devant l'arbre remarquable sous lequel le connétable de Montmorency fut
fait prisonnier par les troupes de Louis XIII à la suite de la défaite
infligée aux partisans de Gaston d'Orléans, révolté contre son frère. Il
causa sur cet événement avec ses aides de camp, et mon frère, déjà fort
instruit, prit part à la conversation. Quant à moi, qui n'avais que de
très légères notions sur l'histoire générale de la France et n'en
connaissais aucun détail, c'était pour la première fois que j'entendais
parler de la bataille de Castelnaudary, de Gaston, de sa révolte, de la
prise et de l'exécution du connétable de Montmorency. Aussi, comprenant
parfaitement que mon père ne m'adressait aucune question à ce sujet
parce qu'il avait la conviction que je ne pouvais y répondre, cela
m'humilia beaucoup, et j'en conclus, à part moi, que mon père avait
raison de me conduire au collège pour y faire mon éducation. Mes regrets
se changèrent donc en résolution d'apprendre ce qu'il fallait savoir.
Cependant, je n'en eus pas moins le cœur navré à la vue des hautes et
sombres murailles du cloître dans lequel on allait m'enfermer. J'avais
onze ans et quatre mois lorsque j'entrai dans l'établissement.
CHAPITRE IV
Sorèze.--Dom Ferlus.--La vie à Sorèze.--Allures égalitaires.--Premières
épreuves.--Visite d'un représentant du peuple.
C'est ici le moment de vous donner un abrégé historique du célèbre
collège de Sorèze, tel qu'il m'a été fait par dom Abal, ancien
sous-principal, que je voyais très souvent à Paris, sous l'Empire.
Lorsque, sous Louis XV, on résolut de chasser les Jésuites de France,
leurs défenseurs prétendant qu'eux seuls pouvaient élever la jeunesse,
les Bénédictins, ennemis déclarés des Jésuites, voulurent prouver le
contraire; mais comme il ne leur convenait pas, quoiqu'ils fussent très
studieux et très instruits, de se transformer en pédagogues, ils
choisirent quatre de leurs maisons pour en faire des collèges. Ce
furent entre autres Sorèze et Pontlevoy, dans lesquels ils réunirent les
membres de l'Ordre qui avaient le plus d'aptitude pour le professorat et
qui, après l'avoir exercé plusieurs années, pouvaient se retirer dans
les autres couvents de l'Ordre. Les nouveaux collèges prospérèrent;
Sorèze surtout se fit remarquer, et la foule d'élèves qui y accoururent
de toutes parts ayant rendu nécessaire un plus grand nombre de
professeurs, les Bénédictins y attirèrent beaucoup de laïques des plus
instruits. Ceux-ci s'établirent avec leur famille dans la petite ville
où était le couvent, et les enfants de ces professeurs civils, élevés
gratuitement au collège en qualité d'externes, formèrent plus tard une
pépinière de maîtres de toutes les sciences et de tous les arts. Enfin,
la facilité de faire donner des leçons à très bon compte ayant amené à
Sorèze l'établissement de plusieurs pensionnats de demoiselles, cette
petite ville devint remarquable en ce que les hommes, les femmes de la
société, et jusqu'aux plus simples marchands, possédaient une
instruction étendue et cultivaient tous les beaux-arts. Une foule
d'étrangers, surtout des Anglais, des Espagnols et des Américains,
venaient s'y fixer pour quelques années, afin d'être près de leurs fils
et de leurs filles pendant la durée de leur éducation.
