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MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON DE MARBOT
I
GÊNES--AUSTERLITZ--EYLAU
PARIS
1891
... J'engage le colonel Marbot à continuer à écrire pour la défense
de la gloire des armées françaises et à en confondre les
calomniateurs et les apostats. (Testament de Napoléon.)
[Illustration:
Héliog. Dujardin. Imp. Wittmann.
BARON DE MARBOT (MARCELLIN)
Colonel du 23e Chasseurs à Cheval
1812
E. Plon, Nourrit & Cie Edit.]
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos
CHAPITRE PREMIER
Origines de ma famille.--Mon père entre aux gardes.--La famille de
Certain.--Vie au château de Larivière.--Épisode d'enfance.
CHAPITRE II
Premiers orages révolutionnaires.--Attitude de mon père.--Il rentre au
service.--Je suis confié aux mains de Mlle Mongalvi.--Ma vie au
pensionnat.
CHAPITRE III
Mon père est nommé au commandement de l'armée de Toulouse.--Il me
rappelle auprès de lui.--Rencontre d'un convoi d'aristocrates.--Mon
existence à Toulouse.--Je suis conduit à Sorèze.
CHAPITRE IV
Sorèze.--Dom Ferlus.--La vie à Sorèze.--Allures égalitaires.--Premières
épreuves.--Visite d'un représentant du peuple.
CHAPITRE V
Je rejoins à Paris mon père et mes frères.--Mon père est nommé au
commandement de la 17e division militaire à Paris.--Il refuse de
seconder les vues de Sieyès et cède la place à Lefebvre.
CHAPITRE VI
Mon père est envoyé en Italie.--Comment se fixa ma destinée.--Je deviens
housard.
CHAPITRE VII
Départ de mon père.--Rencontre de Bonaparte à Lyon.--Épisode de notre
descente sur le Rhône.--Ce que coûte un banquet républicain.--Je suis
présenté à mon colonel.
CHAPITRE VIII
Arrivée à Nice.--Mon mentor Pertelay.--Comment je deviens un vrai
housard de Bercheny.--J'entre dans la _clique_.--Mon premier duel à la
Madona près Savone.--Enlèvement d'un convoi de bœufs à Dego.
CHAPITRE IX
Comment je devins d'emblée maréchal des logis.--J'enlève dix-sept
housards de Barco.
CHAPITRE X
Nous rejoignons le général Championnet en Piémont.--Le général
Macard.--Combats entre Coni et Mondovi.--Nous enlevons six pièces de
canon.--Je suis nommé sous-lieutenant.--Je deviens aide de camp de mon
père envoyé à Gênes, puis à Savone.
CHAPITRE XI
Combats de Cadibona et de Montenotte.--Retraite de l'aile droite de
l'armée sur Gênes.--Mon père est blessé.--Siège et résistance de
Gênes.--Ses conséquences.--Mon ami Trepano.--Mort de mon père.--Famine
et combats.--Rigueur inflexible de Masséna.
CHAPITRE XII
Épisodes du siège.--Capture de trois mille Autrichiens.--Leur horrible
fin sur les pontons.--Attaques constantes par terre et par mer.
CHAPITRE XIII
Bonaparte franchit le Saint-Bernard.--Masséna traite de l'évacuation de
la place de Gênes.--Ma mission auprès de Bonaparte.--Bataille de
Marengo.--Retour dans ma famille.--Extrême prostration morale.
CHAPITRE XIV
Je suis nommé aide de camp _à la suite_ à l'état-major de
Bernadotte.--État-major de Bernadotte.--Nous formons à Tours la réserve
de l'armée de Portugal.
CHAPITRE XV
Séjour à Brest et à Rennes.--Je suis nommé au 25e de chasseurs et envoyé
à l'armée de Portugal.--Voyage de Nantes à Bordeaux et à
Salamanque.--Nous formons avec le général Leclerc l'aile droite de
l'armée espagnole.--1802.--Retour en France.
CHAPITRE XVI
Aventure de route de Bayonne à Toulouse.--Amusant épisode d'inspection.
CHAPITRE XVII
Concentration en Bretagne des troupes destinées à
Saint-Domingue.--Événements de Rennes.--Mon frère Adolphe, impliqué dans
l'affaire, est incarcéré.--Mort de mon frère Théodore.
CHAPITRE XVIII
Séjour à l'école de Versailles.--Biographie des frères de ma mère.
CHAPITRE XIX
Immenses préparatifs sur la côte.--Je suis nommé aide de camp
d'Augereau.
CHAPITRE XX
Augereau.--Divers épisodes de sa carrière.
CHAPITRE XXI
De Bayonne à Brest.--1804.--Conspiration de Pichegru, Moreau et
Cadoudal.--Mort du duc d'Enghien.--Bonaparte empereur.
CHAPITRE XXII
1805.--Institution de la Légion d'honneur.--Camp de Boulogne.--Je suis
fait lieutenant.--Mission.--Mort de mon frère Félix.--La Russie et
l'Autriche nous déclarent la guerre.
CHAPITRE XXIII
L'armée se dirige vers le Rhin.--Début des hostilités.--Mission auprès
de Masséna.--Trafalgar.--Jellachich met bas les armes à Bregenz.--Ruse
du colonel des housards de Blankenstein.--Son régiment nous échappe.
CHAPITRE XXIV
Marche sur Vienne.--Combat de Dirnstein.--Les maréchaux Lannes et Murat
enlèvent les ponts du Danube sans coup férir.
CHAPITRE XXV
Hollabrünn.--Je remets à l'Empereur les drapeaux pris à
Bregenz.--Dangers d'un mensonge de complaisance.
CHAPITRE XXVI
L'ambassadeur de Prusse et Napoléon.--Austerlitz.--Je sauve un
sous-officier russe sous les yeux de l'Empereur dans l'étang de
Satschan.
CHAPITRE XXVII
Entrevue des empereurs.--Retour au corps.--1806.--Darmstadt et
Francfort.--Bons procédés d'Augereau.
CHAPITRE XXVIII
Missions auprès de l'Empereur et du roi de Prusse.--Situation de la
Prusse.
CHAPITRE XXIX
État de l'armée prussienne.--Marche sur Wurtzbourg.--Combat de Saalfeld
et mort du prince Louis de Prusse.--Augereau et son ancien compagnon
d'armes.--Retour à Iéna.--Épisode.
