

les cours de littérature française, de géographie et surtout d'histoire,

et j'y fis des progrès. Je devins un écolier passable en mathématiques,

en latin, au manège et à la salle d'armes; j'appris parfaitement

l'exercice du fusil et me plaisais beaucoup aux manœuvres du bataillon

formé d'élèves que commandait un vieux capitaine retraité.

J'ai dit que l'époque de mon entrée au collège (fin de 1793) était celle

où la Convention faisait peser son sceptre sanglant sur la France. Des

représentants du peuple en mission parcouraient les provinces, et

presque tous ceux qui dominaient dans le Midi, vinrent visiter

l'établissement de Sorèze, dont le titre _militaire_ sonnait

agréablement à leurs oreilles. Le citoyen Ferlus avait un talent tout

particulier pour leur persuader qu'ils devaient soutenir un

établissement destiné à former une nombreuse jeunesse, l'_espoir de la

patrie_; aussi en obtenait-il tout ce qu'il voulait, et très souvent ils

lui firent délivrer une grande quantité de fascines destinées aux

approvisionnements des armées, notre principal leur persuadant que nous

en faisions partie et que nous en étions la pépinière. Aussi ces

représentants étaient-ils reçus et fêtés comme des souverains.

À leur arrivée, tous les élèves, revêtaient leurs habits d'uniforme

militaire; le bataillon manœuvrait devant les représentants. On montait

la garde à toutes les portes, comme dans une place d'armes; on jouait

des pièces de circonstance, dans lesquelles régnait le patriotisme le

plus pur; on chantait des hymnes nationaux, et lorsqu'ils visitaient les

classes, surtout celles d'histoire, on trouvait toujours l'occasion

d'amener quelques tirades sur l'excellence du gouvernement _républicain_

et les vertus _patriotiques_ qui en dérivent. Il me souvient à ce

propos que le représentant Chabot, ancien Capucin, me questionnant un

jour sur l'histoire romaine, me demanda ce que je pensais de Coriolan,

qui, se voyant outragé par ses concitoyens, oublieux de ses anciens

services, s'était retiré chez les Volsques, ennemis jurés des Romains.

Dom Ferlus et les professeurs tremblaient que je n'approuvasse la

conduite du Romain; mais je la blâmai en disant: «Qu'un bon citoyen ne

devait jamais porter les armes contre sa patrie, ni songer à se venger

d'elle, quelque justes que fussent ses sujets de mécontentement.» Le

représentant fut si content de ma réponse qu'il me donna l'accolade et

complimenta le chef du collège et les professeurs sur les bons principes

qu'ils inculquaient à leurs élèves.

Ce petit succès n'affaiblit pas la haine que j'avais pour les

conventionnels, et tout jeune que j'étais, ces représentants me

faisaient horreur; j'avais déjà assez de raison pour comprendre qu'il

n'était pas nécessaire de se baigner dans le sang français pour sauver

le pays, et que les _guillotinades_ et les massacres étaient des crimes

affreux.

Je ne vous parlerai pas ici du système d'oppression qui régnait alors

sur notre malheureuse patrie: l'histoire vous l'a fait connaître; mais

quelque fortes que soient les couleurs qu'elle a employées pour peindre

les horreurs dont les terroristes se rendirent coupables, le tableau

sera toujours bien au-dessous de la réalité. Ce qu'il y a surtout de

plus surprenant, c'est la stupidité avec laquelle les masses se

laissaient dominer par des hommes dont la plupart n'avaient aucune

capacité; car, quoi qu'on en ait dit, presque tous les conventionnels

étaient d'une _médiocrité_ plus qu'ordinaire, et leur courage si vanté

prenait sa source dans la _peur_ qu'ils avaient les uns des autres,

puisque par crainte d'être guillotinés ils consentaient à tout ce que

voulaient les meneurs. J'ai vu pendant mon exil, en 1815, une foule de

conventionnels qui, obligés comme moi de sortir de France, n'avaient pas

la moindre fermeté, et qui m'ont avoué depuis qu'ils n'avaient voté la

mort de Louis XVI et une foule de décrets odieux que pour sauver leur

propre tête. Les souvenirs de cette époque m'ont tellement impressionné

que j'abhorre tout ce qui tendrait à ramener la démocratie, tant je suis

convaincu que les masses sont aveugles, et que le pire gouvernement est

celui du peuple.