L'Ordre des Bénédictins était généralement composé d'hommes fort doux;
ils allaient dans le monde et recevaient souvent; aussi étaient-ils fort
aimés, ce qui fut d'une très grande utilité à ceux de Sorèze lorsque la
Révolution éclata. L'établissement avait alors pour principal dom
Despod, homme du plus grand mérite, mais qui, n'ayant pas cru devoir
prêter le _serment civique_ exigé des membres du clergé, se retira,
passa plusieurs années dans la retraite et fut plus tard nommé par
l'Empereur à l'un des principaux emplois de l'Université. Tous les
autres Bénédictins de Sorèze s'étaient soumis au serment: dom Ferlus
devint principal, dom Abal sous-principal, et le collège, malgré la
tourmente révolutionnaire, continua à marcher, en suivant l'excellente
impulsion que lui avait imprimée dom Despod. Enfin, une loi ayant
ordonné la sécularisation des moines et la vente de leurs biens,
l'établissement allait tomber. Mais tous les hommes importants du pays
avaient été élevés à Sorèze et désiraient qu'il en fût de même pour
leurs enfants; les habitants de la ville, les ouvriers, les paysans
eux-mêmes, vénéraient les bons Pères et comprirent que la destruction du
collège amènerait la ruine de la contrée. On engagea dom Ferlus à se
porter acquéreur du collège et des immenses propriétés qui en
dépendaient. Personne ne mit aux enchères, le principal devint donc
_propriétaire_ à bon compte de l'immense couvent et des terres qui y
étaient annexées. Les administrateurs du département lui donnèrent
beaucoup de temps pour payer. On lui prêta de toutes parts des
assignats, qu'il remboursa avec quelques coupes de bois. Les vastes
fermes du domaine fournirent à la nourriture du collège, et, faute
d'argent, dom Ferlus payait les professeurs externes en denrées, ce qui
leur convenait très fort, à une époque où la famine régnait en France.
Dom Ferlus fit l'usage le plus honorable de la fortune que les
circonstances venaient de lui donner. Il y avait parmi les élèves une
centaine de créoles de Saint-Domingue, la Guadeloupe, la Martinique et
autres colonies, que la guerre maritime, et surtout la révolte des
nègres, privaient de la faculté de correspondre avec leurs parents. Dom
Ferlus les garda tous. À mesure que ces enfants arrivaient à l'âge
d'homme, il les employait comme sous-maîtres et les faisait placer dans
différentes administrations. Plus tard, l'horizon politique s'étant
éclairci, le Directoire, puis l'Empereur, aidèrent dom Ferlus dans la
bonne œuvre qu'il avait entreprise. C'est ainsi que la loyauté et
l'humanité de ce supérieur estimable, augmentant la bonne réputation de
son établissement, le firent prospérer de plus en plus.
À la mort de dom Ferlus, le collège passa aux mains de Raymond Ferlus,
homme peu capable, frère du précédent, ancien Oratorien marié, mauvais
poète et connu seulement par la guerre de plume qu'il a longtemps
soutenue contre M. Baour-Lormian. Le collège allait en déclinant,
lorsque la Restauration de 1814 ramena les Jésuites. Ceux-ci voulurent
alors se venger des Bénédictins, en abattant l'édifice qu'ils avaient
établi sur les ruines de leur Ordre. L'Université, dirigée par l'abbé
Frayssinous, prit parti pour les Jésuites. M. Raymond Ferlus céda alors
le collège à son gendre, M. Bernard, ancien officier d'artillerie, qui
avait été mon condisciple. Celui-ci n'entendait rien à la direction d'un
tel établissement; d'ailleurs, une foule de bons collèges vinrent lui
faire concurrence, et Sorèze, perdant de jour en jour de son importance,
est devenu une des plus médiocres maisons d'éducation.
Je reviens à l'époque où je fus placé à Sorèze. Je vous ai dit comment
dom Ferlus avait sauvé ce collège de la ruine et comment, soutenu par
les soins de cet homme éclairé, ce fut le seul grand établissement de ce
genre que la Révolution laissa debout. Les moines prirent l'habit
laïque, et le nom de _citoyen_ remplaça celui de _dom_. À cela près,
rien d'essentiel n'était changé dans le collège, qui subsistait
paisiblement dans un coin de la France, pendant qu'elle était en proie
aux plus cruels déchirements. Je dis que rien d'essentiel n'était
changé, parce que les études y suivaient leur cours habituel et que
l'ordre n'était point troublé; mais il était cependant impossible que
l'agitation fébrile qui régnait au dehors ne se fît un peu sentir dans
le collège. Je dirai même que dom Ferlus, en homme très habile, faisait
semblant d'approuver ce qu'il ne pouvait empêcher. Les murs étaient donc
couverts de sentences républicaines. Il était défendu de prononcer le
nom de _monsieur_. Les élèves n'allaient au réfectoire ou à la promenade
qu'en chantant la _Marseillaise_ ou autres hymnes républicains, et comme
ils entendaient parler constamment des hauts faits de nos armées, que
même quelques-uns des plus âgés s'étaient enrôlés parmi les
_volontaires_, et que d'autres en avaient aussi le désir, toute cette
jeunesse qui, d'ailleurs, était élevée au milieu des armes, puisque,
même avant la Révolution, Sorèze était un collège militaire où l'on
apprenait l'exercice, l'équitation, la fortification, etc., etc., toute
cette jeunesse, dis-je, avait pris depuis quelque temps une tournure et
un esprit guerriers qui avaient amené des manières un peu trop sans
façon. Ajoutez à cela que le costume contribuait infiniment à lui
donner l'aspect le plus étrange. En effet, les élèves avaient de gros
souliers que l'on ne nettoyait que le _décadi_, des chaussettes de fil
gris, pantalon et veste ronde de couleur brune, pas de gilet, des
chemises débraillées et couvertes de taches d'encre ou de crayon rouge,
pas de cravate, rien sur la tête, cheveux en queue souvent défaite, et
des mains!... de vraies mains de charbonnier.