CHAPITRE XXX
Iéna.--Le curé d'Iéna.--Auerstadt.--Conduite de Bernadotte.--Entrée à
Berlin.
CHAPITRE XXXI
Déroute et démoralisation des Prussiens.--Origine de la fortune des
Rothschild et de la situation de Bernadotte.--J'accompagne Duroc auprès
du roi de Prusse à Graudentz.--Épisode.--L'armée sur la Vistule.
CHAPITRE XXXII
Passage de l'Ukra.--Affaires de Kolozomb et de Golymin.--Épisodes
divers.--Affaire de Pultusk.--Établissement des cantonnements sur la
Vistule.
CHAPITRE XXXIII
1807.--Je suis nommé capitaine.--Bataille d'Eylau.--Dissolution du corps
d'Augereau.--Reprise des cantonnements.
CHAPITRE XXXIV
Épisodes de la bataille d'Eylau.--Ma jument Lisette.--Je cours les plus
grands dangers en joignant le 14e de ligne.--J'échappe à la mort par
miracle.--Je regagne Varsovie et Paris.
CHAPITRE XXXV
Missions auprès de l'Empereur.--Je rejoins le maréchal Lannes.--Reprise
des hostilités le 11 juin.--Les armées se joignent sur l'Alle, à
Friedland.
CHAPITRE XXXVI
Bataille de Friedland.--Dangers auxquels je suis exposé.--Entrevue et
traité de Tilsitt.
CHAPITRE XXXVII
Mission à Dresde.--Contrebande involontaire.--Incident à
Mayence.--Séjour à Paris et à la Houssaye.
AVANT-PROPOS
Le général baron de Marbot (Marcellin), dont nous publions les
_Mémoires_, appartenait à une famille du Quercy qui, dès le commencement
du siècle dernier, jouissait dans cette province d'une haute situation.
Mais cette famille s'est surtout illustrée dans la carrière des armes,
en donnant en moins de cinquante ans trois généraux à la France.
Le père de l'auteur des _Mémoires_ et des _Remarques critiques_ entra
aux gardes du corps du roi Louis XVI, et devint capitaine de dragons,
aide de camp du comte de Schomberg. Lorsque la Révolution éclata, il
s'engagea dans l'armée des Pyrénées, y conquit en quatre ans le grade de
général de division, fut nommé à l'Assemblée législative en 1798, puis
commanda en Ligurie une des divisions de l'armée de Masséna; il mourut
enfin au siège de Gênes, des suites de ses blessures et du typhus,
laissant quatre fils, dont deux seulement survécurent, Adolphe et
Marcellin.
Adolphe, l'aîné, fit sa carrière dans les états-majors, devint général
de brigade sous la monarchie de Juillet et mourut en 1844.
Des trois généraux de Marbot, la figure la plus caractéristique est
assurément celle de l'auteur de ces écrits, type accompli de l'homme
d'action, doué d'un véritable esprit militaire et d'une bravoure dont
nous admirerons les traits héroïques, notamment à Ratisbonne et à Mölk.
En laissant à ses enfants les souvenirs de sa vie, le général de Marbot
ne pensait écrire que pour le cercle étroit de son intimité. Il oubliait
que sa carrière toute publique, illustrée par d'éclatants faits d'armes,
liée aux événements les plus considérables de la République et de
l'Empire, appartenait déjà à l'histoire.
Ses récits pleins de verve et de franchise, tour à tour piquants ou
dramatiques, ses vives impressions et ses réflexions marquées au coin
d'un véritable talent d'écrivain, achèvent de donner la peinture vivante
d'une des périodes les plus passionnantes de notre histoire. Mieux
encore, à un point de vue moral, ces écrits présentent un intérêt
puissant, en nous donnant l'esprit des milieux où l'auteur a vécu.
Souvent nous y trouverons les premières et intimes pensées de
l'Empereur, et en pénétrant les états-majors, nous saisirons la vraie
physionomie des principaux chefs de nos armées: nous admirerons leurs
talents et leur valeur, en constatant aussi dans leur mésintelligence
aux heures critiques l'une des causes de nos revers. Toutefois, et
au-dessus de faiblesses inévitables, se dégagera le caractère élevé
d'une époque toute vibrante de patriotisme et d'esprit militaire.
Telle est l'impression qui domine dans le récit de ces quinze années de
luttes, où, soldat dès dix-sept ans, l'auteur se montrera en des
circonstances si diverses l'officier intrépide, l'aide de camp des
maréchaux, témoignant dans les missions les plus difficiles des rares
qualités de dévouement, de tact et d'énergie. Chef de corps vigilant et
prodigue de son sang, il soutiendra vaillamment les derniers efforts de
nos armées en Russie, en Saxe, à Waterloo.
À cette dernière date s'arrêtent les _Mémoires_. Cette vie,
momentanément interrompue par l'exil, se dévouera plus tard à la
personne de Mgr le duc d'Orléans. Le général le suivra comme aide de
camp, au siège d'Anvers et dans les brillantes campagnes d'Afrique, et
s'attachera enfin en la même qualité à Mgr le comte de Paris. Le baron
de Marbot, créé pair de France en 1845, mourut à Paris le 16 novembre
1854.
Les héritiers de ces manuscrits n'ont pas cru devoir refuser plus
longtemps à des sollicitations pressantes la publication de documents
précieux pour l'étude de cette période de notre histoire. Heureux si ces
glorieux souvenirs peuvent offrir d'utiles enseignements et de nobles
exemples à notre génération militaire, et lui inspirer, avec l'amour du
métier des armes, la conscience dans la pratique du devoir et un peu
aussi du sincère enthousiasme qui déborde de ces pages.
Puissent du moins ces récits donner le relief mérité à un nom qui vient
de s'éteindre et à la figure héroïque d'un soldat qui aima passionnément
l'armée et la patrie!