CHAPITRE V

Je rejoins à Paris mon père et mes frères.--Mon père est nommé au

commandement de la 17e division militaire à Paris. Il refuse de seconder

les vues de Sieyès et cède la place à Lefebvre.

Je venais d'avoir seize ans au mois d'août 1798. Six mois après, vers la

fin de février, je quittai le collège de Sorèze. Mon père avait un ami,

nommé M. Dorignac, qui se chargea de me ramener avec lui dans la

capitale.

Nous fûmes huit jours pour nous rendre à Paris, où j'entrai en mars

1799, le jour même où le théâtre de l'Odéon brûla pour la première fois.

La clarté de l'incendie se projetant au loin sur la route d'Orléans, je

crus bonnement que cette lueur provenait des nombreux réverbères réunis

dans la capitale.

Mon père occupait alors un bel hôtel rue du Faubourg-Saint-Honoré, n°

87, au coin de la petite rue Verte. J'y arrivai au moment du déjeuner:

toute la famille était réunie. Il me serait impossible d'exprimer la

joie que j'éprouvai en les revoyant tous! Ce fut un des plus beaux jours

de ma vie!...

Nous étions au printemps de 1799. La République existait encore, et le

gouvernement se composait d'un _Directoire_ exécutif de cinq membres et

de deux Chambres, dont l'une portait le titre de Conseil des Anciens et

l'autre de Conseil des Cinq-Cents.

Mon père recevait chez lui nombreuse société. J'y fis connaissance de

son ami intime, le général Bernadotte, et des hommes les plus marquants

de l'époque, tels que Joseph et Lucien Bonaparte, Defermont,

Napper-Tandy, chef des Irlandais réfugiés en France, le général Joubert,

Salicetti, Garau, Cambacérès. Je voyais aussi souvent chez ma mère Mme

Bonaparte et Mme de Condorcet, et quelquefois Mme de Staël, déjà célèbre

par ses œuvres littéraires.

Je n'étais que depuis un mois à Paris, lorsque, les pouvoirs de la

législature étant expirés, il fallut procéder à de nouvelles élections.

Mon père, fatigué des tiraillements incessants de la vie politique, et

regrettant de ne plus prendre part aux beaux faits d'armes de nos

armées, déclara qu'il n'accepterait plus la députation, et qu'il voulait

reprendre du service actif. Les événements le servirent à souhait. À la

rentrée des nouvelles Chambres, il y eut un changement de ministère. Le

général Bernadotte eut celui de la guerre; il avait promis à mon père de

l'envoyer à l'armée du Rhin, et celui-ci allait se rendre à Mayence,

lorsque le Directoire, apprenant la défaite de l'armée d'Italie

commandée par Schérer, lui donna pour successeur le général Joubert qui

commandait à Paris la 17e division militaire (devenue depuis la 1re). Ce

poste devenu vacant, et le Directoire comprenant que sa haute importance

politique exigeait qu'il fût confié à un homme capable et très ferme, le

fit proposer à mon père par le ministre de la guerre Bernadotte. Mon

père, qui n'avait cessé de faire partie de la législature que pour

retourner à la guerre, refusa le commandement de Paris; mais Bernadotte

lui montrant la lettre de service déjà signée, en lui disant que comme

ami il le priait d'accepter, et que comme ministre il le lui ordonnait,

mon père se résigna, et dès le lendemain il alla s'installer au grand

quartier général de la division de Paris, alors situé quai Voltaire, au

coin de la rue des Saints-Pères, et qu'on a démoli depuis pour

construire plusieurs maisons.

Mon père avait pris pour chef d'état-major le colonel Ménard, son

ancien ami. J'étais charmé de tout le train militaire dont mon père

était entouré. Son quartier général ne désemplissait pas d'officiers de

tous grades. Un escadron, un bataillon et six bouches à feu étaient en

permanence devant ses portes, et l'on voyait une foule d'_ordonnances_

aller et venir. Cela me paraissait plus amusant que les thèmes et les

versions de Sorèze.

La France, et surtout Paris, étaient alors fort agités. On était à la

veille d'une catastrophe. Les Russes, commandés par le célèbre

Souwaroff, venaient de pénétrer en Italie, où notre armée avait éprouvé

une grande défaite à Novi. Le général en chef Joubert avait été tué.