Me voyez-vous, moi, propret, ciré, vêtu d'habits de drap fin, enfin tiré
à quatre épingles, me voyez-vous lancé au milieu de sept cents gamins
fagotés comme des diables et qui, en entendant l'un d'eux crier: «Voilà
des nouveaux!» quittèrent tumultueusement leurs jeux pour venir se
grouper autour de nous, en nous regardant comme si nous eussions été des
bêtes curieuses!
Mon père nous embrassa et partit!... Mon désespoir fut affreux! Me voilà
donc _seul_, seul pour la première fois de ma vie, mon frère étant dans
la grande cour et moi dans la petite. Nous étions au plus fort de
l'hiver; il faisait très froid, et d'après les règlements de la maison,
jamais les élèves n'avaient de feu...
Les élèves de Sorèze étaient du reste bien nourris, surtout pour
l'époque, car, malgré la famine qui désolait la France, la bonne
administration de dom Ferlus faisait régner l'abondance dans la maison.
L'ordinaire était certainement tout ce qu'on pouvait désirer pour des
écoliers. Cependant, le souper me parut des plus mesquins, et la vue des
plats servis devant moi me dégoûtait; mais m'eût-on offert des ortolans,
je n'en eusse pas voulu, tant j'avais le cœur gros. Le repas finit,
comme il avait commencé, par un chant patriotique. On se mit à genoux au
couplet de la Marseillaise qui commence par ces mots: «Amour sacré de la
patrie...», puis on défila, comme on était venu, au son du tambour;
enfin, on gagna les dortoirs.
Les élevés de la grande cour avaient chacun une chambre particulière,
dans laquelle on les enfermait le soir; ceux de la petite couchaient
quatre dans la même chambre, dont chaque angle contenait un lit. On me
mit avec Guiraud, Romestan et Lagarde, mes compagnons de table, presque
aussi nouveaux que moi. J'en fus bien aise. Ils m'avaient paru bons
enfants et l'étaient réellement; mais je demeurai pétrifié en voyant
l'exiguïté de ma couchette et le peu d'épaisseur du matelas, et ce qui
me déplaisait surtout, c'est que le lit fût en fer. Je n'en avais jamais
vu de pareils! Cependant, tout était fort propre, et, malgré mon
chagrin, je m'endormis profondément, tant j'avais été fatigué par les
secousses morales que j'avais éprouvées pendant cette fatale journée.
Le lendemain, de grand matin, le tambour de service vint battre le
réveil et faire d'horribles roulements dans les dortoirs, ce qui me
parut atrocement sauvage. Mais que devins-je, lorsque je m'aperçus que,
pendant mon sommeil, on m'avait enlevé mes beaux habits, mes bas fins et
mes jolis souliers, pour y substituer les grossiers vêtements et la
lourde chaussure de l'école! Je pleurai de rage...
Après avoir fait connaître les premières impressions que j'éprouvai à
mon entrée au collège, je vous ferai grâce du récit des tourments
auxquels je fus en butte pendant six mois. J'avais été trop bien choyé
chez les dames Mongalvi, pour ne pas beaucoup souffrir moralement et
physiquement dans ma nouvelle position. Je devins fort triste, et avec
une constitution moins robuste je serais certainement tombé malade.