_À MA FEMME ET À MES DEUX FILS._
_Ma chère femme, mes chers enfants, j'ai assisté, quoique bien jeune
encore, à la grande et terrible Révolution de 1789. J'ai vécu sous la
Convention et le Directoire. J'ai vu l'Empire. J'ai pris part à ses
guerres gigantesques et j'ai failli être écrasé par sa chute. J'ai
souvent approché de l'empereur Napoléon. J'ai servi dans l'état-major
de cinq de ses plus célèbres maréchaux, Bernadotte, Augereau, Murat,
Lannes et Masséna. J'ai connu tous les personnages marquants de cette
époque. J'ai subi l'exil en 1815. J'avais l'honneur de voir très souvent
le roi Louis-Philippe, lorsqu'il n'était encore que duc d'Orléans, et
après 1830, j'ai été pendant douze ans aide de camp de son auguste fils,
le prince royal, nouveau Duc d'Orléans. Enfin, depuis qu'un événement
funeste a ravi ce prince à l'amour des Français, je suis attaché à la
personne de son auguste fils, le Comte de Paris._
_J'ai donc été témoin de bien des événements, j'ai beaucoup vu, beaucoup
retenu, et puisque vous désirez depuis longtemps que j'écrive mes_
Mémoires, _en faisant marcher de front le récit de ma vie et celui des
faits mémorables auxquels j'ai assisté, je cède à vos instances_.
_Comme vous désirez bien plus connaître les détails de ce qui m'est
advenu, que de me voir retracer longuement des faits historiques déjà
consignés dans une foule d'ouvrages, je n'en parlerai que sommairement,
pour marquer les diverses époques des temps où j'ai vécu et l'influence
que les événements ont eue sur ma destinée. Je serai plus explicite en
ce qui concerne les personnes. Je rectifierai avec impartialité les
jugements portés sur celles d'entre elles que j'ai été à même de
connaître. Quant au style, il sera sans prétention, comme il convient à
une simple narration faite_ en famille.
_À côté de faits de la plus haute importance politique, j'en relaterai
de gais, de bizarres, même de puérils, et entrerai, dans ce qui m'est
personnel, dans des détails qui pourront peut-être paraître oiseux._
_Presque tous les hommes se plaignent de leur destinée. La Providence
m'a mieux traité, et quoique ma vie n'ait certainement pas été exempte
de tribulations, la masse de bonheur s'est trouvée infiniment supérieure
à celle des peines, et je recommencerais volontiers ma carrière sans y
rien changer. Le dirai-je? j'ai toujours eu la conviction que j'étais
né_ heureux. _À la guerre comme en politique, j'ai surnagé au milieu des
tempêtes qui ont englouti presque tous mes contemporains, et je me vois
entouré d'une famille tendre et dévouée. Je rends donc grâces à la
Providence du partage qu'elle m'a fait_.
Mars 1844.
CHAPITRE PREMIER
Origines de ma famille.--Mon père entre aux gardes.--La famille de
Certain.--Vie au château de Larivière.--Épisode d'enfance.
Je suis né le 18 août 1782, au château de Larivière, que mon père
possédait sur les rives de la Dordogne, dans la belle et riante vallée
de Beaulieu, sur les confins du Limousin et du Quercy, aujourd'hui
département de la Corrèze. Mon père était fils unique. Son père et son
grand-père l'ayant été aussi, une fortune territoriale fort considérable
pour la province s'était accumulée sur sa tête. La famille de Marbot
était de noble origine, quoique depuis longtemps elle ne fît précéder
son nom d'aucun titre. Selon l'expression de ce temps-là, elle vivait
_noblement_, c'est-à-dire de ses propres revenus, sans y joindre aucun
état ni aucune industrie. Elle était alliée à plusieurs gentilshommes du
pays et faisait société avec les autres, tels que les d'Humières,
d'Estresse, Cosnac, La Majorie, etc., etc.
Je fais cette observation, parce que, à une époque où la noblesse était
si hautaine et si puissante, l'amitié qui unissait la famille de Marbot
à des maisons illustres, comptant plusieurs maréchaux de France parmi
leurs aïeux, prouve que notre famille jouissait d'une grande
considération dans le pays.
Mon père était né en 1753; il reçut une excellente éducation et était
très instruit. Il aimait l'étude, les belles-lettres et les arts. Son
caractère un peu violent avait été tempéré par l'habitude de la bonne
société dans laquelle il vivait. Son cœur était d'ailleurs si bon que,
le premier mouvement passé, il cherchait toujours à faire oublier les
brusqueries qui lui étaient échappées. Mon père était un superbe homme,
d'une très haute et forte stature. Sa figure brune, mâle et sévère,
était très belle et régulière.
Mon grand-père étant devenu veuf pendant que son fils était encore au
collège, sa maison était dirigée par une de ses vieilles cousines,
l'aînée des demoiselles Oudinet de Beaulieu. Cette parente rendit de
grands services à mon grand-père, qui, devenu presque aveugle à la suite
d'un coup de foudre tombé à ses côtés, ne sortait plus de son manoir.
Ainsi mon père, à son entrée dans le monde, se trouvant entre un
vieillard infirme et une tante dévouée à ses moindres volontés,
disposait à son gré de la fortune de la maison. Il n'en abusa pas, mais
comme il avait pour l'état militaire un goût très prononcé qui se
trouvait journellement excité par ses liaisons avec les jeunes seigneurs
des environs, il accepta la proposition que lui fit le colonel marquis
d'Estresse, voisin et ami de la famille, de le faire recevoir dans les
gardes du corps du roi Louis XV.
En entrant dans les gardes, mon père avait reçu le brevet de
sous-lieutenant. Au bout de quelques années, il fut fait
garde-lieutenant. Comme, sous les auspices du marquis d'Estresse, il
était reçu à Paris dans plusieurs maisons, notamment dans celle du
lieutenant général comte de Schomberg, inspecteur général de cavalerie,
celui-ci ayant apprécié les mérites de mon père, le fit nommer
capitaine dans son régiment de dragons (1781) et le prit pour son aide
de camp (1782).
Mon grand-père venait de mourir; mon père était encore garçon, et sa
fortune ainsi que sa position (un capitaine était à cette époque, en
province, un personnage de quelque importance) le mettaient en état de
choisir une femme sans crainte d'être refusé.