Souwaroff vainqueur se dirigeait sur notre armée de Suisse, commandée

par Masséna.

Nous avions peu de troupes sur le Rhin. Les conférences de paix entamées

à Rastadt avaient été rompues et nos ambassadeurs assassinés; enfin,

toute l'Allemagne s'armait de nouveau contre nous, et le Directoire,

tombé dans le mépris, n'ayant ni troupes ni argent pour en lever,

venait, pour se procurer des fonds, de décréter un _emprunt forcé_ qui

avait achevé de lui aliéner tous les esprits. On n'avait plus d'espoir

qu'en Masséna pour arrêter les Russes et les empêcher de pénétrer en

France. Le Directoire impatient lui expédiait courrier sur courrier pour

lui ordonner de livrer bataille; mais le moderne Fabius, ne voulant pas

compromettre le salut de son pays, attendait que quelque fausse manœuvre

de son pétulant ennemi lui donnât l'occasion de le battre.

Ici doit se placer une anecdote qui prouve à combien peu de chose tient

quelquefois la destinée des États, comme aussi la gloire des chefs

d'armée. Le Directoire, exaspéré de voir que Masséna n'obéissait pas à

l'ordre réitéré de livrer bataille, résolut de le _destituer;_ mais,

comme il craignait que ce général en chef ne tînt pas compte de cette

destitution et ne la mît dans sa poche, si on la lui adressait par un

simple courrier, le ministre de la guerre reçut l'ordre d'envoyer en

Suisse un officier d'état-major chargé de remettre _publiquement_ à

Masséna sa destitution et au chef d'état-major Chérin des lettres de

service qui lui conféreraient le commandement de l'armée. Le ministre

Bernadotte, ayant fait connaître confidentiellement ces dispositions à

mon père, celui-ci les désapprouva en lui faisant comprendre ce qu'il y

avait de dangereux, à la veille d'une affaire décisive, de priver

l'armée de Suisse d'un général en qui elle avait confiance, pour

remettre le commandement à un général plus habitué au service des

bureaux qu'à la direction des troupes sur le terrain. D'ailleurs, la

position des armées pouvait changer: il fallait donc charger de cette

mission un homme assez sage pour apprécier l'état des choses, et qui

n'allât pas remettre à Masséna sa destitution, à la veille ou au milieu

d'une bataille. Mon père persuada au ministre de confier cette mission à

M. Gault, son aide de camp, qui, sous le prétexte ostensible d'aller

vérifier si les fournisseurs avaient livré le nombre de chevaux stipulés

dans leurs marchés, se rendit en Suisse avec l'autorisation de garder ou

de remettre la destitution de Masséna et les lettres de commandement au

général Chérin, selon que les circonstances lui feraient juger la chose

utile ou dangereuse. C'était un pouvoir immense confié à la prudence

d'un simple capitaine! M. Gault ne démentit pas la bonne opinion qu'on

avait eue de lui. Arrivé au quartier général de l'armée suisse cinq

jours avant la bataille de Zurich, il vit les troupes si remplies de

confiance en Masséna, et celui-ci si calme et si ferme, qu'il ne douta

pas du succès, et, gardant le plus profond silence sur ses pouvoirs

secrets, il assista à la bataille de Zurich, puis revint à Paris, sans

que Masséna se fût douté que ce modeste capitaine avait eu entre ses

mains le pouvoir de le priver de la gloire de remporter une des plus

belles victoires de ce siècle.

La destitution imprudente de Masséna eût probablement entraîné la

défaite du général Chérin, l'entrée des Russes en France, celle des

Allemands à leur suite, et peut-être enfin le bouleversement de

l'Europe! Le général Chérin fut tué à la bataille de Zurich sans s'être

douté des intentions du gouvernement à son sujet. La victoire de Zurich,

tout en empêchant les ennemis de pénétrer dans l'intérieur, n'avait

cependant donné au Directoire qu'un crédit momentané; le gouvernement

croulait de toutes parts: personne n'avait confiance en lui. Les

finances étaient ruinées; la Vendée et la Bretagne étaient en complète

insurrection; l'intérieur dégarni de troupes; le Midi en feu; les

Chambres en désaccord entre elles et avec le pouvoir exécutif; en un

mot, l'État touchait à sa ruine.

Mémoires du général baron de Marbot (1/3) · 第 2 / 27 段