Cette époque fut une des plus douloureuses de ma vie. Enfin, le travail
et l'habitude me firent prendre peu à peu le dessus. J'aimais beaucoup
les cours de littérature française, de géographie et surtout d'histoire,
et j'y fis des progrès. Je devins un écolier passable en mathématiques,
en latin, au manège et à la salle d'armes; j'appris parfaitement
l'exercice du fusil et me plaisais beaucoup aux manœuvres du bataillon
formé d'élèves que commandait un vieux capitaine retraité.
J'ai dit que l'époque de mon entrée au collège (fin de 1793) était celle
où la Convention faisait peser son sceptre sanglant sur la France. Des
représentants du peuple en mission parcouraient les provinces, et
presque tous ceux qui dominaient dans le Midi, vinrent visiter
l'établissement de Sorèze, dont le titre _militaire_ sonnait
agréablement à leurs oreilles. Le citoyen Ferlus avait un talent tout
particulier pour leur persuader qu'ils devaient soutenir un
établissement destiné à former une nombreuse jeunesse, l'_espoir de la
patrie_; aussi en obtenait-il tout ce qu'il voulait, et très souvent ils
lui firent délivrer une grande quantité de fascines destinées aux
approvisionnements des armées, notre principal leur persuadant que nous
en faisions partie et que nous en étions la pépinière. Aussi ces
représentants étaient-ils reçus et fêtés comme des souverains.
À leur arrivée, tous les élèves, revêtaient leurs habits d'uniforme
militaire; le bataillon manœuvrait devant les représentants. On montait
la garde à toutes les portes, comme dans une place d'armes; on jouait
des pièces de circonstance, dans lesquelles régnait le patriotisme le
plus pur; on chantait des hymnes nationaux, et lorsqu'ils visitaient les
classes, surtout celles d'histoire, on trouvait toujours l'occasion
d'amener quelques tirades sur l'excellence du gouvernement _républicain_
et les vertus _patriotiques_ qui en dérivent. Il me souvient à ce
propos que le représentant Chabot, ancien Capucin, me questionnant un
jour sur l'histoire romaine, me demanda ce que je pensais de Coriolan,
qui, se voyant outragé par ses concitoyens, oublieux de ses anciens
services, s'était retiré chez les Volsques, ennemis jurés des Romains.
Dom Ferlus et les professeurs tremblaient que je n'approuvasse la
conduite du Romain; mais je la blâmai en disant: «Qu'un bon citoyen ne
devait jamais porter les armes contre sa patrie, ni songer à se venger
d'elle, quelque justes que fussent ses sujets de mécontentement.» Le
représentant fut si content de ma réponse qu'il me donna l'accolade et
complimenta le chef du collège et les professeurs sur les bons principes
qu'ils inculquaient à leurs élèves.
Ce petit succès n'affaiblit pas la haine que j'avais pour les
conventionnels, et tout jeune que j'étais, ces représentants me
faisaient horreur; j'avais déjà assez de raison pour comprendre qu'il
n'était pas nécessaire de se baigner dans le sang français pour sauver
le pays, et que les _guillotinades_ et les massacres étaient des crimes
affreux.
Je ne vous parlerai pas ici du système d'oppression qui régnait alors
sur notre malheureuse patrie: l'histoire vous l'a fait connaître; mais
quelque fortes que soient les couleurs qu'elle a employées pour peindre
les horreurs dont les terroristes se rendirent coupables, le tableau
sera toujours bien au-dessous de la réalité. Ce qu'il y a surtout de
plus surprenant, c'est la stupidité avec laquelle les masses se
laissaient dominer par des hommes dont la plupart n'avaient aucune
capacité; car, quoi qu'on en ait dit, presque tous les conventionnels
étaient d'une _médiocrité_ plus qu'ordinaire, et leur courage si vanté
prenait sa source dans la _peur_ qu'ils avaient les uns des autres,
puisque par crainte d'être guillotinés ils consentaient à tout ce que
voulaient les meneurs. J'ai vu pendant mon exil, en 1815, une foule de
conventionnels qui, obligés comme moi de sortir de France, n'avaient pas
la moindre fermeté, et qui m'ont avoué depuis qu'ils n'avaient voté la
mort de Louis XVI et une foule de décrets odieux que pour sauver leur
propre tête. Les souvenirs de cette époque m'ont tellement impressionné
que j'abhorre tout ce qui tendrait à ramener la démocratie, tant je suis
convaincu que les masses sont aveugles, et que le pire gouvernement est
celui du peuple.