Il existait alors, au château de Laval de Cère, situé à une lieue de
celui de Larivière, qui appartenait à mon père, une famille noble, mais
peu riche, nommée de Certain. Le chef de cette maison étant accablé par
la goutte, ses affaires étaient dirigées par Mme de Certain, femme d'un
rare mérite. Elle sortait de la famille noble de Verdal, qui, vous le
savez, a la prétention de compter saint Roch parmi les parents de ses
ancêtres du côté des femmes, un Verdal ayant, dit-elle, épousé une sœur
de saint Roch, à Montpellier. J'ignore jusqu'à quel point cette
prétention est fondée, mais il est certain qu'avant la révolution de
1789, il existait, à la porte du vieux château de Gruniac (que possède
encore la famille de Verdal) un banc de pierre en très grande vénération
parmi les habitants des montagnes voisines, parce que, selon la
tradition, saint Roch, lorsqu'il venait passer quelque temps auprès de
sa sœur, se complaisait à se placer sur ce banc, d'où l'on aperçoit la
campagne, ce que l'on ne peut faire du château, espèce de forteresse des
plus sombres.
M. et Mme de Certain avaient trois fils et une fille, et, selon l'usage
de cette époque, ils ajoutèrent à leur nom de famille celui de quelque
domaine. Ainsi, l'aîné des fils reçut le surnom de _Canrobert_, porté
encore par son fils, notre cousin, qui l'a tant illustré depuis. Le
fils aîné de la maison de Certain était, à l'époque dont je parle,
chevalier de Saint-Louis et capitaine au régiment d'infanterie de
Penthièvre; le second fils s'appela _de l'Isle_, il était lieutenant au
régiment de Penthièvre; le troisième fils reçut le surnom de _La Coste_
et servait, comme mon père, dans les gardes du corps; la fille s'appela
Mlle _du Puy_, ce fut ma mère.
Mon père s'unit intimement avec M. Certain de La Coste, et il était
difficile qu'il en fût autrement, car, outre les trois mois qu'ils
passaient à l'hôtel de Versailles pendant leur service, les voyages
qu'ils faisaient ensemble deux fois par an devaient achever de les lier.
Les voitures publiques étaient alors fort rares, sales, incommodes, et
marchaient à très petites journées: il n'était d'ailleurs pas de bon ton
d'y monter, aussi les nobles vieux ou malades prenaient seuls des
voiturins, tandis que la jeune noblesse et les officiers voyageaient à
_cheval_. Il s'était donc établi, parmi les gardes du corps, un usage
qui, de nos jours, paraîtrait fort bizarre. Comme ces messieurs ne
faisaient annuellement que trois mois de service, et que le corps se
trouvait, par conséquent, partagé en quatre fractions à peu près égales,
ceux d'entre eux qui habitaient la Bretagne, l'Auvergne, le Limousin et
autres contrées fournissant de bons petits chevaux, en avaient acheté un
certain nombre dont le prix ne devait pas dépasser _cent francs_, y
compris la selle et la bride. Au jour fixé, tous les gardes du corps de
la même province appelés à aller reprendre leurs fonctions se
réunissaient à cheval sur le point désigné, et la joyeuse caravane se
mettait en route pour Versailles. On faisait douze à quinze lieues par
jour, certain de trouver tous les soirs, à des prix modérés et convenus,
un bon gîte et un bon souper dans les hôtels choisis pour étapes, car
on y était attendu à jours fixes. Le voyage se faisait gaiement, en
devisant, chantant, bravant les mauvais temps ou la chaleur, ainsi que
les mésaventures, et riant des bons contes que chacun devait faire tour
à tour en cheminant. La caravane se grossissait en route par l'arrivée
des gardes du corps des provinces qu'on traversait. Enfin, les divers
groupes, arrivant de tous les points de la France, entraient à
Versailles le jour même de l'expiration de leur congé, et par conséquent
au moment du départ des gardes qu'ils devaient relever. Alors chacun de
ceux-ci achetait l'un des bidets amenés par les arrivants, auxquels il
les payait _cent francs_, et, formant de nouvelles caravanes, tous
prenaient le chemin du castel paternel, puis, à leur rentrée dans leurs
foyers, ils lâchaient les _criquets_ dans les prairies, où ils les
laissaient paître à l'aventure pendant neuf mois, jusqu'au moment où ils
les ramenaient à Versailles et les cédaient à d'autres camarades; de
sorte que ces chevaux, changeant continuellement de maîtres, allaient
tour à tour dans les diverses provinces de la France.
Mon père s'était donc lié intimement avec M. Certain de La Coste, qui
était du même quartier et appartenait comme lui à la compagnie de
Noailles. De retour au pays, ils se voyaient fréquemment: il devint
bientôt l'ami de ses frères. Mlle du Puy était jolie, spirituelle, et
quoiqu'elle ne dût avoir qu'une très faible dot et que plusieurs riches
partis fussent offerts à mon père, il préféra Mlle du Puy et l'épousa en
1776.
Nous étions quatre frères: l'aîné, Adolphe, aujourd'hui maréchal de
camp; j'étais le second, Théodore le troisième, et Félix le dernier. Nos
âges se suivaient à peu près à deux ans de distance.
J'étais très fortement constitué, et n'eus d'autre maladie que la
petite vérole; mais je faillis périr d'un accident que je vais vous
raconter.
Je n'avais que trois ans lorsqu'il advint; mais il fut si grave, que le
souvenir en est reste gravé dans ma mémoire. Comme j'avais le nez un peu
retroussé et la figure ronde, mon père m'avait surnommé le _petit chat_.
Il n'en fallut pas davantage pour donner à un si jeune enfant le désir
d'imiter le chat; aussi mon plus grand bonheur était-il de marcher à
quatre pattes en miaulant, et j'avais pris ainsi l'habitude de monter
tous les jours au second étage du château, pour aller joindre mon père
dans une bibliothèque, où il passait les heures de la plus forte
chaleur. Dès qu'il entendait les miaulements de son _petit chat_, il
venait ouvrir la porte et me donnait un volume des œuvres de Buffon dont
je regardais les gravures pendant que mon père continuait sa lecture.
Ces séances me plaisaient infiniment; mais un jour ma visite ne fut pas
aussi bien reçue qu'à l'ordinaire. Mon père, probablement occupé de
choses sérieuses, n'ouvrit pas à son _petit chat_. En vain, je redoublai
mes miaulements sur les tons les plus doux que je pus trouver, la porte
restait close. J'avisai alors, au niveau du parquet, un trou nommé
_chatière_, qui existe dans les châteaux du Midi au bas de toutes les
portes, afin de donner aux chats un libre accès dans les appartements.
Ce chemin me paraissait être tout naturellement le mien; je m'y glisse
tout doucement. La tête passe d'abord, mais le corps ne peut suivre;
alors je veux reculer, mais ma tête était prise, et je ne puis ni
avancer ni reculer. J'étranglais. Cependant, je m'étais tellement
identifié avec mon rôle de chat, qu'au lieu de parler pour faire
connaître à mon père la fâcheuse situation dans laquelle je me trouvais,
je _miaulai_ de toutes mes forces, non pas doucereusement, mais en chat
fâché, en chat qu'on étrangle, et il paraît que je le faisais d'un ton
si naturel, que mon père, persuadé que je plaisantais, fut pris d'un fou
rire inextinguible. Mais tout à coup les miaulements s'affaiblirent, ma
figure devint bleue, je m'évanouis. Jugez de l'embarras de mon père, qui
comprit alors la vérité. Il enlève, non sans peine, la porte de ses
gonds, me dégage et m'emporte sans connaissance dans les bras de ma
mère, qui, me croyant mort, eut elle-même une crise terrible. Lorsque je
revins à moi, un chirurgien était en train de me saigner. La vue de mon
sang, et l'empressement de tous les habitants du château groupés autour
de ma mère et de moi, firent une si vive impression sur ma jeune
imagination, que cet événement est resté fortement gravé dans ma
mémoire.
CHAPITRE II
Premiers orages révolutionnaires.--Attitude de mon père.--Il rentre au
service.--Je suis confié aux mains de Mlle Mongalvi.--Ma vie au
pensionnat.
Pendant que mon enfance s'écoulait paisiblement de bien graves
événements se préparaient. L'orage révolutionnaire grondait déjà, et ne
tarda pas à éclater: nous étions en 1789.
L'assemblée des États généraux, remuant toutes les passions, détruisit
la tranquillité dont jouissait la province que nous habitions, et porta
la division dans presque toutes les familles, surtout dans la nôtre; car
mon père, qui blâmait depuis longtemps les abus auxquels la France était
assujettie, adopta le principe des améliorations qu'on projetait, sans
prévoir les atrocités que ces changements allaient amener, tandis que
ses trois beaux-frères et ses amis repoussaient toute innovation. De là
de vives discussions, auxquelles je ne comprenais rien, mais qui
m'affligeaient, parce que je voyais ma mère pleurer, en cherchant à
calmer l'irritation de ses frères et de son époux. Cependant, sans trop
savoir pourquoi, je me rangeais du côté des modérés démocrates qui
avaient choisi mon père pour chef, car il était incontestablement
l'homme le plus capable de la contrée.
L'Assemblée constituante venait de détruire les _rentes féodales_. Mon
père, en qualité de gentilhomme, en possédait quelques-unes que son père
avait achetées. Il fut le premier à se conformer à la loi. Les
roturiers, qui attendaient pour se décider que mon père leur donnât
l'exemple, ne voulurent plus rien payer, lorsqu'ils connurent sa
renonciation aux rentes féodales qu'il possédait.
Peu de temps après, la France ayant été divisée _en départements_, mon
père fut nommé administrateur de la Corrèze et, peu de temps après,
membre de l'Assemblée législative.
Les trois frères de ma mère et presque toute la noblesse du pays
n'avaient pas tardé à émigrer. La guerre paraissait imminente. Alors,
pour engager tous les citoyens à s'armer, ou peut-être aussi pour savoir
jusqu'à quel point il pouvait compter sur l'énergie des populations, le
gouvernement, à un jour donné, fit répandre dans toutes les communes de
France le bruit que les _brigands_, conduits par les émigrés, venaient
pour détruire les nouvelles institutions. Le tocsin sonna sur toutes les
églises, chacun s'arma de ce qu'il put trouver; on organisa les _gardes
nationales;_ le pays prit un aspect tout guerrier, et l'on attendait les
prétendus brigands que, dans chaque commune, on disait être dans la
commune voisine. Rien ne parut; mais l'effet était produit: la France se
trouvait sous les armes, et avait prouvé qu'elle était en état de se
défendre.
Nous étions alors à la campagne, seuls avec ma mère. Cette alerte, qu'on
nomma dans le pays le _jour de la peur_, m'étonna et m'aurait
probablement alarmé, si je n'eusse vu ma mère assez calme. J'ai toujours
pensé que mon père, connaissant sa discrétion, l'avait prévenue de ce
qui devait arriver.
Tout se passa d'abord sans excès de la part des paysans, qui, dans nos
contrées, avaient conservé un grand respect pour les anciennes familles;
mais, bientôt excités par les démagogues des villes, les campagnards se
portèrent sur les habitations des nobles, sous prétexte de chercher les
émigrés cachés, mais en réalité pour se faire donner de l'argent, et
prendre les titres de rentes féodales qu'ils brûlaient dans d'immenses
feux de joie. Du haut de notre terrasse, nous vîmes ces forcenés courir
la torche en main vers le château d'Estresse, dont tous les hommes
avaient émigré, et qui n'était plus habité que par des dames. C'étaient
les meilleures amies de ma mère; aussi fut-elle vivement affectée de ce
que, malgré mon extrême jeunesse, je taxai de _brigandage_. Les anxiétés
de ma mère redoublèrent, lorsqu'elle vit arriver sa vieille mère qu'on
venait de chasser de son château, déclaré _propriété nationale_, par
suite de l'émigration de ses trois fils!... Jusque-là le foyer de mon
père avait été respecté avec d'autant plus de raison que son patriotisme
était connu et que, pour en donner des preuves nouvelles, il avait pris
du service dans l'armée des Pyrénées comme capitaine des chasseurs des
montagnes, à l'expiration de son mandat à l'Assemblée législative; mais
le torrent révolutionnaire passant tout sous le même niveau, la maison
de Saint-Céré, que mon père avait achetée dix ans avant de M. de
Lapolonie, fut confisquée et déclarée _propriété nationale_, parce que
l'acte de vente avait été passé sous seing privé, et que le vendeur
avait émigré avant de ratifier devant le notaire. On n'accorda à ma mère
que quelques jours pour en retirer son linge, puis la maison fut vendue
aux enchères, et achetée par le président du district qui en avait
lui-même provoqué la confiscation!... Enfin, les paysans, ameutés par
quelques meneurs de Beaulieu, se portèrent en masse au château de mon
père, où, avec tous les ménagements possibles, et même avec une espèce
de politesse, ils dirent à ma mère qu'ils ne pouvaient se dispenser de
brûler les titres de rentes féodales que nous avions encore, et de
vérifier si les émigrés ses frères n'étaient pas cachés dans son
château. Ma mère les reçut avec beaucoup de courage, leur remit les
titres et leur fit observer que, connaissant ses frères pour des gens
d'esprit, on ne devait pas supposer qu'ils eussent émigré pour revenir
ensuite en France se cacher dans son château. Ils convinrent de la
justesse de ce raisonnement, burent et mangèrent, brûlèrent les titres
au milieu de la cour et se retirèrent sans faire aucun dégât, en criant:
Vive la nation et le citoyen Marbot! et ils chargèrent ma mère de lui
écrire qu'ils l'aimaient beaucoup, et que sa famille était en sûreté au
milieu d'eux.