CHAPITRE V
Je rejoins à Paris mon père et mes frères.--Mon père est nommé au
commandement de la 17e division militaire à Paris. Il refuse de seconder
les vues de Sieyès et cède la place à Lefebvre.
Je venais d'avoir seize ans au mois d'août 1798. Six mois après, vers la
fin de février, je quittai le collège de Sorèze. Mon père avait un ami,
nommé M. Dorignac, qui se chargea de me ramener avec lui dans la
capitale.
Nous fûmes huit jours pour nous rendre à Paris, où j'entrai en mars
1799, le jour même où le théâtre de l'Odéon brûla pour la première fois.
La clarté de l'incendie se projetant au loin sur la route d'Orléans, je
crus bonnement que cette lueur provenait des nombreux réverbères réunis
dans la capitale.
Mon père occupait alors un bel hôtel rue du Faubourg-Saint-Honoré, n°
87, au coin de la petite rue Verte. J'y arrivai au moment du déjeuner:
toute la famille était réunie. Il me serait impossible d'exprimer la
joie que j'éprouvai en les revoyant tous! Ce fut un des plus beaux jours
de ma vie!...
Nous étions au printemps de 1799. La République existait encore, et le
gouvernement se composait d'un _Directoire_ exécutif de cinq membres et
de deux Chambres, dont l'une portait le titre de Conseil des Anciens et
l'autre de Conseil des Cinq-Cents.
Mon père recevait chez lui nombreuse société. J'y fis connaissance de
son ami intime, le général Bernadotte, et des hommes les plus marquants
de l'époque, tels que Joseph et Lucien Bonaparte, Defermont,
Napper-Tandy, chef des Irlandais réfugiés en France, le général Joubert,
Salicetti, Garau, Cambacérès. Je voyais aussi souvent chez ma mère Mme
Bonaparte et Mme de Condorcet, et quelquefois Mme de Staël, déjà célèbre
par ses œuvres littéraires.
Je n'étais que depuis un mois à Paris, lorsque, les pouvoirs de la
législature étant expirés, il fallut procéder à de nouvelles élections.
Mon père, fatigué des tiraillements incessants de la vie politique, et
regrettant de ne plus prendre part aux beaux faits d'armes de nos
armées, déclara qu'il n'accepterait plus la députation, et qu'il voulait
reprendre du service actif. Les événements le servirent à souhait. À la
rentrée des nouvelles Chambres, il y eut un changement de ministère. Le
général Bernadotte eut celui de la guerre; il avait promis à mon père de
l'envoyer à l'armée du Rhin, et celui-ci allait se rendre à Mayence,
lorsque le Directoire, apprenant la défaite de l'armée d'Italie
commandée par Schérer, lui donna pour successeur le général Joubert qui
commandait à Paris la 17e division militaire (devenue depuis la 1re). Ce
poste devenu vacant, et le Directoire comprenant que sa haute importance
politique exigeait qu'il fût confié à un homme capable et très ferme, le
fit proposer à mon père par le ministre de la guerre Bernadotte. Mon
père, qui n'avait cessé de faire partie de la législature que pour
retourner à la guerre, refusa le commandement de Paris; mais Bernadotte
lui montrant la lettre de service déjà signée, en lui disant que comme
ami il le priait d'accepter, et que comme ministre il le lui ordonnait,
mon père se résigna, et dès le lendemain il alla s'installer au grand
quartier général de la division de Paris, alors situé quai Voltaire, au
coin de la rue des Saints-Pères, et qu'on a démoli depuis pour
construire plusieurs maisons.
Mon père avait pris pour chef d'état-major le colonel Ménard, son
ancien ami. J'étais charmé de tout le train militaire dont mon père
était entouré. Son quartier général ne désemplissait pas d'officiers de
tous grades. Un escadron, un bataillon et six bouches à feu étaient en
permanence devant ses portes, et l'on voyait une foule d'_ordonnances_
aller et venir. Cela me paraissait plus amusant que les thèmes et les
versions de Sorèze.
La France, et surtout Paris, étaient alors fort agités. On était à la
veille d'une catastrophe. Les Russes, commandés par le célèbre
Souwaroff, venaient de pénétrer en Italie, où notre armée avait éprouvé
une grande défaite à Novi. Le général en chef Joubert avait été tué.