Malgré cette assurance, ma mère, comprenant que son titre de sœur
d'émigrés pourrait lui attirer les plus grands désagréments, dont ne la
sauverait peut-être pas celui d'épouse d'un défenseur de la patrie,
résolut de s'éloigner momentanément. Elle m'a dit depuis que ce qui la
décida à prendre ce parti fut la conviction que l'orage révolutionnaire
ne durerait que quelques mois: bien des gens le croyaient aussi.
Ma grand'mère avait eu sept frères, qui, tous, selon l'usage de la
famille de Verdal, avaient été militaires et chevaliers de Saint-Louis.
L'un d'eux, ancien chef de bataillon au régiment de
Penthièvre-infanterie, avait, en prenant sa retraite, épousé la riche
veuve d'un conseiller au parlement de Rennes. Ma mère résolut de se
rendre auprès d'elle, et se préparait à partir comptant m'emmener avec
elle, quand je fus assailli par une quantité de gros clous très
douloureux. Il était impossible de faire voyager un enfant de huit ans
dans cet état, et comme il se prolongeait, ma mère était dans une grande
perplexité... Elle en fut tirée par une respectable dame, Mlle Mongalvi,
qui lui était bien dévouée et dont la mémoire me sera toujours chère.
Mlle Mongalvi recevait à Turenne quelques pensionnaires dont ma mère
avait été l'une des premières; elle proposa de me prendre chez elle
pendant les quelques mois que durerait l'absence de ma mère. Celle-ci en
référa à mon père, et son consentement étant arrivé, je partis et fus
installé dans le pensionnat de demoiselles.--Quoi? direz-vous, un garçon
avec des jeunes filles? Eh, oui!... Mais observez que j'étais un enfant
très doux, paisible, obéissant, et n'ayant que huit ans.
Les pensionnaires entrées dans la maison de Mlle Mongalvi, depuis
l'époque où ma mère en avait fait partie, étaient des jeunes personnes
de seize à vingt ans; les plus jeunes avaient au moins quatorze ans, et
étaient assez raisonnables pour qu'on pût m'admettre parmi elles.
À mon arrivée, tout le petit troupeau féminin accourut au-devant de moi
et me reçut avec de tels cris de joie et de si bonnes caresses, que je
me félicitai dès le premier instant d'avoir fait ce voyage. Je me
figurais d'ailleurs qu'il serait de peu de durée, et je crois même que
je regrettais intérieurement de n'avoir que peu de temps à passer avec
ces bonnes jeunes demoiselles, qui me donnaient tout ce qui pouvait me
faire plaisir, et se disputaient à qui me tiendrait par la main.
Cependant, ma mère partit et se rendit auprès de mon oncle. Les
événements marchaient avec rapidité. La Terreur ensanglanta la France.
La guerre civile éclata dans la Vendée et la Bretagne. Il devint
absolument impossible d'y voyager, de telle sorte que ma mère, qui ne
devait passer que deux ou trois mois à Rennes, s'y trouva retenue malgré
elle pendant plusieurs années. Mon père combattait toujours dans les
Pyrénées et en Espagne, où sa capacité et son courage l'avaient élevé au
grade de général de division. Entré dans le pensionnat pour quelques
mois, j'y restai donc au moins pendant quatre ans, qui furent pour moi
autant d'années de bonheur, que venait bien obscurcir de temps en temps
le souvenir de mes parents; mais les bonnes dames Mongalvi et leurs
pensionnaires redoublaient alors de bonté pour moi et chassaient les
pensées qui m'attristaient momentanément.
Lorsque, bien des années après, j'ai lu l'histoire de Vert-Vert vivant
au milieu des Visitandines de Nevers, je me suis écrié: «C'est ainsi que
j'étais dans le pensionnat de Turenne!» Comme lui, j'étais gâté au delà
de toute expression par les maîtresses et par les pensionnaires. Je
n'avais qu'à désirer pour obtenir; rien n'était assez bon ni assez beau
pour moi. Ma santé était redevenue parfaite. J'étais blanc et frais;
aussi c'était à qui m'embrasserait!
Dans les récréations qui avaient lieu dans un très vaste clos où se
trouvaient un beau jardin, des prairies, des vignes, des bosquets, les
jeunes filles me couronnaient, _m'enguirlandaient_ de fleurs; puis, me
plaçant sur un petit brancard couvert de roses, elles me portaient à
tour de rôle en chantant.--D'autres fois je jouais aux barres avec
elles, ayant le privilège de toujours prendre sans jamais être pris.
Elles me lisaient des histoires, me chantaient des chansons; enfin
c'était à qui chercherait à faire quelque chose pour moi.
Il me souvient qu'en apprenant l'horrible exécution de Louis XVI, Mme
Mongalvi fit mettre toute la pension à genoux pour réciter des prières
pour le repos de l'âme du malheureux roi. L'indiscrétion de quelqu'un
d'entre nous aurait pu lui attirer à cette occasion de grands
désagréments, mais toutes ses élèves étaient d'âge à le comprendre, et
je sentis qu'il n'en fallait pas parler: on n'en sut rien au dehors de
la maison.
CHAPITRE III
Mon père est nommé au commandement de l'armée de Toulouse.--Il me
rappelle auprès de lui.--Rencontre d'un convoi d'aristocrates.--Mon
existence à Toulouse.---Je suis conduit à Sorèze.
Je restai dans ce doux asile jusqu'en novembre 1793. J'avais onze ans et
demi lorsque mon père reçut le commandement d'un camp formé à Toulouse.
Il profita de quelques jours de congé pour me voir et régler ses
affaires, dont il n'avait pu s'occuper depuis plusieurs années. Il
descendit à Turenne chez un de ses amis et courut à la pension. Il était
en uniforme d'officier général, avec un grand sabre, les cheveux coupés,
sans poudre, et portant des moustaches énormes, ce qui contrastait
singulièrement avec le costume que j'avais l'habitude de lui voir
lorsqu'il habitait paisiblement le château de Larivière.
J'ai dit que mon père, malgré sa mâle figure et son aspect sévère, était
très bon, surtout pour les enfants, qu'il aimait passionnément. Je le
revis donc avec de vifs transports de joie, et il me combla de
caresses. Il passa quelques jours à Turenne, remerciant bien les bonnes
dames Mongalvi des soins vraiment maternels qu'elles m'avaient
prodigués; mais en me questionnant, il lui fut très facile de voir que
si je savais bien les prières, les litanies et force cantiques, mes
autres connaissances se bornaient à quelques notions d'histoire, de
géographie et d'orthographe. Il considéra d'ailleurs qu'étant dans ma
douzième année, il n'était plus guère possible de me laisser dans une
pension de demoiselles, et qu'il était temps de me donner une éducation
plus mâle et plus étendue. Il résolut donc de m'emmener avec lui à
Toulouse, où il avait déjà fait venir Adolphe à sa sortie d'Effiat, afin
de nous placer tous deux au collège militaire de Sorèze, le seul grand
établissement de ce genre que la tourmente révolutionnaire eût laissé
debout.
Je partis en embrassant mes jeunes amies. Nous nous dirigeâmes sur
Cressensac, où nous trouvâmes le capitaine Gault, aide de camp de mon
père. Pendant qu'on graissait la voiture, Spire, le vieux serviteur de
mon père, qui savait que son maître voulait marcher jour et nuit,
faisait provision de vivres et arrangeait les paquets. En ce moment, un
spectacle nouveau pour moi se présente: une colonne mobile, composée de
gendarmes, de gardes nationaux et de volontaires, entre dans le bourg de
Cressensac, musique en tête. Je n'avais jamais rien vu de pareil et
trouvai cela superbe; mais je ne pouvais m'expliquer pourquoi les
soldats faisaient marcher au milieu d'eux une douzaine de voitures
remplies de vieux messieurs, de dames et d'enfants ayant tous l'air fort
triste.
Cette vue mit mon père en fureur. Il se retira de la fenêtre, et se
promenant à grands pas avec son aide de camp dont il était sûr, je
l'entendis s'écrier: «Ces misérables conventionnels ont gâté la
Révolution qui pouvait être si belle! Voilà encore des innocents qu'on
mène en prison parce qu'ils sont nobles ou parents d'émigrés; c'est
affreux!» Je compris tout ce que mon père dit à ce sujet, et je vouai
comme lui la haine la plus prononcée à ce parti terroriste qui gâta la
révolution de 1789.
Mais pourquoi, dira-t-on, votre père servait-il encore un gouvernement
qu'il méprisait?--Pourquoi?--C'est qu'il pensait que repousser les
ennemis du territoire français était toujours une chose honorable et qui
ne rendait pas les militaires solidaires des atrocités que la Convention
commettait à l'intérieur.
Ce que mon père avait dit m'avait déjà intéressé en faveur des individus
placés dans les voitures. Je venais d'apprendre que c'étaient des
familles nobles qu'on avait arrachées le matin de leurs châteaux, et que
l'on conduisait dans les prisons de Souilhac. Il y avait des
vieillards, des femmes, des enfants, et je me demandais en moi-même
comment ces êtres faibles pouvaient être dangereux pour le pays, lorsque
j'entendis plusieurs des enfants demander à manger. Une dame pria un
garde national de la laisser descendre pour aller acheter des vivres: il
s'y refusa durement, et la dame lui ayant présenté un assignat en le
priant de vouloir bien lut procurer du pain, le garde lui répondit: «Me
prends-tu pour un de tes ci-devant laquais?...» Cette brutalité
m'indigna. J'avais remarqué que Spire avait placé dans les poches de la
voiture plusieurs petits pains, dans l'intérieur de chacun desquels on
avait mis une saucisse. J'allai prendre deux de ces pains, et
m'approchant de la voiture des enfants prisonniers, je leur jetai ces
pains, pendant que les gardes tournaient le dos. La mère et les enfants
me firent des signes de reconnaissance si expressifs, que je résolus
d'approvisionner aussi les autres prisonniers, et je leur portai
successivement toutes les provisions que Spire avait faites pour nourrir
quatre personnes pendant les quarante-huit heures que nous devions
passer en route, afin de nous rendre à Toulouse. Enfin, nous partons
sans que Spire se soit douté de la distribution que je venais de faire.
Les petits prisonniers m'envoient des baisers, les parents me saluent;
mais à peine sommes-nous à cent pas du relais, que mon père, qui avait
hâte de s'éloigner d'un spectacle dont il était navré, et qui n'avait
pas voulu se mettre à table dans l'auberge, éprouva le besoin de manger
et demanda les provisions. Spire indique les poches dans lesquelles, il
les a placées. Mon père et M. Gault fouillent tout l'intérieur de la
voiture et n'y trouvent rien. Mon père, s'emporte contre Spire qui, du
haut de son siège, jure par tous les diables qu'il avait garni la
voiture de vivres pour deux jours. J'étais un peu embarrassé; cependant,
je ne voulus pas laisser gronder plus longtemps le pauvre Spire et
déclarai ce que j'avais fait. Je m'attendais à être un peu repris pour
avoir agi sans autorisation, mais mon père m'embrassa de la manière la
plus tendre, et bien des années après il parlait encore avec bonheur de
ma conduite en cette occasion. Voilà pourquoi, mes enfants, j'ai cru
devoir vous la rappeler. On est si heureux de penser qu'on a obtenu dans
quelques circonstances l'approbation de ceux qu'on a aimés et perdus!