Souwaroff vainqueur se dirigeait sur notre armée de Suisse, commandée
par Masséna.
Nous avions peu de troupes sur le Rhin. Les conférences de paix entamées
à Rastadt avaient été rompues et nos ambassadeurs assassinés; enfin,
toute l'Allemagne s'armait de nouveau contre nous, et le Directoire,
tombé dans le mépris, n'ayant ni troupes ni argent pour en lever,
venait, pour se procurer des fonds, de décréter un _emprunt forcé_ qui
avait achevé de lui aliéner tous les esprits. On n'avait plus d'espoir
qu'en Masséna pour arrêter les Russes et les empêcher de pénétrer en
France. Le Directoire impatient lui expédiait courrier sur courrier pour
lui ordonner de livrer bataille; mais le moderne Fabius, ne voulant pas
compromettre le salut de son pays, attendait que quelque fausse manœuvre
de son pétulant ennemi lui donnât l'occasion de le battre.
Ici doit se placer une anecdote qui prouve à combien peu de chose tient
quelquefois la destinée des États, comme aussi la gloire des chefs
d'armée. Le Directoire, exaspéré de voir que Masséna n'obéissait pas à
l'ordre réitéré de livrer bataille, résolut de le _destituer;_ mais,
comme il craignait que ce général en chef ne tînt pas compte de cette
destitution et ne la mît dans sa poche, si on la lui adressait par un
simple courrier, le ministre de la guerre reçut l'ordre d'envoyer en
Suisse un officier d'état-major chargé de remettre _publiquement_ à
Masséna sa destitution et au chef d'état-major Chérin des lettres de
service qui lui conféreraient le commandement de l'armée. Le ministre
Bernadotte, ayant fait connaître confidentiellement ces dispositions à
mon père, celui-ci les désapprouva en lui faisant comprendre ce qu'il y
avait de dangereux, à la veille d'une affaire décisive, de priver
l'armée de Suisse d'un général en qui elle avait confiance, pour
remettre le commandement à un général plus habitué au service des
bureaux qu'à la direction des troupes sur le terrain. D'ailleurs, la
position des armées pouvait changer: il fallait donc charger de cette
mission un homme assez sage pour apprécier l'état des choses, et qui
n'allât pas remettre à Masséna sa destitution, à la veille ou au milieu
d'une bataille. Mon père persuada au ministre de confier cette mission à
M. Gault, son aide de camp, qui, sous le prétexte ostensible d'aller
vérifier si les fournisseurs avaient livré le nombre de chevaux stipulés
dans leurs marchés, se rendit en Suisse avec l'autorisation de garder ou
de remettre la destitution de Masséna et les lettres de commandement au
général Chérin, selon que les circonstances lui feraient juger la chose
utile ou dangereuse. C'était un pouvoir immense confié à la prudence
d'un simple capitaine! M. Gault ne démentit pas la bonne opinion qu'on
avait eue de lui. Arrivé au quartier général de l'armée suisse cinq
jours avant la bataille de Zurich, il vit les troupes si remplies de
confiance en Masséna, et celui-ci si calme et si ferme, qu'il ne douta
pas du succès, et, gardant le plus profond silence sur ses pouvoirs
secrets, il assista à la bataille de Zurich, puis revint à Paris, sans
que Masséna se fût douté que ce modeste capitaine avait eu entre ses
mains le pouvoir de le priver de la gloire de remporter une des plus
belles victoires de ce siècle.
La destitution imprudente de Masséna eût probablement entraîné la
défaite du général Chérin, l'entrée des Russes en France, celle des
Allemands à leur suite, et peut-être enfin le bouleversement de
l'Europe! Le général Chérin fut tué à la bataille de Zurich sans s'être
douté des intentions du gouvernement à son sujet. La victoire de Zurich,
tout en empêchant les ennemis de pénétrer dans l'intérieur, n'avait
cependant donné au Directoire qu'un crédit momentané; le gouvernement
croulait de toutes parts: personne n'avait confiance en lui. Les
finances étaient ruinées; la Vendée et la Bretagne étaient en complète
insurrection; l'intérieur dégarni de troupes; le Midi en feu; les
Chambres en désaccord entre elles et avec le pouvoir exécutif; en un
mot, l'État touchait à sa ruine.