De Cressensac à Toulouse, la route était couverte de volontaires qui se
rendaient gaiement à l'armée des Pyrénées en faisant retentir les airs
de chansons patriotiques. Ce mouvement me charmait, et j'aurais été
heureux si je n'eusse souffert physiquement, car n'ayant jamais fait de
longues courses en voiture, j'avais le _mal de mer_ pendant le voyage,
ce qui détermina mon père à s'arrêter toutes les nuits pour me faire
reposer. J'arrivai cependant à Toulouse, très fatigué; mais la vue de
mon frère, dont j'étais séparé depuis quatre ou cinq ans, me donna une
joie fort grande qui me rétablit en peu de temps.
Mon père, en qualité de général de division commandant le camp situé au
_Miral_, près de Toulouse, avait droit à être logé militairement, et la
municipalité lui avait assigné le bel hôtel de Rességuier, dont le
propriétaire avait émigré. Mme de Rességuier s'était retirée avec son
fils dans les appartements les plus éloignés, et mon père avait ordonné
qu'on eût les plus grands égards pour sa malheureuse position.
La maison de mon père était très fréquentée; il recevait tous les jours
et devait faire beaucoup de dépenses, car, bien qu'un général de
division reçût alors dix-huit rations de tous genres, et que ses aides
de camp en eussent aussi, cela ne pouvait suffire; il fallait acheter
une foule de choses, et cependant l'État ne donnait alors à l'officier
général comme au simple sous-lieutenant que _huit francs par mois en
numéraire_, le surplus de la solde étant payé en _assignats_, dont la
valeur diminuait chaque jour, et comme mon père était très généreux,
invitait de nombreux officiers du camp, avait de nombreux domestiques
(qu'on appelait alors serviteurs), dix-huit chevaux, des voitures, une
loge au théâtre, etc., etc..., il dépensait les économies qu'il avait
faites au château de Larivière, et ce fut du moment de sa rentrée au
service que date la diminution de sa fortune.
Quoiqu'on fût au plus fort de la Terreur, que la subordination fût très
affaiblie en France, d'où le bon ton semblait éloigné pour toujours, mon
père savait si bien en imposer aux nombreux officiers qui venaient chez
lui, que la plus parfaite politesse régnait dans son salon comme à sa
table.
Parmi les officiers employés au camp, mon père en avait pris deux en
grande prédilection; aussi les invitait-il plus souvent que les autres.
L'un, nommé Augereau, était adjudant général, c'est-à-dire colonel
d'état-major; l'autre était Lannes, simple lieutenant de grenadiers dans
un bataillon de volontaires du département du Gers. Ils sont devenus
maréchaux de l'Empire, et j'ai été leur aide de camp. Je vous donnerai
leur biographie lorsque j'écrirai le récit de ce qui m'est advenu quand
je servais auprès d'eux.
À cette époque, Augereau, après s'être évadé des prisons de
l'inquisition de Lisbonne, venait de faire la guerre dans la Vendée, où
il s'était fait remarquer par son courage et la facilité avec laquelle
il maniait les troupes. Il était très bon _tacticien_, science qu'il
avait apprise en Prusse, où il avait longtemps servi dans les gardes à
pied du grand Frédéric; aussi l'appelait-on le _grand Prussien_. Il
avait une tenue militaire irréprochable, toujours tiré à quatre
épingles, frisé et poudré à blanc, longue queue, grandes bottes à
l'écuyère des plus luisantes, et avec cela une tournure fort martiale.
Cette tenue était d'autant plus remarquable qu'à cette époque ce n'était
pas par là que brillait l'armée française, presque uniquement composée
de _volontaires_ peu habitués à porter l'habit d'uniforme et fort peu
soigneux de leur toilette. Cependant, personne ne se permettait de
railler Augereau sur cet article, car on savait qu'il était grand
_bretteur_, très brave, et avait fait mettre les pouces au célèbre
Saint-George, la plus forte lame de France.
J'ai dit qu'Augereau était bon tacticien; aussi mon père l'avait-il
chargé de diriger l'instruction des bataillons des nouvelles levées dont
se composait la majeure partie de la division. Ces bataillons
provenaient du Limousin, de l'Auvergne, des pays basques, du Quercy, du
Gers et du Languedoc. Augereau les forma très bien, et en agissant ainsi
il ne se doutait pas qu'il travaillait pour sa gloire future, car les
troupes que mon père commandait alors formèrent plus tard la célèbre
division Augereau, qui fit de si belles choses dans les
Pyrénées-Orientales et en Italie. Augereau venant presque tous les jours
chez mon père, et s'en voyant apprécié, lui voua une amitié qui ne s'est
jamais démentie et dont je ressentis les bons effets après la mort de ma
mère.
Quant au lieutenant Lannes, c'était un jeune Gascon des plus vifs,
spirituel, très gai, sans éducation ni instruction, mais désireux
d'apprendre, à une époque où personne ne l'était. Il devint très bon
instructeur, et comme il était fort vaniteux, il recevait avec un
bonheur indicible les louanges que mon père lui prodiguait parce qu'il
les méritait. Aussi, par reconnaissance, Lannes, gâtait-il autant qu'il
le pouvait les enfants de son général.
Un beau matin, mon père reçoit l'ordre de lever le camp du Miral et de
conduire sa division au corps d'armée du général Dugommier, qui faisait
en ce moment le siège de Toulon, dont les Anglais s'étaient emparés par
surprise. Alors, mon père me déclara que ce n'était pas dans une pension
de demoiselles que je pouvais apprendre ce que je devais savoir; qu'il
me fallait des études plus sérieuses, et qu'en conséquence il me
mènerait le lendemain au collège militaire de Sorèze, où il avait déjà
retenu ma place et celle de mon frère. Je restai confondu!... Ne plus
retourner auprès de mes amies, avec les dames Mongalvi, cela me
paraissait impossible!
Les routes étaient couvertes de troupes et de canons que mon père passa
en revue à Castelnaudary. Ce spectacle, qui m'eût charmé quelques jours
auparavant, ne put adoucir ma douleur, car je pensais constamment aux
professeurs en présence desquels j'allais me trouver.
Nous couchâmes à Castelnaudary, où mon père apprit l'évacuation de
Toulon par les Anglais (18 décembre 1793) et reçut l'ordre de se rendre
avec sa division aux Pyrénées-Orientales. Il résolut donc de nous
déposer le lendemain même à Sorèze, de n'y rester que quelques heures,
et de se rendre promptement à Perpignan.